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CHAPITRE III

L'hystérie.

Il est certain que l'hystérie — dans la pathologie nerveuse moderne — s'est transformée en une espèce nosologique encombrante et diffuse. Où commence, où finit l'hystérie? Quelle signification comporte-t-elle au point de vue du dynamisme nerveux? En affirmant que l'hystérie n'est pas une entité morbide, M. le P^ Bernheim (de Nancy) nous semble avoir énoncé une formule juste. Le mot d'hystérie doit, suivant le maître de Nancy, être réservé aux seules crises et, sur ce point encore, nous acceptons son jugement.

Si l'on va au fond de Thystérie, on remarque en effet que ce qui semble caractériser avant tout cette névrose, c'est une surcharge d'énergie nerveuse. Les hystériques sentent vivement, ont des

réactions tumultueuses, désordonnées, explosives. Leur instrument mental, toujours sous pression, a hâte de se décharger en bavardages, gesticulations, parfois en véritables crises convulsives, de l'excès d'énergie qui l'étouffé. On écrit que l'hystérique est un pauvre. Quelle erreur ! C'est un riche, mais un riche qui ne sait pas gérer sa fortune. Il dépense à tort et à travers, follement, sans compter. Si le dénûment entre jamais dans la maison, c'est à la façon d'une gêne passagère^ provoquée par une prodigalité qui ne connaît pas de frein.

Supposez que l'hystérique soit en état de déficit mental. Comment exphquer que les plus grands génies dont s'honore l'humanité aient souvent eu des hystériques pour mères? Le génie appartient à un instrument mental riche, mais disciphné. L'énergie en excès dont souffrait sa mère, il l'a canalisée, drainée, arrêtée au service de sa réflexion et de sa volonté. Les génies sont maintes fois des hystériques qui ont établi en eux des crans d'arrêt. Il y a une quinzaine d'années, dans un gros livre que j'avais écrit sur l'originalité et qui n'a jamais vu le jour, cette ascendance hystérique des génies avait, à diverses reprises, attiré mon attention.

Malheureusement il est coutumier, de nos jours, de considérer Thystérie comme une tare. Dans nos livres de médecine, on la décrit à côté de la neurasthénie. Est-ce dans le but d'associer des con-

traires? L'hystérique est un grand seigneur prodigue, le neurasthénique un indigent à perpétuité. Les deux peuvent n'avoir pas le sou, mais cette misère qui les rapproche n'est jamais que l'effet de la générosité imprévoyante du premier, alors que le neurasthénique avéré est le pauvre réel, tombé dans la gêne soit par tare de naissance, soit par vice de nutrition. Du reste, la nature du traitement n'indique-t-elle pas une différence fondamentale entre les deux affections? L'hystérique accepte les douches d'eau froide, le neurasthénique ne tolère que l'eau chaude. Pour supporter l'eau froide, il faut un certain degré d'énergie vitale qui fait défaut au neurasthénique.

Nous irons plus loin que M. Bernheim. Non seulement l'hystérie n'est pas une maladie et doit au plus être considérée comme une sorte de type nerveux dont une éducation mal dirigée n'a pas réfréné les impulsions irréfléchies, mais ce type nerveux a maintes fois appartenu à des races d'élite.

L'humanité a progressé, grandi,, s'est engagée dans des voies neuves à la faveur de certains descendants d'hystériques, ceux-ci ayant apporté à l'expression originale de leur pensée et à la persévérance de leurs actes, ce bouillonnement d'énergie que leurs pauvres mères ne savaient que faire servir au ridicule des contorsions, et à l'incohérence des cris.

L'hystérie des mystiques.

Hystérique ou dégénéré, il n'y a pas de milieu. Dès qu'une tendance mystique s'élève, c'est la signature de la tare mentale. Telle est la formule. Pour être copieusement développée, elle n'en apparaît pas plus juste. Sainte Thérèse, suite de paludisme, a été atteinte d'une crise convulsive^ S'agit-il d'hystérie? C'est possihle, mais d'hystérie tout occasionnelle, puisque la crise est restée unique; d'autre part, cette femme sublime, au cours de sa carrière, s'est surtout signalée par un trait de caractère qui fait complètement défaut chez les hystériques : la trempe vigoureuse de sa volonté. A la vérité, il y a eu des troubles extatiques; mais cela, c'est autre chose. Il s'agit dans l'espèce d'une sorte de monoidéisme exalté et silencieux avec insensibilité aux impressions extérieures. Une fixation de l'énergie nerveuse dans un centre psychique déterminé avec absence d'influx nerveux dans les centres voisins, telle paraît la caractéristique physiologique de l'extase. Jeanne d'Arc a eu des visions extatiques. Elle a complètement échappé aux prises de l'hystérie. Sans remonter aussi haut, signalons la faculté d'extase habituellement observée chez les musiciens. Re-

1. D' Cabanes, Les Indiscrétions de l'Histoire, 4« série, 2« édit., p. n.

gardez-les un soir d'aucliLion. Ils sont perdus dans le vague. Tout entiers à la sensation musicale, le monde extérieur n'existe plus pour eux. Bien étonnés seraient-ils, si un voisin mal avisé les taxait d'hystérie.

Sans doute, les esprits mystiques peuvent présenter les manifestations de la névrose. La chose existe, moins fréquente toutefois qu'on ne pourrait croire. Dans ma jeunesse, j'ai été médecin de plusieurs couvents^ j'ai soigné des centaines de religieuses. C'étaient des natures fermes, droites, persévérantes, ou bien jeunes, rieuses, s'amusant comme des enfants. Jamais je n'ai vu de crises nerveuses : beaucoup de maux d'estomac liés à des troubles nerveux vagues et c'est tout. Cet esprit méthodique et ponctuel qui signale le psychisme des religieuses tient à la vie réglée à laquelle elles sont astreintes. Chaque heure du jour a son emploi fixé à l'avance. La sensibilité de ces femmes n'erre pas à l'aventure ; elle trouve matière à s'épancher dans la multiplicité des exercices pieux et occupations diverses oia se partagent les devoirs delà journée. Lorsque l'hystérie apparaît dans les couvents, les règles de la discipline y sont relâchées. C'est ce qui est arrivé maintes fois au moyen âge, avant que saint Bernard eût promulgué la sévérité des règles monastiques, et plus tard au xvm® siècle.

Vouloir faire du mysticisme un équivalent de

rhystérie nous éclaire très peu sur la nature du mysticisme.

Par contre, cela nous ouvre un jour très curieux sur la famille des esprits qui se complaisent à semblable rapprochement. Ce sont gens sans doute très honnêtes, mais sans curiosité indiscrète et parfaitement fermés à tous les raffinements de pensée et de sentiment. Les mystiques sont des exaltés, enclins aux inquiétudes de conscience. Leurs détracteurs sont des esprits tranchants qui se piquent de posséder la solution des grands problèmes. Rien ne les étonne, ils ont réponse à tout et leur raison qui ignore ses limites a fait le tour de Funivers.

Pour en revenir à sainte Thérèse, contentonsnous des conclusions de M. Cabanes : « La réformatrice du Carmel a fait preuve de trop d'intelligence et de trop de résolution, ses écrits décèlent, avec une remarquable finesse d'observation, trop de sagesse et de mesure pour que nous rangions leur auteur dans la catégorie des hystérique vulgaires. »

Ou plutôt, comme nous l'avons dit précédemment, c'est la conception même de l'hystérie qu'il s*agit de renouveler. L'hystérie n'est point une maladie; elle représente simplement un état particulier du dynamisme nerveux; il y a surcharges d'énergie ; seulement, ces surcharges d'énergie ne trouvent pas leur emploi utile. Elles aboutissent à

des convulsions, contractures, incohérences de conduite. Fixez ces surcharges d'énergie dans les domaines de la pensée, les manifestations hystériques disparaissent. Et c'est une haute intelligence doublée d'une grande àme qui parfois se dessine.

Sainte Thérèse a présenté une crise hystérique à la suite d'un affaiblissement produit par la vie ascétique et la fièvre palustre. A ce moment, la volonté défaillante ne pouvait plus retenir à son service l'énergie qui assure la persévérance dans l'effort. L'influx nerveux non absorbé par la pensée qui ne travaillait plus, se portait, d'un autre côté, vers les centres psycho-moteurs, et aboutissait à une crise convulsive passagère.

Rien n'est plus simple. Seulement, de pareilles notions ne figurent pas dans les livres classiques 011 certains phénomènes, tels que le rétrécissement du champ de la conscience , sont considérés comme primordiaux, alors qu'ils ne traduisent que des réactions secondaires. Si le champ de la conscience est rétréci chez Thystérique, c'est que son influx nerveux surabondant et mal dirigé se disséminait dans des territoires oij il n'avait que faire.

Quant à la définition de l'hystérie de M. Babinski ou du P'" Raymond, elle a trait à une constatation : la possibilité de reproduire par suggestion les phénomènes hystériques. Mais cette possibilité se

réaliserait-elle si le cerveau n'était pas déjà riche d'une énergie surabondante et désordonnée?

Ce n'est donc pas l'hystérie qui rend le moins du monde compte des phénomènes ressortissant à l'expérience mystique. Les stigmates soi-disant hystériques y font défaut K Cette lacune, hier encore, ne troublait pas les affirmations des intéressés.

1. Études d'histoire et de psychologie du mysticisme, par Henri Delacroix. Paris, Alcan, édit., 1 vol. in-8, pp. 470, 491.

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