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L'EXPÉRIENCE MYSTIQUE

Supercherie, que les visions des mystiques, damaient les fortes têtes du xviii® siècle. Aliénation mentale ou hystérie, décrétaient les psychiatres d'hier. Phénomène de suhconscience, prononcent les neurologistes modernes. Cela fait la quatrième explication ; sera-ce la dernière? Tant de raisons péremptoires ont imposé le rejet des premières, qu'un doute entre dans Tesprit. Chacun, tour à tour, était convaincu de la vérité de son interprétation et le même tic mental a tour à tour affligé les mieux informés : éclairer ce qu'ils entendaient mal, à la lumière de ce qu'ils comprenaient encore moins.

La supercherie, plus personne ne l'invoque. L'aliénation mentale, il n'y a que les retardataires qui s'y obstinent. M. Dumas, un psychologue, dont nous sommes loin d'épouser les tendances, a

établi une différence fondamentale entre les prophètes d*asile et les autres. Les premiers sont des isolés, dénués de vie intérieure, sans action individuelle ou sociale d'aucune sorte * ; les seconds ont bouleversé le monde. Ce n'est pas tout à fait la même chose.

L'envahissement du champ mental par les états subconscients du sujet, telle est l'interprétation de la dernière heure. Cette union avec Dieu, cette identification avec l'essence divine qui constitue l'expérience mystique, apparaissent à la façon d'un phénomène très simple : le mystique opère progressivement en lui la réalisation d'un Dieu intérieur qui s'empare de sa personne, la pénètre et la transforme. Une action vraiment extérieure, la grâce d'un Dieu transcendant ne sont point indispensables. La subconscience du sujet — j'entends une activité psychique qui s'ignore — crée seule l'objectivité apparente des états mystiques. Telle est l'hypothèse que M. Poulain ne craint pas d'appeler un sophisme. Une résout, en effet, qu'en apparence la difficulté du problème.

J'entends que le mysticisme consiste en une sorte d'exaltation qui abroge les sentiments de la personnalité et aboutit à des états d'extase accompagnés de sensations de quiétude infinie, de béatitude, de ravissement sublime. Tout cela indépen-

1. Cité in Paul Gaullier : V Idéal moderne ^ Paris, Hachette, 1908, p. 289.

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dant de la volonté du sujet se ti aduit, en fait de réalisation pratique, par une activité prodigieuse mise au service d'un but poursuivi avec une volonté intrépide. Nous avons déjà parlé du génie organisateur de sainte Thérèse. Jeanne d'Arc rentre dans la même série de types exceptionnels et, soit dit en passant, avant d'écrire la vie de son héroïne, Anatole France eût agi sagement de se précautionner de connaissances scientifiques moins sommaires. C'est bien de parler des phénomènes de subconscience, mais à condition de ne les considérer que comme un essai d'interprétation provisoire, une hypothèse rationnelle, sans doute, mais dont aucune preuve ne nous permet de démontrer l'évidence définitive.

L'extraordinaire, chez les grands mystiques *, est l'élargissement du champ de leur activité consciente ; si ce sont des subconscients, de par leurs états d'extase, ce sont des conscients dans la plus large acception du terme, quand, rentrés dans la vie courante, ils organisent, de la façon la plus précise, la plus vigilante, la plus heureusement adaptée à ses fins, l'œuvre élevée qu'ils se sentent la mission d'accompHr. L'ironie, en pareille matière, n'a qu'à rentrer ses piqûres. Une seule attitude mentale est autorisée : l'étonnement devant la cause obscure de pareils phénomènes et

1. Nous ne parlons pas des mystiques inférieurs, sans intelligence et sans volonté.

l'admiration, en face des fruits merveilleux qui mûrissent à leur suite.

C'est pourquoi l'histoire d'Anatole France, en dépit du talent de l'écrivain, est manquée dans son inspiration première. L'auteur ne s'étonne de rien ; il a réponse à tout et, rabattant son héroïne au niveau d'une mentalité vulgaire, il en fait simplement une âme candide, sujette à hallucinations visuelles et auditives, et trouvant d'avance, vers le but où elle s'engage, une voie aisée, bien ouverte et complaisamment déblayée par les circonstances. Les défauts que nous signalons s'accusent surtout dans le second volume. Au début, l'auteur semblait faire violence à sa nature, et bien des pages gracieuses, vivantes, coulent en nappes limpides de sa plume lumineuse. Puis l'ironiste reprend définitivement le dessus et il n'est guère de lignes oh sa grimace ne reparaisse tordue en sourire, impatientante dans la permanence et l'obstination de son parti pris.

Maine de Biran, au cours de son journal intime, avait posé le problème d'autrement haut. Ceux qui même refuseraient de le suivre aux sommets où il nous convie, ne peuvent que consentir à ces paroles du philosophe rationaliste le plus récent qui se soit occupé des états mystiques ^ « Comme expérience humaine, l'intervention mystique n'est

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