‹ Erreurs sociales et maladies moralesChapitre 81 sur 93 · LES ANXIEUX FATIGUÉS · texte numérisé non relu

LES ANXIEUX FATIGUÉS

banale fait tourner l'esprit dans un cercle d'interrogations et de craintes. Comment a-t-on pu agir de la sorte? Il eût été préférable de se comporter autrement. Pourquoi, des diverses solutions à prendre, s'est-on décidé pour la plus fâcheuse? Le malheureux se désespère ; à l'avenir il se jure bien de ne plus s'en rapporter qu'aux conseils d'autrui. Le dernier qui parle emporte son adhésion. Mais la résolution ne se fixe guère. Un petit accroc, une douleur, un frissonnement, un sentiment d'incomplétude et de vide : la volte-face s'opère. Quelle misère! on s'est encore une fois trompé. Une grande détresse inonde Fàme. Le pauvre ne saitplus à quelle branche se prendre. Qu'il bouge et c'est mal, qu'il demeure immobile et il souffre. Les condamnés qui jadis étaient plongés dans des puits n'étaient pas plus convaincus de l'inanité de leur espoir à revoir le ciel que les anxieux fatigués ne le sont de l'incurabilité de leur mal.

Et pourtant ils guérissent, et toujours. Les paroxysmes d'anxiété se sont greffés sur eux à la suite de fatigues physiques, de surmenage moral. j L'amélioration sort de la soustraction aux conditions d'hygiène antérieure. Il existe un double trouble nerveux : la fatigue et l'anxiété. Pour la fatigue, il faut le repos; pour l'anxiété, le retour à des occupations méthodiques.

On commencera par arracher le malade à son milieu habituel : les angoisses qu'il y a éprouvées

s'accrochent, ce semble à la disposition et aux mille détails de son intérieur. En regardant tel tableau un jour, il a senti une crainte subite bouleverser son âme. La vue de ce tableau sera fort capable de ramener le lendemain la terreur de la veille. L'éloignement n'a pas besoin d'être prolongé. Ces natures rebondissantes et vives sont vile debout. Elles se contenteront de passer quelques semaines à la campagne, dans un asile tranquille et sûr, loin des indiscrets qui irritent, loin aussi de la mer dont l'excitation est trop vive. Le repos sera absolu, tout d'abord la chaise longue et très peu de mouvements ^ Pas de douches, pas d'électricité; le grand calme qui baigne la vie des champs, pas autre chose. Surtout pas d'inquiétude pour le lendemain. Tout se passera le mieux du monde. Et le sommeil revenu apportera son apaisement réparateur.

Si la fatigue guérit par le repos, l'anxiété s'amende par la reprise des occupations habituelles, celles-ci toutefois libérées de toute fatigue inutile (veilles répétées, soupers galants, etc.). Il importe au médecin de ne pas confondre les deux temps de la médication. Maints anxieux fatigués sont dès le premier jour traités par une hygiène draconienne. On les fait marcher à force, monter

1. M. Albert Deschamps conseille la cure dans les bateauxmouches : deux heures par jour. On pourrait l'utiliser pour les sujets déjà améliorés {J. des Pratic, 1908).

des côtes à bicyclette, s'épuiser d'exercices physiques. Pareille méthode ne produit qu'un effet : l'exagération de la fatigue, celle-ci entraînant à son tour un redoublement de l'anxiété.

Plus haut, nous avons parlé des équivalents que la douleur physique rencontre dans la douleur morale. Tel obsédé par l'angoisse de la mort voit ses craintes se dissiper dès qu'il a la migraine. La souffrance du corps assure le repos de Tàme. Il en est de même des anxieux qui sont des façons d'obsédés à angoisses mal fixées et toujours mobiles. Jamais leur esprit n'est plus calme que devant la perception d'une douleur physique vive. Un rhumatisme a plus d'une fois soulagé une angoisse. Souffrance physique et souffrance morale semblent produites par une même cause : la répartition mauvaise, par excès, par défaut ou par altération de qualité, de l'énergie nerveuse dans les territoires douloureux.

Le repos dans les névroses.

Sans doute la fatigue se guérit par le repos. Reste à savoir dans's quelles conditions. Le repos prescrit peut fort bien aboutir à une exagération de la fatigue. Certains épuisements physiques sont consécutifs à un état d'inquiétude, d'obsession, d'angoisse. Les médecins anciens, Hippocrate, Erasistrate, Galien démêlaient derrière les mala-

dies de langueur les ravages possibles de l'amour. Pour rendre la santé à ces malheureux, il suffisait d'apaiser leur ardeur passionnelle. Le remède apparaissait parfois d'application ardue. Pour Hippocrate la solution s'offrit toute seule. Le jeune Perdicas, fils du roi de Macédoine, épousa la belle Philapour laquelle il se mourait d'amour. 11 y eut, par contre, bien des traverses dans l'histoire de Galien. Il traitait une femme de la société romaine, et les médecins l'avaient déclarée perdue. Galien appelé mit tout de suite les choses au point. « Vous êtes amoureuse, déclara-t-il ». C'était vrai. Seulement, il y avait une difficulté pour le traitement. L'homme adoré était un vulgaire baladin. Toutes les conventions sociales s'insurgeaient contre la guérison par le baladin. Que fit GaHen? L'histoire reste muette sur ce point. Et Erasistrate, quel merveilleux tact médical était le sien î II découvrit l'amour d'Antiochus pour Stratonice, sa bellemère. Le pauvre Antiochus dépérissait à vue d'œil; il gardait le lit depuis de longs mois Erasistrate fit part de son diagnostic à Seleucus Nicator, le mari. « Qu'à cela ne tienne », fit celui-ci, et il passa sa femme à son fils. Tant de générosité montre à quelle magnanimité d'àme pouvaient atteindre les maris antiques.

Les malades d'Hippocrate, de Galien, d'Erasistrate n'eussentjamais guéri par le repos. L'amour est une obsession qui se dissipe avec la possession

de son objet. Les autres états anxieux s'améliorent plus malaisément. L'angoisse des hypochondriaques tient à une sorte de renversement de la rétine en dedans. Elle fixe le fonctionnement des organes internes, cœur, tube digestif, etc., ne se laisse plus impressionner par le spectacle des réalités extérieures. La fin du trouble ne s'obtient qu'à la faveur du regard retourné vers les perceptions du dehors. Un excellent traitement est celui qui dépense une somme d'attention soutenue au service d'une occupation absorbante. Diriger un auto par les voies encombrées de Paris ne permet pas au conducteur de songer à ses spasmes d'estomac ou à ses intermittences cardiaques. Chaque jour il prolongera sa promenade; car l'angoisse engendrant la lassitude, il ne convient pas, dès les premières sorties, de se livrer à un entraînement non mesuré. L'accablement en sortirait plus profond et les anxiétés de reprendre de plus belle. Les ascensions en ballon produisent également un effet sédatif très curieux. Malheureusement ce remède n'est pas à la portée de chacun. Tous ces exercices et ces promenades doivent être ordonnés graduels et avec prudence. Au retour chez soi, le malade s'étendra sur une chaise longue ; mais le repos complet ne vaut encore rien. Avicenne, jadis, berçait ses mélancoliques dans une balançoire; les mouvements rythmiques de va-et-vient calment singulièrement les états anxieux. Un hamac dans

un jardin, un fauteuil oscillant dans un appartement versent la quiétude à celui qui s'y laisse balancer avec douceur. Les enfants cessent de crier dans leur berceau ; pourquoi les adultes agités n'eussent-ils pas retiré un avantage apprécié de méthodes d'apaisement analogues? Personnellement nous en avons retiré des résultats très favorables. L'hydrothérapie tiède, les bains statiques peuvent être ordonnés concurremment; leur efficacité, toutefois, est bien moins assurée que dans les cas de fatigue simple, allégés d'une obsession dominante qui les entretient. Quant à l'isolement et aux maisons de santé, c'est là un système de traitement qui débarrasse le médecin de son malade, et j'entends que nombre de médecins ne sont point faciles de cette solution. Seulement quel fruit en retire le malade? S'il tombe entre les mains d'un médecin intelligent et bon, qui s'occupe de lui et prend à cœur sa tâche professionnelle, soit encore. Le malade ira mieux. Mais si la maison de santé n'est établie que dans un but de bénéfice et de lucre — et tous nos confrères en connaissent de celles-là — comment un malheureux anxieux pourrait-il espérer du soulagement auprès d'hommes dont la pensée est ailleurs et tout entière consacrée à des questions économiques et à la gestion d'intérêts matériels ? Encore ne parlons-nous que des maisons de santé ouvertes, oti n'habitent que des nerveux, mais les maisons fermées, où son

parqués les aliénés? Que de fois n'a-t-on pas vu un pauvre anxieux perdre la tête complètement pour avoir été brutalement jeté dans ces prisons de fous?

Au lieu d'avoir trait au fonctionnement des organes, l'angoisse peut se fixer en manière de doute sur la possibilité des diverses occupations coutumières. Le malade craint de sortir seul; il a peur des foules, n'ose monter en omnibus ou prendre le train. Aucune hésitation sur la conduite à suivre : après Favoir assuré de la réussite il faut obliger le malheureux à exécuter le geste ou la démarche qu'il redoute. Il le faut, tout de suite, et cela ira bien. Tel autre est torturé tout le jour à l'idée de la mauvaise nuit qu'il prévoit. On lui démontrera qu'il dort bien plus qu'il ne s'imagine. En effets au réveil, aucune fatigue ne se lit sur ses traits. Si Tœil est atone, le teint reste frais. Une insomnie réelle jette une autre pâleur sur le visage. Tel autre, un artiste, se désespère à l'idée de son talent perdu. On lui fera reprendre sa plume ou son pinceau de force ; acteur, on le jettera à la scène. Il n'a rien à craindre. L'angoisse n'atteint jamais que la portion consciente du cerveau; les parties inconscientes en sont exemptes. Or ce qui fait l'artiste qui s'est taillé sa place, c'est le jeu spontané de sa sensibihté, la mise en activité de ses cellules inconscientes ; seules elles lui ont permis

d'acquérir Toriginalité et les vues intuitives qui ont décidé de son succès.

Il est regrettable que les livres de médecine soient en général fermés, sur toutes ces considérations. Le mot de neurasthénie, s'il figure une étiquette commode, s'est montré déplorable pour les malades. Il a groupé sous une môme appellation des états, comme la fatigue simple, qui veulent du repos, et des attitudes mentales, comme l'anxiété, le doute, les phobies, l'hypochondrie, qui réclament, au contraire, le retour à des activités déterminées et la reprise des occupations professionnelles.

Les abouliques impulsifs.

Il est des pauvres êtres sans volonté, accablés sous le poids de leur impuissance, hésitants et timides. Qu'un appui passe à leur portée, ils s'y rattachent, trop heureux d'enfouir dans une obéissance aveugle l'indécision qui les tourmente. Ceux-là sont les abouliques ordinaires, les tristes, les passifs. A côté d'eux, il faut réserver une place aux abouliques impulsifs. Aussi incapables que les autres d'exécuter les actes qu'ils méditent, ils diffèrent des premiers par des périodes d'agitation impulsive. Cet acte qu'ils n'accompliront pas tout à l'heure, une hâte fébrile les pousse à en assurer les préliminaires.

LES ABOULIQUES IMPULSIFS 293

Un écrivain court à une revue importante et multiplie les démarches; il voit le directeur, se fait recommander, insiste. Il s'agit de lui ouvrir les colonnes du journal pour qu'il insère un article tout d'actualité et qui impressionnera l'opinion. Le directeur finit par accepter. Notre écrivain le quitte radieux. Il rentre, s'assied à son bureau. L'article n'est pas encore fait, mais toutes les idées sont prêtes. Ah! les belles choses qui vont voir le jour. Notre homme prend la plume^ écrit le titre. C'est curieux, l'inspiration ne vient pas. S'il allait se montrer au-dessous de la tâche? C'est très grave la résolution qu'il a prise ; il n'arrivera pas à traduire sur le papier, dans leur développement prévu et leur nuance exacte, cet enchaînement d'idées ingénieuses qu'il exprimait tout à rheure. Il essaie encore, redouble d'efforts; une angoisse l'étreint; va-t-il ne pas faire honneur à sa promesse ? L'évidence l'accable ; son article ne sera pas écrit, jamais, jamais.

Un autre, un millionnaire, va vendre une bicoque sans valeur ; il presse les formalités premières, court chez le notaire, a hâte de se débarrasser de cette masure. Arrive le jour de signer le contrat. Déjà, depuis quelque temps, une inquiétude agitait le vendeur. Comment, il songe à aliéner une propriété qui lui vient de sa famille ! Cette maison dont il va se défaire est pleine de vieux souvenirs. Les deux tendances se combattent : le désir et le

regret. Le désir reste le plus fort ; les visites au notaire se multiplient ; il faut se presser au plus vite. Voici l'heure : le contrat est prêt. Il n'y a qu'à J poser la signature. Impossible ! Non, jamais il ne " consentira à se séparer d'un lot de son héritage familial. Le regret a pris le dessus. La vente ne se I fera pas.

Un autre désire se marier. La future lui agrée. Incertain de la réponse, le voilà tout à la joie quand il est accepté. Il n'y a plus qu'à célébrer la cérémonie au plus tôt; il y a là une parente malade qui pourrait succomber. Il importe que le mariage soit conclu avant sa mort. Ce ne sont pas des mois, ni des semaines qu'il faut, mais juste le temps nécessaire à la publication des bans. Étonnée, la famille de la jeune fille laisse faire. Mais au moment des fiançailles, revirement subit. Les obstacles ayant disparu, la volonté du jeune homme fléchit tout à coup; pris d'une angoisse soudaine, il demande à réfléchir, invoque la maladie de sa parente, rompt le projet, dans sa terreur de le voir aboutir.

Et ainsi pour bien d'autres. A l'impulsion de l'acte, fait suite l'impossibilité de l'exécution. Les natures affligées de ce tourmentai sont en général des âmes honnêtes, droites, à esprit fin ; elles soulfrent les premières de cette contradiction de nature qui les pousse parfois avec la même véhémence à combattre leurs désirs de la veille. Cer-

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