‹ Erreurs sociales et maladies moralesChapitre 82 sur 93 · LES ABOULIC'UES IMPULSIFS · texte numérisé non relu

LES ABOULIC'UES IMPULSIFS

taines conditions de m lieu favorisent singulièrement cette tendance : tels l'isolement et la vie à la campagne. Les voix de Tàme parlent plus haut dans le silence et la monotonie des impressions rurales.

Les notes discordantes y sortent tout à l'aise, non contrariées dans leur expression par les mille petites entraves qu'opposent les devoirs de politesse et Tagitation des villes.

L'aboulique ne peut rien par soi : au milieu du mouvement et du bruit, il est poussé par les autres. Quand il habite la ville, ses décisions perdent quelque peu de leur incertitude.

Malheureusement, il répugne à l'activité qu'il entend bourdonner dans la vie affairée des grands centres. D'instinct, il préfère la solitude. Ou s'il réside dans la ville, il vivra loin du monde, loin des hommes, tout à la tristesse de ses pensées et prévoyant d'avance l'arrêt subit qui paralysera les plus généreux de ses élans. Quelques amis, touchés par la délicatesse de son àme, lui conserveront un culte fidèle; car ce sont des âmes souvent chaudes, que ces pauvres êtres inaptes à l'action et qui roulent continuellement un monde de projets dans leurs rêves.

L'obsession des regrets.

Certains sujets sont tourmentés depuis une secousse morale. Le coup a été trop rude : une

position perdue, une heureuse chance manquée. Et pendant des mois, des annies, ce sont des regrets, des lamentations, des récits désespérés de l'événement fatal. Le sujet est jeune ; il ne tiendrait qu'à lui de se refaire une carrière ; il s'en déclare incapable. L'aboulie est le fond d'un pareil tempérament et ce manque de volonté s'irrite au froissement d'une sensibilité aiguë *.

Le courage manque au malheureux de se lancer dans le travail. Il demeure inerte et désolé. La diversion que lui procurerait une reprise d'activité est un moyen de défense qui lui échappe. L'accablement le terrasse. Il se repaît du souvenir des heures difficiles et sa conversation ne roule pas sur autre chose. Aucune force ne le tirera du puits de regrets où il éternise sa plainte. Vous l'avez écouté par sympathie, vous lui dites : courage. Le pauvre diable en profite pour vous conter tout au long sa détresse. Et le lendemain il recommence.

C'est une façon d'obsession qui martèle et qui ronge. Les digestions sont difficiles et les nuits agitées. Une grande lassitude, surtout pénible le matin, maintient le sujet dans un état d'irritabilité et d'angoisse. Ce sont les signes d'un épuisement nerveux vulgaire, mais variable dans la durée. Il

1. Cette obsession des regrets peut être considérée comme le degré atténué de ce que les psyctiiâtres appellent « i'hypochondrie morale. »

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peut disparaître, laissant derrière lui robsession à titre de maladie unique et qui se prolonge.

L'unique moyen de guérir cette obsession est de la dissiper dans un mode d'activité qui fixe l'attention. La tâche n'est point commode. Sur le moment, l'aboulique dit toujours : oui. Rentré chez lui, il retourne à son idée fixe, et les regrets de l'assaillir de plus belle. Il faudrait continuellement être derrière ces malades, les presser, les harceler sans trêve. Sous l'aiguillon ils finiront parfois par se remettre à la besogne, mais combien peu. Aussitôt qu'ils vous verront loin, ils s'épongeront le front, eff'rayés de l'effort. Il n'est qu'une occupation où ils se passionnent : les effusions sexuelles. Chez nombre d'abouliques, ce trait de caractère se dessine. Anxieux et désespérés, ils cherchent dans des bras féminins l'allégement à leurs peines. Seulement si ce remède soulage passagèrement leur mal moral, il déprime singulièrement leur résistance physique. En sorte que ces malheureux n'échappent à l'obsession que pour tomber dans la neurasthénie. Et comme la neurasthénie à son tour ouvre jour sur des visions de tristesse, l'obsession et les regrets de reparaître plus torturants à chaque tentative du sujet pour s'évader de leur étreinte.

Pendant des années on tourne dans ce cercle vicieux. L'intelligence reste avertie et fine, mais l'isolement est de plus en plus recherché. En de-

mandant une occupation, l'aboulique s'arrange de façon à ne pouvoir la remplir. Très reconnaissant à ses amis qui multiplient les démarches en sa faveur, il vit loin d'eux, se plaît à la campagne dans un milieu où l'immobilité de la vie végétale agrée à son désir de ne rien faire. Les motifs les plus futiles se transforment à ses yeux en difficultés inextricables, dès qu'il court chance, en les invoquant, d'éviter cette reprise de la vie active où son intérêt et le souci de sa guérison l'appellent, où même par instants une velléité de bonne résolution l'invite, mais que son absence de volonté l'empêchera toujours d'accepter à la dernière heure. Si, par hasard, se rendant aux sollicitations de Fentourage, il se décide, ce sera avec la mort dans l'âme ou par Fefîet d'un consentement impulsif qui ne tarde pas à être suivi de plaintes sur la stérilité, la monotonie, les inconvénients de toute sorte qui signalent ses nouvelles occupations. Les regrets de la première position perdue s'ajouteront à ceux de la seconde position consentie. Le cortège des récriminations s'est accru et son étendue s'allonge. Pour aller mieux, le malade devrait se donner corps et âme à sa tâche; il ne s'y prête que par un mouvement machinal qui laisse à l'esprit les loisirs du rêve. Rien de malheureux comme de pareilles natures. S'impatienter contre elles, les réprimander vertement est d'un traitement sans efficacité. Les

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plaindre part d'un bon cœur : la sympathie que vous leur témoignez permet à ces malades d'épancher dans votre àme le trop-plein d'angoisse qui les étouffe et leurs confidences faites longues, très longues, ils éprouvent du soulagement. Ce sont des esprits délicats, d'une sensibilité ombrageuse et qui s'effarouchent aisément. Une mauvaise éducation, une vie abordée sans but, sans orientation définie, a permis à ces tendances oisives de se développer sans entraves ; sans doute des occupations menues emplissent le long des jours, ce sont même ces mille riens auxquels se consacre Taboulique dont nous parlons qui lui permettent d'entretenir, avec l'illusion d'une activité, la constance de ses regrets. Ce n'est pas qu'un travail automatique, entrepris sur commande, ne puisse être mené à bonne fm. Une position administrative occupée avec mollesse sera garée du naufrage jusqu'à l'heure de la retraite ; malheureusement, si l'initiative du sujet a besoin de se dépenser dans une carrière active, c'est la perte fatale de la situation par manque de décision et de fermeté. La plupart du reste n'ont même jamais gravi cet échelon. Remplissant des fonctions en sous-ordre, l'affolement les saisit à l'idée de commander à leur tour; ils s'y refusent après d'innombrables tergiversations. Pour tous, l'heure des regrets sonne fatalement un jour.

Et cette heure fera dorénavant entendre son

glas sur le même chiffre du cadran. Jusqu'à la fin de leur vie, Taiguille n'avancera plus, ramenant obstinément le souvenir de ces malheureux sur cette époque de leur vie où, ayant éprouvé un déboire, ils ont conclu qu'ils avaient manqué leur destinée.

Les demi-fous.

En toute matière, il s'agit, avant tout, de s'entendre sur les mots. Un demi-fou est un organisme mental qui résiste mal aux impulsions, que celles-ci soient dirigées contre sa quiétude intérieure (phobies, obsessions, passions égoïstes), ou contre la quiétude d'autrui (méfiance agressive, vols, homicides). Une pareille définition élargit singulièrement le cadre de la demi-folie, puisqu*à l'âge des sensations vives et à l'époque des passions ardentes, il n'est guère de sujet qui puisse se dire à l'abri de cette tare mentale. « Quand un demi-fou a commis un délit ou un crime, on doit à la fois le punir et le traiter », dit M. Grasset ^ Nous pensons absolument de même, avec cette addition que pareille formule s'applique, selon nous, à la plupart des criminels.

Ils ne peuvent être rendus totalement responsables, ni de leur cerveau vibrant, ni des explo-

1. Demi-fous et demi-responsables, par le P' Grasset. Paris, F. Alcan, édit.

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sions passionnelles qui y éclatent. Quand ce n'est pas leur système nerveux qui est en jeu, ce sont les circonstances, les conditions déplorables du milieu. Tous ces éléments d'appréciation composent le chapitre qui doit toujours être tenu ouvert : celui des circonstances atténuantes.

Ou plutôt, si quelqu'un est régulièrement coupable, c'est Téducateur qui ne met pas le sujet en garde contre les entraînements irréfléchis. « Peu à peu l'ennemi envahit toute l'àme », dit « l'Imitation )), lorsqu'on ne lui résiste pas dès le commencement ». Il faut apprendre à rester délibérément dans le droit chemin, à ne s'en écarter sous aucun prétexte, sinon tout est perdu. On ne s'arrête pas aisément quand on a commencé de rouler sur la pente.

Peut-on les ranger au nombre des demi-fous, ces drôles précoces qui échouent sur les bancs de la correctionnelle et delà Cour d'assises? Leur nombre a doublé depuis vingt-cinq ans (20.000 en 1880 contre 33.334 en 1904). « L'augmentation de la criminalité juvénile épouvante », écrit le D*" ThuhéS vice-président du Conseil supérieur de l'Assistance publique.

Ce sont, bien souvent, des demi-fous, puisque le frein à l'accomplissement de leur acte, ils ne l'ont pas trouvé dans la voix de leur conscience. Ce cri

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