CHAPITRE V
La parenté du génie avec les névroses — hystérie, obsessions, phobies — n'a point besoin de démonstration. Tous ces états mentaux sont liés à des surcharges d'énergie nerveuse, mal utilisées dans les névroses, consommées dans le génie au service du développement intellectuel.
Le génie associe une sensibilité très riche à une volonté intrépide et c'est la collaboration de ces deux dons, le premier inné, le second acquis, qui ouvre l'essor aux facultés créatrices et permet le vol sur les hautes cimes. La volonté est la qualité qui manque le plus aux névrosés. C'est leur versatilité constante qui rend les hystériques insupportables. Le génie sait vouloir. Il met en pratique la persévérance dans l'effort. Newton a fait ses découvertes en y pensant toujours.
Rien d'ardu, pour une nature qui sent vivement,
comme de commander à la vivacité de ses impressions. Celles-ci se succèdent, se heurtent, s'entrechoquent dans un bouillonnement intérieur qui se déverse au dehors en contradictions de paroles, oubli des promesses, incohérence des actes. Uhomme de génie réfrène le désordre dans ses pensées, et Fénergie surabondante qui emplit son âme, il la consacre à créer en lui la fermeté et la constance nécessaires à l'atteinte du but qu'il s'est] assigné.
L'éducation de la volonté à laquelle il est con-j traint de se soumettre s'opère souvent sous L pression des circonstances extérieures. Rien d favorable comme la rencontre d'un milieu hostib pour tendre dans toute leur puissance les ressorts de Fâme. Les hommes de génie ont connu en général des jours difficiles; les épreuves de toutes sortes ne les ont pas ménagés à leur entrée dans la carrière.
On cite des exceptions. Parmi celles-là, les unes ont trait à des ébranlements mentaux produits par d'autres conditions que l'àpreté de la lutte. La Rochefoucauld semble avoir été remué par une continuité de froissements d'amour-propre qui l'atteignaient aux régions les plus sensibles de son cœur. Quant à Descartes, ce n'est pas une secousse morale, une série de contrariétés, la gêne ou la misère qui lui ont appris peu à peu à dominer sa sensibilité. La chose s'est opérée chez
lui tout naturellement, par simple lassitude, peutêtre dégoût de la vie frivole qu'il avait tout d'abord menée. Dès l'âge de dix-neuf ans, à la suite de quelques dissipations de jeunesse, il se retire dans une maison écartée du faubourg Saint- Germain, s'y enferme pendant deux ans, demeure invisible à tous.
Ramené dans le monde, il s'en échappe encore, et cette fois ne s'isole plus dans Paris, mais quitte la France. Rien de curieux comme la vie de Descartes : tout jeune, le besoin de méditation le saisissait après des écarts d'inconduite; plus tard, c'était après des voyages. Ce grand homme a visité toute l'Europe^ s'amusant aux spectacles accompagnés de pompe, au couronnement d'un empereur, à la vie bruyante des cours. Tout ce mouvement extérieur agissait sur lui comme stimulant de la pensée. Jamais un philosophe contemplatif n'a moins tenu en place dans sa chambre^ sa ville, son pays.
Concluons que les divers modes de formation du génie sont trop complexes pour s'exprimer en une seule formule.
Spinoza, par exemple, était juif et habitait la Hollande. Jusqu'au xvii^ siècle, les aptitudes de sa race avaient répugné à la métaphysique et il résidait dans un pays tout positif, entièrement adonné iu commerce exotique et à l'élevage du bétail. Les injures qu'il eut à essuyer de la part de ses
coreligionnaires imprimèrent-elles Télan à ses conceptions doctrinales, ou bien trouvait-il dans rhumilité de sa profession paisible — il polissait des verres de lunettes — matière à spéculations transcendantes sur l'ironie de la destinée?
Uéducation de la réflexion et de la volonté groupe, en vue de son achèvement, bien des facteurs occasionnels et les circonstances les plus disparates.
Le grand homme n'atteint les hautes cimes que poussé par un double aiguillon intérieur : le sentiment du réel et le sentiment du sublime. Dans le domaine scientifique ont associé en eux cette double faculté : Newton, Laënnec, Pasteur. En littérature, pour ne citer que celui-là, nous avons Pascal; bien au-dessous de lui, avec le sens de la mesure et du goût en moins, c'est Carlyle, en Angleterre. Nous lisions il y a quelques mois les lettres de ce dernier à sa mère ^
Quelle conscience dans l'accomplissement de sa tâche ! Il amasse les documents pour son histoire de la Révolution française. « Je tiens beaucoup, écrit-il, à une absolue exactitude. Une mauvaise! besogne finit toujours, un jour ou l'autre, par se
1. Lettres de Thomas Carlyle à sa mère. Paris, Société di Mercure de France^ MGMVII, traduction de Emile Masson 1 vol., 315 p.
trahir... » On sait le succès de cette étude, dont les exemplaires français ont disparu de la circulation. L'auteur ne se montrait pas tendre pour la besogne de 1780 : « La morale en vogue était la promesse du bonheur universel. On déchaîna les instincts et l'on renversa les barrières. On remplaça l'autorité corrompue par l'anarchie effrénée. A quoi pouvait aboutir une jacquerie de paysans abrutis, lâchés par des raisonnements athées K » Et Carlyle ajoute : « La destruction accomplie^ restèrent les cinq sens inassouvis et le sixième insatiable, la vanité; toute la nature démoniaque de l'homme apparut et avec elle le cannibalisme. »
Dans son histoire sur Cromwell, il multiplie les documents originaux, ne hasarde pas un mot qui ne puise sa justification dans les paroles mêmes du dictateur. Le souci de la vérité historique était le tourment de Carlyle : rien qu'il redoutât à l'égal d'une allégation non appuyée sur des preuves décisives.
Le sentiment du sublime se manifeste chez lui par son dédain pour les vues matérielles et courtes. « Nous avons tranquillement, dit-il, fermé les yeux à la substance éternelle des choses et nous les avons ouverts à l'appparence et à la fiction... Toute la vérité de cet univers est incertaine. Il n*y a que le profit et la perte, le pudding et son éloge,
1. Taine, Histoire de la Littérature anglaise, t. V. Hachette, édit., page 320.
qui soient et restent visibles à l'homme pratique. » Carlyle est pauvre; il considère comme un luxe dont il fait mention la tasse de café qu'il se permet à son déjeuner. Une remarque de d'Alembert l'avait frappé. « Celui qui consacre sa vie à la science, écrivait le mathématicien français, doit avoir pour devise : Liberté, vérité, pauvreté. » Celui qui craint la dernière ne saurait jamais acquérir les autres.
Le mépris tranquille à Tégard des avantages matériels et des hochets où courent et dont s'amusent les hommes, trouve son contre-poids et son contraste dans l'admiration dont Carlyle exalte la vie des grands hommes, des héros de Thumanité. « Le héros est un messager envoyé du fond du mystérieux infini avec des nouvelles pour nous. Il vient du cœur du monde, de la réalité primordiale des choses ; ce qu'il prononce est une sorte de révélation. » Ce sont eux, les conducteurs des peuples et les appuis de la civilisation. « Qu'est-ce que la loyauté qui est le souffle vital de la société, sinon une émanation du culte des héros, une admiration soumise pour ceux qui sont vraiment grands^? »
Carlyle avait commencé, pour vivre, par donner des leçons particulières. A sa mère de très humble condition et dépourvue de toute culture intellec-