‹ Erreurs sociales et maladies moralesChapitre 85 sur 93 · Trad. par Taine, loc. cit., p · texte numérisé non relu

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tuelle, il avait gardé jusqu'aux environs de la soixantaine (la dernière lettre daté de 1853, il avait alors cinquante-huit ans;, l'amour confiant et la tendresse ingénue de la première enfance. Sa vie s est écoulée droite et sans erreur. Le sentiment du réel inspirait Tacuité de son regard, le sentiment du sublime l'élevait dans des régions inconnues aux médiocrités à court d'haleine. Bien souvent l'historien anglais étonne; on le suit en maugréant, mais on le suit quand même. Il lait réfléchir; c'est la marque suprême. Faire jaillir l'étincelle dans l'àme de ses lecteurs, il n'est pas d'honneur plus enviable pour l'effort d'un écrivain. Surtout quand cette étincelle allume des pensées généreuses et vaillantes, le but est bien près d'être conquis. Déjà du temps de Carlyle, on souffrait d'une littérature prétentieuse et basse; le défaut n'a fait que s'accentuer depuis quarante ans. Fonctionnaires de l'Université, recteurs, professeurs d'histoire, maîtres de conférences, romanciers, libellistes, auteurs dramatiques s'en donnent à cœur joie. Le sentiment du réel qu'ils ne possèdent que dans le sens commandé par leurs intérêts, ils s'en servent pour ajuster la vérité, voire la fiction, aux avantages de leur ambition et à la réussite de leur carrière. Faut-il dire qu'il leur manque le sentiment du sublime? Ils riraient les premiers de leur prétention à le posséder.

Le génie et la folie.

Je ne sais si les hommes de génie sont vraiment exposés à la folie, comme le prétend Lombroso. Je croirais plutôt le contraire. L'homme de génie a conquis la maîtrise de sa sensibilité ; il oppose au tumulte de ses sensations le frein de sa volonté, apporte à ses conceptions et à son œuvre la méditation qui les achève et la persévérance de Teffort. De là un drainage salutaire et résistant de l'influx nerveux à travers les territoires psychiques ; il s'y trouve canalisé et fixé par l'énergie de la pensée, n'a point tendance à s'en évader pour jeter par ses débordements l'incohérence dans les domaines mentaux voisins. L'homme de génie, de par son génie même, est garanti contre l'aliénation mentale. Il pourra présenter quelques tares psychiques : obsessions, phobies, angoisses. Mais la folie complète ne l'atteindra guère que sous la condition d'un élément nouveau qui entrera en jeu : une altération anatomique grossière ou une forte intoxication.

L'homme de génie, s'il a eu la syphihs dans son jeune âge, se trouve plus qu'un autre exposé à la paralysie générale. Ce sera la folie de la quarantaine. Dans la vieillesse un autre danger le guette : les lésions des artères cérébrales. En face de ces atteintes brutales, la circulation de l'influx ner-

veux repoussée, refoul^^e hors de ses canaux, s'épanche, se déverse de droite à gauche, produit des troubles mentaux sérieux et définitifs. Swift, Newton qui finirent très vieux, durent sans doute leurs troubles mentaux à des altérations des vaisseaux encéphaliques ; la chose est à peu près certaine pour Swift qui passa par plusieurs attaques d'apoplexie. De nos jours, Guy de Maupassant, J. de Goncourt — bien que le terme de génie les grandisse au delà de leur mérite — virent leur intelligence sombrer dans la paralysie générale.

J.-J. Rousseau, un homme de génie celui-là, mais imparfait, avec sa forte originalité et ses défaillances, semble faire exception à la règle. Un véritable délire de persécution empoisonna, dit-on, les dernières années de sa carrière K Le mot délire, dans l'espèce, ne semble pas l'expression juste. Il y eut plutôt amplification de phénomènes réels qu'interprétations délirantes manifestes. Nul homme, en effet, ne fut plus persécuté que Rousseau. Décrété de prise de corps pour son E?niiey il s'enfuit en Suisse, allant de ville en ville, traqué par ses coreligionnaires protestants, revient à Paris, est l'objet d'une curiosité fatigante du public, voit autour de lui des agents de police chargés de le protéger contre ces indiscrétions. A un esprit Imaginatif et dont la sensibilité de tous temps a été

1. Lire, dans Cabanes, Le Cabinet de l'histoire, t. III, le chapitre si curieux sur la maladie de J. -Jacques.

mal dirigée par la raison, il y avait de quoi exagérer, déformer quelque peu en manière de cauchemar, d'obsession martelante, cette suite ininterrompue d'aventures , d'émotions , de désagréments de toutes sortes. Rousseau fut un obsédé plus qu'un délirant. Un délirant ne choisit pas l'époque de son délire pour écrire les plus belles pages qui soient sorties de sa plume. Les rêveries dun promeneur solitaire datent des deux dernières années de la vie de Rousseau.

On ne songe pas assez que les asiles d'aliénés sont peuplés de gens du peuple, de paysans, de fermiers qui n'ont jamais réfléchi, pensé par eux-mêmes. L'aliénation mentale a prise aisée sur ces cerveaux où la pensée n'a point posé le sceau de son empreinte.

Les autres, les intelligents, ceux qui travaillent et qui cherchent, résistent autrement. Plus l'organisme mental est développé, plus il faut de peine pour jeter l'incohérence dans son fonctionnement. Il peut y avoir des tares, des interprétations exagérées, des idées obsédantes. La folie complète, pour envahir de semblables territoires mentaux, semble avoir besoin du concours de lésions organiques : paralysie générale, démence sénile, ou d'intoxications profondes : alcoolisme, morphinomanie.

Une pareille opinion est du reste partagée par nombre de neurologistes : M. le P"" Raymond, dans

une leron remarquable \ range les obsédés dans la catégorie des psychastliéniques. Or la folie vraie dans la psychasthénie est plutôt rare ; à peine en compte-t-on quelques cas isolés sur des centaines d'individus.

Les obsessions et le génie.

Malheureusement M. Raymond s'arrête aux obsessions criminelles, hypocondriaques ou autres. — A côté de ces obsessions qui rapetissent et réduisent la valeur mentale, il en est d'autres qui dilatent et élèvent. — Le génie appartient à ces dernières. Il nous suffit de rappeler le démon de Socrate et ses allures harcelantes pour faire de cet aiguillon intérieur une manière d'obsession tournée vers l'attrait des hauts problèmes.

De même, en effet, que les obsessions pathologiques vulgaires ont pour caractère l'exécution d'un acte en désaccord avec la morale admise (crime), ou la santé organique (hypocondrie) ainsi l'obsession géniale se traduit par le besoin de semer des idées en désaccord avec les habitudes mentales du milieu, et d'établir des rapports imprévus entre l'observation des phénomènes.

Le génie est le psychasthénique supérieur, si l'on veut bien accepter ce vocable proposé par MM. Ja-

l. Journal des Praticiens^ 1907.

net et Raymond, et qui offre, ce nous semble, l'inconvénient de grouper dans un cadre unique de réprobation et de pitié les échantillons à la fois les plus supérieurs et les plus misérables de l'espèce humaine. — Ce que nous avons dit pour l'hystérie s'appHque pour la même raison aux psychasthénies. L'hystérie, c'est la surcharge du système nerveux en énergie vitale, mais c'est la surcharge disséminée, prête aux réactions explosives les plus diverses ^ — La psychasthénie, c'est la fixation de cette énergie en des centres psychiques ou moteurs dont les réactions aboutissent à des diminutions fonctionnelles de l'individu. — Le génie, c'est la localisation de cette énergie dans les domaines supérieurs de la pensée.

Gœthe nous avoue ne s'être livré au travail forcené qui a signalé sa carrière, que pour conquérir la quiétude intérieure. Dès qu'il n'écrivait plus, les idées tristes l'assaillaient. C'est là une particularité familière à tous les hommes vraiment grands. L'activité prodigieuse dont ils font preuve ne leur est qu'un moyen — et le seul effîcace — de maintenir leur équiUbre mental. Il n'y a nullement à féliciter un travailleur acharné de la suite et des veilles sans répit qu'il consacre à l'exécu-

1. L'épilepsie est l'explosion systématisée de la surcharge nerveuse. Elle s'allie parfois au génie : Jules César était épileptique.

LE GÉNIE 3lo

tion de sa tâche. Il court à la besogne comme le dipsomane à la bouteille. Et, sa besogne accomplie, il se sent débordé par l'allégresse qui envahit le dipsomane ou le kleptomane qui ont satisfait leur passion.

L'homme de génie est souvent mal vu de ses contemporains dont il blesse l'amour-propre en pensant autrement qu'eux ; on se détourne de lui comme du tiqueur qui se livre à des contorsions dont le commun de l'humanité est exempt. — Ne rions pas de ces originaux. L'hystérique, le tiqueur, l'obsédé appartiennent à des terrains qui ont échappé à la culture ; mais ces terrains, du jour oiJ une économie sévère en creuse les sillons et en règle le rendement, sont capables de porter des moissons étonnantes de richesse. Chez l'homme ce n'est d'ordinaire pas sur la génération même des tiqueurs, des hystériques, ou des obsédés que s'opèrent les changements qui grandissent la personnalité ; c'est avant tout sur leur descendance. — Il faut voir les fils de ces névropathes. Si des difficultés surgissent en travers de leur route, quelques-uns sont capables d'un effort surhumain pour les franchir. De cet effort longtemps poursuivi sort l'ébranlement qui assure la vibration de territoires psychiques nouveaux. L'homme se tire de l'ornière ; il se procure Id vision directe des choses, pense par soi, ne sacrifie en rien à la mode des préjugés et à la routine des idées cou-

rantes. Tl devient original^ l'originalité étant le premier degré qui mène à l'ascension du génie. Buffon a dit : « Le génie est une longue patience ». Cela peut être vrai pour les fils de névropathes.

Les passions et la folie.

Dans son Essai sur les Passions S M. Ribot, arrêté par les analogies qui unissent les grandes passions et la folie, avoue que la distinction entre ces deux états de conscience a besoin, pour s'établir, non d'un critérium unique, mais d'un ensemble complexe de caractères. La folie de l'amour, du jeu, de la puissance, de l'argent, voilà de ces expressions passées dans le langage courant et qui traduisent le déséquilibre mental attaché aux manifestations de ces tendances passionnelles. Et cela est vrai que si les grands passionnés ne sont point fous, ils peuvent néanmoins sombrer dans la folie. Ils le peuvent; ils n'y sont point fatalement condamnés. La plupart échappent au danger de l'aliénation mentale. La passion, chez eux, finit par s'user sous l'effet de Taccoutumance ou de l'âge, ou bien elle se transforme, se revivifie dans une passion d'un autre ordre, conduit au suicide. Ces différentes terminaisons ne surprennent personne ; elles s'expliquent aisé-

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