HUITIÈME SOIRÉE
AH«l#pli«Me. — FrasoieMta de la comédie de Pl«ia«.
Savez-vQus, mon cher ami, que vous canunencaz à me taquiner avec yo$ mais et vos pourquoi. Est-ce que je sais, moi, pourquoi les peuples étaient si botes, et pawrqwi ils ont bien voulu pendant des milliers de siècles fe plier sous l'éperon d'un héros plus ou moins petit 1! Avez-vous pensé que m'étant mis en train de vous raconter les folies de Thumanité en ce qui touche la médecine, j'allais vous faire des cours de morale, d'économie et de politique ? — Pas si bête. — En fait de morale, j'en ai une qui vaut mieux qua beaucoup d'autres, et que j'ai puisée dans le^ commandements de IMeu, qui sont les lois sublimes de la nature, qu'aucun être n'a le droit de transgresser; en fait d'économie sociale, adressez-vous à Blanqui, à Guizot, à Thiers et à iimi d'autres encore, je suis d'une ignorance parfaite
pour ce qui touche ces questions ; en fait de politique
oh ! mon ami, je suis d'une ânerie à nulle autre pareille. Cessez donc de me tourmenter. — Je veux bien raconter'
ce que je sais ; mais je ne veux pas toujours dire ce
que je pense. — Voua êtes assez grand pour tirer vousmême vos conclusions, et moi je ne serai pas assez naif pour vous donner les miennes, qui pourr^ent être en parfait désaccord avec les vôtres.
Passons donc là-dessus.
Vous venez me rappeler les prêtres d'Esculape, les charlatans ; je vous en ai cependant dit assez sur leur compte. Vous n'ôtesi^pas encore satisfait.... que diable voulez-vous que je vous dise de plus?... affreux curieux Là ! là ! ne vous fâchez pas ; puisque cela vous
tient tant à cœur, je m'en vais vous faire pénétrer dans le sanctuaire et vous montrer la comédie. — Mais ce ne sera pas le moment de dire : « Félix qui potuit rerum
cognoscere camas, » caria scène n'est pas brillante
pour Messieurs les ministres, et Torobre que je vais évoquer vous fera plus encore prendre -en dégoût ces hommes qui pendant tant de siècles ont si mal usé de leur autorité Allons, mon vieil Aristophane, prêtemoi ton appui ! Viens raconter toi-même à ce camarade qui tend l'oreille les scènes journalières dont les asclépions (les temples) étaient témoins il y a deux mille ans.
Vive Plutus !... Mais non ! vive Aristophane ! puisque c'est lui qui nous dévoile cette coccigruânerie de nos chers ancêtres
— La comédie de Plutus est une allégorie sur l'injuste et inégale distribution des richesses parmi les hommes; le malheureux Plutus est aveugle et répand ses dons au hazard ; qu'il lui arrive de recouvrer la vue, il n'aura de largesses que pour les gens de bien : alors Chrémyle, un honnête garçon, entreprend cette cure merveilleuse et, grâce à Tintervention d'Esculape ou de son représentant, elle va s'accomplir.
Maintenant, parle, Aristophane.
Chrémyle allons vite faire coucher Plutus dans
le temple d'Esculape.
Blepsidème, — Dépêchons-nous, quelque importun pourrait venir encore nous déranger.
Chrémyle. — Gorion, prends à la maison les couvertures et tout ce que j'ai préparé; conduisons le dieu au temple en observant tous les rites.
Corion. — Vieillards qui aux fêtes de Thésée puisiez avec de petits morceaux de pain creusés en cuiller le ragoût que l'on servait aux pauvres, que votre sort est maintenant digne d'envie! que vous êtes heureux, vous et tous les gens de bien I
Le ChcBur. — Mon cher, qu'est-il arrivé à tes amis? tu semblés porteur d'une bonne nouvelle. *
Corion, — Quelle féUcité pour mon maître et plus encore pour Plutus !
Le dieu a recouvré la vue, ses yeux brillent du plus vif éclat, grâce aux soins bienveillants d'Esculape.
Le Chosur, — transports de joie ! cris d'allégresse!
Corion. — Ah ! il faut se réjouir bon gré, mal gré.
Le Chœwr. — D'une voix éclatante je chanterai le fils de Tillustre Jupiter, Esculape, l'astre bienMsant qu'adorent les hommes.
La femme de Chrémyle. — Que signifient ces cris? Estce une bonne nouvelle? Avec quelle impatience je t'attends à la maison et depuis si longtemps !
Corion. — Vite! vite ! du vin, maîtresse ; et bois toimême, ce qui est fort de ton goût; je t'apporte tous les bonheurs réunis.
La femme. — Où sont-ils? '
Corion. — Dans mes paroles, comme tu vas en juger.
La femme. — Finis-en donc, allons, parle.
Corum, — Icoute, je Tftis tout te dire des pieds à la
La femme, — Ah I ne tne jette rien à la t^.
Canon, — Pas même le bonheur qui t'amve?
La femme. — Non, non, rien qui m'ennuie.
Ccrian. — ArriTés près du temple avec notre malade alors si infortuné, maintenant au comble de la félidté, de la béatitude, nous le menons d'abord à la mer pour le purifier.
La femme. — Ah! le singulier bonheur, pour un vieillard que de se baigner dans Teau froide de la mer !
Corion. — Nous nous rendons ensuite au temple du dieu; une fois les galettes et les différentes, offrandes consacrées sur Tautel et le gâteau de fleur de farine livré au dévorant Vulcain, nous faisons coucher Plutus, suivant Tusage, et chacun de nous se lait un Ut avec des feuilles.
La femme. — Y avait-il d'autres gens venus pour implorer le dieu?
Corion. — Oui, d'abord Néoclide qui est aveugle et voie bien mieux que les clairvoyants, puis beaucoup d'autres personnes atteintes de maladies de toute sorte. On éteint les lumières et le prêtre nous engage à dormir, en nous recommandant de garder le silence si nous veiions à entendre du bruit. Nous voilà donc tous bien tranquillement couchés. Moi, je ne pouvais dormir; j'étais préoccupé d'une certaine marmite pleine de boliillie posée tout près d'une vieille, juste derrière sa tête. J'avais un ftirieux désir de me glisser, de ce côté, mais voilà qu'en levant la tête j'aperçois le prêtre qui raflait sur la table sacrée et les gâteaux et les figues ; puis il fait le tour des autels et sanctifie les gâteaux qui restaient en les enfournant dans un sac. Je résolus
dlmiter an si pieux exemple, et j'allai droit à la
bouillie.
La femme. — Misérable, et tu ne redoutais pas le dieuî
Corion. — Si vraiment I Je craignais que le dieu, couloiine en tête, ne fût avant moi auprès de la marmite : • Ml prâtre, tel dieu, > me disais-je. Au bruit que je Os, !a vieille avance la main : alors je sifflai et la mordis Mmme eût pu faire un serpent sacré. Vite elle retire la main, s'enfonce dans le lit la tête sous les couvertures el ne bouge plus ; mais de peur elle lâche un vent plus acre que ceux d'une belette. Moi, j'engloutis une grosse part de bouillie, et, bien repu, je vais me recoucher.
La femme. — Et la dieu ne venait pas ?
Corion. — Il ne tarda guère, et quand il fut près de nous, oh ! la bonne farce ! mon ventre toutballonné lança un pet des plus sonores.
La femme. — Le dieu sans doute flt la grimace ?
Corion. — Non, mais Jaso (fille d'Escutape), qui l'accompaguait, rougit un peu, et Panacée [autre fille d'Esculape] se dÉtourna en se Ijouchant le nez ; car mes pets ne sentent pas la rose.
La femme. — Et le dieu ?
Corion. — Il n'y fit pas la moindre attention.
La femme. ~ C'est donc un dieu bien grossier î
Corion. — Je ne dis pas cela, mais il a l'habitude de déguster les excrt^ments.
La femme. — Impudent, va !
Corion. ■— Alors je me cachai dans mon lit tout tremblant ; Esculape fit le tour des malades et les examina tous avec beaucoup d'attention, puis un esclave déposa auprès de lui uii mortier en pierre, un pilon et une petite boite.
La femme, — En pierre ?
Corion. — Non, pas en pierre.
La femme, — Mais comment voyais-tu toutcela, triple coquin, puisque tu te cachais, dis-tu?
Corion, — A travers mon manteau qui ne manque pas de trous, grands dieux!. Il prépara d'abord un onguent pour Néoclide ; il mit dans le mortier trois têtes d'ail de Ténos, les écrasa en y mêlant du suc de figuier et de lentisque ; il arrosa le tout avec du vinaigre de Sphette ; et retournant les paupières du patient il lui appliqua sa drogue à l'intérieur des yeux, afin que la douleur fût plus cuisante. Néoclide crie, hurle, saute à bas du Ut, veut s'enfuir ; mais le dieu lui dit en riant : reste là avec ton onguent ; ainsi tu n'iras pas te parjurer devant l'assemblée.
La femme. — Quel dieu sage et ami de notre dté !
Corion. — Il vint ensuite s'asseoir au chevet de Plutus, lui tâta d'abord la tête, prit un linge bien propre et lui essuya d'abord les paupières ; Panacée lui couvrit d'un voile de pourpre la tète et tout le visage ; puis le dieu siffla et deux énormes serpents s'élancèrent du sanctuaire.
La femme, — Grands dieux !
Corion, — Ils se glissèrent doucement sous le voile de pourpre, léchèrent à ce que je crois les paupières du malade, et en moins de temps qu'il ne t'en faut, maîtresse, pour vider dix verres de vin, Plutus se relève, il voyait. De joie, je bats des mains, j'éveille mon maître ; aussitôt le dieu disparaît dans le santuaire avec les serpents. Quant à ceux qui étaient couchés auprès de Plutus, juge s'ils l'embrassaient tendrement ! Le jour parut sans qu'aucun d'eux eût fermé l'œil. Moi, je ne me lassais pas de remercier le dieu qui avait si
vite rendu Plutus clairvoyant et plus aveugle que jamais.
La femme. — Quelle est ta puissance, ôgrand Esculape !
Mais dis-moi où est Plutus?
Eh bien ! mon ami, comment trouvez-vous la comédie? Il n'est rien tel que le vieil Aristophane pour nous faire assister à de pareils spectacles. — Comme il flagelle bien ces prêtres stupides, et quelle vigueur on rencontre chez ce vieux poète qui, n'osant s'attaquer aux ministres, interpelle directement les dieux ! Savez-vous qu'il fallait du courage pour narguer ainsi une classe toute puissai^te qui pût contraindre le sage des sages à boire la cigûe.
Socrate, que tu es grand à côté de ces misérables !
Vous êtes content maintenant que je vous ai dévoilé toutes les petites affaires ; alors, bonne nuit, demain soir je vous raconterai quelques historiettes touchant les dames. Heureusement qu'il n'y en aura point de présentes, car je pourrais me faire un mauvais parti