‹ Erreurs, superstitions, doctrines médicalesChapitre 9 sur 31 · SEPTIÈME SOIRÉE · texte numérisé non relu

SEPTIÈME SOIRÉE

Eté» philosophes médeelns. — fi^ystème de Pythagorè.

— Démocrlte.

Je vous ai dit, en commençant ces soirées, de quelles manières les ministres des dieux et les guérisseurs ou charlatans, comme il vous conviendra de les appeler, abusaient de la crédulité du pauvre peuple en lui promettant la guérison par des moyens qui n'étaient pas toujours hors de danger; vous avez pu voir dans quelles grossières superstitions ils entraînèrent la population tant ignorante que sensée, et quels succès obtinrent les deux variétés de médecins sur lesquelles nous avons disserté. — Si vous le voulez bien, nous laisserons pour quelques instants la superstition et le charlatanisme se reposer, pour aborder un sujet plus sérieux qui, tout en dehors de notre actualité, ne laissera pas, je Tespère, que de vous intéresser, et vous fera peut-être entrevoir comment la médecine sérieuse a pu prendre forme au milieu des éléments impurs qui entravaient son essor.

Vous vous rappelez qu'au miUeu des cérémonies religieuses et des dévotes jongleries qui se pratiquaient dans les asclépions, je vous ai jeté le mot de penseurs, de philosophes : cessent d'eux que je veux vous parler au-

jourd'hui, un peu en courant cependant; et je suis persuadé que, malgré leurs rêves et leurs erreurs, vous serez comme moi d'avis que c'est à ces hommes que rhumanité a dû d'aller de Pavant.

Nous avons vu jusqu'à présent la routine et l'ignorance être les seuls guides de la médecine antique ; maintenant les philosophes vont se mêler de la partie et entreprendre Tétude du corps humain et de* sa nature : cette intéressante étude devait inévitablement rentrer dans leur domaine ; car, si le but de la sagesse est de guérir les maux de Tâme, celui de la médecine est de guérir les maux du corps. Il est vrai que les philosophes, mauvais anatomistes et voulant malgré cela expUquer la machine humaine, se perdront en hypothèses et donneront pour vrai ce qu'il fallait d'abord démontrer. Mais ne nous ont-ils pas frayé la route, et leurs défaillances même n'ont-elles pas préservé leurs successeurs ! La raison malheureusement s'épure d'une façon lente et timide, et ce n'est qu'à Taide de longues années que lès sciences et les arts peuvent arriver au degré de perfection compatible avec notre imperfection humaine.

Py thagore et ses disciples sont à mon avis les véritables fondateurs des sciences, et quoique Leclerc, un des historiens les plus estimables en médecine, opine que les Pythagoriciens durent se borner à la théorie de l'art, plusieurs témoignages, entre autres celui de Gelse et.surtout celui de Jamblique, déposent formellement le contraire : « C'est dans la diète, dit » cet auteur, que résidait presque toute leur médecine. » Ils n'employaient guère de médicaments que dans 9 les plaies et les ulcères; ils faisaient plus usage 9 d'onguents et de cataplasmes que leurs prédécesseurs

» dans les plaies et les ulcères, et se servaient moins V souvent du feu et de Tinstrument tranchant. » II est vrai qu^ils se servaient aussi de paroles magiques ; malgré cela, on voit poindre un système médical, Men mince il est vrai, mais qui n'en n'existe pas moins. — Plus tard cette idée se façonnera et en viendra à produire des résultats assez sérieux que nous n'avons point à examiner pour l'instant, attendu que je n'ai pas l'intention de vous faire l'histoire de la médecine, mais seulement celle des erreurs et des préjugés, de quelque part qu'ils nous aient été transmis.

Remarquez, mon ami, que je ne prétends pas faire de petits saints de Pythagore et de ses disciples; non vraiment, car leurs idées sont parfois tellement creuses, qu'il m'est arrivé de déplorer leurs écarts; mais au moins ils exerçaient la médecine et la chirurgie avec un principe arrêté, et n'en faisaient point un honteux trafic comme les prêtres et les autres guérisseurs. Vous me direz que ce fut par vanité et par orgueil, je ne dis pas le contraire ; mais encore, entre eux et leurs confrères en médecine, il me parait y avoir une ligne de démarcation bien positive. Je suis loin d'excuser ces prétendus sages ; je rends justice à la secte, tout en ridiculisant les hommes, c. q. f, d. comme on dit en termes de mathématiques.

Vous connaissez parfaitement maître Pythagore; vous savez qu'il est un des sept sages dont la Grèce s'honore, ou, si vous le voulez, un des sept fous qu'elle ait produit : cela ne fait rien à l'affaire ; or, Pythagore était fils de Mnésarque de Samos ; Eusèbe, Denys d'Ha- Ucarnasse, Clément d'Alexandrie, sont d'accord pour le faire naître vers la cinquantième olympiade; son père le confia au philosophe Phérécyde, et le fit «n

suite voyager, surtout en Egypte, où notre sage se fit initier aux mystères aux dépens d'une petite opération qu'on lui réclama (la circoncision). C'est là qu'il puisa ridée de l'immortalité de l'âme. Après de nombreuses pérégrinations, il vint se fixer à Crotone, où il fit école. On prétend qu'il se tint pendant quelque temps renfermé dans un antre où il se vantait d'avoir découvert certains mystères. Je crois que le plus réel fut l'art d'en imposer, dans lequel il excella, comme le dit très bien Elien.

Il écrivit sur la vertu des plantes un livre dont Pline paraît avoir extrait quelques passages, et qui ne respire que la superstition et le charlatanisme ; ainsi il parle de certaine décoction dont la vertu est si efficace contre la morsure des serpents, que la seule fomentation guérit sur-le-champ; il prétend même que si l'on avait le malheur de coucher sur l'herbe où l'on aurait jeté cette décoction, l'imprudent tomberait dans un état mortel et incurable par la force prodigieuse de la plante, quoique elle-même soit un contre-poison. Il appelait cette plajite corynthas. Il en mentionne encore une autre du nom (Taproxis, dont la racine produit de loin du feu comme le naphte, et si l'on a la malchance d'être malade pendant qu'elle fleurit, on l'est chaque année à la même époque, cadeau fort désagréable de Madame Nature.

Pythagore, entre autres idées saugrenues, avait défendu l'usage des fèves ; le malheureux I s'il eu connu le gigot aux haricots I! Savez- vous pourquoi il défendait cet excellent légume?... Non... Ni moi non plus. — Cependant je m'en vais vous rappeler le on dit de cet ostracisme. — Manger des fèves ! cela peut donner certaine musique assez désagréable pour les

auditeurs. Manger des fèves ! cela donne une digestion difficile. — Manger des fèves 111 c'est manger la tête de sou père ; car, mon ami, vous saurez que notre philosophe s'absteuait de manger des fèves à cause de leur prétendue ressemblance avec la tête d'un honune. Voyez donc s'il eiU croqué son papa ! — Pythagore avait déclaré la guerre aux fèves, parce qu'il prétendait aussi qu^elles rendaient les femmes stériles. Clément d'Alexandrie, qui avance cette dernière propriété des fèves, s*appuie de l'autorité de Thcophraste qui, dans son livre des choses naturelles, prétend que si on dépose une gousse de haricot au pied d'un arbre nouvellement plante, cela suffit pour le faire mourir.

D'autres croient, etavec plus déraison, que Pythagore avait défendu l'usage de ce légume parce qu'il est grossier et flatueux, qu'il embarrasse le cerveau, qu'il appesantit l'âme et l'empêche de se livrer aux contemplations philosophiques. J'accepterais volontiers cette version, car vous saurez qu'il prescrivait de se coucher au sonde la lyre et de chants agréables pour ramener le calme de l'âme et la porter vers des idées extraterrestres.

On entrevoit aussi dans sa philosophie, au milieu d'une foule d'erreurs, quelques germes de vérités dont l'exposition nous mènerait trop loin hors du cadre que nous avons à parcourir ; je vous parle des superstitions sans vouloir aborder l'étude des systèmes : pour n'en citer plus qu'une, relative à la physiologie, Pythagore admettait la vitalité des enfants à sept mois, mais rien n'est plus pitoyable que la raison qu'il en donne : a Dans le temps, dit-il, que le genre humain sortit de la terre, la lenteur dont marchait le soleil dans ces commencements faisait qu'un jour était d'abord aussi long que

le sont actuellement dix mois ; mais comme, par succession de temps, il en vint à avoir la durée de sept mois, c'est ce qui a fait que les enfants ont eu la même Titalité à sept mois qu'à dix, parce qu'il est dans Tordre du système universel qu'un enfant se forme et naisse le même jour. > Voilà, si -je ne me trompe, une conclusion assez forte ; il y en a de pareilles à chaque pas dans Plutarque et dans Jamblique. Du reste, les disciples du philosophe de Grotone, voulant comme le maître expliquer la nature et la formation de Thomme avec les mômes idées préconçues, se fourvoieront de la même manière en soumettant les phénomènes de la nature aux rêveries de leur imagination. Démocède, Epicharme, Empédocle, Alcméon ne nous ont légué qu'un bien mince bagage scientifique, quoiqu'ils fussent les Jiommes instruits du temps. Ainsi, Alcméon faisait résider la santé dans l'exacte proportion de Fhumide, du chaud, du froid, du sec, de Tamer, du doux et des autres facultés qui furent plus tard admises par Hippocrate et Galien ; et si l'un de ces éléments vient à prédominer, il en résulte une maladie ; il croyait que ce que nous appelons l'oreille interne est un vide, et comme tout vide retentit, il en inférait que le son qui s'y portait produisait une sorte d'écho, et que c'était là l'ouïe ; il pensait aussi que les chèvres respiraient par l'oreille, ce dont le reprit assez vertement Aristote; enfin il avait sur la veille, sur le sommeil et sur la mort des idées assez obscures et qui cependant dévoilent un certain degré d'observation. L'expansion du sang dans les veines produisait la veille; son retour au confluent ("as veines, le sommeil ; la stase du sang dans ce confluent donnait la mort. — C'était évidemment prendre l'effet pour la cause. — Mais au moins il y a tendance

à expliquer, tandis que leurs confrères les ministres des temples et les guérisseurs pataugeaient sans idée dansle plus grossier empirisme. L'histoire nous a encore conservé les noms de quelques philosophes en dehors des Pythagoriciens, tels que Dèmocrite, Heraclite, ces deux antagonistes dont Tun passa sa vie à pleurer sur le sort des mortels, et dont la vie de l'autre ne fut qu'un long éclat de rire. Dèmocrite s'était retiré à AMère dans une habitation que son père lui avait donnée; les Âbdéritains, le voyant rire souvent sans cause apparente, le taxèrent de folie et firent venir Hippocrate pour le guérir. Ce médecin le trouva occupé à disséquer les animaux Remarquez, je vous

prie, le progrès qui s'est effectué dans les mœurs des philosophes: ceux qui se décorent de ce titre ne se contentent plus de vaines spéculations; le scalpel en main, ils vont scrutant la nature afin de trouver le secret de notre corps. Aux rêveries ont succédé les faits, et la philosophie va changer son système du tout au tout.

Avant d'élever son système, le penseur va chercher à prendre la création sur le Êdt, puis sur ces données il érigera ses doctrines. La science va devenir pratique, et insensiblement la vraie médecine va finir par sortir tout d'un jet du profond génie d'Hippocrate.

Saluons, mon ami, le divin vieillard ; on peut dire de lui ce qu'on a dit d'Homère dans les vers qui suivent:

Deux mille ans ont passé sur la tombe d'Homère, Et malgré deux mille ans Homère respecté Est jeune encore de gloire et d'immortalité.

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