‹ Erreurs, superstitions, doctrines médicalesChapitre 11 sur 31 · NEUVIÈME SOIRÉE · texte numérisé non relu

NEUVIÈME SOIRÉE

li» e««aiétl4iie.

Hier, en vous souhaitant le bonsoir, je vous ai promis de vous entretenir encore un peu des dames de Tantiquité : je ne vous tiendrai pas trop longtemps sur cette question, pour ne pas épuiser le sujet, car il est probable que nous rencontrerons dans les siècles postérieurs de nombreuses occasions d*y revenir.

Je veux vous dire quelques mots de la eosmètique ou Part qui concerne Tembellissement, soit qu'on le regarde comme relevant l'éclat de la beauté, soit qu'il cache la laideur naturelle sous le masque d'une beauté empruntée : à ce point de vue, la question est de notre ressort, parce que si ce ne sont pas là des erreurs médicales, ce sont tout au moins des erreurs d'intellect, et vous savez qu'il nous arrive souvent de donner nos soins à des toqués des deux sexes.

Donc, la cosmétique étant mon bien, je m'en empare. J'entends le mot cosmétique dans l'acception que nous lui donnons maintenant (ornement menteur, fard) quoique ce ne soit pas là son véritable sens, car cosmétique vient du grec Kosmos, netteté, parure, ornement; tandis que celle dont nous allons parler vient de Kommos, (ars fucatrix) fard.

Juvénal, cet irascible satirique qui n'eut point de

modèles el qui n'a pas encore eu d'imitateurs, a dit

aa oommencement de sa deuxième satire: « que le

front de rhomme est menteur. » Oh ! cela c^st vrai f

au moral comme au physique: aussi le poôte pour

l'avoir trop répété et avoir flagellé |K)U8 le nom de

Pans un des histrions chéris de l'empereur, ftit-il

prié d'aller £adre en Egypte un petit tour, afin de

s'assurer s'il y avait encore quelques crocodiles dans

le Nil. — L'empereur Claude Néron ne trouva rien de

plus joli que de l'envoyer dans la Pentapole comme

chef de cohorte, alors qu'il avait près de quatre-vingts

ans. — L'homme juste partit sans sourciller, et mourut

sUr les confins de l'empire.

Le iront de l'homme est menteur. Juvenal ! qu'auraistu donc dit de celui de la femme de ton temps 1

Mon ami, l'origine de la cosmétique se perd dans la

nuit des siècles ; dans quelque endroit que vous portiez

vos regards, chez quelque peuple que vous vouliez

pénétrer, vous trouverez toujours les mêmes pratiques

pour rehausser Téclatde la beauté, ou, pourmieux dire,

défigurer l'attrait naturel. Ces petits secrets de toilette

se transmettaient par tradition de femme à femme, ce

qui- fut une raison pour que la tradition ne se perdît

pas ; quand vint un certain Heraclite, tarentin * qui

s'avisa de les recueilUr et d'en faire hommage aux

matrones romaines, qui l'acceptèrent avec fiireur. —

Les femmes de l'orient étaient depuis longtemps en

possession de ces stupides habitudes, puisqu'il est dit

dans un fragment qui nous reste de la prophétie

d'Enoch, que les princes du monde enseignèrent à

leurs femmes l'usage des fards, près de cinq cents ans

avant te déluge. La teinture des cheveux et des sourcils

est aussi vieille, car Médée l'enchanteresse en est l'in-

venteur. Les juives se peignaient les yeux avec Tantimoine ; elles avaient reçu ce cadeau des ^yptiennes au dire de Prosper Alpin, dans son livre de la Mêdediu des Egyptiens. Chez ces dames, la beauté corporelle consistait avant tout dans Tembonpoint, à être grasses, rondelettes le plus p-jssible : aussi, que de bains, de firictions, de lavemeots, de pommades, de lotions pour arriTcr a cette perfection ! Que de recettes pour l'entretien de la face ! et que de recettes surtout pour la prétendue ornementation des parties voilées du corps. Les égyptiennes, habituées à avoir toujours la tête couverte d'un élégant bonnet de soie, néghgeaient quelque peu leur chevelure ; mais que de soins délicats, dit Prosper; elles entouraient certaines régions de leur corpsT ce n'étaient que bains, lavages, épilations surtout, puis applications odorantes faites avec du musc, du romarin, deTambre, pour corriger les odeurs désagréables et pour exciter, enivrer le maître du logis. — Sacredié, que

les femmes étaient bêtes! Tenez, voici du reste

la traduction que j'ai faite des trois chapitres touchant les sécréta des femmes de l'Egypte, à moins que vous m'aimiez mieux que je vous raconte les histoires de Prosper en latin? — Non. — Alors, lisez le mot à mot. — Le pauvre Guilland, à qui notre auteur rapportait toutes ces folies, en était tout effarouché, et malgré cela, curieux comme vous Têtes aujourd'hui, il revenait toujours à la charge, voulant comme vous tout connaître depuis Pater jusqu'à Amen. — Mais halte là 1

De l'Egypte, ces charmantes pratiques furent importées en Grèce, et comme Rome est voisine, elles ne tardèrent pas à s'y infiltrer. On appelait alkool, la poudre noire dont on se servait pour les cheveux et les

sourcils, a L'une se peint, en clignotant, les yeux et les » sourcils avec une aiguille noircie. » Longtemps avant Juvénal, Plante avait ridiculisé les vieilles édentées qui n'ont pas honte de se farder : « Rien n'est plus dé- » goûtant que ces idoles de plâtre, qui s'enlaidissent » par des beautés d'emprunt, qui n'osent répandre de » larmes de peur d'y noyer leurs charmes mensongers ; » que ces femmes dont les rides comptent les années, » malgré les efforts de l'art, si aveugles qu'elles ne » voyent pas que les filles de leurs fils marquent très » évidemment que c'est en vain qu'elles font les » jeunes. » — Plus lojin, dans la même comédie intitulée Mostellariaf le poète latin nous fait assister à la conversation de la vieille Scapha^ esclave de la belle Philématie, Celle-ci dit à Scapha : « donne-moi de la cé- » ruse, du blanc, du fard. — « Qn'as-tu besoin de cela? » » — Pour en mettre sur mes joues. » — « C'est comme si » tu cherchais à blanchir de Tivoire avec de l'encre ; à » ton âge, on n'a besoin d'aucune peinture, ni de céruse, » ni de blanc de Mélos, ni de couleur d'emprunt. » — Bravo, Scapha, voilà de bons conseils qu'il serait à désirer voir .s'adresser de nos jours à nos filles et à nos femmes. — Mais la mode! Quelle tyrannie pour la

femme. — Où la va-t-elle chercher!

Outre la céruse, le rouge et le noir dont elles se servaient, les romaines employaient certaines eaux dans lesquelles on faisait entrer le fiel du crocodile, le suc de hmon, l'argent sublimé (probablement le mercure), qui leur faisait enfler le visage et la langue jusqu'à gêner la respiration. Elles avaient aussi pour teindre les cheveux une certaine préparation, le safran, qui ne manquait pas d'inconvénients, car après avoir mis la teinture, elles s'exposaient la tête au soleil afin

de la faire sécher, et souvent il devait en résulter des céphalalgies fort douloureuses dont elles jse consolaient dans la perspective des nouveaux charmes de leur chevelure. Le corps ainsi que le visage avait ses onguents et ses parfums, gui n'étaient pas toujours inertes ou point de vue de la santé; il en résultait des fluxions, des apoplexies, des érysipèles. — Bahl quel beau dommage, quand il s*agit d'être belle. — On vit, dit Plutarque, des femmes porter la coquetterie jusqu'au point de vouloir dissimuler la grossesse. Cet historien raconte qu'une femme devant se baigner avec ses amies, et voulant celer son état, se fit frotter tout le corps, à la réserve des reins et du ventre, avec une certaine herbe qui fit enfler tous les endroits touchés et les mit en rapport avec ceux dont elle voulait cacher la proéminence. Croyez-vous que ce ne sont pas là des actes de folie ! et que la femme assez débauchée pour recourir à un pareil moyen ne mériterait pas une correction vigoureuse ? Pauvre folle I

Les hommes détestent le fard ; Celles qui pratiquent cet art, Les unes les autres s'accusent, Il est insupportable à tous.

Dames, dont les soins nous abusent.

Dites, pourquoi vous fardez-vous ?

Il ne manquait plus aux romaines que la crinoline et la grande toilette Benoiton.

Vous voyez, mon ami, que les cosmétiques jouaient un grand rôle chez les Romains. Martial, cet obscène poëte qui nous a dévoilé tant des turpitudes de, l'ancienne Rome, est de tous les écrivains celui qui nous a laissé peut-être les meilleurs documents sur l'abus de pareilles préparations.

« Tu te rajeunis en te teignant les cheveux : te voilà » corbeau, de cygne que tu étais tout à Theure. Tu » ne tromperas pas tout le monde : Proserpine sait que » tu es blanche ; elle arrachera le masque de la télie. »

(Epigramme 43. Livre dj

Et la belle Gallia, qui le soir quitte ses dents ainsi que sa robe ; qui renferme ses appâts dans une foule de boîtes, qui ne couche pas avec son visage : « Tu me » fais des signes, tu m'agaces avec le sourcil que tu t'es » fait faire le matin. » — Ne trouvez-vous pas que c'est e}(actement comme chez nous? Hein !

Et cette autre pointe adressée à Lydie : « On ne m'a

» pas trompé, Lydie, quand on m'a vanté la beauté

9 de ton teint, et non celle de ton visage. » La belle

Lydie conserve tous ses charmes, tant qu'elle reste

assise, tant qu'elle ne parle pas ; aussi Martial lui con<^

seille-t-il de ne pas bouger, de se tenir comme une

statue de cire, comme un tableau : « Prends garde

» surtout que l'édile ne te voie ou ne t'entende : un

» portrait qui parle est un prodige! » — poète,

quelle bonne petite boutade contre cette femme qui

n'ose remuer de peur de déranger le laborieux édifice

de sa beauté d'emprunt.

— Continuons notre petite revue.

Voici à l'adresse de Gellia: a Comment peux-tu te

» complaire en ces superfluités étrangères? Je pourrais

» donner le même mérite à mon chien. Qiiand tu

» arrives, Gellia, tu nous embaumes ; on dirait que

» toutes les essences de Cosmus s'échappent de leurs

» flacons brisés. »

Enfin voici un dernier cosmétique assez singulier, pour un usage assez drôle. L'épigramme est dirigée contre PoUa.

« En essayant de cacher avec de la farine de fèves » les rides de ton ventre, Polla, tu trompes tes yeux » sans tromper les miens. Laisse simplement à dé- » couvert un léger défaut. Ce qu'on prend tant de » peine à cacher fait toujours supposer bien pis. »

(Epigramme 42. Livre 3.)

Je pourrais, cher ami, multiplier ces citations qu'on rencontre à chaque pas dans cet efEronté Martial; je pense que c'en est assez: ce qui me vexe, c'est que beaucoup d'épigrammes semblables sont adressées à des hommes, et, je dois le dire à la honte des romains, plus que les femmes peut-être ils abusaient de la cosmétique. — Enfants de Romulus, qu'êtesvous devenus? — Au fait, pourquoi s'apitoyer? Si Rome est morte, c'est qu'elle était à bout de vie, comme dirait maître La Palice. — Pour ce qu'elle valait !

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