DIXIÈME SOIRÉE
Nous allons ce soir, mon cher ami, si vous le voulez bien, faire une petite excursion en compagnie de gens qui vont vous plaire : ils sont pour la plupart d'une humeur vagabonde ; mais ils ont Tesprit observateur» pénétrant, et parfois même ils sont d'une indiscrétion sans pareille; mais aussi que de fines critiques, que de véridiques tableaux ils nous ont laissés. Jusqu'à présent, j'ai puisé mes renseignements dans les ouvrages des naturalistes, des historiens, des médecins; n'oublions pas les poètes, ils ont moins de réticence et de réserve et ils peignent en général très bien, quoique en la chargeant un peu, la réalité de la vie ordinaire. Les comédies, les satires, les épigrammes fourmillent de documents précieux, qui se rapportent à l'art de guérir ; dans ces œuvres sont entassées la plupart des erreurs médicales régnantes et des superstitions populaires de l'époque Ne croyez pas cependant que je veuille inventorier tout le bagage scientifique des poètes, cela nous mènerait trop loin et serait en dehors de ce que nous nous proposons ; d'aUleurs, ce travail a été fait il y a quelques années par un homme aussi bon médecin que savant latiniste, par M. Ménière, l'un des esprits les plus dé-
licats qae j'aie connus et qui aimait à se reposer dans l'étude des lettres des soucis de la profession.
Yoid d'abord le vieil £nnius, Tintime ami de Gaton le censeur ; il Técut en assez bonne intelligence avec les systèmes médicaux de son époque ; comme ami de la maison, Ennius dévorait le chou à belles dents, non pour se guérir, mais pour aggraver encore les douleurs d'une goutte qui remporta à l'âge de soixante-dix ans; certes, je n'accuse pas le chou de ce méfait; mais il l'employait après avoir bien bu et bien mangé, de façcm -à se rendre apte à de nouveaux exploits. Que de libations il fit dans sa vie ! Que de tonnes de vin il engouffira 1 n n'en a pas moins laissé de nobles et fiers accents. Vous savez que les Romains de son époque avaient chacun leur petite médecine domestique ; aussi lorsque de grandes épidémies, telles que la peste, venaientravag^ les provinces, on se soumettait sans murmurer et surtout sans chercher à combattre le fléau ; chacun s'accordait à le regarder comme une punition divine, et la science se taisait là où la reUgion se croyait seule obligée d'intervenir; c'est ainsi que de toutes les pestes qui ont dévasté l'ItaUe, U ne nous est resté aucune donnée scientifique.
Chez Lucilius, ce mordant satirique qui cingla si fort les épaules des patriciens de son temps, nous pouvons quelque peu glaner; la satire du reste prête mieux que l'épopé à notre genre de recherches : dans celle-ci^ il n'y a guère de place pour la maladie, les dieux eii général se chargent de réparer les pots cassés ; tandis que la première grinçant contre les crimes .où les travers de la société, s'en va fouettant de droite et de gauche gans se donner la peine de crier gare; plus il y a d'écloppés, plus elle est contente.
Noas tronvoBS dans Lucilius l'hidicattcn d'ime vieille coTitmne qui nous reporte aux temps où t^art de guérir n^avait pas de représentants avoués.
« Mais à la porte et sur le seuil de la salle à manger, tin Tirésias était là toussant et râlant, épuisé de vieillesse. 9 — nrésias, vous le savez, était un vieillard âgé et aveugle, qui fut devin à Thèbes. — Ainsi le voilà bien vieux, bien catarrheux et on le met à laporte : drôle de méthode de soigner ses grands parents ! Bassurez-vous, mon ami, c'est le bonhomme qui Fa demandé; exposé sur le seuil de la maison, les passants s'arrêteront émus de pitié, et parmi la foule des allants et venants, peut-être s'en trouvera-t-il un qui ait été affecté de la même maladie et qui pourra lui donner une recette efficace : de nos jours, on n'expose plus, mais toutes les commères accourent chacune avec leur ordonnance en poche. — La famille n'a plus qu'à choisir celle qui lui paraît la meilleure entre les plus mauvaises. — Voilà bien un exemple de médecine primitive, un appel à Texpérience de chacun et qui certes valait pour le moins la coutume d's^tot coucher dans les temples de la divinité ; il est même probable que cette exposition des malades fut anté^ rieure aux cérémonies de l'incubation ; tous les peuples de rOrient et les Grecs usaient de ce moyen powr rétablir leur santé, ainsi que le disent Hérodote, Maxime de Tyr, Strabon et d'autres e: encore ce dvait é^are aussi la mode à Rome, d'après ce qu'en dit Lucilius, et cependant de graves autorités prétendent que cet usage ne prévalut jamais dans la ville éternelle.
n n'est guère facile, au milieu des lambeaux que le temps a respectés des œuvres de notre poète, de coordonner toutes les sottises de l'espèce humaine.
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I^ fanatisme religieux armait donc du couteau
samien la main suicide des prêtres de Cybèle; mais parfois il arrivait que de pauvres hypocondriaques, des jaloux se faisaient la même opération. Lucilius nous apprend qu'un de ces pauvres fous se mutila lui-même pour se venger des nombreux méfaits de sa femme. — Singulière vengeance — avec un tesson samien. C'est la première fois que je vois mentionnée cette opération à Taide d'un pareil instrument ; mais ce n'est pas le seul cas de mutilation volontaire que je connaisse pour un motif aussi stupide. — Ah 1 que les femmes devaient être punies par un tel châtiment I — Je me rappelle avoir vu, pendant le temps de mon internat à Bicétre, un beau mélancolique qui se fit la même opération avec un tesson de bouteille de verre pour se venger de sa maîtresse qui, Pinfldèle, s'était laissée séduire par un artiste capillaire.
Mais ce nombreux peuple d'eunuques qui remplit plus tard les palais impériaux et les villes des proconsuls, comment les opérait-on? Etait-ce avec le fer ou le couteau samien? Peut-être des deux manières. Au fait, comme cette recherche n'a qu'un médiocre intérêt, laissons de côté ces égarements et arrivons à Plaute, l'Aristophane de Rome.
Quoique PUne ait voulu nous persuader que le peuple romain ait, pendant de longues années, vécu sans médecins ni médecine, je n'en veux rien croire et je pourrais même au besoin lui donner le plus formel démenti. Dans quelques conditions que se soient trouvées les sociétés, il y eut toujours des personnages qui, soit par intérêt, soit par amour de l'humanité, s'ingénièrent à trouver des modes de guérison. La comédie, comme vous le savez , s'amuse aux dépens des erreurs, des travers, des préjugés actuels et môme quelque peu
antâiears. ÎAsêz Plaute k ce point de Yue, vous la trouverez rempli d'aperçus ingénieux sur les maladies, vous y trouverez la trace des coutumes médicales et des préjugés de son temps; or Piaule était ocmtemporain d'Ënnius , il avait une douzaine d'années seulement de moins que l'aut^ir des Annales, et à chaque pas, dans ses comédies, il parle des médecins ou des guérisseurs, tels il vous plaira les appeler, comme d'une caste parfaitement distincte et ne s'occupant que de l'art de guérir. La lecture de Plaute est une réfutation plus que suffisante des assertions de Pline. Le poète nous montre le romain dans sa maison, soit en partie fine, soit grognant sa femme ou gourmandant ses esclaves : bien que ses personnages aient des noms grecs, ils agissent en romains. De même voulez- vous, dit M. Daremberg, surprendre le médecin grec dans son cabinet ou en visite chez ses cUeots? Lisez Plaute et commencez par entrer avec lui dans le cabinet du docteur.
 Rome, à Athènes, ainsi que dans les grandes villes, ceux qui se mêlaient de médecine avaient boutique sur rue : témoin celle qu'Archagatus reçut en cadeau ; mais il n'y avait pas seulement les officines médicales , il existait des boutiques de rhizotomes (coupeurs de plantes), qui se chargeaient de les recueillir ou d'en extraire les sucs ; puis il existait encore la corporation des pharmacopoleSy véritables herboristes qui avaient à leurs ordres les bota^iistes, dont la fonction était de trier les plantes. Les pharmacopoles vendaient toutes sortes de drogues, soit médicaments, soit pensons ; cependant ils ne paraissent point avoir jamais servi d'intermédiaire entre le malade et le médecin, car il paraît que les médicao^ents simples ou composée déUvxéfif
par 6es commerçants étaient en général destinés à des j^tiques superstitieuses. Ils rendaient aussi des anneaux et des pierres magiques, et faisaient exhibition devant leurs clients de toutes sortes d'animaux malfaisants ou merveilleux. C'était chez eux qu'on allait chercher du poison pour se débarrasser de la vie et souvent aussi pour la ravir à ceux qui venaient déranger certaines combinaisons : les médecins, à qui la loi n'imposait aucune obligation morale, ne se gênaient pas non plus pour en délivrer. C'est ainsi que CharinuSy dans la comédie Le Marchand ne pouvant plus supporter, les rigueurs paternelles , s'écrie : « Pourquoi vivre 1 ne vaut-il pas mieux mourir I quel bonheur pour moi dans la vie ! Allons, je cours chez un médecin et là je m'empoisonnerai. »
Lisez maintenant dans Amphytrion. — L'heureux mari revient vainqueur des Téléboens, il arrive un peu tard et trouve la place prise par Jupiter, ce don Juan de l'antiquité, qui, pour séduire la belle Alcmène, n'a trouvé rien de mieux que de s'affubler des traits de son malheureux rival. — Soit dit entre nous, le procédé n'est pas très délicat; mais, bast, quand on est dieu... — Voilà donc le pauvre Amphytrion sur le pavé et recherchant le pilote Naucrate par les rues, les carrefours, les marchés, les boutiques des médecins et des barbiers dfln de faire constater son identité; peine inutile, Naucrate a disparu. — Ce n'est là que le commencement des tourments du pauvre homme. Alcmène est enceinte... A cette occasion, je vous ferai part d'une erreur que toute l'antiquité a partagée relativement à la durée de la gestation. — Les romains comptaient dix mois pour la grossesse. Comment expliquer ce chiffre ? Les femmes disaient, je suis à la fin de mon neuvième
mois ; si donc elles n'accouchent que quand celui-ci est terminé, peulrêtre seraient-elles en droit de dire qu'elles sont accouchées à dix mois, ou plutôt dans le dixième mois, et c'est peut-être le vrai sens des écrivains. Aulu-Gelle, au 16« chapitre du 3® livre des Nuits attiques Si longuement disserté sur ce sujet; il s'appuie sur Plante, Gécilius, Ménandre, Hippocrate. Varron dit môme : « Si un ou plusieurs enfants m'arrivent au dixième mois et s'ils sont aussi stupides que des ânes, je les déshérite ; s'il m'en vient un le onzième mois, quoi qu'en dise Aristote, je ferai autant de cafi d'Accius que de Titius. » 11 veut ainsi faire entendre qu'il réserve le même sort à ceux qui naissent au dixième qu'au onzième mois. Aulu-Gelle va plus loin, il s'appuie sur l'autorité d'Homère en parlant de l'accouchement à douze mois. « Je ne dois point non plus, dit-il, passer sous silence ce que j'ai lu dans Pline l'Ancien. Comme la chose me paraît peu vraisemble, je cite textuellement (vous savez que Pline aimait ramasser toutes sortes de choses merveilleuses). Massurius rapporte que le préteur Papirius, devant lequel un plaideur réclamait une succession comme second héritier, l'adjugea, à son préjudice, à un enfant que la mère déclarait avoir mis au monde au bout de treize mois; que le magistrat motiva son jugement sur ce qu'il ne croyait pas qu'il y eût véritablement d'époque fixe pour les accouchements. » A la bonne heure,- j'aime mieux cela, c'est avouer franchement son ignorance ; à la manière dont y allait ce bon Papirius, nous aurions pu, de son temps, rester dans le sein maternel autant de mois que les éléphants et hériter malgré cela. — Pas trop bête. — Quoi qu'il en soit, Alcmène accouche. — Les mains sont purifiées, la tête est voilée et le grand-prêti:e, de
même que la patiente, se voile la face, le satané jongleur. Seulement, dans le cas présent. Tordre de la nature est bouleversé : Jupiter tonne, le ciel est fulgurant, et Taccouchement se fait sans douleur ni effort; il n'est besoin d'appeler ni Junon ni Lucine : excellente dérogation à cet arrêt du Souverain suprême actuel : Paries in dolores.
Après une erreur et des superatitions, je vais vous s.ervir tout chauds quelques préjugés que je rencontre encore dans notre ami Plante. — Dans sa pièce intitulée le Persan, un esclave du nom de Sagaristion a placé sur son épaule un sac d'argent que recouvre son manteau. Toxile aperçoit la saillie formée par le sac, il y porte la main en disant; a Quelle est donc cette tumeur que tu as au bas du cou. » L'autre lui répond en badinant : « Doucement ! c'est un abcès, et je soufiTre quand on y touche sans précaution.» — «Depuis quand est-il venu? » — «Aujourd'hui même. » — « Fais-toi opérer. » — «Je tremble qu'on ne l'ouvre avant qu'il soit à maturité, et que le mal augmente. » — Ne dirait-on pas entendre deux Français de notre époque ?
Avez-vous jamais vu un poltron à qui l'on propose l'ouverture d'un abcès avec le bistouri, il vous fera exactement la même réponse, et pourtant c'est là le seul moyen de guérir vite, d'empêcher la douleur et souvent aussi les accidents mortels, qui sont la conséquence si fréquente des grandes suppurations.
Je rencontre encore dans Plante quelques bizarreries qu'on dirait être éternelles comme la folie humaine. Ainsi, Sosie en présence de Mercure qui lui fait peur, s'écrie : « C'en est fait de moi, la mâchoire me démange ! Certes il va me régaler d'une grêle de coups de poing à mon arrivée. » Voilà donc une démangeaison survenant
tout à coup sur une partie quelconque qui est Tindioe d'un accident, l'épiphénomène d'une maladie devant occuper cet endroit. Liban à qui Ton propose un projet scabreux, dit en faisant le gros dos : « Je m'étonnsds tout à l'heure de la démangeaisen de mes épaules. » Vous riez de cela, mon ami, mais nos contemporains si incrédules^ si philosophes, ne sont-ils pas dans le même cas, et n'avez-vous pas souvent rencontré foule de gens qui regardent ces impressions comme infaillibles.
Dans les Captifs^ il est fait mention d'une recette pour guérir la folie furieuse ; un mauvais plaisant, pour se débarrasser d'un importun, fait cracher sur lui pour le guérir,et, comme l'autre proteste, Hégionlui fait observer qu'il n'y a pas de quoi se formaliser, et que c'est chose ordinaire. «Ne te fâche pas, beaucoup de gens sont afittigés de ce mal, et en crachant sur eux on leur administre un remède salutaire. » Tibulle, du reste, dans sa troisième élégie, relate la même superstition. « Enfants et jeunes gens se pressaient autour de lui, et chacun de cracher sur son sein. » Gela pouvait être salutaire, mais ce n'était pas propre.
Dans les maladies, les personnages de Haute font à peu près comme de nos jours ; on consulte d'abord le voisin, puis vient le tour du guérissseur, du médecin, et, en désespoir de cause, on s'adresse à la divinité. Je ne prétends pas que ce soit le sentier fatal que suive l'esprit humain ; mais dans les maladies longues et chroniques, c'est la règle générale, bien qu'on transpose souvent l'un des quatre jalons que je vous indique: cela dépend du degré de foi ou d'éducation du malade. Les Romains ne se laissaient pas prendre au dépourvu ; ils^ invoquaient la déesse Fièvr$^ la déesse Micmu, et
môma une déesse bieD moins noble, la'déesse Gale, et e^fin le grand, Tincomparable Esculape.
Bans la comédie intitulée le Charançon, Cappadox, un pauvre diable sur lequel toutes les infirmités humaines sd sont donné rendez-vous, a bien droit de se caroire au-dessus de ressources de Tart ; aussi a-t-il abandonné les médecins et va-t-il se réfugierdjms le temple d'Ssculape: mais le seigneur Cappadox est un gredin de la pire espèce ; il enlève les enfants au berceau, il recueille les petites filles abandonnées; il les eolève et les vend plus tard à ceux gui veulent les payer ; il trafique de leurs charmes; c'est un des types les plus repoussants de la société romaine au temps même du vieux Caton. 11 s'est donc rendu au temple, attendantla guérison de ses maux ; il a vainement attendu, il en sort et dit en soupirant : « 11 ne me reste plus qu'à quitter le temple. Hélas I je le vois bien, Esculape ne âdt nul cas de moi, il ne veut pas me guérir, je sens décroître mes forces et croître mon mal... Ma rate est comme une ceinture qui m'étreint quand je marche ; j'ai l'air d'avoir deux enfants dans le ventre et je ne crains -rien tant que de voir se rompre le milieu de mon corps, » Plus loin, il dit encore : « J'ai cru voir cette nuit, pendant mon sommeil, Esculape assis loin de me», sans daigner s'approcher et montrant peu d'estime pour ma personne. 3» Il n'est vraiment pas malheureux que le dieu n'ait pas pitié d'un pareil drôle» vous savez cependant qu'il n'était pas toujours ni aussi cruel, ni aussi dédaigneux ; les ex-voto suspendus aux parois de son sanctuaire témoignent largement de sa miséricorde et de sa puissance.
ûnelquefois même, ainsi que l'assure Aristide, rhéteur tort dévot, Ssculape daignait entrer en conversation et
même en discussion avec ceux qui venaient implorer son secours. Rufus, qui vivait dans la dernière moitié du premier siècle, rapporte la conversation suivante dans un chapitre sur la substitution des maladies les unes aux autres : « Tencer de Cyzique ayant été frappé d'épilepsie vint à Pergame pour consulter Esculape, lui demandant d'être délivré de sa^ialadie. Le dieu lui apparut, daigna lui adresser la parole, et lui demanda s'il voulait changer ses incommodités actuelles contre d'autres. Tencer lui répondit que ce nétait pas là ce qu'il désirait le plus ardemment, mais qu'd espérait obtenir une suppression franche de ses maux : cependant, au cas où il faudrait se résigner à une substitution, il désirait savoir si les incommodités futures ne seraient pas plus graves que ses incommodités actuelles. Le dieu lui ayant répondu qu'elles seraient plus légères, et qu'elles le guériraient plus sûrement que ne le ferait aucun autre remède, Tencer, à ces conditions, se soumit à sa nouvelle maladie; il lui arriva une fièvre quarte, et, depuis ce temps, il fut guéri de l'épilepsie. » Sans doute Tencer était un bien honnête homme pour avoir ainsi des entretiens particuliers avec la divinité, et certes le dieu se montra d'une excellente composition à cet égard.
Vous voyez que nous avons relevé dans Plaute pas mal d'erreurs et de superstitions ; il en est bien d'autres encore qui se rattachent à la médecine populaire et dont rénumération serait longue. Lisez les trente ou quarante pages d'études que Ménière a écrites sur ce poëte, vous serez autant au courant de la médecine du temps que si vous eussiez entre les mains un de ces livres qu'on vend de nos jours sous .les titres de: La médecine à l'usage des gens du monde. —
La médecine sans médecin. — Guide médical du curé de campagne. — Manière de se traiter soi-même, etc., ouvrages pour la plupart ridicules et qui, donnant une aveugle confiance à ceux qui les lisent, nous donnent parfois bien du fil à retordre. Pour moi, cette profusion de livres où sont entassées des recettes plus ou moins bonnes, m'est fort indifférente: je donne un conseil, tant pis pour celui qui croit ne pas le devoir suivre. Vous m'objectez que le médecin se trompe quelquefois. Entendons-nous. Dites, je le veux bien, que nous n'avons pas toujours les moyens de guérir, je vous comprends; mais de là à se tromper sur la maladiç, il y a loin, et puis, supposons que je me trompe, que dirai-je de vous, mon cher client qui jouissez d'une parfaite ignorance médicale. Vous savez bi^n que c'est toujours le refrain de Gros-Jean voulant éduquer son curé.
Je ne terminerai pas cette causerie sans vous initier un peu aux allures de quelques-uns des médecins de Rome; c'est Plante bien entendu qui fait les frais. La scène n'est pas tout à fait à l'avantage des docteurs, et il se pourrait qu*un confrère se reconnût très bien dans le portrait tracé par le grand comique. Que faire à cela ? De tout temps on a lancé de vertes épigrammes contre la profession et contre les médecins : je m'en moque et j'en ris ; les médecins ne s'en portent pas plus mal et les malades ne s'en portent pas mieux : cela prouve du reste qu'on a fort besoin d'eux.
Les Ménechmes sont deux frères jumeaux dont la ressemblance occasionne des quiproquos bizarres ; on prend toujours l'un pour l'autre. Par suite de ces méprises, le beau-père d'un des Ménechmes croit son gendre fou; il Veut le faire traiter, etappelle un médecin renommé dans
la ville.... En attendant le médecin, il se plaint es c^ termes :
-^ « J'ai mal aux reins de rester assis, mal aux ye de regarder. L*insupportable personnage! qu'ila depei à en finir avec ses malades. ! »
Le vieillard impatient ajoute ce trait piquant l'adresse d'un homme qui sans doute ne brille pas p^^^*^ la modestie, et qui explique toujours ses retards par d^^^-^®* causes importantes :
— a II va me raconter qu'il a dû réduire à Esculap^^-'î^ une fracture de jambe, et une fracture de bras à Apolloi Je doute si c'est un médecin que j*ai demandé ou un foi geron (sans doute Thomme de l'art traînait avec lu. .^^^-^^ tout un attirail d'instruments). Enfin le voici I — Accé— ^^^^ 1ère donc ton pas de fourmi. »
— <c Voyons, vieillard, de quoi s'agit-il? que m'as4at^ ^^ dit? Est-il fou ou furieux? est-il pris de léthargie d'hydropisie ?» — « Mais c'est pour le savoir que je t'ai fedt venir et pour que tu le guérisses, » — « Bien Vest plus facile ; j'en guérirais six cents comme cela en un jour. » — a Hélas I c'est un traitement qui exige une grande attention ; ne l'épargne point. — Foi de médecin, je te le rendrai sain et sauf; je te le traiterai avec le plus grand zèle. 7)
Pendant cet entretien, le malade arrive.
— a Salut, Ménechme I dit le médecin. Pourquoi te découvres-tu les bras ! tu ne sais pas combien tu aggraves ton mal?
Ménechme. — Va te faire pendre.
Le vieillard. — Saisis-tu ?
Le médecin. —Comment ne saisirais-je pas ? Un champ d'ellébore n'y sufiBra pas. — Mais, dis-moi, Ménechme, bois-tu du vin blanc ou du vin fort en couleur?
Ml
Pennettez-moi de m'arréter une seconde sur le « saiais-
tn D du vieillard et sur la réponse du médecin. Comment
Be 8aisirais-j6 pas? — Ecquid sentis? — Quidem sen-
tiam?... U y a, si je ne me trompe, dit Daremberg, dans
ce verbe sentis^ un jeu de mots intraduisible. Il signifie
comprendre et sentir^ et je suppose que Ménechme
accompagne son va te faire pendre , d'un vigoureux coup
de poing à l'adresse du médecin qui avait grande
raison de lui recommander de ne pas mettre son bras
en l'air; alors le viellard demande ironiquement
au médecin s'il a bien compris la portée du coup,
s'il est bien éclairé maintenant sur la question du
diagnostic.
A la suite des questions du médecin, Ménechme se fâche : « — Que ne me demandes-tu si je mange du pain rouge, ou violet, ou jaune ; si je me nourris d'oiseaux à écailles ou de poissons à plume? »
Le vieillard. — « Ne vois-tu pas qu'il est en déhre ! Que tardes-tu à lui donner une potion avant que la folie ne s'en empare tout à fait? »
Mais le médecin n'est pas si pressé de prendre un parti ; il interroge encore ; il veut éclaircir cette affaire difficile.
— « Dis-moi, Ménechme? tes yeux deviennent-ils jamais durs? 9
Ménechme. — c Est-ce que tu me prends pour, une sauterelle, imbécile ? »
Le médecin. — «Entends-tu quelquefois ton estomac crier?
Ménechme. — « Quand j'ai bien mangé, il ne crie pas ; c'est quand j'ai faim qu'il se met à crier. »
Le médecin. — « ParPollux ! sa réponse n'est point celle d'un insensé.
» T'endors-tu facilement quand tu tecouches?Dors-t*— ^ jusqu'au jour ? »
Ménechme. — a Je dors quand j'ai payé mes dettes ^'' que Jupitçr et tous les dieux te confondent, maudir ^^* questionneur! »
Cette réponse confirme le médecin et le vieillard dans^^-^ leur croyance erronée, et ce dernier s'écrie: — € t'en prie, médecin, hâte-toi d'agir ; fais ce qu'il convient. Ne vois-tu pas qu'il est fou et qu'il a son accès?
Le médecin. — « Sais-tu quel est le meilleur parti à -^^
le
pendre? Fais-le porter chez moi, je pourrai le traitera mon aise. »
Et il ajoute, s'adressant au malade : — « Tu boiras de l'ellébore, certes, pendant une vingtaine de jours. »
Je trouve cette scène charmante, bien que Plaute n'ait pas manqué de se venger des infirmités et des ma- "
ladies de ses concitoyens par des épigrammes contre ^
les médecins ; ces épigrammes ont un intérêt réel et ^
elles prouvent que, contrairement à ce qu'a dit Pline, il y avait à Rome des confrères quand on jouait la pièce, aux grands applaudissements de la multitude.
Nous avons passé la revue de trois poètes de l'ancienne Rome : Ennius, partisan du chou, à l'exemple de Caton ; Lucilius, qui nous a renseigné sur le mode primitif de se guérir en exposant les malades au devant de leur porte ; Plaute, enfin, qui nous a rappelé l'ancienneté des médecins à Rome. Qu'avons-nous trouvé chez lui? Que nous a-t-il appris? D'abord que les médecins tenaient boutique et recevaient des malades en pension ; il nous a rappelé les cérémonies de l'accouchement, la croyance des Romains au sujet de la naissance à la fin du dixième mois ; les préjugés relatifs à certaines impressions telles que les démangeaisons sur
certaines parties du corps comme signes de malailîij imminente; le préjugé encore r.'giiaut de ne laissiv.ouvrir les abcès que lorsqu'ils sont à maturité; Thabitude de cracher sur les individus atteints de folie, et, enfin, les simagrées des prêtres d'Esculape. Je trouve, mon ami, que nous n'avons pas perdu notre temps : — Qu'en pensez-vous? — Sur ce, — à demain.