‹ Erreurs, superstitions, doctrines médicalesChapitre 13 sur 31 · ONZIÈME SOIRÉE · texte numérisé non relu

ONZIÈME SOIRÉE

TéreMee. — H«r*ee.

Puisque vous le désirez, mon cher camarade, nous allons continuer notre revue des poètes latins et fouiller dans leurs œuvres si nous ne rencontrons pas c^g çà et de là quelques bêtises ayant cours forcé comme nos anciens gissignats. Voici d'abord venir Térence, le grand portraitiste de Tépoque, Térence, l'esprit délicat et bien élevé, qui s'adresse en termes choisis à un public d'élite ; quelle différence entre lui et Plante, bien qu'ils soient presque contemporains: chez ce dernier les personnages sont vivants, vrais, ils ont l?allure très dégagée et parfois même sont tm peu bourrus ; tandis que chez l'autre ce sont des individus de bonne société, pleins de politesse et d'élégance. Aussi quelle brusque transition entre les deux auteurs : l'un provoque le rire, l'autre laisse réservé, je dirais presque froid. — On y peut cependant encore glaner quelques sottises dans les comédies que le temps a épargnées de ce poëte qui peut-être contribua le plus à épurer la langue latine.

A Rome, comme de nos jours, puisque la pauvre humanité tourne toujours dans le même cercle, les mères, les jeunes filles avaient sur la beauté corporelle des idées parfaitement saugrenues et jurant bien haut contre les plus simples prescriptions de l'art de con-

server la santé. Un des personnages de TEunuque, Clhél^a, flânant dans les mes, comme vous le faites sou- Teiil »UT les l)oulevards de Paris, rencontre une jeune :fiUe àM% il devient sur-l&-champ fort amoureux : « Ce n'est pas une jeune fiUe comme les nôtres que leurs mères obl^fent à se rabattre les épaules, à se sangler la poitrine pour avoir une taille mince. Si quelqu'une est jglus solidement taillée, on dit qu'elle ressemble à un athlète, on lui rogne les vivres ; et elles ont beau être jELèes avec une bonne constitution, on n'en fait pas moins d'elles, grâce à ce régime, de véritables roseaux... Xa personne que j'ai vue a un incarnat de bon aloi , un <x>rps ^olide, l'embonpoint de la santé . »

A la bonne heure, voilà un garçon qui parle d'or, et n'êtes-vous pas comme lui d'avis qu'il est de la plus admirables stupidité de sangler dans des mécaniques «ju'on appelle corsets ces pauvres enfants qui ne demand.eraient pas mieux que de croître et de s'embellir par les seuls efforts de la nature: les femmes appellent cela ^e la beauté! Mais deux pains de sucre soudés par la pointe produisent un aussi bel effet. Où diable les lemmes ont-elles été chercher leur idéal. Voyez donc l'emblème de la perfection, l'admirable statue de la ^énus de Milo. Présente-t-elle la poitrine rétrécie à sa Joase. Ah la mode ! Quel excellent pourvoyeur pour le médedn I Maladies de poitrine, du cœur, gastralgies, coliques, que sais-je encore. --» Serrez, serrez Mesdames; allons, encore un peu. Là, très bien. — Il ne vous reste plus guère à la taille que l'épaisseur de la colonne vertébrale. Madame, vous êtes charmante. — Puis croyez cà.

Dans une de nos précédentes soirées, je vous ai parlé des scènes qui se passaient au moment des couches;

Plaute et Térence nous présentent souvent ces intéressantes positions. Dans TAndrienne, la jeune Mysi» court à contre-cœur chercher la sage-femme, qui a rhabitude de se griser avec une vieille bonnoide la maison ; elle sort en s'écriant: « Dieux, accordez à ma maîtresse une heureuse délivrance et que cette Lesbie (la sage- femme) fasse des sottises plutôt partout ailleurs qu'ici. » Cette scène est de toute simplicité ; seulement Taccoucheuse me parait entachée d'un défaut qui n'expplique que trop bien l'exclamation de Mysis, et si les élèves de la Maternité, dit mahcieusement Ménière, veulent protester contre cette inculpation calomnieuse, nous ne leur refuserons pas ce droit. — Enfin le travail marche et la malade de s'écrier: « Junon, Lucine, venez à mon secours ; délivrez-moi, je vous en supplie. » Alors la sage-femme, quand la besogne est terminée de

dire: « Tout va bien Commencez par lui faire

prendre un bain. » Renseignement précieux pour nous et que nous ignorerions peut-être complètement, si les poètes n'eussent pris le soin de nous le conserver, quoique cette coutume de prendre un bain après la déhvrance eût été signalée dans les poésies de Callimaque ; je me demande le but de ce bain ou de ces lotions. Etait-ce une purification ou une simple toilette? Remarquez aussi ces invocations à Lucine et à Junon pendant la souffrance ; vous les rencontrerez encore dans les Adelpheslors dej'accouchement de Pamphila ; ' a Oh ! la ! la ! oh I la ! la ! Quelles horribles souffrances : Junon, Lucine, venez àmon secours? » Toujours la môme rengaine, comme si ces pauvres déesses n'avaient qu'à s'occuper de cet état qu'on dit être le mal joyeux. Je ne l'affirmerais cependant pas, quoique je l'aie souvent entendu dire, quand tout est fini, bien entendu.

Dans les Adelp.hes, Térence se sert de l'expression Tollere puerwn, élever Tenfant ; vous vous rappelez que l'enfant était posé à terre et que le père devait Télever -entre ses mains pour assurer sa légitimité. Le poète nous donne un renseignement pour le moins aussi précieux : le fils qui venait d'être père plaçaitle nouveau-né sur les genoux de Taïeul; c'était la consécration de la reconnaissance paternelle, le vénérable de la far mille conservant toujours son autorité absolue sur ses enfants mâles mariés.

Dans THécyre, une mère pour sauver l'honneur de sa ûlle, parle d'exposer son enfant. Dans THéautontimorumenos, une mère, sur l'ordre de son mari, a exposé son enfant dans un endroit désert. Vous voyez qu'à Rome, même dans les classes élevées de la société, cette coutume était à Tordre du jour, s'il arrivait que le chef de la famille, par'une raison quelconque, ne voulût point relever son enfant. Combien n'en verrions-nous pas exposés de nos jours, si nos lois protectrices de ces petits êtres n'eussent condamné le mari à être le père quand même!

Dans le cas où l'aïeul ne voulait pas accepter l'enfant, on l'exposait à sa porte, ce qui devenait plus sérieux. Dans TAndrienne, Simon, le père du jeune homme qui a séduit Glycérie, ne veut pas croire à la réahté : « Aussitôt qu'elle a su que j'étais arrêté devant sa porte, elle se met à accoucher. » Et Dave prétend avoir vu l'esclave Canthara entrer chez Glycérie avec un paquet sous le bras. Mais la jeune Mysis indignée riposte : « Grâces aux Dieux, il y avait à l'accouchement des femmes libres. » Grâce à Térence, nous savons que pour porter un témoignage utile il fallait être de condition libre, et que les esclaves ne pouvaient servir de témoins. Voilà,

si je ne me trompe, une erreur bie constatée dans la jurisprudence médicale.

Les Romains, ainsi que vous le savez, avaient chacun une forte dose de superstition. Parmenion dans THécyre, se garde bien de suivre sa maîtresse Sostrata dans une visite que celle-ci va faire à sa belle-fille ma-* lade, attendu que les deux femmes ne sont pas en parfait accord ; il prétend qu'on le dirait porteur de quelque maléfice destiné à aggraver encore la maladie, et Parmenion craint les étrivières. Je crois que nous valons bien oos ancêtres sous ce rapport ; du reste, nous y reviendrons en temps et saison. — Souhaitons donc le bonsoir à Térence et continuons notre revue.

Dans Tordre des poètes, nous rencontrons maintenant Lucrèce, le chantre inspiré de la nature. Son magnifique ouvrage que je viens de relire est sans contredit Tun des plus beaux monuments de la poésie latine ; mais je n'ai trouvé dans cette vaste encyclopédie rien qui se rapporte à nos conversations. Non pas qu'on ne rencontre fréquemment des expressions tirées de la science, des comparaisons prises dans la fine fleur de la médecine : Lucrèce au contraire me paraît avoir des connaissances fort étendues sur la physiologie et la pathologie ; mais, des hauteurs où il se place, il ne faut guère lui demander de détails et encore moins d'applications ; et si parfois son génie s'abaisse à donner des conseils, c'est plutôt à Tàme qu'au corps qu'il s'adresse. Il ne se charge donc point de montrer la folie humaine aifublée de ses traverset ne fait que mentionner les prodigieux effets de la salive pour tuer surle-champ les serpents; et non-seulement l'animal ne se borne pas à périr, il se déchire et se dévore luimôme. — Passons donc.

Que vous dirais-je de Virgile ? La médecine dans Té-* popée est complètement mise de côté et par conséquent les superstitions qui s'y rattachent. Que peuvent faire les guérisseurs et les médecins en concurrence avec les Dieux I

Nous ne trouvons dans TEnéide que des prêtres soignant des malades et ayant FOlympe pour auxiliaire : ainsi Vénus apporte à lapis le fameux dictame pour guérir son cher Ënée qui vient d'être blessé, et aussitôt Tapplication faite, le malade va bien. Nous voyons encore Unbron, le grand prêtre de Jupiter, guérir les morsures de serpents par des chants, des charmes, des amulettes que le maître de l'univers lui a révélés. Tout cela est de la médecine primitive aussi grossière que peu profitable. Mais l'épopée n*y regarde pas de si près.

Voici venir maintenant l'ami de Mécène, Timmortel Horace, dont on a dit avec raison qu'il n'est point de position sociale qui ne puisse profiter des leçons répandues dans son œuvre. Toutes les physiononiies de son temps, les faiblesses et les vices du cœur humain, Horace les a touchés d'une manière ferme et délicate. Ma foi ! faisons une excursion en dehors de notre cercle, examinons Horace médecin ; Tami de Musa (célèbre médecin de l'empereur Auguste) nous fera passer quelques instants déUcieux ; puis après nous rentrerons à la maison, qui je vous assure nous donnera d'assez fortes occupations. — Vive la liberté, c'est-à-dire l'école buissonnière I

Vous pensez bien, cher ami, que je convie Ménière à notre petit voyage. — Partons.

La troisième ode du premier livre adressée au vaisseau de Virgile nous parle des causes primitives des maladies ; ces causes ont le mérite d'une chai^nante

simplicité et elles font remonter jusqu'à la création de l'homme les maux dont il est tributaire et l'ennuyeuse terminaison gui leur est réservée : « L'audacieux fils de Japhet, par un impie larcin, apporta aux hommes le feu du ciel. Du jour où cet élément fut ravi aux voûtes éthérées, la pâle maigreur, l'essaim meurtrier des fièvres brûlantes couvrirent la terre étonnée, et Tinévitable mort, autrefois lointaine et tardive, précipita sa marche fatale. » Joli cadeau vraiment que nous firent les hôtes de l'Elysée en nous octroyant Mesdames les déesses Maigreur et Fièvre ; probablement les dieux du temps voulurent s'amuser à nos dépens en nous envoyant ces petits fléaux, comme le dieu actuel s'amuse, au dire de certain journal, en nous frappant du choléra et des inondations. Bah! il faut bien passer son temps!

Dans la onzième ode à Leuconoé, Horace donne d'excellents conseils à son ami et l'engage à ne pas chercher à connaître sa destinée, à ne pas consulter les nombres babyloniens; car celui qui veut pénétrer les arcanes de l'avenir perd bien souvent ses dernières illusions. Les Romains avaient grande confiance en ces babioles, soit qu'ils fussent malades ou bien portants.

Juvénal nous a parlé aussi de ces superstitions : dans sa sixième satire, une certaine femme consulta toujours les nombres de Thrasylleet même ceuxdePétosiris, deux devins qui avaient pour habitude de régler les actions de leurs contemporains dans toutes les circonstances de leur vie. Vous savez, du reste, ou vous ne le savez pas, que les Babyloniens et les Chaldéens exerçaient ouvertement à Rome ce genre d'industrie que vingt siècles n'ont pas encore détruit, tant nous avons fait de progrès!

Voici la charmante petite ode d'Horace dont j'ai

cherché à rendre Tidée en français : « Ne cherche pas, Leuconoé, quel destin noijs ont réservé les Dieux ; c'est un malheur de le connaître ; évite aussi de scruter les nombres babyloniens ; quoi qu'il arrive, nous n'avons rien de mieux à faire qu'à nous incliner, soit que Jupiter nous abandonne encore quelques hivers, soit que celui qui maintenant fatique la mer de Thyrrhène entre les rochers qui l'entourent indique notre dernière année. Deviens sage, soigne tes vins ; surtout ne t'abuse pas des longs espoirs dans la carrière si courte de la vie. Nous parlons, le temps s'enfuit. Jouis du présent sans te préoccuper du lendemain. »

La deuxième ode du second livre nous offre une comparaison très belle entre un avare et un hydropique ; Horace paraît avoir été inspiré par le célèbre Muse quand il dit: « Cruel envers lui-même, Thydropique augmente de volume en ne résistant pas à sa soif ; comment guérir, tant que la cause du mal n'aura pas abondonné ses veines et que cette lymphe épaisse entretiendra la pâleur de son corps I » La soif de l'or n'estelle pas bien représentée par ce besoin continuel d'ingurgiter des boissons, surtout dans les derniers temps de Tascite.

La huitième ode, dirigée contre Barines, nous initie à quelques petits préjugés du peuple-roi : « Barines, dit le poëte, si tu avais subi quelque châtiment de tes parjures, si une seule de tes dents eût été noircie, si un seul de tes ongles eût été déformé, je te croirais. » Voici donc le mensonge puni par un accident subit au menteur, carie d'une dent, déformation d'un ongle ; mais n'allez pas croire que cette superstition ait été inventée à Rome, allons donc ; comme toutes choses, elle leur venait des Grecs, puisque Théocrite en parle, et

que les Grecs l'avaient empruntée à je ne saÎB qui. Cette croyance est encore vivacîe de nos jours, et comme beaucoup d'autres plus graves a traversé bien des tempêtes sans sombrer : rien d'étonnant, la bêtise et Terreur sont, comme je vous le disais il y a quelque temps, les déesses les plus encensées du monde. Mettez donc en regard le présent et le passé, vous retrouverez les mêmes préjugés, les mêmes superstitions avec les variantes accommodées aux religions et aux mœurs des peuples : nous avons conservé les ex-voto des anciens ; nous n'avons plus d'asclépions, mais nos chapelles et nos églises les remplacent avantageusement ; nous avons conservé les miracles plus ou moins drôles que les Dieux jadis voulaient bien exécuter en notre faveur seulement, au lieu des dieux, nous avons les saints qiii jaloux, paraît-il, les uns des autres, ont fait vœu de se surpasser dans ce genre d'exercices. De charlatans et de guérisseurs, le monde en fourmille; de médecins plus ou moins bons, l'univers en est rempli. Donc nous n'avons sur les anciens que l'avantage d'être venus après eux et nous n'avons rien à leur envier de ce côté. Poursuivons notre analyse et arrivons à la sixième ode du troisième livre. Horace ne ménage pas ses compatriotes ; il s'indigne de la corruption qui a gangrené toutes les classes de la société. Le crime détruit les familles : a Notre siècle fécond en infamies a souillé d'abord les mariages, les générations, et de là tous les maux se sont répandus sur le peuple et sur la patrie. La vierge à peine adolescente apprend avec joie les danses voluptueuses del'Ionie ; elle y ploie ses membres dociles, et dès l'enfance rêve d'incestueses amours. Bientôt, femme adultère, elle cherche de plus jeunes amants, et, sans choix dans les ténèbres, prodigue ^furti-

vement de scandaleux plaisirs. Mais son époux devient soa complice; elle se lève en sa présence et à son ordre pour suivre quelque vil agent d'infamie, ou le maître d'un navire il)érien qui paie tant d'opprobre avec de l'or, n

Plus loin dans la vingt-quatrième ode, Horace se plaint que la chaste déesse ne protège plus les Romains ; elle détourne ses regards d'un monde corrompu, elle n'écoute pas les prières de ceux qui n'ont plus le cœur

pur: « Plus heureux le Scythe sauvage plus heureux

le Crète aux mœurs rustiques Là une seconde épouse

traite avec douceur des enfants qui n'ont plus de mère ; là une femme n'exerce point, fière de sa dot, un empire insolent sur son époux, et n'af&che point Tadulr tère. » En vain on veut remédier à ces maux ; Ips lois sans les mœurs sont lettres mortes. Cependant Horace, avec sa douce et bienveillante philosophie, ne désespère pas de son malade ; Auguste revient victorieux, les barbares sont glacés d'effroi : « L^adultère ne profane plus nos chastes maisons ; les lois et les mœurs ont étouffé de scandaleux désordres ; la mère montre avec orgueil dans son enfant les traits d'un époux ; le châtiment suit le crime et sait l'atteindre. » C'est l'âge d'or qui va renaître. Heureux mortel qui s'est avisé de croire que les édits impériaux pourraient réfréner l'abominable corruption des peuples et de ses meneurs I Corruption incommensurable sous les successeurs d'Auguste, et que Suétone et surtout Juvénal ont marquée d'un stigmate indélébile. — Ah I mon ami, que nous sommes, Dieu merci, petits à côté des Romains de la décadence! Non, jamais l'histoire n'a eu et n'aura, je l'espère, à enregistrer de pareilles hontes dans ses aiinales.

L'ode aux Romains est destinée à montrer la corruption du temps comparée aux vertus des premières années de la République : Horace fait allusion à ces mariages incestueux que l'on se permettait de toutes parts, à cette altération de la race qui paraît résulter d'unions entre parents, à ces répudiations banales qui chaque jour mettaient en question l'état civil des femmes et avaient pour conséquence les avortements provoqués, l'exposition des nouveaux-nés et autres crimes qui attaquaient la famille dans son origine la plus vitale : c'est dans ces désordres introduits dans le mariage et dans la famille qu'il faut voir la ruine de la patrie.

Je ne sais trop cependant si l'auteur du poëme séculaire avait une parfaite confiance danà les lois du Sénat et de l'Empereur, car dans cette ode, qui suflBrait à elle seule pour l'illustrer, Horace fait parler ainsi le chœur des jeunes filles : « Douce lUythie, toi qui ouvres le sein maternel à l'enfant mûr pour la vie, protège nos mères! Soit que tu veuilles être appelée Lucine ou Génitalis, déesse puissante, multiplie les enfants de Rome; bénis les décrets de nos sénateurs sur les mariages ; protège cette loi conjugale qui doit être féconde en citoyens. » — Ces vœux sont d'un homme amoureux de la grandeur de sa patrie.

Vous avez vu par les quelques passages quôje vous ai rappelés d'Horace et surtout par son ode à Leuconoé qu'il envisageait la vie de la bonne façon ; mais il arrivait parfois que ce doux farniente était mis à de rudes épreuves: une de ses odes adressée à Mécène montre toute sa sensibilité ; jamais plaintes plus touchantes ne s'exhalèrent d'un cœur contristé. On dirait qu'il pressentait la mort de son ami et que cette catastrophe le tuerait : « Le même jour amènera notre mort

commune. » Moins d'un mc^s après la mort de son bienfaiteur, Horace mourut en effet subitement, et Auguste le fit placer à côté de l'homme qu'il avait tant chéri.

Nous allons maintenant* aborder l'œuvre philosophique d'Horace, les satires et les épîtres, charmant recueil où sont entassées les pensées les plus délicates et les meilleurs conseils à l'adresse de tous les gens de bonne volonté. Mais, auparavant, peu^êt^e ne serezvous pas fâché de connaître, au physique et au moral, l'homme dont la lyre a chanté d'une façon si mélodieuse, l'aimable satirique qui sut si bien dorer ses pilules que ses concitoyens ne se permirent point d'élever la voix pour protester !

Horace avait les passions vives, comme vous pouvez en juger par une de ses odes adressée à Lydie ; il se sert largement pour dépeindre son état d'expressions empruntées au langage médical. « Lydie, quand tu loues la figure de rose de Télèphe, quand tu loues ses bras de neige, grands dieux! mon foie se gonfle d'une bile acre et brûlante ; je rougis et je pâlis tour à tour: je sue à grosses gouttes et cela témoigne assez de quels feux intérieurs je suis dévoré. » — On voit sans peine par ce passage et celui que je vous ai rapporté de ses vers à Mécène malade, que notre poète était doué d'une exquise sensibilité; mais il savait prendre gaiement la vie sans se soucier beaucoup de ce qui peut advenir au delà du tombeau ; non pas qu'il n'y songeât quelquefois, car le mémento mori des trappistes se retrouve à chaque page de ses écrits: mais, philosophe, il avait pris son parti; il adorait ses maîtresses, aimait fort ses amis et redoutait par-dessus tout les ennuis et les maladies. Il n'était pas brave, il le dit lui-même quand il raconte

qu'à la bataille de Philippe * il jeta son bouclier pour déguerpir au plus vite. Quelles injures n'a-t-il pas adressées à ce malheureux arbre qui faillit l'écraser dans sa chute !

Cet accident dont il manqua d'être victime lui laissa une impression de frayeur qui. dura longtemps, autant qu'on en peut juger par le soin qu'il prend de rappeler souvent ce sujet : « Ce fut dans un jour néfaste qu'on te planta, arbre fatal; ce fut une main sacrilège qui te fit croître pour le malheur de la race future et l'eflroi du hameau. — Sans doute, il avait brisé la tête de son vieux père ; et pendant la nuit arrosé ses foyers du sang de son hôte ; sans doute il avait manié les poisons de la Colchide, et conçu tout ce que l'esprit peut enfanter de forfaits, celui qui te plaça dans mon champ, arbre maudit, qui devais tomber un jour sur la tête de ton maître innocent. » Horace, moitié sérieux, moitié badinant dans ces strophes, n'y va pas de mainmorte ; on voit qu'il a ressenti un immense bonheur d'éviter l'arbre fatal; aussi ajoute-t-il plus loin: « Ah! que j'ai été près de voir le royaume de la sombre Proserpîne, Eaque et son tribunal 1 »

Vous voyez que l'homme moral a bien des droits à notre sympathie: délicatesse de sentiments, vivacité dans la passion, ampleur de l'idée, voilà certainement autant qu'il en faut pour le faire estimer; l'homme physique ne le cède point au premier. Horace est sobre ; du moins il le dit dans l'ode trente et unième du livre premier. Les olives, la chicorée et la mauve si douce composent ma nourriture. Apollon, accorde-moi de jouir sain de corps et d'esprit du peu de bien que je dois à mon travail. Jamais souhait ne fut plus modeste, ni plus légitime. Une table frugale, de bon Massique dans cette

bonne et IfLVge amphore née comme lui sous le consulat deManlius, et de joyeux convives: on peut bien pardonner tout cela au poète ; on sait du reste que le bon vin avait une singulière puissance pour ranimer la vertu du vieux Gaton, et que le vieil Ennius le préférait à Pégase quand il se mettait en devoir de chanter les exploits de rand^ine Rome. Nous pardonnons donc de grand cœur comme homme et comme médecin la petite tendance d'Horace à déguster un bon repas ; au besoin même nous pourrions l'en féliciter, certain que nous sommes d'être en cela de l'avis de la très grande majorité.

£nfin, pour achever de vous peindre notre homme, je vous dirai qu'Horace était d'une constitution débile et tourmenté continuellement par une inflammation chronique des paupières. Aussi, quand on proposait de faire quelque exercice un peu violent, comme de jouer à la paume, par exemple, il prenait par le bras son ami Virgile, dont l'estomac ne valait pas mieux que ses yeux, et tou9 deux allaient se coucher, car « la paume est ennemie des yeux et des estomacs malades. » Ajoutez à cela qu'il était gris et même quelque peu chauve à quarante ans, qu'il était de petite taille et qu'il avsût l'abdomen passablement développé, vous connaîtrez l'homme : sa courte taille lui attirait de temps en temps quelques plaisanteries de la part- d'Auguste. Tâchez, lui disait-il, si vos volumes ne sont pas plus hauts qu'une chopina, qu'ils aient du moins l'honnête ampleur de votre ventre. — Empereur et poète se séparaient alors contents l'un de l'autre.

Horace nous a laissé deux livres de satires et deux livres d'épitres qui depuis bientôt vingt siècles font 1« lourmest et l'admiration de ses amôs d'outre- tombe :

ou l'a tratluil. retraduit» commente, sans januiis rendre pleinement ses délioatesses et ses elTronteries de langage. L'édition Panckouke, que nous soraines obligés de prendre comme des meilleures, jure, nous devons, le dire souvent avec le texte, sous le rapport de Taccentuation du langage. — Que faire à cela? Notre langue s'est faite prude ; elle n'a pas osé suivre l'essor que lui avaient imprimé Rabelais et ses contemporains ; elle s'est râpetissée ! Honnis soient ceux qui Tout coucbée sur ce lit de Procustiî ' O'iel remède à cela ? Lire Horace dans la langue qui lui a prêté les mots et les tours de phrase heureux que notre langue pimbêche désavoue.

Là n'est pas mon compte, me direz-vous, le latin et moi nous ne sommes pas toujours d'accord. — Cela est vrai, puisque vous le dites, et j'en suis môme persuadé ; aussi vais-je vous parler avec des mots français accommodés autant que possible à vos pudibondes oreilles. Hélas!!!

a Personne n'est content de son sort. » Tel est le titre de la première satire que notre poëte développe avec une verve incroyable: a D'où vient. Mécène, que jamais l'homme, quelque état que son choix ou le sort lui ait fait embrasser, ne \it satisfait, et qu'il porte envie à ceux qui suivent une carrière différente. » Voilà certes bien là, mon ami, une des erreurs, un des préjugés qui ont le plus fermement pris racine dans toutes les sociétés depuis qu'il y a des bimanes en ce monde. Notre satirique passe en revue les diverses professions : il nous montre le marchand, le soldat, le laboureur, le jurisconsulte enviant le sort de son voisin, lequel agit de même à son égard. Quel dommage qu'il n'ait pas mis en cause le médecin ! ' Combien encore vous auriez entendu des plaintes plus acres, des récriminations

plus fougueuses! — Quel affreux métier! Que de fatigues? Que d'ennuis! Et pour qui! Pour des ingrats, pour des méchants qui attribuent à la nature tous les honneurs de la guérison, aux médecins tous les accidents de la maladie ! Un esclavage perpétuel ! A la merci du premier venu ! Des malades imbus de préjugés, qui vous racontent leurs opinions médicales, qui veulent être traités non pas de ce quHls ont, mais de ce qu'ils croient avoir ; qui vous abandonnent pour le premier charlatan venu, pour une somnambule extralucide, pour un homœopathe extra-mystérieux. On meurt de faim quand on ne meurt pas à la peine, et, de toutes les professions possibles, celle du médecin est de toutes la meilleure pour faire mourir le plus vite son individu. — Voilà ce qu'Horace aurait dit s'il eût pensé dans le moment aux enfants d'Esculape : il eût dit vrai. Mais quelle cantilène psalmodient les autres I Allez, c'est toujours le même refrain : grand ou petit, riche ou pauvre, les ennuis et les déboires sont l'apanage de la vie et le mieux est de se contenter de ce qu'on a. Au diable les préoccupations Incessantes. La thèse est belle à soutenir. Mais laissons là dans cette région sereine où l'âme seule peut atteindre (Ménière) et continuons notre étude.

Horace s'adresse à un avare : « Que la fièvre s'empare de toi, ou que tout autre accident te cloue sur ton lit ; sans doute tu as quelqu'un pour préparer tes médicaments, pour presser le médecin de te remettre sur pied afin de te rendre à tes enfants et à tes parents qui te sont si chers? Hélas non, ni ta femme, ni ton fils ne font des vœux pour ta vie : chacun te hait," voisins, valets, servantes, tous ceux qui te connaissent. » Le tableau de cette misère est d'une effrayante vérité. —

Que donc faire, s'écrie Tavare? — Vivre convena* blement, riposte le poëte; il est en toute chose un juste milieu, et des limites au delà et en deçà desquelles ne peut se trouver la raison. — M'est avis qu*ici le moralisateur en est pour ses frais. — Cette première satire se termine par cette phrase : a C'est assez, je n'ajouterai plus un seul mot, vous m'accuseriez d'avoir compilé les tablettes du chassieux Crispinus. C'est la première fois qu'on rencontre le mot lippus (chassieux), qu'on voit après cela si souvent. 11 en parle sans cesse et cette inûrmité est l'objet perpétuel de ses railleries, et ne trouvez pas qu'il ait mauvaise grâce à poursuivre ainsi ses confrères en infirmité: on n'est pas méchant, dit Ménière, quand on s'amuse aux dépens de ceux qui peuvent vous rendre la pareille.

La seconde satire est destinée à montrer que les sots, en voulant éviter un excès, se précipitent dans un excès opposé : <c Malthinus marche sur sa tunique qui traîne à terre ; un autre, au contraire, la relève effrontément jusqu'à la ceinture. RuflUus sent les parfums et Gorgonius le bouc. On ne sait garder une juste mesure. Il y a des gens qui ne veulent de femmes que celles qui traînent sur leurs talons une robe brodée de pourpre ; d'autres au contraire ne les cherchent que dans — comment dirai-je ? — que dans les maisons à grand numéro. » — Un jeune homme sort d'une maison de tolérance, le grave Gaton l'aperçoit et lui dit: a Courage, mon ami, c'est de la vertu, c'est là qu'il faut aller plutôt que de porter le désordre dans les ménages. » — Halte là, mon maître, vous avez raison de citer Caton, puisque le mot est historique ; mais au moins faut-il ajouter le bon conseil que donne le vieux républicain : « On peut y venir parfois, mais non pas y faire sa

demeure. » — Mais tel n'est pas l'avis de Cupiennus, grand amateur des beautés patriciennes, malgré les inconvénients, les dangers môme.d^ ces amours adultères. — Ces dangers sont à peu près ceux de nos jours et je n'ai pas besoin de vous les'énumérer ; mais « n'estil pas arrivé à un autre encore que le fer a coupé court à ses ardeurs amoureuses? Tout le monde en rit, excepté Galba, v II parait que ce pauvre garçon avait laissé ses..... deux oreilles sur le champ de bataille. Bigre ! Voilà une- chirurgie domestique qui devait bien refréner les ardeurs des libertins.

Horace, grand amateur des plaisirs qu'il désavoue, prête un peu plus loin un singulier langage à un Monsieur dont je vous ai déjà parlé et qu'on appelle Phallus : la phrase latine est assez égrillarde. — Diablesse de langue. — Ma foi, prenez- vous en au poète.

a Que me chantes-tu? Quand soudain ma furie s'allume, qu'ai-je besoin des appas issus du sang illustre d'un consul et recouverts d'une longue robe. » — a Cesse donc, imbécile, de courir après les grandes dames ; elles n'ont ni la cuisse plus moelleuse, ni la jambe mieux tournée. Souvent on trouve fort mieux chez les courtisanes qui ne fardent pas leur marchandise. 9 Notre poëte ajoute encore des détails qui durent lui procurer plus d'une ennemie mortelle parmi les patriciennes : « elle n'a pas de hanches, son nez est gros, sa taille courte, son pied long. » — Cette satire nous montre bien les Romains dans la vie privée, elle BOUS initie aux actes les plus mystérieux avec une vigueur d'expressions que notre langue ne tolère pas, mais qui donnent à ses peintures un singulier réalisme. Lisez, mon ami, cette seconde satire, c'est du Juvénal anticipé. Je crois que le doux épicurien s'est pour de

bon fâché et que le spectacle de la corruption présente a fait bouillonner chez lui la bile et Tatrabile.

La troisième satire est dirigée contre la manie que nous possédons tous à un suprême degré et qui consiste à avoir des yeux d'aigle pour les défauts des autres et des yeux de taupe pour nos imperfections particulières : « Quand tu regardes tes vices avec les yeux graissés d'un lippeux , pourquoi as-tu l'œil de l'aigle ou du serpent d'Epidaure pour découvrir ceux de tes amis I » Cet apologue est vieux comme le monde ; la malice ou la passion nous trouble la vue, transforme les qualités en défauts, les défauts en qualités. Voyez plutôt Balbinus ; il a une charmante maîtresse, seulement elle a un polype^ probablement du nez, car rien n'indique qu'on en connût à cette époque dans d'autres cavités.

Eh bien! Balbinus est enchanté du polype de sa maîtresse; il s'aveugle sur ce défaut ; il en a même fait un agrément. « Un père trouve que son fils qui louche a quelque chose dans le regard; un nain ridicule comme cet avorton de Sisyphe est un enfant mignon ; ce bancal n'est pas très droit ; et le boiteux, on murmure que sa démarche n'est pas assurée. » — Vous voyez qu'Horace emprunte, hardiment et largement au langage médical et qu'il se sert habilement des termes de l'art pour donner du relief à sa pensée.

La quatrième satire n'a rien qui nous intéresse, non qu'elle ne soit intéressante pour le penseur et le. philosophe, voire même pour le médecin qui sait ggûter les charmantes pages du chantre de Tibur.Mais, vous le savez, nous sommes avant tout anatomistes, et malheureusement , si c'est un malheur, le médecin a l'habitude de disséquer son sujet : Horace y perd,

puisque j'effeuille sa couronne de roses et que je le contrains à avouer qu'il nous doit beaucoup'; mais nous y gagnons dans notre étude sur les mœurs et les superstitions de ses compatriotes. Cependant je trouve on passage bon à noter: ce Quand Tâge aura fortifié ton corps et ton esprit, on te laissera nager sans liége. » Les Romains, comme vous le voyez, attachaient une grande importance à la natation, et comme nous, ils se servaient d'appareils propres à soutenir les enfants pendant l'apprentissage de ce salutaire exercice ; aussi disaient-ils d'un homme sans éduoation : nec lUteras didicit^ nec natare (il n*a pas fait d'études et ne sait pas nager) ; c'était une question d'hygiène de la plus haute importance.

L'an 711 de Tère romaine, notre épicurien fit un voyage à Brindes ; il nous a laissé à ce sujet la cinquième satire, afin de nous faire connaître tous les incidents plus ou moins drôles qui signalèrent cette épopée. Il avait pour compagnons de voyage le rhéteur Héliodore, l'homme le plus docte dans la langue des Grecs ; à Anxur, il rejoignit Mécène et Cocceiiis, ainsi <ïue Capiton, l'homme le plus parfait du siècle ; Virgile et A^arius, les âmes les plus pures qui soient sur terre, a,Yaîentpris les devants et les attendaient à Sinuesse. La ta'aversée promettait d'être pleine d'attraits, et Horace, en garçon prudent, avait eu soin d'emporter son collyre noir pour lotionner ses pauvres yeux malades. Hélas I la route fut accidentée de bien des traverses que le voyageur nous relate d'un ton moitié plaisant, moitié sérieux. Il arrive d'abord à Aricie ; puis de là au forum fi'Appius ; mais en homme qui n'aime pas se presser, il xnet deux jours où il n'en faudrait qu'un pour faire cette traite, non sans maugréer contre les bateliers et

les cabaretiers fripons (c'était, il paradt, déjà une des obligations de la profession) ; puis à la nuit, moment du départ, valets d'hôtellerie, bateliers se mettent à jurer, se bousculent, se flanquent des horions ; on paie» on attelle la mule qui doit traîner le bateau et tout cela demande une bonne heure : pour comble de malheur, les cousins travaillent à belles dents et les grenouilles se sont constitué un orphéon, le conducteur de la mule s'endort, le patron de la barque en £ait autant, de sorte que le lendemain matin la barque n'a pas bougé d'une ligne. C'est alors qu'un des voyageurs, moins patient que les autres, va caresser vigoureusement d'une branche de saule le dos de la mule et du batelier. Vous pensez bien que notre ami ne se serait pas aventuré pour donner cette accolade ; car il est prudent et tellement paresseux I II débarque à dix heures du matin et va faire sa toilette à la fontaine Féronie ; il quitte sans regret Fiindi et son hôte Luscus, qui Ta fortement ennuyé de son fol orgueil, de sa prétexte et de son lacticlave. Enfin il arrive à une petite métairie qu'on voit tout près du pont de Campanie où les commissaires lui fournissent le bois et le sel qu'ils doivent à tous les voyageurs : n'oubliez pas qu'Horace voyageait avec Mécène, député vers Marc-Antoine en qualité d'ambas* sadeur, et ce droit au bois et au sel peut être, comme de notre temps, le droit au feu et à la chandelle qu'on nous impose quand il nous arrive des troupiers. — Horace et ses amis arrivés chez Cocceius furent témoins d'une dispute qui s^leva entre deux esclaves bouffons : l'un d'eux, Messius, attaque son adversaire Sarmentus ; leurs propos tious intéresseraient peu certainement, si, parmi les injures que s'adressent les deux champions, il n'y avait l'indice d'une maladie qui est complètement de

notre ressort : « Si Ton ne t'avait pas retranché une corne du front, dit Hessius, que ne ferais-tu pas, puisque ainsi mutilé tu menaces encore? » Une cicatrice dégoûtante défigurait en effet le front velu de Sarmentus. — Alors celui-ci de parler à son tour du mal campanien de son partner. — Qu'était ce mal campanien? Le père Sanadon prétend que ce devait être le résultat des infâmes débauches auxquelles s'abandonnaient les Osques, peuple de la Gampanie. Quicherat voit là une éruption dartreuse ; quant à moi, je me Tangerais volontiers à Tavis du père Sanadon et je serais tenté d'y voir un symptôme de syphilis constitutionnelle, malgré que le fait rapporté ne soit pas entouré de preuves sufBsantes pour trancher la question. — De là on partit pour une métairie voisine de Trévise, où notre pauvre poète en fut pour ses frais d'éloquence "vis-à-vis d'une jeune et jolie servante de la maison qiCi s'empressa de manquer au rendez- vous convenu et qui lut cause d'un accident erotique qui vint surprendre IHorace au milieu de la nuit. Enfin, après quelques jours Ibien remplis encore, il parvint à Brindes.

Les quatre satires suivantes ne peuvent guère nous intéresser comme médecin, malgré qu'il y ait de précieux renseignements sur la vie journalière de la société i^maine. La dixième satire sur le poète Lucilius n'a rien non plus de médical, mais je m'y arrête, car Horace me parait être sorti de son naturel pour avoir essayé de ridiculiser un homme dont le caractère et les Tertus ne devaient pas lui permettre de pareilles épigrammes. L'ami de Mécène a manqué de justice envers un esprit des plus remarquables et à qui il a dû bon nombre d'inspirations heureuses. Si Lucilius était aimé et honoré des hommes les plus illustres de la Repu-

blique, nous avons Î9 droit de croire que ce ne fut pas sans motifs. — Regardons donc son pamphlet comme une boutade de malade et passons outre.

La deuxième satire du second livre s'adresse à ceux qui font un dieu de leur ventre ; je n'oserais affirmer que notre grand enfant de poëte, tout en racontant sa médiocrité dorée, n'eût parfois ressenti les effets de ces bons repas qui portaient de si rudes atteintes à sa santé. Il excelle à donner des conseils qu'il n'a certes pas toujours suivis : c'est chose si douce que de bien réveillonner! Il dit avec raison: « Voulez-vous jouir d'un bon sommeil? Bien frotté d'huile, traversez trois fois le Tibre à la nage; puis le soir, usez d'un vin généreux. . . demandez à la fatigue les assaisonnements du repas... à jeun, on ne craint point les aliments vulgaires... un morceau de pain et du sel calmera votre estomac aux abois... Rappelle-toi quelle facile digestion on a quand on ne mange que d'un seul mets. Quand, au contraire, tu as mêlé dans ton estomac des viandes rôties et bouillies, des huîtres et des grives, tout tourne en bile. » Quels excellents préceptes; avec quel bonheur les décrit Horace! Certes nos hygiénistes les plus en renom ne diraient pas mieux. Sobriété et santé sont inséparables; malheureusement, si nous aimons beaucoup l'une, nous faisons souvent des infidélités à l'autre. — Nous sommes de si bonne composition I

Horace est un des meilleurs médecins que je connaisse. — Vous avez l'air d'en douter. Lisez donc sa troisième satire, où il développe ce singulier texte que tous les hommes sont également fous et qu'ils ne diffèrent que par leur genre de folie. — Damasippe et Horace se renvoient la riposte à ce sujet et. fournissent les raisons du pour et du contre. Damasippe avoue qu'il a eu long-

temps la manie des statues antiques : « Je le savais, dit le poète, et je m'étonne que tu aies pu te guérir de cette maladie. » — Damasippe: « Tout le prodige se réduit à ce qu'une nouvelle a chassé l'ancienne, comme une douleur qui passe du côté au cœur ou à la poitrine ; ainsi le délire succède au collapsus et le malade tombe à coups de poing sur son médecin. »

Horace est un véritable professeur de clinique mentale ; il ouvre son cours comme pourrait le faire Moreau de Tours ou mon vénérable maître M. Voisin : « Ecoutez, et disposez convenablement votre toge, vous tous dont une funeste ambition ou Tavaiice pâlit le front ; vous qu'enflamme la soif des plaisirs, la triste superstition, ou toute autre maladie de Pâme ; approchez chacim à votre tour, tandis que je vous prouve que vous êtes tous atteints de foUe. La plus forte dose d'ellébore est pour les avares ; je ne sais pas même si la raison ne leur donne pas Anticyre tout entière. » (L'ellébore était le souverain remède contre la fohe ; le meilleur était récolté dans Tîle d*Anticyre).

Partant de ce principe, qu'une certaine dose d'ellébore nous est à tous nécessaire, notre satirique va folâtrant de droite et de gauche, ramassant dans toutes les classes de la société les nombreuses observations qui servent d'étais à sa leçon de pathologie mentale. Un troisième personnage, Stertinius, arrive en scène ; digne élève du Portique, il prétend prouver que les gens à passions vives sont fous et que les ignorants ne leur cèdent en rien, ce qui, pour parler en bon français, signifie que la sagesse en ce monde est presque aussi introuvable que la corne de Licorne ou le Phénix. Stertinius, pour appuyer sa thèse, raconte la triste aventure qui vient d'arriver à Opimius, type d'avare.

riche comme un Grésus, et gui se condamne à des privations impossibles. Opimius tomba dans mie profonde léthargie: déjà Théritier, ivre de joie, courait aux coffres et aux clés. Un médecin fidèle et empressé trouve moyen de réveiller le malade ; il fait dresser une table, vider dessus ses sacs d'écus, que plusieurs mains se mettent à compter. Notre homme revient à lui. a Si tu ne veilles sur ton argent, dit le médecin, ton vide héritier va s'en emparer. — Moi vivant! — Si tu veux vivre, éveille-toi, allons. — Que faire pour cela?

— Les forces vont te manquer si tu ne manges un peu pour soutenir ton estomac défaillant. Tu hésites I allons, prends cette eau de riz. — Qui coûte? — Peu de chose.

— Encore? — Huit as. — Hélas ! qu'importe de mourir de maladie ou ruiné par des fripons et des voleurs? »

— Oh ! Molière, quel beau portrait entre tes mains î On homme qui tient plus à son argent qu'à sa vie. Allons, décidément, l'homme fut toujours le même ; cela me console pour notre époque ; on crie, on grince, on flagelle comme autrefois: A quoi cela sert-il, grand Dieu I Prenez-en votre parti, mon cher, et croyez-moi, tâchons de vivre comme Horace. — Que dites-vous de notre médecin dans cette occasion ? N'a-t-il pas pris le bon parti en touchant la corde sensible de son malade? Il a frappé dur et fort, il a presque accompli un miracle. Gela était digne de Craterus, célèbre médecin du temps, que notre poëte met en cause. Craterus affirme qu'un malade a l'estomac en bon état. En concluez-vous que le malade se porte bien et peut se lever. Non, répondra le médecin, car une douleur aiguë déchire son flanc ou ses reins. — Nous sommes de son avis ; mais combien ne seront pas du nôtre?

Après les avares, Horace ne manque pas de s'at-

taquer aux dissipateurs, race aussi folle que la première. Nomentanus , le flls d^Esopus, les deux fils d'ArriuS' sont mis en cause. Folie par-ci, folie par-là ; les glorieux, les amoureux viennent ensuite ; puis les bâtisseurs, les démolisseurs, les grenouilles qui veulent égaler le volume du bœuf et crèvent à cette rude besogne: que sais-je encore. Enfin les superstitieux q[U6la passion domine au point de les rendre criminels par une dévotion mal entendue. Une mère plus tendre qu'éclairée veut guérir son fils que tourmente depuis cinq mois mie fièvre quarte : médecins, sorciers, charmes, tout en vain a été prodigué au moribond sans résultat ; la mère alors recourt au plus puissant des dieux et lui adresse cette prière ; « si cette fièvre abandonne mon enfant, le matin du jour où tu nous imposes le jeûne, je le plongerai nu dans le Tibre. Que le hasard ou la médecine arrache donc ce pauvre enfant à la tombe ; sa mère en délire va le tuer en le retenant sur la rive glacée et lui rendre la fièvre. Quelle maladie a frappé son cerveau ? La superstition. » Les anciens regardaient les bains par immersion comme un acte expiatoire ; le corps était purifié, ce qui était agréable aux dieux ; je me permets d'en douter ; mais certes ce ne devait guère l'être aux convalescents ; aussi Horace, et après lui Perse et Juvénal n'ont-ils pas craint d'adresser à Messieurs de l'Olympe de violentes critiques pour avoir suggéré aux garde-malades cette manie de vœux et de promesses qu'il est toujours fort désagréable de tenir. J'incline à croire qu'on en agissait envers le dieu comme envers le médecin.

On lai promet an monde à l'heure da danger, Le malade gaéri n'y paraît plus songer.

(Ecole de Sa 1er ne).

Horace, s'il eût vécu dans notre siècle, eût été l'un des plus brillants apôtres du dieu Brillât-Savarin. Le soin qu'il a pris à recueillir les fines formules culinaires de son époque témoigne bien haut de son ardent amour pour la bonne chère. Voyez sa quatrième satire, elle est toute consacrée aux gourmands, à ceux qui s'occupent de cuisine et qui mettent le suprême bonheur dans les satisfactions du palais et de l'estomac ^ vous verrez que les Romains avaient singulièrement perfectionné ce grand chapitre de la vie. Quelles recherches délicates dans le choix des mets et des vins ! Vous pensez bien que nous ne suivrons pas notre gourmand dans cette longue énumération des vins les plus fins, des fruits les plus savoureux, des poissons des plus exquis, les sauces que chaque espèce réclame : on pourrait croire que d'en parler seulement, l'eau nous en vient à la bouche I tandis que je ne fais que vous rappeler ces superfluités comme une simple affaire d'hygiène. Vous connaissez le procédé de Gaton pour bien boire et bien manger ; il y a dix-neuf siècles, on préparait l'estomac, pour le rendre apte à de nouvelles ingurgitations, par des vomissements répétés : le procédé étant encore actuellement en vigueur, je n'ai pas à vous en décrire les effets qui ne vous sont pas, je le crois, inconnus complètement. Gontinuous donc notre excursion et voyons un peu quels renseignements nous en pourrons tirer au poiut de vue de notre art.

Vous connaissez les saturnales que les Romains célébraient au mois do décembre ; les esclaves, pendant ces fêtes, étaient autorisés par une ancienne coutume à parler librement à leurs maîtres et profitaient parfois de l'occasion pour leur faire entendre de dures vérités dont il devait toujours rester quelque chose. Horace a

consacré la septième satire du second livre à un entretien de ce genre ; il se met lui-même en scène avec Dave, son serviteur, et je reconnais à sa louange qu'il ne se ménage pas : c'est une véritable confession qu'il nous fait.

Dave : « Quoique esclave , je désirerais vous dire quelques mots. — Horace : « Allons, profite de la liberté de ces jours de décembre... Parle. » — Mons Dave, alors, démontre à son maître que chacun est enclin à mal faire, qu'on se plaît dans le mal, et qu'on caresse ses passions au lieu de les combattre : « Voyez plutôt le bouffon Volanerius dont les doigts sont paralysés par une goutte qu'il a bien méritée ; c'est un joueur tellement passionné qu'il nourrit et paye, tant par jour, un homme pour ramasser ses dés et les jeter dans le cornet. »

Horace est prêt à se fâcher; maisFesclave, qui se sent fort du droit commun, lui dit tranquillement : a Ne croyez pas m'effrayer avec vos airs menaçants ; poiiît de coups , point de menaces ; et laissez-moi vous répéter ce que j'ai appris du portier de Grispinus.

» Vous aimez la femme de votre voisin , Dave n'aime que les courtisanes ; qui de nous deux mérite le mieux d'être pendu? Quand mes sens sont enflammés.... »

Aïe I je ne sais plus comment vous exprimer la pensée du poëte; le latin est ici d'une merveilleuse énergie, mais aussi il est d'une crudité terrible; ma foi, mon ami, supposez tout ce qui vous passera par la tête, je m'en lave les mains. — Quoi qu'il en soit, Dave démontre victorieusement que les passions qu'on lui reproche, son maître les a aussi nombreuses et plus violentes. « Ma gourmandise , dit-il , m'est souvent

fatale ; 'mon dos en souffre; mais, vous, n'avez-vous pas à souffrir de votre gloutonnerie ; tous ces aliments entassés s'aigrissent dans votre estomac et vos pieds incertains refusent de porter votre corps affaibli par Tintempérance. Le maître se conduit bien quelque peu comme un esclave ; car Thomnle véritablement libre est celui qui a de Tempire sur son propre cœur. » Cette satire , à mon avis, Tune des meilleures du second livre, si tant est qu'on puisse dire qu'en lisant toutes ces charmantes pages, que ceci vaut mieux que cela, est un excellent modèle de raison et elle nous conduit tout naturellement, d'après la dernière citation que je vous ai faite, au splendide souper de Nasidienus, dans lequel nous trouvons indiquées beaucoup des coutumes journalières de l'époque. — Ce festin, dont Horace nous a recueilli la description plaisante, était ma foi assez bien conditionné I Que de mets ! que de vins I le cécube, le chio, l'albe, le palerme foisonnent; les buveurs sont de solides gaillards qui eurent bientôt mis les brocs à sec, au grand désespoir du maître du logis, soit parce que le vin permet plus de liberté, soit parce qu'il émousse la délicatesse du palais. Nasidienus tenait par dessus tout à faire apprécier sa cuisine. — Un sanglier de Lucanie fut d'abord servi comme pièce de résistance, et, pour réveiller les estomacs blasés, on l'avait entouré de raves, de laitues, de racines, de chervi, d'anchois bien marines, et enfin de lie de vin de Cos. Imaginez- vous quel superbe arlequin cela devait faire. Je ne m'étonne plus maintenant des malheurs répétés des estomacs de la fine société du grand peuple ; puis après, manger encore gibier, poissons, coquillages, carrelet, turbot, pommes de paradis cueillies au déclin de la lune I Âh ! pauvre

gaater ! de quelle façon te traitaient tes propriétaires. Mais ce n'est pas tout: arrive une lamproie pleine escortée de squilles et assaisonnée avec de l'huile de Vénafre, de la saumure d'Espagne, du vin de cinq ans, du vin de Chio, du poivre blanc et du vinaigre de Lesbos. — Ouf ! et dire qu'il y a encore un service composé d'une grue saupoudrée de sel et de farine, de foies d'oies blanches farcis de figues, de merles, de demi-pigeons et de filets de lièvres. — Quelle cuisine, grands dieux I Quels gosiers tannés avaient donc les convives parmi lesquels se trouvait Mécène ! Et Ton viendra nous dire que je ne sais quel baron actuel, à la mode parmi les gourmets, est l'homme qui sait le mieux vivre à notre époque I Allons donc I Allez, Monsieur le baron de Brisse, faire un tour dans la ville du dieu César; vous pourrez apprendre le menu d'un dîner : mon cher poëte vous rendrait des points.

Cette dernière satire, au point de vue médical et hygiénique, me donne une bien triste idée des enfants de Romulus. Comment! Vous avez bien bu, bien mangé, peut-être trop déjà, et vous voulez boire et manger encore! Vous engouffrez malgré les protestations de votre estomac qui vous demande grâce et vous crie : assez, assez ! — Puis vous ingurgitez toujours... Ah ! Messieurs du Capitole, ce n'est vraiment pas propre !

Croyez- vous qu'Horace médecin n'avait pas le droit de protester contre un tel genre de vie ?

Arrêtons-nous ; nous avons fait une abondante récolte médicale dans les odeset les satires ; nous aurions autant à faire dans les épi très ; mais vous connaissez le vieux dicton : « Il n'est si bons amis qui ne se quittent. » Plus tard, peut-être, reviendrons-nous sur les œuvres de

l'aimable épicurien ; mais il est temps de rentrer à la maison, où nous allons trouver un régiment d'erreurs et de préjugés qui ne demandent qu'à voir le jour, espérant que, grâce à nos intelligences françaises, ils pourront quelque temps encore être maîtres du monde. Allons nous coucher.

DOUZIÈME SOIEÉE.

Le mal de deKIa. '- Les m«gea.

Âtil mon &ml, vous me demandez plus que je D'ai finiention de vous donner; je trouve charmant et agréable de déguster quelques rasades de Cécul)6 en compagnie de notre cher Horace, et à l'occasion je ne renonça pas aux douceurs de son- intimité ; mais, pour l'instant, je me vois obligé de vous prendre le bras afin de m'accompagoer dans le voyage d'exploration qui Dons reste à faire dans l'iiiflni domaine de la balourdise de nos grands parents. Allons, c'est convenu ; partons, ëIbîvous êtes gentil, vous serez récompense. — Vous l'otisrappelezm'avoir entendu dire que mon sac L- tait bien rempli d'bistoriettes sur cette société romainequi, dans le cycle des nations, a tenu les deux extrêmes de la grandeur et de la petitesse 1 La gloire, vous la connaissez; le courage, vous avez pu l'apprécier souvent; mais l'opposé de tout cela, l'avez- vous quelquefois médité? — Non. — Tant pis pour vous, car alors vous vous êtes fait une sotte opinion sur ces conquérants delà terre. J'ai pris le vilain rôle : que voulez-vous, c'était Écrit. — Vous savez que quand le vainqueur se rendait triomphant au Capitole, quelques personnes désignées étaient chargiSes du soin de rappeler à l'heureux du jour ses défaillances passées, et de lui faire sentir que

la Roche Tarpéïenne se dresse près du temple de Jupiter. — Admettez que je sois un de ces revêches destinés à faire ombre au tableau, mais je ne m'en égaudirai pas moins sur le compte de tous ces braves gens qui furent, dit-on, le plus bel ornement de leurs siècles.

Dieux ! quelle bonne pâte d'hommes étaient les fils de la Louve quand ils étaient écloppés ! Soyez tranquille, ils ne se laissaient pas prendre au dépourvu, et il y avait dans Tempire une certaine caste d'individus venus de l'Orient qui, moyennant salaire bien entendu, ne leur donnaient que rembarras du choix parmi les millions de recettes dont leur grimoire fourmillait. Vous voiis plaignez parfois du mal de dents, cher ami, et cette douleur est si intense, que vous m'avez obligé l'autre jour à vous extraire une dent de sagesse, la seule que vous possédiez. Que n*ôtes-vous apparu sur terre il y a une quinzaine de siècles I Que n'êtes-vous né Romain, malheureux! Je vous eusse enseigné cinquante procédés très-radicaux pour mettre un terme à votre infor^ tune.

Ecoutez, je veux vous divulguer mes secrets: mais

chut Vous ne les communiquerez pas à tout le

monde. — Eh bien ! quand vous souffrirez, allez vite chercher une taupe vivante, arrachez-lui une incisive et attachez la susdite par un moyen quelconque au chicot qui vous taquine. — Ce petit procédé vous ennuie, parce qu'il vous faut courir après une taupe sans peut-être avoir le bonheur delà rencontrer? Prenez donc un chien enragé et faites attention qu'il ne vous morde pas (car on prétend que ces morsures 'sont assez sérieuses), trafichez-lui la tête; réduisez-la en cendres après l'avoir brûlée bien dégarnie des chairs ; mélangez cette cendre avec de l'huile de cyprus, espèce de jujubier que vous

irez chercher en Egypte, et injectez cette excellente préparation dans Toreille, du côté malade. Je sais que vous allez m' objecter que le pays des Pharaons est un peu loin de la Beauce, raison de plus ; le temps de vous y rendre permettra peut-être à Tangoisse de cesser ; cependant, si le cas est pressant, vous pourrez au besoin scarifier la gencive avec la plus grosse dent gauche d'un chien ; la plus grosse, vous m'entendez bien : autrement la médication serait non avenue. — A défaut de la grosse dent, si le chien l'avait perdue, vous vous trouverez fort bien de pratiquer votre petite opération avec un 08 de l'épine d'un serpent d'eau mâle et blanc, ou même avec sa grosse dent (la vive). Je vous autorise même à faire des appUcations d'arête de tout poisson salé; ah I c'est qu'elles ont de grandes vertus, les arêtes de poisson salé, surtout quand elles se plantent sur les amygdales ou dans l'arrière-gorge I — Voici encore une recette qui n'est pas à dédaigner : une dent, quelle qu'elle soit, vous taitçelle mal? Incisez la gencive avec les os du front d'un lézard; mais, pour que le miracle s'accomphsse, faites en sorte d'extraire les os pendant la pleine lune, sans leur laisser toucher la terre : cela est de la plus haute importance. — Si par hasard vous aviez une dent creuse, chose désagréable quand on complimente une jolie femme, ne vous inquiétez pas, et contentez^ vous de remplir la cavité avec de la crotte de rat ou du foie sec de lézard, ou bien mangez un rat deux fois par mois, et, si cela vous répugne, portez autour du cou le cœur d'une couleuvre. Au lieu d'arracher votre dent, j'aurais pu faire passer la douleur par une injection, dans l'oreille, de vers de terre bouillis dans de T huile, et qui plus est faire tomber la dent par le contact du même médicament.* — Dégoûté que vous êtes, je vous

offire une foule de panacées, vous semblez en faire fi ; aimez-YOus mieux les chenilles ou une injection de punaises dans ToreiUe avec de Thuile rosat ?

I^on. — Vous êtes bien délicat. — Il me semble pourtant que nos pères nous valaient bien. — Us ne rougissaient pas de se servir de toutes sortes d'ordures pour calmer le mal d'amour. Aimez-vous mieux la cendre de co- .quilles de limaçon, la cendre de serpent, la peau de lézard, une infusion d'araignée, des os de poule con* serves dans un trou, de muraille? Le simple attouchement de ces os vous soulagera si vous prenez la précaution de jeter l'os aussitôt. Préférez-vous la fiente de corbeau ilélayée dans du vinaigre. — Ah I par ma foi, allez au diable, puisque vous ne voulez pas tftter de ma pharmacie.

Que je connais pourtant de gens, parmi les plus raisonnables, qui voudraient m'entendre, et combien de chances ils auraient de faire fortune à l'aide de mes petits moyens! Ingrat. Vous mériteriez que je vous abandonnasse à la rage de dents, mais je veux bien encore vous indiquer quelques procédés dont je vous engage à faire usage dans lès grandes occasions. — Oa &it cuire une grenouille dans du vinaigre, on se lave les dents avec ce suc et on le garde dans la bouche. Si l'on avait de la répugnance pour cette pratique, Sallustius Dionysius faisait suspendre par les pattes le derrière des grenouilles, de manière que l'humeur découlât de leur bouche dans du vinaigre bouillant ; à ceux qui avaient l'estomac moins susceptible, il faisait manger les grenouilles dans leur jus. Cette recette guérit surtout les dents molaires et raffermit les dents mobiles, ainsi que le fait le remède préparé avec deux grenouilles auxquelles on a coupé les pattes et qu'on a

bit macérer dans du vin. D'autres conseillent d'attacher les grenouilles entières à la mâchoire ; d'autres font cuire dix grenouilles dans trois setiers de vinaigre, à Teffet de raffermir les gencives; d'autres enfin font cuire trente-six cœurs du même animal dans un setier de vieille huile et s'en servent en injection dans l'oreille du côté dolent. — Que sais-je encore, j'en aurais bien d'autres â vous débiter sur le mal de dents ; mais c'est assez pour ce soir.

Oue dites-vous des Romains, mon bon?

Ne croyez pas que j'invente toutes ces rapsodies; tout cela est écrit et dans un beau latin.

Penser que toutes ces superstitions ont longtemps été à l'ordre du jour ; qu'il 7 a eu des faiseurs assez forts pour les enseigner et des niais assez niais pour les accepter sans réserves I Que d'audace chez les promoteurs de pareilles médications ! En médecine, plus (m s'écarte du sens commun, plus on attache au succès de moyens extravagants, dangereux même parfois, plus le vulgaire se passionne, car le surnaturel a toujours eu de puissants attraits sur le peuple ignorant et grossier...

C'est ce qui fit la fortune des mages^ dont je viens de vous indiquer quelques-unes des recettes contre les maladies des mâchoires et de leurs dépendances.

La magie fut une des sublimes balançoires inventées à l'usage de l'espèce animale qui s'intitule la reine de la terre; et vraiment notre espèce est reine... par l'absurdité, par la bêtise, par.... Je crois que je me surprends en veine de mauvaise humeur. — Bigre, ça trouble la digestion.

Magie, magicien ; commerce avec les mauvais génies, avec le diable, si tant est que ce pauvre garçon ait ja-

mais existé dans l'ancien temps. En tout cas, dans ces formules banales qui firent la fortune des mages, il y avait certaines prescriptions qui se rattadiaient à -des idées surnaturelles^ c'est-à-dire en dehors delà raison.

Les impostures magiques eurent de tout temps le plus grand crédit, et ne vous étonnez pas des influenças extrêmes qu'elles purent acquérir, car la magie, à die seule, confondit et embrassa les trois arts qui ont le plus de pouvoir sur l'esprit humain : elle eut pour mère la médecine, et en fille ingrate et dénaturée elle s'empressa de joindre à son lot la religion avec ses dieux et ses diables ; enfin elle en vint à s*assimiler l'astrologie : or, vous le savez, tout homme est avide de connaître son avenir et tout homme pense que cette connaissance se tire du ciel avec le plus de certitude. Aussi, tenant les esprits enchaînés par le triple Uen de la religion, de la médecine et de l'astrologie, les jongleurs ne purent manquer de faire fortune.

Inévitablement la magie fut inventée en Orient ; l'Asie, berceau de Thumanité, peut s'honorer aussi d'être la pépinière des plus énormes balourdises ; la Perse et l'Inde jouissent sous ce rapport d'une incontestable supériorité. Le Persan Zoroastre est, de l'aveu des auteurs, le chef de cette secte dont les adeptes se décernaient le nom de philosophes. Zoroastre vivait, au dire d'Ëudoxe, six mille ans avant la mon de Platon, bien avant, par conséquent, la venue de notre père Adam ; Hermippe, qui fit de longs commentaires sur les deux millions de vers composés par le maître, rapporte que Zoroastre a puisé sa doctrine chez Âzonaces, et qu'il vécut cinq mille ans avant la guerre de Troie, ce qui est d'accord avec le témoignage d'Eudoxe. Puis vinrent Apuscorus et Zorotus de Médie, Marmarus de

lit

Babylonie, Tannendas d'Assyrie, puis Homère, dont rodyssée n'a gaère d'autre fondemeat que les œuvres magiques ; car ou ne peut guère expliquer autrement Protée, le chant des sirènes, Gircé,. révocation des enfers. A cette époque, déjà la Grèce subissait Imfluence de ces doctrines, et Ménandre, Tillustre poète, avait intitolô Thessaliennes une de ses comédies représentant les cérémonies mystérieuses par lesquelles des femmes . obligeaient la lune à descendre sur la terre. Tous ces prodiges, toutes ces erreurs étaient perpétués par la tradition, quand Osthanès, le mage du roi Xercès, vint en Grèce à la suite de son maître : Osthanès dissémina pour ainsi dire les germes de cet art monstrueux, et en infecta, dit Pline, tous les lieux qu'il parcourut, inspirant ainsi aux Grecs non Tamour, mais la rage de cette science, et- ce fut par elle qu'on tenta d'arriver à la célébrité. Pythagore, Démocrite, Empédocle, Platon traversèrent les mers pour s'y instruire, et, revenus dans leur patrie, s'entourèrent de prestige par son moyen. Ce furent de fort habiles jongleurs. C'est à Démocrite surtout que la classe privilégiée des vertébrés doit l'heureux assemblage de la médecine et de la magie. Démocrite, le rieur étemel, avait eu pour maître un certain Darnanus de Phénide, lequel n'avait dévoilé à son élève qu'une partie de ses secrets, voulant, comme c'est l'habitude, conserver une certaine autorité sur son initié, et, le jour de sa mon, il avait expressément recommandé d'enfouir ses livres avec son cadavre. Démocrite, nouveau Jason, partit à la recherche de cette autre toison d or, fouilla le tombeau et revint en Grèce avec les livres merveilleux ; il en fit alors un petit plat de sa façon, que chacun s'empressa d'aller goûter. — Mêlant ensemble la science et la fourberie,

il fit avaler aux hommes cette énorme pilule qne noua sommes en train de digérer, et dont la digestion complète ne finira qu'avec Tanéantissement du roi de la terre. Pauvre roi ! quel assemblage du. grand et du petit 1

Borné dans sa nature, infini dans ses rasax , L*homme est un dieu tombé qui se souvient des deux.

n y a du vrai dans ces deux vers de notre merveilleux poète ; — mais parfois nous sommes vraiment éd bétes,

que je me suis souvent demandé si jamais âme

qui vive s'est rappelé Vaipha de ces mystérieux sour venirs. — Le grand ouvrier ne Ta pas permis, et bien il a fait.

Ck)mme l'enseignait Osthanès, il y a plusieurs sortes de magie; il en fout pour chaque individu, puisque nous n'avons point été tous élevés de la même façon et que nos goûts, nos aptitudes et nos croyances ont été modifiés par le milieu dans lequel nous avons vécu \ la magie emploie l'eau, les boules, l'air, les étoiles, les lampes^ les bassins, les haches et beaucoup d'antres moyens ; toutes pratiques qui promettent la divination et en outre quelques conversations avec les ombres et les enfers. Vous voyez que la science du maircou et celle du ipiritt datent de loin. — Le hideux César, qu'on appelait de son temps le divin Néron, fut un de ceux qui se passionnèrent le plus pour la magie; rien d'étonnant 1 Cette béte furieuse, arrivée au summwn des grandeurs terrestres, malgré ses taches de gangrène morale et physique , désirait avant tout commander aux dieux, ses ancêtres; aussi, pour apprendre, rien ne lui coûta. Jamais personne ne prodigua plus d'encouragements à un art; Néron était aussi passionné pour

la Absurdité q

dncirque; ses richesses, son intelligence, son pouvoir furent mis à la discrétion des mallres qui le leurraient de l'espoir d'acquérir des données qu'eus-mômeâ' ignoraient. — Mais malgré tout le pouvoir de l'homme, que dis-]e! de César 1 il ne put rien obtenir; il n'eut pas même la consolation de pouvoir évoquer le premier des Auguste, son sacripant de grand-oncle. — Ahl c'est qu'il avait un grand vice, le senor Néron ; vice ou infirmité qui ne plaît gu^re aux gros bonnets qui trônaient à l'époque dans ce coin de l'infini qu'on appelait rOiympe. Il avait beau immoler des brebis noires, immoler des hommes quand cela lui était agréable, le guigiion s'en mêla, et jamais il ne put recevoir de Tiridite l'art de la magie, bien qu'un royaume en eût l'té la récompense; cependant Tiridate, le grand mage de l'époque, était venu trouver l'empereur à Rome, apportant dans sa personne le triomphe d'Arménie, et foulant à cause de cela les provinces sur son passage. Ce bon Monsieur, qui prétendait soulever le Toile de Dieu, n'avait pas voulu se rendre auprès de son élève par le chemin le plus court, c'est-à-dire par mer, car il regardait comme abominable de cracher dans les champs de Neptune et de souiller les plaines Uquides par quelques-unes des excrétions nécessaires à notre animalité ; chose qui me parait fortement ridicule, le roi des mers étant un individu d'assez mauvais caractère, tandis que Cybèle, la déesse de la terre, est une bien excellente créature : puis elle était femme. J'aurais préféré, moi, pisser sur la barbe du mari d'Amphytrileet même... Mais je ne suis pas mage. Tout cela, me direz-vous, ne me dit pas quelle fut la raison pour esclure jEnhobarbus Nero de la société magique. Je

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vais vous le dire, mon Dieu!... Il ayait des lâches de Foussenr. Oui, mon ami, des taches de rousseur. — Les dieux n*aiment pas cela du tout, cela les ofiFusqae. Pourquoi? Si vous vouliez me le dire.

Il ne faudrait pas croire que la magie créée par les Asiatiques, cultivée par les Egyptiens et apportée en Grèce par les hommes qu*on veut bien appeler philosophes, n'était en honneur que dans ces pays; dé« trompez-vous : Rome, avant qu'elle ne fût à la merci de ces fourbes, avait déjà quelques notions sur cette noble science; il ea existe quelques exemples dans les lois des douze tables. Ainsi Pison, dans le premier livre de ses annales, rapporte que Tullius Hortilius ayant voulu, d'après les livres de Numa, évoquer Jupiter, fut frappé de la foudre pour n'avoir pas complètement accompli le rit, et d'ailleurs beaucoup d'auteurs de l'ancienne Rome font voir qu'avec des paroles, des signes, on change de grandes destinées et d'importants présages. Et il arriva qu'un jour la future ville éternelle l'échappa belle : on jetait sur le Mont'Tarpéïen les fondations d'un temple ; une tête fut trouvée ; des députés furent alors envoyés à Olenus Calénus, le plus célèbre des devins •d'Etrurie qui, comprenant la gloire et le succès attachés à ce présage, essaya de les transporta à sa nation ; il traça devant lui sur la terre la figure d'un temple, et s'adressant aux députés: « Voici donc ce que vous dites, Romains, c'est ici que sera le temple de Jupiter très-bon, très-grand; c'est ici que nous avons trouvé la tête! » Mais les Romains avaient été prévenus par le polisson de fils du devin, et ils répondirent simplement ces paroles : a Ce n'est pas ici précisément que nous dirons que la tête a été trouvée ; c'est à Rome. » Heureux mortels; sans cette réponse Rome était perdue

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et TempiTe du monde eût passé à TEtrurie. — Vous TOUS souvenez des augures qui ne pouvaient s'entre-

regaider sans rire quand ils étaient entre eux !

Hais alors les dictateurs étaient puissants et la doctrine devait &talement se plier aux exigences du maître ; les présages naissaient à sa volonté, et les révélations se manifestaient au commandement du César ; le tout, bien entendu, avec des charmes, des formules et toutes les nmagrées d'ordonnance pour berner le troupeau de Pannige. L'illustre collège des augures obéissait, mais au . moins on sauvait les apparences; le berger et les moutons se trouvaient satisfaits.

Quand la révolution, à sa naissance, s'en allait de par FEuTope, démolissant les trônes et brisant les couronnes , elle avait fait« je le crois, quelque pacte avec la magie; les miracles s'opéraient à sa volonté. Je ne veux point vous entretenir de tous ceux qu'elle fit éclore puisqu'ils étaient en germe dans son sein. Lisez Michelet, il vous les dira; je ne vous rappellerai que le grandissime spectacle donné par saint Championne t lors de l'inauguration de la république Parthénopéenne. Le saint avait accompli sa tâche ; Naples s'6tait résignée à se laisser imposer le gouvernement de la France, ne pouvant faire autrement; mais les intéressés en avaient autrement décidé, et Ton avait fait courir les bruits, dans la grande cité napolitaine, qu'un autre saint du nom de Janvier ne voulait pas donner 8on concours au nouvel ordre de choses qui venait briser tant de siècles de bonheur et de béatitudes. — Or donc il advint que la liquéfaction du bienheureux sang ne pouvait s'opérer, et le peuple de murmurer contre l'homme qui, renversant les Bourbons du trône,

avait attiré la malédiction céleste 8ur la ville. Saint Ghampionnet se tordait la moustache ; il entendait la vague populaire qui commençait à mugir ; autour de lui des visages irrités ; les amis de la veille étaient déjà presque des ennemis; des clameurs menaçantes se faisaient entendre. Alors, calme, froid comme il le fut toujom*s, rhomme tira sa montre et dit à son voisin : « Va dire à ce bonhomme que d'ici cinq minutes le sang de saint Janvier doit être liquéfié; autrement je le fais pendre au portail de Téglise » — Miracle I trois minutes ne s'étaient pas écoulées à la montre de Ghampionnet, que le prêtre présentait aux assistants ébahis le sang du bienheureux parfaitement liquide. Je ne suis pas bien sûr que cette montre ne fût pas enchantée, pour commander ainsi aux habitants des cieux.

Mon très-cher, tous les miracles se produisent ainsi, ou à peu près ; mais il faut que saint Janvier ait eu une fameuse venette ce jour-là pour s'abaisser à obéir à un infâme scélérat comme notre Ghampionnet : je m'étonne que notre général, qui sut si bien opérer un prodige, n'ait pas encore été canonisé, et qu*il ne soit même pas dans la phalange des bienheureux. . . .

Verrius Flaccus nous apprend que les Romains, partant en guerre ou faisant des sièges, commençaient par faire évoquer par leurs prêtres le dieu tutélaire de la ville ou du pays ennemi ; on lui promettait le même culte, ou même un culte plus grand ; ce qui me parait de la plus insigne corruption. Comment voulez-vous qu'un dieu, si sévère qu'il soit sur l'étiquette, ne se laisse pas séduire par de pareilles avances? Les dieux de ce temps-là étaient comme les femmes d'aujour-

d'hoi; ils se laissaient soavent aller... Je ne m'étonne ^08 maintenant que les Romains aient conquis le mondai les intrigants ! Il faut dire qu'ils étaient bien coquins, ils allaient raccolant partout toutes les divinités possibles, mais ils n'avaient garde de dévoiler le nom de leur déesse tutélaire, de peur que quelque ennemi ne lui donnât Thospitalité et ne s'en* fît par trop aimer. Tous les Romains , même parmi les plus grands, ^u^nt foi dans des puissances occultes qu'on pouvait au besoin forcer de se manifester par certaines pratiques ou par des évocations. Nous avons eu plusieurs fois l'occasion de l'observer. Je vous ai parlé des diarmes de Caton, de Tamulette de Scribonius Largus, des paroles prononcées par Ulysse pour arrêter les hémorrhagies : partout ce sont des mots barbares presque impossibles à prononcer, ou des mots latins bizarres qu'on ne peut d'autant moins s'empêcher de trouver ridicules que l'imagination attend toujours quelque "chose d'infini et capable d* ébranler la divinité, ou même d'assez puissant pour l'obliger à fouler aux pieds les lois inflexibles de la nature. César, le grand Iules, avait aussi cette manie, et jamais il ne manquait, dès qa'il était assis en voiture, de prononcer une certaine formule qui devait le garantir d'accident en voyage : il n'y croyait pas, sachez-le bien, lui, qui dans le procès de Gatilina s'enorgueillissait de ne pas croire même à l'immortalité de l'âme ; mais c'était d'un bon exemple pour la multitude. — Comprenez-vous maintenant que le pauvre peuple, tout ahuri des comédies qu'il voyait représenter par les grands, ait à son tour cherché dans des formules, des conjurations, des pratiques en dehors du bon sens, quelque soulagement à ses infirmités physiques? C'est ainsi que la magie se

trouva marcher de pair avec la médecine, et c'est pour cela que de nos jours encore nous voyons, dans les classes déshéritées d'instruction, persister des moyens de guérison employés depuis deux mille ans.

Gela est triste, mon pauvre ami... Bahl espérons que nos petits-fils secoueront la poussière de nos vieux manteaux, et qu'un joiu* viendra où la raison humaine, affranchie des préjugés, rayonnera froide et tranquille, marchant toujours en avant afin de se rapprocher autant qu'il en est possible de la lumière éternelle qui jaillit du sein de Dieu !

Vous ne pouvez vous imaginer quel immense pouvoir la magie, cette science insolente, a toujours eu sur le peuple ; de l'extrême Orient jusqu'aux pâles régions où s'endort le soleil, la magie régna continuellement en despote. L'Asie, l'Afrique, furent et sont encore ses tributaires, au profit, bien entendu , des intelligents qui savent l'exploiter; les Juifs ne pouvaient s'en passer, ce qui leur valut pas mal de corrections sévères de la part de Jéhovah ; la Bible est, je dirais presque, an traité de magie, et l'on se demande, en lisant cet ouvrage unique en son genre, si vraiment le diable n'est pas plus fort que le bon Dieu (celui des Juifs, bien entendu). — Nos ancêtres les Gaulois étaient aussi possédés par la magie et, après la proscription des Druides par Tibère, la magie passa dans la Grande-Bretagne, qui lui resta soumise jusqu'au siècle de la renaissance.

Ainsi donc tou« les peuples, quoique inconnus ou en guerre les uns avec les autres, se sont accordés sur ce point et la cabale était honorée sur toute la terre pendant les grands jours de l'univers romain. Mais revenons aux pratiques employées par les mages dans la guérison des maladies.

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