QUATORZIÈME SOIRÉE
Parttcnlarliés des mmiïoum. — Keeettes médleales.
L'austère Caton, dont la prudence égalait la superstition, avait, alors qu'il était consul, été commis par le sénat afin de terminer la guerre en Espagne; mais, outre l'ennemi vaillant qu'elle avait à combattre, l'armée romaine se trouvait aux prises avec des difficultés, d'une nouvelle espèce. La péninsule était infectée de légions de serpents, tous plus ou moins terribles, dont la morsure venimeuse semait la mort dans les camps et éclaircissait les rangs des guerriers ; aussi, pour atténuer les ravages de ces hôtes incommodes, le vieux républicain avait-il embrigadé un nombre respectable de Psylles, qu'il s'était à grands frais procurés en Afrique. Les Psylles, ainsi nommés du nom de leur roi, possédaient naturellement un venin funeste aux serpents ; l'odeur de leur corps assoupissait ces animaux, au dire d'Agatarchide. Cette nation, à Fépoque dont je vous parle, avait été presque entièrement détruite par les Nasomons ; mais cependant cette race singulière s'était perpétuée par ceux qui échappèrent au combat ou qui étaient absents au moment où il se livra ; il en restait môme encore au premier siècle de notre ère. Croyez bien que je n'ai pas la prétention de ga-
raniir la pureté de race des derniers débris de ce peuple; je croirais plutôt volontiers que quelques faiseurs se disaient Psylles, comme nous avons vu que d'autres individus s'intitulaient médecins. Toujours est-il qu'on avait grande croyance en leur pouvoir, et que cette croyance était partagée par Télite des Romains, témoin les précautions que prit Caton pour son armée.
Voici donc une classe d'hommes dont la vertu préservative et guérissante était bien constatée, mais elle n'était pas seule à jouir de ces bénéfices; les Marses, peuple de l'Italie, avaient la vogue, par la simple raison qu'ils se prétendaient issus d'un fils de Circé, la fameuse magicienne. Gratès de Pergame avait aussi doté la tribu des Ophiogènes, qui habitait l'île de Chypre, de pareilles prérogatives, et Pline rapporte gravement qu'un certain Evagon, appartenant à cette famille et député à Rome, fut, par forme d'expérience, mis par ordre des consuls dans un tonneau rempli de serpents , qui, à l'admiration universelle, ne firent que le lécher. Le signe commun à cette famille était une odeur forte qui se dégageait du corps, surtout au printemps. Leurs sueurs même n'étaient pas un remède moins efficace que leur salive : en un mot, leur corps tout entier était un véritable médicament ; ils guérissaient même par un simple attouchement. Je m'étonne que les anciens, qui tiraient parti de tout, n'aient pas songé à s'administrer, sous forme de poudre, de potion ou de pilules, les diverses parties du corps de Messieurs les Marses et Ophiogènes; ils ont certainement, là, négligé d'enrichir leur thérapeutique d'un médicament précieux. — Voyez comme on ne réfléchit pas à tout !
Quel impérieux besoin l'homme éprouve* t-il donc de franchir les barrières de la nature? Partout et dans
lonles les circonatances, sa raison chancelante re-' cherche avec avidité le surnaturel; le tout rapporté, comme de juste, à la nt^cessité de vivre et de prolonger l'eiiitence. Je ne sais vraiment tout ce qu'on peut faire croire et faire au mortel qui veut éluder la caresse dn sépulcre. Je viens de vous toucher un mot des parlicuiarités des nations ; descendons dans les familles et jusqu'à l'individu, vous verrez toujours le viUgaire complaisant pour se laisser tromper ; la persuasiou, la foi sera d'autant plus complète que ces familles, ces individus seront pris dans des conditions exceptionnelles et enveloppés des voiles du mystère.
IsigouB et Nymphgdore, dans des relations sur l'Afrique, parlent de familles de fascinateurs qui, par la vertu de paroles enchantées, font périr les troupeaux, sécher les arbres et mourir les enfants. Le premier ajoute que chez les Triballes et les Illyrieus, il y a des individus qui fascinent par leur regard et donnent la mort à ceux sur lesquels ils fixent longtemps les yeux, surtout s'ils sont courroucés; notez que chaque œil est armé de deux pupilles ; il y a même en Ethiopie, au dire de Damou, la famille des Pharnaques dont la sueur cause la consomption à ceux qu'elle touche.
Voilà de hien mauvais médicaments entre des mains déshonnêtes ; mais il y a, par contre, quelques bonnes choses, et il n'est pas rare de trouver, dit Phne, certains individus dont quelques-unes des parties du corps sont douées de propriétés merveilleuses ; par exemple, ■ le gros orteil du roi Pyrrhus, qui guérissait par le contact les aSections de la rate, et qui ne put être brûlé avec le reste du cadavre ; je vous rappellerai encore le bout du soiiher de Vespasien, qui guérissait les boiteux quand ce César voulait bien le flanquer chaussé dans
le derrière de ses sujets. Riez, riez, cela m'est égal, j'en atteste Suétone. Je ne vois cependant pas qu'il y ait de quoi tant s'égaudir. Les haillons qui recouvrent nos saints, leurs bouts de tibias ou de mâchoires ne sont-ils pas excellents dans une foule de maladies? Nos rois de France n'avaient-ils pas le pouvoir de guérir la scrofule, et le marcou de nos campagnes ne partage-t-il pas cet honneur avec ceux qu'a touchés la sainte ampoule ? Cessons donc de railler nos pères ; nous sommes aussi bons enfants qu'eux.
Pauvre cher homme, va, tu auras beau faire, il te faudra la danser, malgré toutes tes précautions !
Mais cependant, comme cet exercice n'est généralement du goût de personne, furetons dans le grand livre de la superstition ancienne, et voyons encore quelques-unes des entraves que notre génis voulut opposer à nos maux.
La plupart des gens d.ont je viens de parler excellaient surtout dans la méthode de sucer les plaies; se regardant doués d'une vertu contraire aux venins, ou se croyant du moins à l'abri de ses atteintes, la succion était devenue leur apanage. Il est probable que cette classe d'hommes ne croyait pas en ce prétendu pouvoir," et peut-être ne faisaient-ils valoir cette prétention que pour écarter d'une profession lucrative ceux que Tespoir du gain aurait portés à s'en mêler, et la concentrer dans quelques femilles. Une chose certaine, c'est que les médecins n'étaient pas les dupes de leurs impostures, et, qu'ils ne voyaient dans la succion qu'une opération mécanique dépouillée du don merveilleux que ' le vulgaire y supposait. Celse, le plus brillant et le plus instruit des médecins de son temps, dit expressément que a les Psylles n'ont point d'art particulier; ce qu'ils
ont de plus que le reste des hommes est une certaine hardiesse, une con&ance qui leur est propre et qui naît de la certitude de Timpunité. En effet, le venin des serpents ne nuit pas par son contact avec les parois de la bouche ; c'est quand il pénètre dans les plaies qu'il est
mortel Tout homme pourra donc sucer les plaies
venimeuses, pourvu qu'il n'ait ni plaie ni excoriation dans la bouche, v
Vous ne pensez pas, je l'espère bien, que je vais vous énumérer toutes les maladies, de capite ad cakem, comme on disait autrefois, et vous entretenir des médications plus ou moins dévergondées qui furent employées pour arriver à guérison : le plus compact infolio ne suffirait pas à les réunir, et la vie de plusieurs bénédictins serait trop courte pour les relater.
Mes recherches ont porté spécialement surl'épilepsie, les fièvres d'accès, et les variétés de maladies de la hanche que nous désignons sous le nom de coxalgies : chemin faisant, cependant, je ne renonce pas au plaisir de vous offrir comme entremets quelque grosse ineptie touchant d'autres lésions, et de vous faire apprécier certaines croyances qui vous donneront une idée du nombre prodigieux des superstitions qui étreignaient rintelligence humaine.
Les anciens désignaient, ainsi que vous le savez pro^ bablement, sous le nom de prxcordia les difTérents viscères du corps de l'homme : aussi, quand il arrivait qu'un organe était en souffrance, on appliquait sur la partie douloureuse un jeune chien qui tette, ce qui ne tardait pas à dissiper les troubles ressentis ; par contre le chien héritait de la maladie, et le même viscère chez lui devenait malade, ce qu'on reconnaissait en éventrant l'animal, que la religion prescrivait ensuite d'en-
terrer. Mais, parmi les chiens médicamenteux, tous n'avaient pas la même vertu ; les plus prisés étaient ceux de Mélita, petite lie située sur les côtes de Ivillyrie; ils agissaient spécialement, en outre, sur l'estomac, dont ils prenaient certainement la maladie, car ils ne tardaient pas à perdre la santé et à mourir. Pauvres chiens, on les mit presque à toutes les sauces comme substance pharmaceutique ; cependant, on leur rendait aussi des honneurs qu'ils n'auraient certes pas demandé mieux que de décliner; les vieux Romains, ceux de la vieille souche, les regardaient comme un aliment si pur qu'ils s'en servaient dans les sacrifices expiatoires. La déesse Genita Mana en faisait à elle seule une immense consommation : leurs membres cuits faisaient l'ornement des tables dans les repas d'inauguration des pontifes. Triste retour des choses de ce monde ! A côté de ces honneurs, on les taxait tous les ans d'infamie en les crucifiant vifs sur une fourche de sureau entre le temple de la Jeunesse et celui de Summanus, pour s'être endormis quand les Gaulois nos ancêtres escaladaient le Capitole, tandis que les oies, qu'on prisait seulement à cause de leur foie que Scipion Métellus avait enseigné à engraisser, étaient pendant ce temps portées en triomphe, bien hébergées et bien nourries aux frais du trésor public.
La gent canine subit donc toutes les vicissitudes de la grandeur et de l'abjection. Les mages ne pouvaient manquer de comprendre dans leur lot un animal si agréable aux dieux et auquel on n'avait en somme quli reprocher un moment de paresse; aussi le fiel d'un chien noir et mâle était-il une amulette pour toute la maison ; il suffisait de faire des purifications ou des fumigations avec ce fiel pour la préserver, hommes et
])étos, de tous les maléfices; ou bien encore d'asperger les murailles avec le sang, ou même d'enfouir les parties génitales sous le seuil de la porte. Du reste tout cela dépendait du prix reçu, car toutes ces ridicules jongleries étaieut accompagnées de simagrées plus ou moins grotesques. Quand il arrivait malheureusement que le charme ne réussissait pds et qu'un des membres de la &mille était atteint, je suppose, par exemple, de fièvres intermittentes, on lui faisait manger la rate d'un chien, [ crue ou cuite, à volonté, et, si le remède était insu0isant, on passait à d'autres exercices, ainsi que vous l'allez voir. Immense est le nombre et la variété des moyens mis en œuvre pour déraciner les fièvres. Afin de vous en dégoûter de prime-abord, je vous annonce qu'il s'agit tes punaises; oui, très-cher, des punaises, ces affreux ^raas qui nous ont fait jadis passer des nuits si atroces dans nos galetas d'étudiant : vous pouvez vous débarrasser de cette engeance en la croquant dans un œuf à la coque, ou Tavalant dans des fèves sous forme de piliiles, soyez assuré qu'ainsi vous guérirez votre fièvre, surtout la fièvre quarte. Les autres fièvres, au dire de Sotira, illustre sage-femme du temps, cèdent très-bien ^ frottant de sang menstruel la plante des pieds du Patient, surtout si l'opération est faite par la femme ^Utî-même et à l'insu du malade. Icétidas même garantit la guérison par Oh ! Oh ! je ne puis pourtant
P^s vous dire cela en français : « Icétidas quartanas coilu fi'^iri^ incipientibus dumtaxat menstruis, spopondit, » Quelle drôle et facile médication. Passons à une autre : pour ma part, je préfère manger un cœur de lion ou ^^nie une tartine de sa graisse si la fièvre quotidienne ^^nt me rendre visite, ou bien avaler daûs un verre ^'eau trois gouttes de sang tiré de la veine de l'oreille
d'un âne. De pareilles ressources devaient souvent, vous le pensez bien, trouver des incrédules et des rébarbatifs ; c'est pourquoi les grippe-sous avaient imaginé quelques recettes aussi malpropres et non moins * nauséabondes ; ainsi Ton portait en amulette l'œil droit salé d'un loup , la patte d'un hibou enduite des excréments d'un chat, les dents canines d'un crocodile remplies d'encens, la tête coupée d'une vipère et enveloppée dans un petit linge, le museau d'un rat conservé dans une étoffe rose, l'œil droit d'un lézard vivant conservé dans un sachet de peau de chèvre, etc., etc. l'ai compté de la sorte près de deux cents procédés de traitement : allons, demandez, faites-vous servir.
Quel abrutissement ! Décidément, je n'ai plus le coorage de continuer; je vous fais grâce des moyens euratifs de la coxalgie et de l'épilepsie, ce serait toujoutt la même rengaine; je vous préviens seulement que te habitants de la mer fournissent un contingent médicamenteux pour le moins aussi respectable que la su^ face de la terre, et que ces pauvres poissons ont été assaisonnés de la même façon.
Je dis donc adieu aux erreurs populaires de Tantiquité relativement à la médecine,^ et demain, puisque vous m'y conviez, nous nous récréerons en société Tibulle, d'Ovide et du vieux Juvénal.