VINGTIÈME SOIRÉE
Médeelne ««erée.
Signons au diable son exeat.
Quittons, si vous le voulez bien, pour n'y plus revenir, l'immense et lugubre ossuaire que, pendant tant de siècles, ont alimenté la cabale et la magie. Portons nos regards vers des sphères d'un aspect mcnns lugubre. Les régions que nous allons aborder sont enveloppées d'une lumière mystérieuse; elles sont noyées dans un océan d'effluves, et empreintes d'un singulier mysticisme. Nous ne sommes plus dans le domaine d'Arhimanes ; c'est Ormuz qui fera tous les frais. — Ormuz ! Arhimanes ! l'un est méchant, l'autre est fourbe. Diable et Dieu, tels qu'on nous les représente et tels qu'on les habille, ne sont guère dignes de notre sympathie. Mettons le premier de côté et ne regardons l'autre que dans sa divine splendeur.
Les faits que nous allons analyser très brièvement ne forcent plus la pitié, ils amènent simplement un sourire bienveillant , mais, je dois le dire aussi, quelque peu sceptique. Ils rentrent dans notre cadre pathologique au même titre que ceux dont nous parlions dans notre dernier entretien ; les conséquences sont
moins terribles; au lieu de démoniaques, vous serez en compagnie de béats et de saints.
Nous ne verrons plus la torture hideuse harceler le pauvre fou et s'ingénier à trouver de nouveaux procédés de douleur ; nous ne sentirons plus le roussi de la chair humaine que dévore l'insatiable bûcher, au nom de l'infinie miséricorde. La béatification, la proclamation de sainteté seront la récompense de pauvres malades qui auront eu l'heureuse fortune de tomber entre bonnes mains ou du moins de faire les affaires de quelques intéressés. Vous n'éprouverez plus la terrible angoisse de l'infortuné que le dominicain conduit pas à pas, et d'étape de douleur en une étape plus douloureuse, vers le garrot ou la fournaise. Vous aurez, au contraire, la consolation d'examiner comment les mêmes gens mènent droit en Paradis ceux qui se sont montrés dociles à leur système d'éducation.
Et d'abord, remarquez que la femme est, en premier lieu, la tributaire de cette médecine insolente, qui se pratique dans les temples chrétiens (pour ne parler que de ce qui se passe chez nous) ; puis la femme y conduit l'enfant, y fait arriver souvent le chef de famille, trop faible pour résister, et surtout voulant conserver la paix du ménage : de sorte que, de fil en aiguille, la conclusion fatale arrive, où la médecine théurgique fait loi dans la famille, et que nous voyons, nous, hommes de science et, par-dessus tout, hommes de raison, des insanités telles, que, quand ou les rencontre, on est obligé de se pincer très fort pour savoir si l'on est dans le rêve ou la réalité.
Quels bons médecins sont les prêtres à quelque rite qu'ils appartiennent ! Et quelles bonnes et charmantes malades ils ont à entretenir et surtout à ne pas guérir.
A quoi cela tient-il? A la nature de la femme. Que la femme soit religieuseou sorcière, vous trouverez toujours le rôle joué par l'imagination : c'est sa nature délicate, nerveuse, fi-émissante, qui vous donnera la clé des désordres que la science ne peut quelquefois expliquer, mais qui font la joie, et surtout le profit sous toutes les formes de beaucoup d'honnêtes gens.
Vous roulez de gros yeux I Que m'importe? Ce que je pense, je le dis ; je le dis, parce que je le crois vrai. — Je veux chez vous, s'il est possible, déraciner les sottises dont on a malheureusement enlisé votre enfance ; j'espère détruire vos ridicules croyances et vous faire apprécier la distance qui existe entre la science et l'imposture.
La grande foUe du logis, l'imagination , précipite tout •d'abord notre pauvre raison dans une ornière dont il est bien difficile de )a tirer. Elle donne à la pensée quelque • chose de palpable et d'attrayant ; elle l'environne de nuages et de diaphanes qui lui permettent de dangereuses illusions ; puis, l'œil fixé sur le but du désir, elle proclame que ce qu'elle a rêvé doit être vrai , le vrai dans son sens le plus absolu.
J'en aurais bien long à vous dire sur les allures de cette vagabonde qui nous donne tant de tristesses et de oies. Je pourrais vous rappeler un discours de M. Jolly, lu, il y a quelque temps, à l'Académie de médecine.
C'est l'imagination qui nous donne • des ailes pour franchir les océans et les vallées, qui nous fait pérégriner dans l'insondable infini et qui a des yeux pour dévoiler les mystères d'outre-tombe, et pour en raconter les merveilleuses splendeurs.
C'est bien beau quand on peut y croire. Mais, cette diablesse nous a donné les fantômes, les illuminés, les
La fr«»0e a réfoodn : je sois le fût. je Eo 4^/n de moû oHbe. tobs ditJ i gu e i e» et tfwrtrt vos ooc/sef^JM» teodeoi à on botqoe je n'ose
ItaziéfiSÊÛfMi. fdeoos scHit dooc des peu Caii» {/iur rirre ensemble que le syUabos ei la
f/iaiaginalioi], c'est la graode indîfiëieate pour loiift ce qni eibt ymtiî, visible, palpali4e^ tangible : die s'isole, elle ne vit que d'elle-même ; elle a de soblîmes âaos el de dégradantes bassesses.
Hegardons-la sous son beau côté.
C'est elle qui parle par la vmx d'Ësdias^ de Jérteiie pour pU;urer sur Jérusalem ; c'est elle qui inspire HoniiVre et promène Dante et Virgile dans des régions ins^^nsées, qui fait rêver un paradis à Milton, qui in^iîie Shala^Iicarc, ai souffle à l'oreille de Victor Hugo les légendes des Hiècles ; c'est elle encore qui prend Muiillo, IVapliael et Michel-Ange, et les contraint à nous dévoiler leur état mental par la forme qu'ils ont donnée à leurs sensations.
Puis elle aime à chercher des préoccupations et des tristessos; elle est ingénieuse à trouver des besoins daritf l'abondance, des misères dans l'opulence, des souffrances même dans la santé.
Un de mes confrères, M. le docteur Gi-ellety, a tracé avec un rare bonheur d'expression l'influence qu'exerce rimagiaation sur le physique au point de vue médi- -caJ. Bien des fois, dit-il, nous avons vu des malades, ^rës avoir épuisé toutes les ressources de la thérapeutique, guérir rapidement par un maître qui leur inspirait conûaoce et leur faisait entrevoir une guérison prochaine. Parfois même, l'imagiaatiou a sufû pour faire disparaître des maladies depuis longtemps rebelles et d'une désespéiante chronicité.
Bouchut rapporte l'histoire d'une petite fllle de onze ans qui, à la suite d'une frayeur excessive causée par une tentative de viol, était restée muette et paralytique des quatre membres. PeniJant quelques mois, les médecins ordinaires soUicitèrent en vain la guérison par les ressources habituelles de la thérapeutique : rien n'y fit. Les parants désolés parlaient à chaque instant d'amener leur fille à Paris. La petite malade, qui n'entendait parler des médecins de Paris que dans les termes les plus pompeus, s'imagina que Paris seul pouvait Jfli rendre la sauté. Muette et paralytique, le matin, à ^ risite de M . Rostan , elle commença à parier dans la journée. Le lendemain, elle remua les jambes, et le •'oisième jour, elle marcha dans la salle, parfaitement
Un médecin anglais, Beddoës, avait cru trouver
^tls l'acide nitreux un spécifique contre la para-
^^ie; ayant fait part de son idée à Goldridge et à
^^Vy, il fut décidé que le nouveau médicament serait
^ïiérimenté chez un paralytique de longue date. Le
^-lade ignorait complètement à quel traitement on
^^^-sit le soumettre.
^b Xtavy commença par placer sous la langue du ma
lade un thermomètre de poche, afin de constater exaotement le degré de chalem* du sang, degré que l'oxyde nitreux devait augmenter. A peine le thermomètre fiit-il entre ses dents que le malade s'écria qu'il se sentait mieux. On se contenta donc du thermomètre qui, pendant quinze jours, fut placé avec toute la solennité désirable sous la langue du pauvre homme. Au bout de ce temps la cure fut complète, la paralysie avait disparu.
Pinel rapporte qu'un mélancolique, du nom d'AI* lause, se croyait poursuivi comme assassin. On simnh un jugement; Allause fat amené devant des personnes faisant les fonctions de juges ; tout se paia selon les règles et le prévenu fut acquitté à l'unaniinilè. Le malade recouvra entièrement la raison ; mais quelque temps après, quelqu'un ayant eu l'imprudence de lui dévoiler la petite supercherie, Allause redevint fou.
Yelpeau, dans ses rares moments de bonne hum^ir, rapportait volontiers, qu'étant chirurgien à la Pitié, il lui fut un jour amené un malade se plaignant de violentes douleurs à l'épigastre et prétendant que la cause du mal tenait à la présence d'une couleuvre dans l'estomac. Notre chirurgien n'eut garde de contredire son client et lui proposa tout net de remédier à son état par une opération. Le lendemain donc, tout un appareil opératoire étant préparé, et les élèves chacun à leur poste comme s'il se fût agi d'une grave opération , Velpeau fit une incision légère de l'épigastre à l'ombilic, et, après un temps qui lui parut convenable, s'écria tout à coup : a Ne bougez plus, je la tiens ; » l'interne alors lui passa une couleuvre que l'on tenait en réserve. Grande fut la joie du malade. Mais, soudain :
« Bhf mon Dieu I si c'était une femelle et qu'elle eût fait des petits. » Impossible, riposte Velpeau ; c'est un mâle delà plus belle espèce; voyez-en vous-même la preuve. » Le pauvre maniaque fut soigneusement pansé et sortit de l'hôpital très bien guéri, voulant toutefois emporter son reptile, ce à quoi Velpeau s'opposa parce que, diUl, il désirait en faire une communication à l'Académie.
Un goutteux écoutait la messe à la cathédrale de Bordeaux. Tout à coup un grand bruit se produit autour de lui et il apprend qu'un lion de taille énorme vient de s'échapper de sa loge et rôde autour de l'église. Saisi de terreur, notre goutteux se précipite de sa chaise à porteurs, saute avec l'agilité d'un chat sur l'autel et se réfugie dans une niche vide. Mais, la panique passée, on dut aller chercher, pour le descendre, ce saint d'une nouvelle espèce.
L'illustre médecin latin, Celse, dissipait les terreurs d'un maniaque qui craignait toujours de mourir dans la pauvreté en lui annonçant souvent de fausses successions.
Le prince de Saxe-Weimar éprouvait chaque jour à midi précis les premiers symptômes d'une fièvre intermittente, rebelle depuis longtemps; Hufeland, son médecin, avança un jour son horloge de deux heures. La joie qu'en ressentit le malade amena la guérison complète.
Vous connaissez le fait du fils de Crésus , qui, muet,, recouvre la voix en voyant un soldat sur le point de frapper son père et s'écrie : Soldat, épargne Crésus.
Ces exemples de guérisons, duesii l'influence de Fimagination, sont en nombre infini dans les annales de l'art médical. Ainsi qu'il vous est facile de vous en con-
Taiacxe, loît que la maladie loit lédfe el foît qu elle ait une cause poraDeni monle, dans bre de drconstaiioes la santé rmeni oomme par chantement, ei dans d'antres, d'heareines modification se déclarent.
EspUqueqoi poona ces faits de léactkm Tî g o mw i de l'organisme ; la science lesconstate sans essayer d a donner la clé : mais à côté de la sdence, il y a le char latanisme qni les exploite . et parmi les exploi teors, il n'en est pas de pins distingués que le représentants de Diea sur la t^ie, de quelque sed qu'ils proviennent.
Mais arrêtons-nous un peu et embrassons un oirdH d'idées parallèle à celui que je viens de développer. Ha tenons surtout ce fait capital, que l'imagination et 3 raison sont incompatibles, que l'imagination renvi^s le moi.
De même que nous avons vu la sorcellerie être aeti€> avec ceux qui l'exploiteat, et pomoe chez ceux qui sel laissent imposer de gré ou de force, de même la méde cine théurgique a ses maîtres et ses martyrs. Dans l'Inde c'est le brahmine ou le fakir; en Orient, ce sont le mofl et les ulémas ; l'Occident a ses prêtres, ses moines d toutes les bigarrures, ses saints et ses reliques de tout provenance, ses spirites, ses illuminés ; ceux-là son les maîtres. Au-dessous d'eux est la foule des souffire teux, des malades qui réclament à grands cris un< amélioration dans leur état ou même la suppressioi complète de leurs infirmités. Ces natures aigries par b douleur, maugréant contre la science, se jettent entri les bras de ceux qui promettent et font espérer la guérison. Alors commence un système d'entraînemeni dont le résultat final est de bien remplir la c^sse de
au
l'^scploiteur. L'homme, bien ipj'exceptioimeileinent, s'y XsLÎsse prendre d'une façon sérieuse, ou, s'il se laisse fa-ire, il y a toujours, dans quoique recoin de Bon être, 11 "Ti petit quelque chose qui a l'air de protester et qui ^â.te tout : en uu mot, sa nature trop matérielle le rend ;E>^u apte à servir de sujet sérieux [>our la médecine sac;i-ée. Un être plus malléable se présente tout nalux^Uement : la femme, avec son exquise sensibilité, se j>i"ête tout naturellement aux jongleries de la théurgie : "Vivant surtout par l'imagination et le sentiment, exposée à toutes les formes du protée hystérique, à de rares exceptioDs près, elle est toujours disposée à accepter les conceptions délirantes qu'un prêtre ou un thaumaturge cherche à lui imposer, soit par intérêt ou de bonne foi. f-'hyslerie existe enpertnanence chez la femme; cet état sst latent chez la plupart, elle demande des conditions spéciales et nécessaij'es pour se manifeste!'. Que- ces i^Onciitions s'établissent, les désordres ne tarderont pas ^ apparaître. En présence de ces manifestations multiples, dont est hérissé le diagnostic d'affections que l'on ■^^ trouve <L rattacher à aucune lésion apparente, le ^"lédecin aoit toujours soupçonner l'élémenthystérique. *•*■, s'il est témoin de guérisons surprenantes, elles ne seront pas pour lui un sujet d'étonnement, lorsqu'il *U-ra fait la part possible de la névrose. [Note du docteur'
^^ sentiment rehgieux joue un rôle immense dans existence de la femme et laisse dans son esprit d'ineffables empreintes. Dès l'enfance, on lui imprime l'i- ® d'une intervention supérieure dans tous les actes ^ la- vie; le dogme, en s'imposant sans contrôle à sa ^ "^8oti, développe cette proposition au détriment du ju- ^h *^*ï»ent; enlin les cérémonies mystérieuses du culte
frappent vivement sa faible imagination et la disposent à subir toutes les influences mystiques, influences d'autant plus faciles que le corps participe à Timpressionnabilité de l'esprit.
Voyez les femmes à tempérament hystérique ; tout les gêne, une lumière un peu vive les inconmiode, tes moindres odeurs les bouleversent, la moindre contiariété les irrite, on les voit passer de la mélancolie la plus sombre à la joie la plus expansive.
Aussi, de tout temps, les faiseurs ont-ils profité de cette disposition à l'irritabilité pour jeter sur leurs opérations un cachet de merveilleux. Les convulsionnaires des Céveones et de Loudun, les faiseurs de grimaces sur le tombeau du diacre Paris, étaient surtout recrutés parmi les femmes : et il ne fallut rien moins qu'un édit en bonne forme pour couper court à la contagion épileptiforme. Le :
De par le roi, défense à Dieu De faire un miracle en ce lieu,
eut un plein succès.
Ajoutez à ces prédispositions de la femme un certain degré d'exaltation morbide, comme c'est le cas de sainte Thérèse et de Marie Alacoque ; joignez-y la confiance et la soumission la plus aveugle, le respect, la i)assion , vous comprendrez les extases de Marie Chantai et les enivrements de M"® Guillon. Ces femmes nous ont appris tout ce qu'il peut y avoir d'enivrant dans les colloques d'une pénitente avec un confident qui n'est pas de son sexe.
Ces malheureuses affolées sont une cire molle entre les mains de leur directeur ; elles deviennent peu à peu la chose de l'homme et lui servent fatalement de
proie, s'il juge à propos de les sacrifier à ses intérêts propres ou à ceux qu'il représente.
C'est ainsi que l'abbé David exposait à ses pénitentes des théories mystiques au moyen desquelles il justifiait toutes sortes de fautes. C'est ainsi que le père Girard en agit avec la Gadière et l'entraîna dans une horrible vie de débauches sans nom. '
Nous n'insistons pas sur ces faits ; le nombre en est considérable et l'évidence trop palpable.
C'est du reste sur im autre terrain que s'exerce la duplicité des exploiteurs, et ce fait démontre suffisamment que l'art de faire mentir la nature est bien mort; il en est des miracles comme des peuplades sauvages de l'Amérique ; à mesure que la civilisation s'avance dans leurs contrées, ces tribus se retirent dans les déserts où elles peuvent conserver leurs antiques allures. Il est maintenant à remarquer que pour éclore , le miracle exige un milieu complètement déshérité au moral comme au physique. Le manque absolu de ce qui distingue un être intelligent des créatures inférieures est la règle.
Lisez le récit de la fameuse apparition de la Vierge à Bernadette, cette providence des aubergistes de Lourdes en même temps qu'elle est la pourvoyeuse des riches ex-voto qui parent le sanctuaire ; il vous suffira de recourir aux règles les plus élémentaires de la critique pour démasquer la supercherie.
Bernadette, qui était une petite paysanne complètement ignorante, ne sachant ni lire ni écrire, et n'ayant pas encore été admise à faire sa première communion, a fait un récit rempli d'allusions à des textes bibliques et de descriptions alambiquées qui sentent leur littérateur d'une lieue. C'est une leçon apprise par cœur
pour mettre à Tordre du jour un miracle dont (m avait besoin pour Tinstant ; ni Tidée, ni rexpresôoii, ni le sentiment n'est en rapport ayec l'âge, la condition sociale et la culture intellectuelle d'une gardeose de troupeaux.
Ou Bernadette a fait à M. Lasserre le récit qu'on a lu, et alors il est évident qu'elle a menti et qu'elle s'est boi^ née à réciter une pièce de littérature qu'on lui a imposée ; ou M. Lasserre a pris ce récit sous son bonnet, d'après quelques vagues indications , et c'est alors Im qui est le coupable ; ou bien enfin il a reproduit le récit de quelque intermédiaire, et c'est sur cet intermédiaire que i*etombe la responsabilité de la faute. Quant au mensonge, de quelque part qu'il vienne, il est manifeste pour un historien.
Quoi qu'il en soit, voici donc le miracle proclamé et l'imagination de milliers de déshérités surexcitée, et vous ne doutez pas que les maladies nerveuses et chroniques ne fassent la base de ces joyeuses inventions qu'on jette chaque jour en pâture à la crédulité publique.
Feuilletez les annales de Lourdes , vous y trouverei que les guérisons miraculeu>$es doivent être toutes, ou presque toutes, rangées dans la grande classe des maladies nerveuses. -Sur vingt-sept cas publiés en 1873, vingt-deux se rapportent à des névroses.
Prenons au hasard :
Boyes, d'Hyères, paralysie du corps et de la langue datant de l'enfance.
CaroUne Esserteau, de Niort , paralysie complète et ancienne.
Sœur Dorothée, de Rodez, cuisse et jambe paralysées.
Garissime Magnie, de Mirande, névrose empêchant le mouvement.
Anne Bouro, de Setzère, attaques nerveuses terribles depuis quatre ans.
Anna Tourette, d'Aubanos, affaiblissement nerveux.
Marie Gros, de Marseille, danse de Saint-Guy.
Mlle Desmarquis, de Marseille, ne marchait plus depuis dix-huit mois.
Sœur Sophie, religieuse de la Chade, Besançon, violent hoquet, sorte d'aboiement depuis trois mois.
Une affection que Ton rencontre souvent dans les annonces des thaumaturges, c'est la paralysie hystérique, soit qu'elle soit consécutive aux attaques , soit qu'elle se montre comme accident primitif.
Une émotion vive, une secousse morale, une confiance absolue au médecin ou à tel médicament peut faire disparaître les manifestations morbides comme par enchantement ou du moins d'une façon très rapide.
— Une personne de Saint-Front, près Musidan , dans la Dordogne, s'est trouvée guérie en buvant un verre d'eau de la rivière qui coule non loin de là. La bonne femme avait chargé un voisin de lui rapporter ime bouteille d'eau de la fontaine de Geaure qui a, dans le pays, la réputation de guérir tous les maux. Le voisin, oublieux et sceptique, ne fit pas la commission et se contenta de remplir le flacon d'eau de laLisle, et la foi qui sav/oe sauva la malade.
N'y a-t-il pas là un bel et beau miracle, pouvant rivaliser avec ceux de Lourdes ? Ne sont-ce pas des miracles aussi les guérisons dont je vous ai parlé au début de cette soirée ? Ce sont toujours de salutaires réactions de l'imagination sur la matière ; mais les attribuer à l'intervention céleste, décider que l'ordre naturel est à chaque instant perturbé, là est la jonglerie et le mensonge, et j'ai lieu de croire que ce que je viens de dire
follira pUiieaienl à wodxe Wifintinn & loos ajooleE encore, à la foi qui ooodini à Lomdei, la miae en aeène des pioœttioiis, le lastiieiix étalage des pompes de la religion, la beauté da site, Imtérèl du ^tiyage, vous ooaTieodrez que le croyant est parlaitoneut préparé pour le moment où il va aborder le lieu qui a été témoin de tant de merveilles.
Ce n'est pas seulement à Lourdes que se manifeste la médecine sacrée, bien que, pour le moment actuel, ce petit pays n'ait pas de concurrent de sa taiUe ; d'autres stations dans le beau pays de France, et particulièrement la Salette, ont de glorieux trophées et de curieuses archives à présenter aux visiteurs. L'Espagne et ritalie sont couvertes d églises, de chapelles et d'autres lieux de dévotion, que Dieu semble avoir spécialement choisis pour y répandre ses guérisons miraculeuses. A Notre-Dame- de-Liesse, il y a bien un millier de cannes, béquilles, berceaux, bijoux, statuettes, déposés en ex-voto comme attestation des cures opérées par la sainte Vierge dans le saint lieu. £n Italie, Notre>Damede-Lorette en a une plus belle collection encore. Vous pensez que ce n'est pas à dédaigner pour entretenir le feu sacré de la superstition ; puis cela donne à tous les exploiteurs de la médecine occulte le respect, l'autorité, la puissance morale et la force matérielle, symbolisée sous la forme du vil métal avec lequel on remue le monde.
Mais la médecine sacrée ne reste pas localisée à certains lieux privilégiés; elle est parfois personnelle; l'individu, par la grâce divine, apporte en naissant ce don, soit généralisé pour toutes les maladies, soit limité à telle spécialité.
« Jésus guérissait tous les malades qui avaient le
bonheur de le voir ou de le toucher. Virtus de illo exhibebat eisanabatomnes. C'est cette vertu qu'il communiqua aux apôtres et qu'il a communiqué et qu'il communique encore, dit-on, qiiand il lui plaît, aux saints de son Eglise.
Parmi ceux qu'on dit avoir reçu du ciel le don de guérir, il faut mettre au premier fang :
1® Ces dévots enchanteurs qui guérissent les malades à l'aide de leur salive ou de leur souffle, avec accompagnement de quelques oraisons ;
2° Ceux qui naissent le vendredi-saint et auxquels on attribue la cure des fièvres intermittentes et de bien d'autres maux encore ;
3** Les septièmes garçons, nés d'un mariage légitime, sans interruption de filles et qu'on appelle aussi Marcous : cette catégorie guérit les fièvres et les écrouelles, et partage cette dernière prérogative avec les rois de France. Ils doivent jeûner trois ou neuf jours avant de toucher les malades ;
4** Les septièmes filles qui ont le don de guérir les mules au talon et de faciliter l'accouchement, et enfin les enfants posthumes qui sont chargés de guérir les loupes. » (Docteur Finot).
Enfin, la médecine sacrée peut être héréditaire; elle est alors un privilège spécial dont on croit favorisées certaines races ou familles ; tels sont :
1° Ceux qui, en Italie, se disent de la race de sainte Catherine, et prétendent porter sur leur corps, depuis leur naissance, la figure d'une roue et dont ils croient recevoir une vertu si puissante contre le feu, qu'ils peuvent impunément le manier et guérir toutes brûlures par attouchement ;
2<* Ceux qui se disent parents de Saint-Paul et portent
sur leur chair la figure d'une vipère, signe qui las empêche d'être blessés par ces serpents, mais leur donne confiance de guérir tous ceux qui en ont reçu quelque atteinte ;
3o Ceux de la race de saint Martin guérissent le mal caduc;
4'' La race de saint Hubert se tai%[ue de guérir les hydrophobes par simple attouchement;
5*^ La lignée de saint Roch prétend demeurer près des pestiférés et les guérir, sans que la contagion puisse les attaquer eux-mêmes ;
6*^ Ceux de la maison de Coutances, près Vendôme, ont pour leur part la spécialité du carreau (tuberculisation des ganglions mésentériques) chez les enfants, en les touchant ;
7® Les fils aînés de la famille du baron d'Aumont, près Chàteauroux, ont héréditairement la faculté de faire passer les écrouelles.
Enfin, ajoutons à ces prétendus médecins de race, les rois de Hongrie, qui font disparaître la jaunisse ; ceux d'Angleterre, qui guérissent le mal caduc ; ceux d'Espagne, qui délivrent les possédés, et enfin les rois de France, qui guérissent la scrofule, sans y apporter d'autre artifice que l'attouchement de leurs mains sacrées, et avec ces seules paroles : Le roi te toucAe, Dieu te guérit.
Ou frémit quand on songe que la République nous a ravi un tel bienfait ; mais elle a tant à faire et tant de plaies à cicatriser I
La conclusion de tout cela, c'est que la médecine sacrée, qui a sa base dans la foi, existe aujourd'hui avec la même puissance qu'elle avait lors de son apparition sur la terre. Si vous voulez bien vous reporter à nos
premières soirées, relisez les miracles d'Ësculape, les prodiges accomplis dans ses temples et dans les temples égyptiens, les précautions des prêtres, les cérémonies préparatoires de l'incubation ; vous vous direz, comme je me le dis à moi-même : Les temps ont changé, mais la superstition n'a pas vieilli.
Rappelez- vous maintenant ce que je vous ai dit de la médeciiie occulte dans l'antiquité, médecine pratiquée par les Chaldéens, les Babyloniens et les Mages, et comparez leurs impostures avec les jongleries de la secte d'Hannemann, desspirites, des illuminés, des sorciers et des devins de nos jours! Nous avons suivi, dans nos récits, deux lignes parallèles d'une même et exacte longueur; la mise en scène a varié, mais les procédés sont toujours les mêmes. Le merveilleux et les miracles sont restés debout : le monde est toujours partagé en deux camps; l'un, peu nombreux, dans lequel sont rangés les exploiteurs, l]autre, innombrable, où les dupés sont aussi serrés que dans une caque à hareugs.
Cela n'est pas consolant, il est vrai, mais cela est. Bien des siècles auront disparu dans l'infini avant que la raison humaine ait fait justice de toutes les superstitions ; bien des enjambées lui restent à parcourir pour se rapprocher, quoique de loin, de la raison suprême. Aussi, vous répéterai-je toujours ce mot de Voltaire, que vous m'entendez souvent dire : Instruisons, instruisons.