VINGT ET UNIÈME SOIRÉE
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Coup d'œil sur l'histoire de la médeelBe.
La médecine et les philosophes.
Je vous ai conduit par les sentiers les plus épineux de l'art de guérir ; je vous ai fait entrevoir les profondeurs du gouffre où grouillent les préjugés et les superstitions, en compagnie des jongleries sacrées ou occultes qui en dérivent ou en sont la cause. J'ai parfois aussi essayé de rendre moins sombre le tableau des défaillances de la raison, en ne faisant qu'effleurer certains sujets qui, tout en étant du domaine de Terreur, n'avaient pas de rapport immédiat avec la médecine : ces petites fugues volontaires ont été la goutte d'eau dans le désert, Téclaircie dans l'orage.
En tout cas, tous nos épisodes sont du domaine de l'histoire. Pour ne pas vous laisser tout à fait désappointé sur le compte de notre grandeur, pour relever un peu l'orgueil de cet animal, que je veux bien croire créé à l'exemple de Dieu, je vais mettre à profit les quelques instants que nous devons passer en compagnie pour vous esquisser en quelques lignes les fluctuations deThistoire de l'art ou de la science médicale ; telles il peut convenir de les appeler selon les circonstances.
J'ai dit art de guérir, science pour guérir.
L'art, en effet, est la mise en scène ; chez nous, il s'adresse à Timagination ; il l'étourdit, Tealace et la façonne à son gré; l'art habite les Âsclépioas antiques ainsi que les temples modernes ; l'art réside dans la cabale des Mages et les rites de Cagliostro ; il s'étale sur les places publiques dans la voiture du charlatan ; dans les grottes, les bois, les cimetières avec le devin et le sorcier ; il se fourre dans la lunette de l'astrologue qui consulte les astres avant de pratiquer une saignée ou d'administrer quelqu'une de ses drogues ; il trône dans le cabinet de l'alchimiste pour retirer la quintessence des corps et fabriquer l'élixir de longue vie ; c'est Vars fallux, Yars fucatrix^ l'art menteur. Mais à côtô de ce savoir faire que l'honnêteté condamne, il en est un autre que la raison approuve et qui consiste à tirer le meilleur parti des précieuses ressources que la science met à la disposition de l'obseï valeur et du travailleur ; ce savoir faire, c'est la pratique de la science par un artiste ou un homme intelligent.
Trousseau était un artiste au lit d'un malade, Dupuy^ tren était sans rival à sa clinique et à son amphitéâtre d'opérations. Ce sont là d'heureux assemblages que le médecin doit avoir pour objectif et que tout praticien, soucieux de sa profession et de sa réputation, doit s'efforcer de s'approprier le plus possible. C'est cet art qui relève la science et qui en met en relief les admirables beautés.
Ne croyez pas, avec beaucoup de gens instruits cependant, que la médecine n'est pas une science constituée, et qu'elle n'a ni principes assurés ni méthodes régulières comme enseignement et comme pratique.
La médecine a marché de pair avec toutes les scien-» ces, à mesure que l'état intellectuel des sociétés a
grandi ; j'ajouterai même qu'elle a été la première entre toutes à se constituer par une doctrine qui, s appuyant sur une conception indiscutable de la vie, s'est transmise de siècle en siècle jusqu'à nos jours; témoin l'œuvre d'Hippocrate, qui bien que n'ayant touché qu'un coté de la question, est toujours aussi vraie et aussi rayonnante de jeunesse qu'il y a quatre cents ans avant la fondation de notre ère vulgaire. Ne vous paraît-il pas que ce seul fait de longévité ne soit tout en faveur de ce système enfanté par la civilisation grecque.
En connaissez- vous beaucoup en théologie, en politique, en philosophie, qui se soient maintenus aussi intacts au milieu des révolutions qui se sont produites au sein des sociétés? La doctrine chrétienne compte dix-neuf siècles ; l'islam n'en a que douze à son actif ; les systèmes politiques de Lycurgue, de Platon ne sont plus que des documents propres à reconstruire l'histoire des oscillations de l'esprit humain. En philosophie, Socrate fait oublier Pythagore , Platon a supplanté Socrate, pour être lui-même vivement combattu par son élève Aristote. Plus récemment, Descartes a fondé sur les ruines de l'ancienne sagesse un système qui semblait inattaquable ; c'était les colonnes d'Hercule de la philosophie; cent ans à peine avaient passé, que toute cette doctrine était presque complètement emportée par celle de Newton, bientôt critiquée à son tour. Demandez de nos jours à Hegel et aux philosophes modernes, ce qu'ils pensent de toutes ces écoles.
Au milieu de ces ruines subsiste, invariable comme la vérité même, la grande pensée du médecin grec.
JY vais revenir tout à l'heure.
L'homme dut croire d'abord que la maladie lui fut
envoyée par la divinité courroucée, et par la même raison lui attribuer le retour de la santé, quand il se fut humilié devant son créateur et qu'il lui eut offert tout ou partie de ses biens terrestres. Ainsi bientôt les prêtres, abusant do la crédulité des peuples , leur insinué* rent que les dieux ne révélaient leurs secrets qu'à eux seuls, etqu'eux seuls pouvaient percer le voile mystérieux de l'avenir, et dès ce moment, les pratiques et les cérémonies les plus ridicules leur furent des instruments précieux pour capter les esprits et assurer leur empire.
Telles les choses se passèrent chez les Egyptiens et les Hébreux qu'un contact de quelques siècles dut fondre en une unité sociale ; les hiérophantes chez les uns, les lévites chez les autres, furent les uniques dispensateurs de la santé ; le druide régna sur les Germains et les Celtes, le brahmine sur l'Hindou. Les livres sybillins et les Etrusques eurent l'ancienne Rome pour partage ; mais plus tard, ils turent obligés de partager le pou voir avec les guérisseurs et médecins grecs, qui s'empressèrent de venir rançonner leurs vainqueurs, malgré l'opposition du vieux Caton, que l'on peut à bon droit considérer comme un des types les plus réussis de son temps.
En Grèce, l'organisation primitive de la médecine fut longtemps marquée de l'empreinte égyptienne ; la famille, ou plutôt la corporation des Asclépiades s'arrogea le^droit de guérir à l'exclusion de toute autre confrérie ou personnalité ; ce qui ne veut pas dire que chacun ne fût pas un peu plus ou un peu moins médecin, comme cela l'a été de tout temps ; mais ce fut pendant quelques siècles la médecine officielle.
Je vous ai, dans le cours de ces soirées, initié aux petites affaires pratiques de la théurgie ; je dois cepen-
dant, pour être vrai, constater que les Asclépions ont commencé la science, et que grâce à eux un système médical est sorti bien étayé.
Ces temples arrivèrent à être de véritables écoles ; les plus connus furent ceux de Rhodes, de Cyrène, de Gnide etdeCos; les deux premières n'eurent qu'une existence éphémère, ou du moins disparurent de bonne lieure, tandis que les écoles de Gnide et de Gos ont joué un rôle qui ne manque pas de grandeur.
A l'école de Gnide revient l'honneur du premier livre médical que nous connaissions ; il a pour titre : Sen- Unces Cnidiennes^ et paraît être l'œuvre d'Euryphon, ^le Platon-le-Gomique cite dans une de ses comédies, ^uand il fait entrer en scène un certain Gynésias au «ortir d'une pleurésie , maigre comme un roseau, et couvert d'eschorres qu'Euiiphou lui a faites en le brûlant. Les Gnidiens admettaient une foule de maladies, car ils considéraient les différences des corps et laissaient de côté la ressemblance des tempéraments et des dia thèses.
' L'école de Gos ne suivit pas la même voie ; les malades, qui venaient se faire traiter dans le temple, avaient l'habitude d'y laisser quelques mots caractérisant la maladie dont ils avaient été délivrés. Les prêtres recueillaient ces notes que nous trouvons dans la collection hippocratique sous le nom de Prénotions coaques. On y peut remarquer une tendance très prononcée à la généralisation, une importance particulière à reconnaître les symptômes communs des maladies, c'est-à-dire les symptômes qui annoncent les efforts de la nature, les crises et les jours critiques : Gnide analyse, Gos fait la synthèse.
On a pensé longtemps que les Asclépiades étaient
tous de la même famille ; c'est là une erreur que contredit le Protagoras de Platon. Socrate demande à l'un de ses interlocuteurs ce qu'il se proposerait, s'il allait étudier la médecine sous Hippoctate de Cos ; l'autre lui répond que ce serait pour se faire médecin. On pouvait donc l'être sans tenir à la famille sacerdotale. Et, d'ailleurs, comment la même famille eût-elle pu suffire à alimenter tous les Asclépions, disséminés dans tous les pays agglomérés par la civilisation grecque. C'est donc par voie d'initiation que l'on comblait les vides de la famille primitive pour faire face aux exigences d'une clientèle qui s'étendait de plus en plus , car l'activité médicale n'avait pas tardé à se répandre hors des sanctuaires. La lutte se préparait ardente entre le sacerdoce et une autre science qui n'était pas son fait. La philosophie naissait et venait réclamer sa place.
Ainsi les prêtres , à leur insu , avaient tracé la marche que devaient suivre les générations plus avancées qui leur succéderaient. L'Inde, l'Egypte, la Palestine, Rome, adorant avec une pleine confiance les dieux que leurs pères avaient imposés à leurs croyances, regargardaient comme superflue toute recherche ultérieure.
C'est en Grèce qu'il faut chercher les premiers germes de l'étude raisonnée et scientifique de toutes les connaissances humaines ; cette nation n'a pas connu d'entraves au développement de sa pensée, car ni les préjugés, ni les opinions religieuses, ni les institutions so<;iales ne prescrivaient aux recherches, de terme au delà duquel il ne fût plus permis de les porter. Aussi verrez-vous les philosophes débuter, tout d'abord, par des spéculations pénibles sur l'origine du monde, sur la nature de Dieu et sur celle de l'âme, sur la grandeur el les mouvements des corps célestes , et non point par
des recherches sur la manière de satisfaire leurs hescâns, ni par une étude sérieuse de la statistique et de la législation. C'était mal commencer: ces théories. filles d'une imagination poétique, ne pouvaient avoir de bases solides, privées qu'elles étaient des résultats de l'expérience ; aussi , quand cette méthode fut appliquée à la médecine, vit-on les explications les plus étranges être présentées comme données scientifiques. Pythagore, l'un des plus illustres de ces rêveurs, vint s'établir à Crotone ; pendant ses nombreux voyages en Egypte et en Phénicie, il avait appris, des prêtres, les mathématiques, les propriétés des nombres, la métempsycose et plusieurs autres dogmes qu'il professa dans la suite. 11 parut aux Crotoniates un envoyé des dieux. Loin de les désabuser, il chercha au contraire à les entretenir dans cette idée et, afin de donner plus de poids à ses institutions, il les fit passer pour des inspirations du ciel. Lui-même était tellement pénétré de la grandeur de sa mission, qu'il avait fini par croire qu'il agissait réellement sous l'influence de la divinité. Presque tous les pythagoriciens, du reste, possédaient une bonne dose de vanité et se croyaient compagnons des dieux, aussitôt qu'ils avaient reçu l'initiation. Heureusement, cette théosophie qui, dès le début, venait entraver la science, ne tarda pas à perdre de son prestige, et les philosophes sains d'esprit remirent les choses en état, en proclamant l'analyse et l'observation comme les seuls guides à l'édification des systèmes. On s'occupa de la dissection des animaux, de la recherche des causes des maladies , et il est aisé de voir que les philosophes ne se bornèrent pas à de pures théories et qu'ils ont porté, aussi loin qu'il l'était possible alors, le soin de l'observation directe et de la recherche des
faits. Leurs écrits avaient déjà volgarisé une foule de notions médicales avant Hippocrate et ses disciples, et il est plus que certain que le père de la médecine n'y a, rien innové ; il a eu seulement le rare bonheur d'i respecté par les siècles.
Dès longtemps les Grecs se livraient avec passion àS .^i à la gymnastique et avaient des établissements où rons:<:> od enseignait les divers exercices. Peu à peu les individurxir^UÉ chargés de l'enseignement agrandirent leurs àttribuxirczDutions par le traitement des fractures et des luxations ^.sms; puis leur attention se porta sur le régime alimentairx:^.Aire .et sur les modifications qu'il fallait apporter dans T ; la nourriture suivant l'âge et la constitution. En un moc^-cnot, Tétat de santé fut l'objet d'une observation minutieut-M-s^use qui ne contribua pas peu à enrichir la médecine gre^-^^-^ecque et à lui donner le caractère d'unité et de générali W' f Mté qui la distingue. Enfin, l'application de la gymna^trs mastique à la cure des maladies élargit encore le cerc::^^::t;le médical, et l'on vit alors de nombreux malades désertiS^ *^tep les asclépions pour les gymnases. L'empire de la mMZMnédeciue échappait au sacerdoce, la médecine était d-t-^evenue scientifique par trois éléments combinés : 1*
théurgie, la philosophie, la gymnastique.
C'est alors que naquit Hippocrate.