‹ Erreurs, superstitions, doctrines médicalesChapitre 20 sur 31 · VINGT-DEUXIÈME SOIRÉE · texte numérisé non relu

VINGT-DEUXIÈME SOIRÉE

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D«etrlBe hlpp«erallq|ae.

Hippocrate florissait au siècle de Périclès qui a laissé tant d'immortels souvenirs. Il vécut avec Socrate, Phidias, Aristophane, Euripide et bien d'autres encore qui, par leurs conceptions et leurs œuvres, ont placé cette époque en première ligne et au premier rang des quatre grands siècles dont l'humanité a droit d'être fière.

Le médecin de Cos peut revendiquer une place honorable dans cette société d'élite ; pour mon compte, je le sens et le comprends ; mais pour mettre en relief sa doctrine médicale, et vous la faire apprécier, j'ai besoin de recourir à son savant commentateur et traducteur, Littré,qui, pendant trente ans, a soumis à la plus scrupuleuse analyse tous les textes et manuscrits connus de la collection.

Hippocrate reconnaît deux ordres de causes et leur attribue toutes les affections pathologiques. Le premier ordre comprend l'influence des saisons, des températures, des eaux, des localités. Le second ordre de causes est plus individuel et résulte soit de l'alimentation par* ticulière à chaque homme, soit des exercices auxquels il 86 livre.

A mesure que Tannée passe par ses phases successives de chaleur et de froidure, de sécheresse et d'humidité, le corps humain éprouve des changements, et les maladies en empruntent les caractères. Suivant Hippocrate, quand Tannée ou la saison présentait un caractère spécial et était dominée par telle ou telle température, il s'ensuivait, parmi les hommes qui y étaient

soumis, des affections toutes marquées du même ca

chet; c'est le génie des constitutions pathologiques et^^ des épidémies.

La théorie de Tinfluence des climats, développée aveo^^cc tant de talent par Hippocrate, est une conséquence de^-C>de ce qu'il pensait sur les. saisons et la température des-^Hes années, car un climat n'est, pour ainsi dire, qu'une .cixrJie saison permanente, et l'empreinte en doit être d'autant .c^k^-^QI plus puissante qu'elle existe toujours et se fait conti-^^ ^^' nuellement sentir. Aussi, dit Hippocrate, la conforma- -i^ -^^*' tion du corps, la disposition des esprits, le courage. Ta— -^^^*" mour de la patrie, tout cela dépend des climats ; ainsr^-^^^ les Grecs sont braves et Ubres, les Asiatiques efféminé» ^^-*^^ et esclaves.

Les âges, naturellement, étaient considérés comme de^^^®^ saisons, attendu que le corps humain est pénétré d'unes -^-^®

chaleur innée dont le maximum est dans l'enfance, etM ^^*

qui va sans cesse en s'épuisant, jusqu'à la vieillesse où. elle arrive à son minimum. Ces changements successib, ^ dans la chaleur innée, devaient faire regarder les âges comme des saisons et faire attribuer à chacun d eux un ordre de maladies analogue à celui qu'on attribuait à chacune d'elles.

Le second ordre de causes comprenait Tinfluence exercée par la nourriture et l'exercice. Toutes sortes de désordres sont mis sur le compte d'une nourriture mal

r^lée, et c'est une sentence remarqoabie que celle où Hippocrate signale, chez les athlètes , le danger d'un excès de santé provenant d'un excès d'alimentation et de forces. Les eiercices considérés comme devant consumer le trop plein de la nourriture déterminent, quand ils sont excessifs ou trop négligés, des accidenta nuisUdes à la conservation de la santé.

Cette étiologie. dans son ensemble, est grande et belle et Ton peut y voir le premier aperçu clair et profond de la médeoijie grecque sur les causes des maladies. Il fut naturel aux premiers médecins de comprendre et noter d'abord la grande et universelle influence des agents du monde extérieur ; climats, saisons, genre de ^e, alimentation, toutes ces influences furent signalées à grands traits. Voir les choses d'ensemble, c'est ce qui lait le propre de l'ancienne médecine, en fait le caractère distinctif et lui donne sa grandeur ; voir les choses en détail et remonter par elles aux généralités, est le propre de la médecine moderne.

Il ne serait plus possible aujourd'hui d'édifier une étiologie aussi compréhensive que celle qui fait la doctrine d'Hippociate, car bien des influences, qu'on ignorait du temps du médecin de Cos, ont été signalées : tout ce qui est relatif aux contagions, aux virus, aux infections est venu prendre une place importante dans l'enseignement: et puis, ce que l'on croyait savoir, il s'est trouvé qu'on l'ignorait ; témoin la fièvre typhoïde, cette grande fièvre endémique d'une grande partie de l'Europe, qui a \u tomber son étiologie devant des travaux récents. Les agents extérieurs, l'alimentation n'en n'expliquent pas la production et sa cause est encore environnée de bien des obscurités. Mais, d'un autre côté, nulle part l'influence de l'âge n*est plus manifeste, car,

par un singulier pririlëge, la Tieillesse en est presqfuë toujours exempte.

n est doue clair que Tétiologie d'Hippocrate est toate dans l'étude des causes extérieures, de même que sa pathologie est toute dans Tétude des humeurs nuisibles. Ce qu'Hippocrate savaii bien, c'était les effets pro* duits sur le corps par l'alimentation, le genre de vie, l'habitation ; ce qu'il savait le moins, c'était le mécanisme des fonctions. U faut, pour embrasser la médecine dans sa généralité, étudier l'action des éléments, du genre de vie et de tout ce qui entoure l'homme ; c'est surtout un des plus grands programmes de l'étiologie qui aient été tracés, et une des indications les plus profondes qui aient été données à la médecine. Ce plan, ayant pour objet l'être vivant dans ses rapports avec le monde ambiant, comprend essentiellement l'hygiène et la pathologie ; par conséquent, il présente une base solide et immense à l'étude, et l'on conçoit, qu'animée par une pensée si juste et si féconde, l'ancienne médecine grecque ait fait un si heureux choix dans son observation de la nature, et légué à l'avenir, avec son trésor d'expérience, une méthode qui a exercé, de loin comme de près, une influence aussi heureuse et aussi salutaire.

La médecine a souvent cherché à découvrir le moyen organique par lequel la cause véritable ou prétendue produisait la maladie ; Hippocrate l'attribue aux qualités des quatre humeurs et à leur inégal mélange (bile, atrabile, plegme et pituite). Pour lui, la santé réside dans le mélange régulier de ces quatre humeurs, c'est ce qu'il appelle la crase^ (peu importe le nom) et la maladie procède du dérangement de la crase des humeurs. A cette opinion se rattache une doctrine qui est

un des pivots de la doctrine hippocratique ; c'est la eoction. Elle tient incontestablement à la théorie de la chaleur innée ; mais elles n'en sont pas moins, l'une et l'autre, appuyées sur Tobservation des phénomènes physiques : la chaleur innée, sur ce fait que le corps vivant a une température qui lui est propre ; la eoction, sur cet autre fait qu'à mesure que les maladies marchent vers leur terminaison, certaines humeurs se modifient, s'épaississent, changent de couleur, toutes altérations qui coïncident avec la guérison.

Yoici ce que c'est que la eoction : au début d'un coryza, le liquide qui s'écoule des fosses nasales est liquide, ténu et acre ; à mesure que le mal approche de sa guérison, cette matière devient jaune, épaisse, visqueuse et cesse d'irriter les parties avec lesquelles elle est en contact; dans la conjonctive, l'humeur que fournit l'œil est d'abord chaude et acre, puis elle devient épaisse et douce. Les crachats de la fluxion de poitrine, qui sont au début écumeux, visqueux, sanguinolents, deviennent jaunes et épais à mesure que la terminaison désirée s'approche. La eoction consiste donc dans les changements successifs que les humeurs subissent dans le cours des maladies ; c'est elle qui, leur ôtant en général leur caractère de ténuité et d'âcreté, leur donne plus de consistance, une coloration plus foncée et quelques-uns des caractères qu'on a assimilés aux changements qui se produisent pendant la cuisson de diverses substances.

Les anciens avaient donc admis, en généralisant quelques observations faciles, que les maladies avaient une eoction, c'est-à-dire, une élaboration d'humeurs terminée par l'expulsion. La eoction définie, il devient inutile d'expUquer l'état opposé, la crv4iU\ car dans

cette théorie cela s'entend de soi. Ainsi rurine est arrivée à coction, lorsqu'elle présente un dépôt. Tant que les humeurs sont crues et légères, elles flottent dans le corps, et le mal est dans son intensité ; mais quand le travail propre de la nature a amené leur fixation, elles sont alors entraînées soit par des évacuations naturelles, soit par des évacuations artificielles. Â ce point de vue, c'est donc toujours une matière qui gène l'économie animale, c'est toujours en l'écartant qu'on détruit la maladie, et c'est toujours le même moyen que la nature emploie pour y réussir, c'est-à-dire la coction, le changement de la matière en un état où elle ne puisse nuire, et où l'évacuation se fasse sans danger; toute affection qui n'est pas susceptible de ces modifications est réputée incurable : tel est le cancer et tels sont aussi quelques variétés d*ulcères.

Cette théorie d'Hippocrate a un point de contact remarquable avec celle que les recherches de l'anatomie pathologique ont suggérée à quelques esprits. Très difiërente dans les conséquences, elle part d'un principe commun qu'il n'y a pas de maladies sans lésion matérielle. Pour Hippocrate, l'altération consiste dans ime humeur qui trouble l'économie animale ; suivant les explications de l'école dont la base repose sur l'anatomie pathologique, elle consiste dans une lésion appréciable des organes ; de telle sorte qu'au point de départ et à un terme bien éloigné, la médecine roule sur le même principe. La coction, dans la science hippocratique, est donc, pour plusieurs^ialadies aiguës ou chroniques, ce que nous appelons actuellement la résolution . Prenez par exemple la pneumonie ; le médecin ancien voyait les crachats, d'écumeux et sanguinolents, devenir épais et jaunâtres et annonçait la

coctiOQ, prélude de la giièrisoii ; le médecin moderne

sa auscultant le poumon malade et entendant le râle

crépitant succéder au soLiflle bronchique, puis la respi-

iation normale remplacei- la crépiiation, annonce la

i'ésolution du parenchyme; le médecia grec suivait le

signe extérieur, le raétlecin modertje suit le travail

'D teneur, La coclion de l'expectoration et la résolution

'*e l'hépatisatior. sont deux réponses, séparées par plus

d^ vingt-deux siècles, à cette question : à quel signe

^^coûnaît-on la gnérison de la pneumonie 1

ia coctiou des humeurs en prépare l'expulsion. Ces ''-Qiorls d'expulsion reçureot dans la médecine grecque ^^ nom de crises. DifFéientes voies y sont ouvertes;

i plus communes sont celles de la sueur, de l'urine,

*^s excrétions alvines, des vomissements et de l'expec- '■'=* ration.

Un autre mode de crise souvent signalé par Hippo- '-^ï^ate, c'est le dépôt. Quand la matière morbifique n'a E*^s trouvé une issue convenable, la nature la porte et ^^t fixe sur un endroit particulier. Le dépôt n'est pas un ^-ÏDcès; tantôt c'est une inflammation extérieure, telle ^li'un érysipèle, tantôt la tuméfaction d'une articula- '-i-on, tantôt la gangiène d'une partie. De là cette dia- ^■■ijQCtion, obscure au premier coup d'œil, mais réelle, *ies maladies qui sont un vrai dépôt et qui amènent Vnjie amélioration, et de celles qui ne sont qu'un dépôt ^^n apparence et ne jouent aucun rôle dans la solution *^B la maladie, qui n'en sont souvent que des incidents ^it que la science iBoderne, plus avancée, pèse toujours ^vec un soin scrupuleux quand il s'agit de déterminer <3uelle devra être l'issue du mal.

ËLa doctrine des jours critiques est le complément de celle des crises. Suivant les anciens médecins, les n

mses ne sumennent pas à des époques indéterminées des maladies; le temps de celles-ci est réglé; les phénomènes qu'elles présentent sont assujettis à un ordre; et certains jours, suivant le malade, la maladie, la saison, sont affectés aux efforts critiques de la nature. Hippocrate a signalé les jours qui lui ont paru les plus importants à observer; ce qui les retarde ou qui les accélère ; ce qu'indique leur régularité ; ce qu'annonce leur irrégularité et le danger des jours critiques qvi ne jugent pas.

Il résultait nécessairement de ces considérations sur les causes des maladies , sur les humeurs, sur leur coction, sur les crises et les jours critiques, une manière toute difféi*ente de la nôtre déjuger le malade et les maladies. C'est ce qu'à l'époque d'Hippocrate, on appelait la prognose, et c'est dans elle que se maDifeste la différence essentielle qui sépare la médecine antique de la médecine moderne. La prognose domine toute la science ; elle en est le point culminant ; elle est la règle du praticien; elle embrasse tout; c'est, pour ainsi dire, la clé de la médecine Hippocratique, le couronnement de l'édifice.

La prognose d'Hippocrate instruit donc à la fois sur le présent, sur le passé et sur l'avenir de la maladie. Elle instruit sur le passé, car elle donne les moyens de connaître ce que le malade ne sait ou ne peut pas dir&, et fournit des indications sur les accidents auxquels il a été soumis, les causes qui out agi sur lui, et la nature de l'affection pour laquelle il réclame des secours; sur le présent, car elle enseigne la différence qui existe entre l'état de santé et de maladie, et montre, parle degré que cette différence a atteint, le danger que court le patient, les chances de salut qui lui restent et

' Fintensité du mal qui l'accable. Enfin la prognose instruit sur l'avenir, car elle enseigne les signes qui annoncent la crudité ou la coction des humeurs, l'approche des crises, les jours où elles doivent éclater, les issues qu'elles iront prendre, et les parties où les dépôts critiques se feront. L'idée dernière de cette doctrine est donc que la maladie, indépendamment de l'organe qu'elle affecte et de la forme qu'elle revêt, est quelque chose qui a sa marche, son développement, sa terminaison. Aussi, dans ce système, ce que les maladies ont de commun est plus important à considérer que ce qu'elles ont de particulier. On peut encore l'expliquer autrement : la prognose est, si l'on peut s'exprimer ainsi, le diagnostic de l'état général, dans lequel le médecin ne tientqu'un compte très secondaire de l'organe malade et du nom de la maladie. On trouve, réunis dans la prognose, le diagnostic et le pronostic ; et cette réunion provient de ce que l'école de Cos, attachée surtout à reconnaître l'état général du malade, diagnostique, il est vrai, nue certaine condition actuelle, mais prévoit en même temps la marche du mal, et môme en apprécie dans lo passé quelques circonstances : ce qui est la definitiou même d Hippocrate. Et remarquez que cotte définition implique l'admission d'une doctrine profonde; c'est que, dans chaque maladie, le travail pathologique est uu et passe, depuis le

l' début jusqu'à la terminaison, par un développement où toutes les phases tiennent l'une à l'autre, de sorte que

to'école de Cos, maîtresse de l'unité ou, en d'autres mes, du développement de la maladie, et peu instruite B particularités, c'est-à-dire du .siège, de la condition iQatomique et de l'étendue do chaque affection, se «me tout entière vers la recherche des commu-

sautés dans les maladies. C'est le résultat de cette étude gu'Hippocrate a cousigné dans son livre intitulé le Pronostic.

Vous voyez donc que la prognose est la première construction scientifique érigée en médecine et qu'elle n'est pas fondée sur des hypothèses ou des vues rationnelles, mais qu'elle part d'observations et d'expériences réelles. Le sens scientifique des Grecs se manifesta là comme ailleurs avec une grande sûreté et une grande supériorité. Le problème à eux posé fut : de concevoir qu'il n'y avait pas seulement des faits de détail, ce qui les sauvait de l'empirisme, et de trouver un système général, ce qui faisait de la médecine une science. L'école de Cos saisit une idée féconde qui résumait toute chose, et dans une abstraction qui ne manque ni de portée ni de grandeur. Elle donne au médecin une doctrine qui le guide à la fois dans les recherches scientifiques et dans la pratique de l'art. Suivant elle (et c'est l'expérience et non l'hypothèse gui fournit ces données), le corps humain présente, pendant le cours des maladies, une série de phénomènes qui, sans qu'il soit besoin de les rattacher plus particulièrement à telle ou telle affection, ont une signification propre, présagent ce qui va arriver, mdiquent l'issue probable de la lutte, les efforts que tentera la nature, les voies par où elle se déchargera, et les secours auxquels l'art peut et doit recourir. Dans ce point de vue, la maladie est considérée comme quelque chose de vague et d'interminé. La prognose étudie l'expression fidèle par laquelle l'économie trahit le dérangement qu'elle éprouve, et c'est cette expression qu'il importe de saisir. Faire prévaloir l'observation de tout l'organisme sur l'observation de l'organe malade, l'étude des symptômes généraiix sur

les symptômes locaux, l'idée des commnnantés des maladies sm* leurs particularités ; tel est le but de la médecine hippocratique.

Eh bieu ! ne trouvez-vous pas que la médecine ait le droit de revendiquer à son profit le nom de science? L'exposé, tout abrégé qu'il soit, que je viens de vous faire de la doctrine grecque, en vous citant textuellement l'ensemble des vues de Littré sur le sujet, n'est-il pas de nature à vous donner à réfléchir que, des trois modes de médecine toujours exploités depuis la création du monde, celui que revendique Hippocrate est encore le meilleur, et que les deux autres : médecine sacrée, médecine occulte, devraient être laissées aux simples et aux niais ? Je sais bien que vous pourrez me répondre qu'il y a encore bien des incertitudes, beaucoup de desiderata : qu'est-ce que cela prouve? C'est que, comme toutes les sciences et les arts possibles, la médecine n'a pas encore atteint la perfection que vous souhaiteriez lui voir, quand ce ne serait que pour votre intérêt personnel. Nous sommes en cela parfaitemenc d'accord ; mais dites-moi, je vous prie, quelle est la branche des connaissances humaines qui vous offre une garantie certaine et qui puisse actuellement revêtir ce cachet de certitude absolue que vous réclamez de l'art médical ? Pour mon compte, je n'en connais aucune : la théologie a ses obscurités, la géométrie ses problèmes insolubles, la jurisprudence ses variations, la physique ses erreurs, la poésie ses (Chimères, la grammaire ses minuties, comme la médecine a ses conjectures.

L'école hippocratique a mis la main sur toutes les données scientifiques accessibles à l'époque et elle a construit une œuvre inébranlable encore de nos jours ; elle n'a pu étudier qu'une des faces d'une question fort

complexe, miia elle Ta Ml avec un si grand bonheor qu'elle a peu laissé à glaner après elle. L'anatomie de l'homme faisait défaut; il fallait deux siècles encore pour que l'école d'Alexandrie osât commencer ses timides essais et montrer la voie féconde que devait ouvrir la connaissance de la structure de notre corps ; malheureusement l'enseignement d'Hérophile et d'Érosistrate fut bientôt oublié, et il faut arriver jusqu'à la Renaissance pour leur retrouver des successeurs ; l'anatomie pathologique était ignorée ; c'est une conquête du siècle dernier et l'une des plus belles, parce que l'observateur, une fois engagé dans ce sentier, ne s'est plus contenté de regarder simplement la lésion matérielle à l'œil nu, mais est entré jusque dans l'intimitô de la texture des organes tant sains que malades ^ l'étude microscopique que les plus illustres représentants de la science, tant en France qu'à l'étranger, poursuivent avec une égale ardeur, a déjà donné de s^ieux résultats ; elle est bien loin d'avoir dit son dernier mot et elle prépare encore de riches et agréables surprises an médecin intelligent et amoureux de sa profession.

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VIKGTrTROISIÈME SOIRÉE.

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J'ai désiré vous donner une idée un peu nette de l'état de la médecine au grand siècle de Péhciès afin de vous prouver que, pratiquée d'après une bonne méthode, elle tenait dignement sa place dans le concert des sciences et des arts de la civilisation de l'heureuse Grèce. Dans le même temps, l'aimable philosophie de Socrate faisait les délices des plus illustres Athéniens ; Euripide et Aristophane composaient leurs chefsd'œuvre dramatiques ; le génie de l'histoire retraçait la guerre du Péloponèse avec la main de Thucydide; Zeuxis peignait la beauté idéale; Phidias animait le marbre, et les Grâces elles-mêmes conduisaient le pinceau de Parrhasius. N'allez pas croire toutefois que le flambeau portait la lumière dans toutes les classes de la société ; quelques privilégiés seuls étaient admis au banquet, tandis que le grand nombre était courbé par l'ignorance et la superstition. La Grèce tomba bientôt dan» l'anarchie et le désordre après les batailles de

Leuctres et de Hantinée; Socrate était contraint de boire la ciguë ; Athènes, habitée par une populace vile, rampante et sans frein, sans cesse ameutée par les sycophantes, devint le théâtre des désordres les plus épouvantables, et la science affolée s'envola vers Alexandrie, mais déjà matée et presque méconnaissable. L'art de guérir partagea cette destinée. A peine avait^ on trouvé la route qui peut conduire à la perfection, à peine avait-on entrevu que l'observation est l'appui le plus solide de tous les raisonnements en médecine, qu'entraîné par le goût général pour la dialectique et les spéculations frivoles, on abandonna de nouveau cette marche. On négligea, pour de stériles subtilités, les vérités éternelles de la nature enseignées par Hippocrate. On oubUa les préceptes simples et si sévères du médecin de Cos pour élever de vagues hypothèses. On fit ployer la science aux systèmes des diverses sectes philosophiques, sans trouver de bases inébranlables pour l'asseoir. Les successeurs immédiats d'Hippocrate, ceux-mémes de sa famille, commencèrent la démolition de l'édifice aussitôt après sa mort. Polybe, Thessalus, Dracon s'écartèrent de suite de la direction paternelle ; ils appelèrent à leur secours la nuageuse physique de Platon et tout retomba dans la spéculation. Ce fut bien pis encore quand les idées pythagoriciennes revinrent à la mode, et que le stoïcisme de Zenon vint embrouiller ce qui ne l'était déjà que trop. C'est alors qu'on vit l'art de guérir devenii* le partage de discoureurs éternels dont la jactance et les raisonnements futiles le firent tomber dans le mépris.

La science cependant n'était pas dans un tel état d'indigence, qu'on ne pût espérer qu'elle ne dût se relever de sa prostration ; le génie d'Aristote, si bien secondé

par les conquêtes d'Alexandre, préparait les éléments d'une nouvelle mine scientifique d'une immense richesse. L'anatomie, qui jusqu'alors entre les mains des philosophes n'avait fait que quelques pas timides et incertains, ne larda pas à s'ériger en véritable science sous l'impulsion intelligente du philosophe de Slagire. D'immenses matériauï, rassemblés dans toutes les parties du monde connu, furent livrés à l'anatoraiste et l'on sait tout le parti qu'il en tira pour composer son histoire naturelle. Chacune des branches du règne animal fut tour à tour explorée par Aristote, qui nous en a laissé parfois d'heureuses et excellentes descriptions; mais il eut souvent le tort de vouloir soumettre la construction humaine à ses découvertes zoologiques ; aussi ce qu'il en dit prête-t-il aux nombreuses critiques dont l'ont accablé ses successeurs.

Cependant Aristote nous fournit l'exemple, unique dans l'histoire, d'un homme qui, trouvant les sciences si peu avancées, ait rassemblé, à lui seul, une masse aussi considérable d'observations, les ait classées dans un ordre systématique et eu ait tiré tant de résultats utiles. Mais quand il abandonne le solide terrain de l'expérience pour celui des conjectures, le tableau change, le philosophe s'égare, et i! nous laisse une physique et une physiologie qui déparent sou œuvi-e. Il est peu probable qu'Aristote ait disséqué des cadavres humains, la religion, l'esprit social, la superstition s'y opposaient; ce qu'il a dit de l'homme n'est donc que le fait du travail de l'induction, point d'appui bien fragile pour élever un système quelque peu solide; malgré cela, la doctrine d'.\ristote a régné en mattresse pendant plus de mille ans, et nous verrous, tout â l'heure, l'an- Litâennefaculté de Paris le proclamer le maîtj'e universel.

Parmi les médecins de cette ancienne école péripatéticienne, un des plus remarquables est sans contredit Théophraste d'Erèse ; ses idées physiologiques et médicales sont à peu de chose près celles de son illustre maître, mais c'est surtout vers la botanique qu'il dirigea ses recherches. U nous a laissé une histoire des plantes et de beaucoup de leurs maladies, qui dénote un scrutateur intelligent. Il essaya, non sans succès, de faire, pour les plantes, ce que son maître avait fait pour les animaux, et il réussit ; car la science moderne a donné sa sanction à beaucoup de ses recherches. Enfin, comme élève d'Aristote, je vous signalerai un certain Proxagoras de Cos, non pas que son nom nous importe beaucoup, mais parce qu'il paraît être un des premiers qui pratiquèrent des autopsies et firent des dissections. Ce Proxagoras fixa la valeur du mot cotylédon^ en disant qu'il n'indique, autre chose que l'orifice des vaisseaux dans la matrice, et il démontra que les cotylédons de la femme ne ressemblent en rien à ceux des animaux ; c'est aussi lui qui établit une distinction entre les veines et les artères, qu'on confondait antérieurement. Mais il faut arriver à l'école d'Alexandrie pour se faire une idée de l'activité qui poussait les anatomistes.

Alexandre, par ses conquêtes, avait déplacé le centre intellectuel du monde connu ; nulle autre contrée que l'Egypte ne se trouvait plus admirablement placée pour devenir l'entrepôt de toutes les nations que le héros macédonien avait réunies sous sa domination. Alexandrie avait été fondée dans le but de devenir la capitale du nouvel empire; mais un trépas inattendu fut bientôt le signal de la dissolution de l'oeuvre. Chacun des lieutenants se tailla un royaume dans les vastes domaines du héros trépassé. Ptolémée Soter, son beau-

frère, eut l'Egypte ea partage. Uomme intelligeat el laborieux, Soter, aiusi que tous ceux de sa race qui lui succédèreut, fut le protecteur et l'ami des savants. Vous connaissez toutes les immenses dépenses que ces satrapes tirent en faveur de la science et des arts ; aussi vit-on le géoie grec se ranimer sous l'influeace de ces artistes rois, et jeter quelques-unes de ces lueurs vives qui resplendissaient au grand siècle de Pérïclès. Mais ce ne fut qu un éclair passager; tous les boiteux syslêmes d'une philosophie idiote, les superstitions, les sophismes, les paradoxes eureat bientôt remis la lumière sous le boisseau.

.4 Dieu ne plaise, cependant, que je veuille, de parti pris, ravaler ce qu'il y a de beau dans l'école; je suis froissé de voir toujours ces philosophes de malheur, ces beaux diseurs de riens, ces pédants, avec leur absurde dialectique, venir fourrer leur nex partout, quand ils feraient bieu de le mettre tout autre part. Tenez, voyez le hel éloge que Dion Chrysostome fait de cette engeance : a Sans cesse plongés dans l'ivresse des plaisirs ei du jeu, vous avez perdu le goût des occupations sérieuses. Tous ceux qui viennent chez vous, philosophes, orateurs et poètes, Qattent vos passions ; ils se gardent bien de vous mettre devant les yeux votre sotte vanité et la frivolité de vos penchants pour les jouîssances; vous êtes incapables d'aucune action grande et noble, s La manière dont l'écrivain s'exprime envers les .\lexandrins est, à plus forte raison, appliquable à leurs meneurs, à ceux qui devaient leur donner le branle, attendu que tout boa ou tout mauvais exemple est loujoiu^ donné par les classes supérieures.

K Pour ce qui nous regarde, l'école d'Alexandrie n'est.

en défiuitive , remarquable que par Fétude de Tanatomie sur le corps humain. L'art médical n'en profita que très peu, en tant qu'on comprend la médecine et qu'on la limite à l'étude des maladies intemes, distinction arbitraire et qui n'a aucune raison d'être, car la médecine a pour mission de guérir par le régime, qui est l'hygiène, par l'administration des médicaments, ce qui (constitue la médecine telle que vous la comprenez, par l'opération manuelle, qui est la chirurgie. Ce fut surtout cette spécialité qui profita des travaux de la nouvelle école.

Deux hommes se sont partagé la gloire de l'évolution scientifique de cette époque : Héliodore et Erasistrate. Ils vivaient du temps de Ptolémée Soter. Le premier, si l'on en croit Galien, porta l'anatomie au* plus haut point de perfection qu'il fût alors possible d'atteindre ; Fallope, l'un des restaurateurs de l'anatomie, à l'époque de la Renaissance, va jusqu'au point de le regarder comme infaillible ; quoi qu'il en soit, c'est qu'il disséqua un grand nombre de cadavres humains, tandis que ses prédécesseurs n'ouvraient guère que des animaux. Ses études étaient alimentées par les cadavres des suppliciés ; Gelse a même avancé qu'il disséquait sur le vivant, stupidité répétée plus tard parTertullien.

Hérophile fit d'immenses découvertes sur les nerfs, le cerveau, le mésentère et ses vaisseaux, le foie, l'œil, les veines pulmonaires, les organes génitaux, etc.; il fut suivi de près, ou même contemporain d'Erasistrate qui fut son émule, sinon son supérieur. La probité d'Erasistrate, ses profondes connaissances lui attirèrent tant d'amis et de disciples, qu'il passait généralement pour le premier anatomiste et le plus grand théoricien de son siècle.

Vous ne douiez pas qu'à de pareils maîtres les disciples De ârBDt pas défaut et daviurent eui-mèmes de remarquables personualil^s. Les vastes conquêtes de l'aDatomie ne lardèrent pas à vite élargir le champ de l'art de guérir. Le mé'Jecin, sachant où porter le scalpel, connaissant l'innocuité ou le danger d'ouvrir telle région du corps, ne larda pas à beaucoup oser. La chirurgie, jusqu'alors timide et hésitante, se débarrassa de ses frayeurs, et l'on vit pratiquer les opérations les plus délicates, telles que la taille, les hernies, les accouchements difficiles. Eu même temps que la chirurgie prenait son essor, une autre secte médicale s'élevait, qui devait avoir uoe influence très salutaire sur les progrès ultérieurs de la science.

Fille du scepticisme, qui avait fait et, avec raison, table rase des systèmes philosophiques anciens, la nouvelle école était appelée à parcourir une carrière brillante et riche de résultats. Le uom à'eniptrismet qu'elle inâcriWt sur son drapeau, témoigne suffisamment de ses tendances et de ses aspiratiorts. Ne confondez pas, je vous prie, l'empirisme rationnel et méthodique de la nouvelle venue, avec l'empirisme grossier qui consiste à donner au voisin un remède qui, par l'effet du hasard, vous a guéri d'une maladie que vous jugez être analogue ou semblaijle à celle qui fatigue votreami. Celte manière d'en tendre la médecine est celle des commères, des gens du monde ; c'est la vôtre, et ce serait certainement la mienne, si je n'avais éhadié.

Rentrons dans notre sujet :

Les premiers empiriques firent une attention particulière au concours des symptômes, sans s'occuper ni de la maladie, ni de ses causes. En assujettissant l'arl d'observer à des règlesfises et invariables, ils rendirent

à la science on serrice Men plus important que tontes les théories vagues de l'antiquité, et lui firent faire plus de progrès que toutes les spéculations de l'ancienne école dogmatique.

L'expérience sur laquelle ils se fondaient devait être le résultat de la plus parfaite induction ; il fallait avoir observé les mêmes cas plusieurs fois, et toujours dans les mêmes circonstances, avant de prétendre en posséder la connaissance rationnelle. Ils distinguaient fort bien les accidents qui tiennent essentiellement à la maladie, de ceux qui en dépendent d'une manière médiate.

Le résultat de ces observations constituait la sdence« Les empiriques admettent trois sources de Tc^s^rvation, suivant qu'on y^parvient par un heureux hasard, par des observations faites sur le malade, ou dans le moment même, ou par la comparaison avec d'autres cas semblables. On appartient donc à l'école, quand on conserve le souvenir des cas observés et qu'on en peut faire l'application à un cas présent. .Mais, comme le médecin ne se trouve pas dans des circonstances qui lui permettent d'observer un assez grand nombre d'accidents morbides, pour les appliquer aux cas qui s'offrent à lui, il doit souvent se contenter d'avoir recours à l'histoire, c'est-à-dire à la connaissance des remarques faites par ses prédécesseurs, au sujet d'un état présensentant les mêmes symptômes et ayant été traité par tel ou tel médicament. Mais il ne suffît pas d'un témoignage unique, il faut examiner l'opinion du plus grand nombre de praticiens et se diriger d'après leurs avis. Il faut que les observations aient été faites de la même manière, que les circonstances aient été parfaitement identiques, et surtout que la maladie n'ait pas présenté

la moindre différence dans sa nature et son caractère. Aussi, celui qui sait profiter des observatious des autres et qui, par conséqueut, connaît l'histoire, n'a pas besoin d'observer par lui-môme. Tel on peut, dans le silence du cabinet, acquérir d'exactes notions sur un pays éloigné, quand on en lit l'exacte description des voyageurs qui l'ont visité, saus l'avoii- parc ou m soi-

Les empiriques définissaient la maladie : une réunion de symptômes qui s'observent toujours de la même mauière dans le corps de l'homme. Mais un seul signe ne suffît jamais à lui seul : ainsi la douleur de l'inflammation est la même que celle du cancer, et cependant les deux maladies n'ont aucune parité. L'empirique doit également porter son attention sur l'ordre et le temps dans lequel les signes apparaissent. Ceux du début exigent une médication difl'érente de ceux qui paraissent pendant le cours de la maladie; ainsi le traitement change, suivant que la flèvie apparaît après les convulsions, ou que celles-ci ne se montrent que consécutivement. Comme il arrive aussi que les connaissances acquises sont insufSsantes, soit par l'apparition de maladies nouvelles, soit quand il s'agit d'essayer des médicaments jusqu'alors inusités, les fondateurs de l'école indiquèrent un moyen qui consistait, d'après l'identilé des phénomènes, dans la nécessité de recourir à un traitement également identique, et qu'ils appelèrent analogisme. Cet analogisme fut donc appliqué tantôt aux médicaments, tantôt aux maladies ellesmêmes. C'est ainsi qu'on compara l'érysipèle aux dartres, les maladies des jambes à celles des bras; de même l'utilité des coings dans la diarrhée fit attribuer aux nèfles ime action curative dans la même affection.

Enfin on donnait le nom d'expérience pratique à celle qui résulte d'observations réitérées sur le même objet, ce qui supposait déjà une grande habileté en médecine. Ainsi l'observation, l'histoire et l'analogisme furent les bases de l'empirisme, et leur ensemble constitue l'unité que Sérapion désigna sous le nom de trépied de l'école.

Ici se termine le plus ancien période de l'histoire de la médecine, celui qui nous donne le type de la forme que l'art de guérir revêtit dans les siècles postérieurs. Hippocrate et l'école empirique nous apprennent comment il faut cultiver la médecine pour qu'elle atteigne son vrai but. L'une et l'autre, bien que parties de points extrêmes, n'en convergent pas moins vers le même résultat. La première a quelque chose de grandiose ; elle vous saisit et vous transporte d'admiration par sa large envergure ; c'est du reste une enfant de la Grèce dans la plénitude de sa beauté ; la seconde, plus humble dans ses allures, mérite notre sympathie, à cause de sa méthode ; elles deux sont les vraies et seulBs colonnes sur lesquelles repose la science médicale entière.

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