‹ Erreurs, superstitions, doctrines médicalesChapitre 21 sur 31 · VINGT-QUATRIÈME SOIRÉE · texte numérisé non relu

VINGT-QUATRIÈME SOIRÉE

n nous faut de recheffranchir la Méditerranée, forcés que nous sommes de suivre les puissants du monde selon le caprice de la fortune. Malgré qu'Alexandrie puisse toujours s'enorgueillir d'être la directrice du monde intellectuel, elle tombe fatalement au second rang depuis les conquêtes de Lucullus et de Pompée. Home absorbe les nations. Les Grecs subjugués ne tardèrent pas à sentir que les grossiers maîtres, du monde étaient bien loin d'avoir ce goût délicat pour les arts, cette estime sympathique pour les savants, qu'ils avaient toujours rencontrés chez leurs anciens rois et surtout chez les Ptolémées.

Les fils de la louve, même à l'époque où ils étalaient le faste le plus f^omptueux, se ressentirent toujours de leur première origine. Pourrait-on dire qu'il y eut une civilisation romaine, un génie particulier qui caractérise une nation et lui donne im cachet distinctifî Evidemment non. La civilisation romaine n'est qu'un reflet du génie grec transplanté dans un autre milieu, et mal à l'aise de se sentir esclave chez un peuple tout matériel et tout brutal. La science et l'art me font, à

Rome, reflet de deux beaux enfants entre les bras d'un satyre. Tout s'amoindrit, tout périclite; rien n'est original chez ce peuple, que sa brutalité, son immense corruption et ses débauches inouïes. Remarquez que nous sommes à l'apogée de la grandeur latine, que nous sommes au siècle d'Auguste, qu'on a tant encensé; et qui est en efiet une époque de tranquillité relative, de grandeur et de majesté. Mais ne le comparez pas au siècle de Périclès, à moins que vous ne donniez au cUnquant la valeur de l'or pur.

Est-ce que Térence, Horace, Virgile, Ovide, Cicéron ont doté leur pays dune littérature originale? Non certes. Ils ont été chercher l'inspiration sous le del hellénique; ils parlent latin, c'est vrai; mais c'est en grec qu'ils pensent. Ce qui reste de philosophie, d'histoire naturelle, de médecine découle de la même source.

Les artistes, peintres, sculpteurs, architectes sont de même provenance. Il n y a, au reste, pas de quoi s'en étonner, quand on réfléchit que les contrées méditerranéennes, conquises par Alexandre et tombées en partage à ses compagnons de fortune, s'étaient imprégnées de la civilisation conquérante. Mais celle-ci avait nécessairement dû faire de nombreuses concessions aux peuples vaincus et se plier au tempérament particulier de chacun de ces pcjuples. Il en résulta de profondes modifications et un amoindrissement considérable du type civilisateur primitif qui, bien qu'ayant la prétention d'être toujours dominateur, n'en fit pas moins son entrée dans la ville des Césars, amoindri, diminué, méconnaissable.

Vous vous doutez que l'art de guérir fût soumis aux mêmes vicissitudes que les autres sciences; à part quelques compilateurs, quelques copistes intelligents,

tels que Celseetquelqiies médecins qui réagirent contre les tendances de l'époque et qui, même, voulurent étayer la science par quelques données philosophiques, comme Cœlins Aurclianus, Thémison, Scribonius Largus, le reste ne fut guère qu'un ramassis de faiseurs et d'éhontés, dont la doctrine fut celle de faire fortune à tout pris et par tous les moyens imaginables. Je vous ai, dans le cours de ces soirées, mis à même de les juger ; laissons-les donc s'enliser dans leurs ordures et arrivons à une personnalité d'un glorieux mérite, à Galien.

On peut, sans crainte d'être contredit, avancer que nul des médecins de l'antiquité u'a possédé à un ftussi 'haut degré que Galien le talent et l'érudition. Cet homme, qui possédait des connaissances universelles et vivait dans un temps où les écoles étaient en proie aux discussions les plus pernicieuses et les plus oiseuses, entreprit de remédier à ce désordre et tenta de remettre la science dans la route, si longtemps abandonnée, qu'avait tracée le vieillard de Cos, et qui avait été si peu fréquentée après lui. Galien essaya le rôle de lÉonciliatenr ; mais il est facile de voir combien il ren- 'iCoDlra de difficultés pour mettre en harmonie les "dogmes d'Hippocrale, de Platon et d'Aristote. Malgré Bon immense érudition, malgré le taleut extraordinaire avec lequel il savait mettre à profit les inépuisables ressources de sa langue, ses œuvres ne sont pas mariées du bon sceau ; elles n'ont pas ce qui les rend impérissables, car on le voit souvent tomber dans des contradictions sans nombre, et c'est grâce à la souplesse de son talent, à ses subtilités de rhéteur, qu'il parvint à imposer pendant quinze siècles un système :XQédical et philosophique que le réveil de la raison, au

momeût de la Renaissance, ne tarda pas à ruiner de fond en comble. Malgré cela, l'œuvre du médecin de Per* game nous apparaît comme une ruine majestueuse et vénérable, dont l'étude nous révèle les splendeurs d'un monde anéanti, et c'est grâce à lui que nous avons dû de recueillir la majeure partie des épaves de l'antique vaisseau sombré.

GaUen fut le dernier phare de ces temps lointains. D'étranges conceptions allaient remplacer la science et supprimer la raison. La théosophie orientale, mère de l'astrologie, de la magie et de toutes les pseudo-sciences propres à imposer aux hommes, avait commencé, sous le règne des premiers successeurs d'Auguste, à s'introduire dans les écoles d'Occident. Pendant une longue suite de siècles, reléguée dans les vastes contrées asiatiques, elle avait peu fait parler d'elle, si ce n'est par Pythagore qui en avait dérobé quelques dogmes auxquels les Grecs ne firent qu'une médiocre attention; mais, quand la conquête eut rendu tributaires du Gapitole à peu près tous les mondes connus, le flot des théosophes juifs, persans, babyloniQus vint couvrir l'Europe de son onde impure, et amalgama ses doctrines avec la philosophie dégénérée des Grecs et des Romains. Ce fut alors le temps de bonheur des Simon, des Apollonius de Tyane, des mages et de tous les imposteurs. Mais il nous faut encore porter nos regards sur une cause particulière qui contribua beaucoup à développer cette fausse philosophie et à la faire dominer dans les principes que l'Église érige en articles de foi.

Loin de moi Fidée de rabaisser le fondateur de notre religion, sa morale et ses bienfaits; mais le plus zélé disciple de Jésus, lorsqu'il connaît l'histoire du chris-

le, doit avouer, quoiqu'à regret, que la croyaoce

des chrétiens au don de produire des miracles, et l'alliance de leur culte avec celui des païens, donnèrent lieu k des erreurs pernicieuses, à des préjugés grossiers, à des opinions dépourvues de bon sens, qui portèrent un coup mortel aus sciences et ameaèrent les ténèbres épaisses de la barbarie.

Le coup de grâce était porté; tout alla sVffoodrant, l'empire sous les coups des barbares, la philosophie sous les attaques des théosophes ; la science s'éclipsa et ât place à un je ne sais quoi, qu'il est assez diiScile de caractériser; il fallut s'incliner et croire. La médecine grecque n'a plus rien qui vaille qu'on puisse relever pour en faii'O son profit. Dans l'Occiilent, la médecine fiit pratiquée par des moines ignorants, indignes et incapables d'interpréter les manuscrits. Un moment, cependant, on put croire à une quasi renaissance; un nouveau peuple réclamait sa place dans le concert des nations; les Aiabes avaient asservi l'Asie, l'Afrique, l'Espagne ; c'était un peuple nouveau, qui pouvait rajeunir rhumanilé, car il n'avait jamais été complètement barbare, mais son oiigine et ses in^timtions religieuses opposaient une infranchissable barrière à Texpansiou des sciences. Leurs traités médicaux ne furent pour la plupart qu'une longue et insidieuse paraphrase des livres de Galien et de quelques autres mauvais auteurs grecs. Eu revanche, ils s'adonnèrent avec passion à la chimie et à la pharmacie, et tirent assez largement progi'esser ces deux branches de la science; toutefois la chimie ne fut -pour eux que le moyen d'arriver au grand œuvre, et les découvertes qu'ils y firent furent accidentelles. Chez eus, l'observation fut complètemeat négligée, et c'est dans les

vaines subtilités de la dialectique, dans les minuties de la théorie, qu'ils dépensèrent les dons de leur intelligence si vive et si compréhensive.

Parmi les médecins arabes, dont la liste est assez longue, un seul peut fixer votre attention, parce qu'il a résumé tous les matériaux que lui avaient fourni ses prédécesseurs ; il ne lui fut pas difficile de composer rinmiense ouvrage auquel il donna le nom de canon. Cet ouvrage, du reste, ne pouvait avoir de la vogue que dans les siècles de barbarie, et ce fut par le pur efTet da hasard, plutôt que par un choix prémédité, que la royauté médicale tomba dans la main d'Âvicenne plutôt que dans celle d'un autre. Il fut traduit.et commenté dans plusieurs langues et, grâce à quelques savants moines, il dut d'être particulièrement connu de ritalie, de la France, de TAUemagne et de l'Angleterre; aussi fut-il, avec Aristote et Galien, la troisième personne de la Trinité scientifique, qui fut si longtemps maîtresse absolue de la direction des intelligences.

Les moines, en possession des ouvrages arabes et des traités anciens échappés à la destructipn, s'approprièrent vite la pratique de l'art. Vous pouvez vous faire une idée de ce que devaient être de pareils docteurs, mélangeant dans un même mortier la science, ou ce qui du moins en restait, avec la théosophie et les agréments de la médecine occulte I L'école de Saleme fut le premier-né de ces nouveaux principes scientifiques. On en a beaucoup glosé, beaucoup écrit même dans notre temps ; mais vraiment la lecture des ouvrages qui nous en sont parvenus ne mérite guère de fixer notre attention. J'ai eu le courage de lire et de traduire un de ces traités, intitulé Trotula^ en mémoire de la docte sage-femme qui en fut l'instigatrice ; mais je ne

pourrais vous en dire que ce que Guy de Ghauliac disait de la rose anglaise de Gaddesden : « J y croyais trouver une bonne senteur, je n'y ai rencontré que des contes à dormir debout. »

On a longtemps prétendu, et nombre de gens le croient encore aujourd'hui, que les croisades furent, pour l'Occident, tant sous le rapport politique que sous celui des sciences, une source d'une extrême fécondité. Je ne me lasserai jamais de protester contre une pareille affirmation. Comment admettre, en efîet, que ces bandes ignorantes, ne respirant que le pillage, se soient familiarisées avec la civilisation orientale, qui n'avait jien pour les intéresser? Comment leur attribuer la propagation des lumières, quand on sait que ces bandes étaient en proie aux» superstitions les plus fanatiques, et quand on considère que la tyrannie des prêtres ne fut jamais plus oppressive qu'au moment et après ces expéditions ?

Cette influence, je vous l'ai indiquée tout à l'heure, elle nous venait de bien moins loin : elle était due aux Arabes d'Espagne, puisque nous venons de constater que c'est elle qui fit éclore l'école de Salerne.

Tout ce qu'on peut dire du résultat final des croisades c'est qu'elles portèrent un coup fatal à la féodalité; car tout croisé, fût-il serf, devenait libre par ce fait et ne relevait plus que de la juridiction de l'Eglise. De là, la plus grande quantité d'hommes libres, et plus grand, par conséquent, le nombre des individus qui durent tourner leurs méditations vers les études de l'esprit. Depuis cette époque, les sciences utiles firent des progrès proportionnés à ceux de la liberté, et le nombre des médecins qui n'étaient pas moines devint beaucoup plus considérable.

Tel fut le bénéfice que rapportèrent les croisades ; vous pourrez, si vous le voulez, y ajouter l'institution des divers ordres de la chevalerie, la création des hôpitaux, et aussi Timportation de la lèpre.

En vérité, le moyen âge est l'époque maudite de l'humanité ; on se sent pris de vertige et de nausées quand on veut fouiller trop longtemps ces longues années de servilisme et d'ignorance.

Franchissons quelques siècles, et laissons-le se tordre au milieu de ses calamités et de ses vésanies.

Au loin apparaît une lumière, bien faible encore, qui n'éclaire que les sommets, tandis que les bas-fonds sont plongés dans l'obscurité : mais enfin c'est Tarcane de Prométhée, c'est le feu sacré dont les douces effluves vont dégourdir l'intelligence et la tirer de sa léthargie. La réformation, préparée par Jean Huss et Jérôme de Prague, éclate comme un coup de foudre avec Luther et Calvin ; le dogme séculaire est battu en brèche, la foi s'en va de la religion, et ne tarde pas à déserter les écoles philosophiques et scientifiques si laborieusement édifiées par les papes et les prêtres. L'homme ne veut plus se laisser mener, il veut voir clair où on le conduit, et même il a la prétention de voler de ses propres ailes .

Ne vous imaginez pas que ce déplacement de la puissance se produira tout doucement, d'une manière lente et insensible, que les droits de la pensée lui seront restitués sans secousse et de bonne volonté, comme quand un mandataire remet à son mandant le dépôt qui lui fut confié. Immense erreur I Jamais mandataire ne fut plus récalcitrant que la secte théurgiqueet théosophique. Parcourez l'histoire; jamais, dans aucim temps, lutte fut plus acharnée entre deux partis extrêmes . Jamais le

merveilleux et les miracles ne fmrent plus à Tordre du joiu* que dans ce siècle de réveil ; jamais les bûchers ne firent griller autant de chair humaine, jamais autant de Livres ne servirent à les alimenter ; jamais enfin, on ne vit pareille distribution d'excommunications de toutes les tailles et de tous les degrés. Hages impuissantes I la fiamme des foyers fut étouffée par la cendre de trois millions d'êtres pensants I

Le libre examen, dans la science, ne se fit pas prier pour se précipiter dans la voie, désormais désobstruée, des dogmes, et cela avec d'autant plus d'ardeur qu'il avait été plus longtemps comprimé ; la philosophie secoua ses vieux oripeaux ; la médecine, plus timide, marchait à pas comptés, cherchant son sentier et ne le trouvant pas ; il y avait bien, de çà et de là, quelques tentatives de protestations, quelques petites émeutes,'et cela depuis longtemps dans le clan médico-chirurgical ; mais ces insurrections n'avaient que la valeur d'un feu de paille, et les chefs timides se dérobaient bien vite en préseiice du danger et tremblaient de leurs audaces. Le croquemitaine, c'était toujours le dogme, représenté d'un côté parÂristote, Gralien, Âvicenne, traduits à la façon des moines, et de l'autre par l'obligation de la croyance aux miracles produits par les moyens que vous connaissez.

Il fallut donc un homme d'une trempe énergique, pour se poser en champion du camp médical, un de ces audacieux résolus qui, lancés à fond de train dans la carrière, ne veulent ou ne peuvent plus s'arrêter. Tel fut Paracelse.

YINGT-CINQUIÈME SOIRJÉE.

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Rei

Philippe Aréole, Théophraste Bombast de Hohenheim naquit dans un village des environs de Zurich, et était parent, d'après son dire et d'après l'assertion de Michel Toxites, d'un George Bombast qui devint par la suite grand -maître de l'ordre des Johapnites, ce qui peutêtre exerça une certaine influence sur sa carrière. 11 y a tout lieu de supposer, et lui- même le donne à entendre, qu'il passa sa jeunesse comme avaient coutume de le faire les scholiastes ambulants d'alors ; c'est-à-dire qu'il erra de pays en pays, prédisant l'avenir, d'après les astres et les lignes de la main, évoquant les morts et répétant les opérations chimiques des fondeurs et des alchimistes. Il fut redevable de son initiative en alchimie, en astrologie et en médecine à son père qui s'était beaucoup adonné à ces sciences, ainsi qu'à plusieurs ecclésiastiques dont il nous a conservé les noms.

Rien de plus curieux à étudier que la vie de c«t homme extraordinaire ; seul à lutter contre touâ, aussi impétueux dans l'attaque que terrible dans la défense, toujours en colère et toujours gouailleur, toujours traqué, poursuivi, proscrit, faisant le mort pendant quelque

temps et, tout d'un coup, se révélant par i tonnerre, à la vieille scholastique effarée.

Ah ! rjue les vieux docteurs ont souvent c cet importun qui les tirait si cavalièrement de la quiétude où les plongeait leurs commentaires sur les testes poudreux d'Aristote et de Galien. Si encore cet homme leur eût appartenu! Mais non, Paracelse était un intrus, sans aucun grade, sans données scientiflques, ignorant jusqu'aux premiers éléments des connaissances vulgaires et se servant d'un langage à donner le Msson. Notre démolisseur, en effet, empruntait dans ses leçons et ses écrits un idiome que n'eussent point désavoué des truands. Indigne des universités par son instruction, c'est avec la populace qu'il frayait ; c'est avec elle qu'il s'enivrait, c'est à elle qu'il débitait ses mordants sarcasmes et ses invectives les plus grossières. Paracelse, en un mot, avait toute la fougue d'un tribun de bas étage ; il en avait aussi l'insupportable orgueil :

< Sachez donc, dit-il dans son discours sur l'alchimie, qu'il faut qu'il en aille ainsi que je propose, et non pas comme il vous plaît. Il faut que vous me suiviez, et non pas moi, vous. Et combien que vous excitiez contre moi de grandes clameurs et opprobres, toutefois mumonarchie et doctrine subsistera et non la vôtre. Partant, il m'est licite, avec juste cause, de faire ici tant de discours sur l'alchimie, afin que vous puissiez la connaître bien et que vous appreniez quelle elle est et comme il la faut entendre.

» Il n'y a rien en tout leur fait (des médecins) que vanité et fantaisie, comme je vous ferai voir de plus en plus. Et combien que vos écoles et universités ne soient pas de mon opinion et n'approuvent pas ma doctrine,

c'est de quoi je ne me donne pas de peine, car vous les verrez quelque jour assez humbles. Je vous expliquerai et éclaircirai tellement la chose que, jusqu'au dernier jour du monde, mes écrits demeureront et subsisteront comme très véritables ; tandis que les vôtres seront estimés pleins de fiel, de venins et de couleuvres, et seront odieux aux hommes, comme les crapauds. Non, je ne veux pas que vous tombiez en un jour, ni que vous soyiez du tout renversés en un an. Mais, après un long temps, vous-mêmes serez contraints de découvrir et mettre à nu votre honte et turpitude, et serez bien alors purgés par le crible. Je ferai ; je ferai plus contre vous après ma mort que durant ma vie. Et, combien que vous dévoriez mon corps par vos injures et vos invectives, vous ne rongerez rien que le cadavi-e ; l'esprit dénué du corps, combattra contre vous.

» C'est pourquoi, combien que je sois seul que je semble nouveau en mes opinions, que je sois Allemand^ vous ne devez pas pour cela mépriser mes écrits, ni les rejeter arrière.

» Ne vous laissez pas;5éduire par les clameurs, vêtements et honneurs des vulgaires médecins, lesquels, voulant qu'on les appelle grands et sublimés personnageSy vont usant de discours ampoulés,et parlent hautement et insolemment, ne faisant rien que de se glorifier et vivre en luxe et en bombance. Mais il n'y a rien avec cette pompe, que du vent. De fond, ni de science réelle dans la médecine ; ni aucuns remèdes qui répondent à leurs faux et emmiellés propos. Ils sont semblables à ces religieuses enfermées dans le cloître, qui chantent les psaumes verset après verset ; et, comibien qu'elles n'en aient pas l'intelligence, elles n'en continuent pas moins de chanter. Ainsi fait le médecin

vulgaire, qui crie furieusement et opiniâtrement. Et^ ainsi que la nonnain entend quelquefois un mot entre mille, et en dix autres feuillets n'en comprendra plus un mot, ainsi ces médecins touchent parfois au point, ^uis après ils se troublent et ne savent plus rien. »

Vous voyez que la polémique est ardente et que maître Théophraste, si parfois il reçoit des horions,, donne de fameux coups de boutoir. On dirait que, pressentant la courte carrière qu'il devait parcourir, il s'acharna à son poste de combat, tant qu'il n'eût pas broyé la vieille idole sous son talon puissant. Son activité fiévreuse engloba toute la science des temps ; il fit de si larges trouées daus le vieil édifice, qu'il ne devait pas tarder à s'écrouler. Ses détracteurs lui ont refusé le savoir; pourtant nous sommes bien obligés de reconnaître que la science ne lui fit pas défaut, car, pour détruire, fautil au moins connaître l'obstacle.

Paracelse fit donc table rase et culbuta le dogme institué par Galien et les Arabes et accepté par le moyen âge. 11 rejeta dédaigneusement, de ce côté du moins, le principe d'autorité, et prétendit y substituer son autorité personnelle.

Il est bon de sarcler la mauvaise herbe, mais c'est à la condition de la remplacer par une meilleure : or, notre révolutionnaire a-t-il, à nos yeux, rempli son programme ? Non, certainement. L'orgueilleux novateur commence par se poser en homme universel, toute science est en lui, et c'est par lairévélalion qu'il en est entré en possession. Dieu l'inspire; il faut croire.

Paracelse est devenu grand pontife. La théosophie des Orientaux va refleurir dans ses œuvres. Voilà où git l'inconséquence. Pour étayer son système, le maître appelle à la rescousse l'alchimie, l'astrologie et tout

l'attirail suranné des jongleries magiques. Le soleil, la lime, les planètes, les étoiles sont mis à contribution pour le diagnostic et le tiaitement des maladies ; les fourneaux sont plus ardents que jamais, et les cornues distillent la quintessence de tous les corps ; minéraux, végétaux, corps organiques, tous sont sommés d'apporter leurs tributs et de livrer leurs arcanes au grand distillateur ; toute substance est soumise au creuset ; Timpur même, la putréfaction est mise en demeure de répondre à l'interrogation de l'illuminé; la chair humaine subit certaines préparations et sort de Talambic sous le nom de fnumie\ les os, le crâne prennent la forme d'onguents, de pommades, de potions que la révélation rend aptes à guérir la goutte, Tépilepsie et foule d'autres maladies.

En vérité, quand on lit les paragraphes de Théophraste Paracelse, la préparation et l'indication thérapeutique de ses médicaments, sa grande chirurgie, etc., on reste confondu, anéanti, en présence de ces conceptions, et l'on se prend à répéter les invectives de Pline, quand il nous raconte la nauséabonde pharmacie de son temps. Ajoutez à tout cela des mots barbares et inconnus, souvent un laconisme de sphynx, vous aurez une vague idée des doctrines de cet homme étrange et toujours si diversement jugé. Les uns, en lui, n'ont vu qu'un fou; d'autres le regardent comme un génie et prétendent que sa théosophie ne fut qu'un moyen indirect de sculpter ses aperçus dans l'esprit de son auditoire, encore dominé par la superstition. Qui faut-il croire? Assurément, l'un des appréciateurs est en défaut. Eh bien I à mon avis, l'une et l'autre qualification est trop radicale. Pendant les longs et mortels instants de loisir que donnent trois mois de repos forcé, j'ai relu

B Paracelse, que je n'avais par hasard que rarement feuil- I leté depuis vingt ans, tant la lecture m'en paraissait I aride, k l'exception toutefois des petites Catilinaires I qu'il décochait si âprement contie nos bons vieux, et H contre ses contemporains coiffés du honnet carré. Je ne W vous dirai pas que je suis arrivé à une appréciation impartiale de ce singulier type, ni môme à lui rendre ce qui lui appartient, d'après ses œuvres. Mais eu laissant de côté sa vie privée, ses travers, ses emportements, en s'attachdut seulement â l'esprit qui a guidé son œuvre, je reste convaincu que sa lutte contre ies vieilles écoles a été un grand pas franchi par l'esprit humain. Il a déblayé le terrain et, quoique sa doctrine ne vaille pas grand chose, il a montré comment on doit mettre de côté le respect des vieilleries et l'infailhbihté des dogmes. C'est là un bon exemple que suivront ses successeurs; ses élèves et ses adeptes s'empresseront d'écheniller sa doctrine; les indifférents y trouveront un enseignement salutaire et reconstruiiont la science sur des données nouvelles. Je regarde le rugissement

»de Paracelse comme l'expression du bonheur que doit trouver l'esclave, quand la chaîne est rompue. Réfléchissez-y donc ! être libre, après quinze siècles d'abrutissement 1 penser tout seul, quand, pendant tant de siècles, les autres ont pensé pour vous I sortir d'un carcere dura, après cinq cent mille jours de misères et d'angoisses I C'est vertigineux, n'est-ce pas î Ce fut pourtant là le fruit de la révolte.

Non pas que Paj'acelse fût le héros de tout ce branlebas ; mais, en médecine, c'est à lui qu'on doit l'émancipation.

£is raconter toutes les péripéties, toutes e l'art jusqu'au commencement de

notre siècle; cette narration, très intéressante sans doute pour un connaisseur, vous semblerait et serait certainement fastidieuse pour un étranger à la littérature médicale.

Il est juste cependant que vous sachiez en quelques mots, quelle fut la destinée de l'école instituée par Paracelse.

Vous avez vu dans quelle ornière il avait acculé sa science ; ce fut bien pis encore après sa mort. Son système, réuni avec les rêveries des Rose Croix, devint un épouvantable chaos bien digne des plus mauvais temps du moyen âge ; toutefois une précieuse innovation surnagea dans cette eau trouble, ce fut l'entrée des médicaments chimiques dans la thérapeutique journalière.

Puis Van Helmont survint, qui corrigea beaucoup des^ erreurs et des exagérations de Théophraste, dont la lecture attentive lui avait donné l'idée d'une réformation en médecine. On a souvent associé ces deux noms : ~ Paracelse, Van Helmont ; il s'en faut de beaucoup pourtant que ce dernier partage les idées de son prétendu maître, et, s'il existe quelques poins de contact, les divergences sont plus nombreuses encore.

Cependant le système du médecin belge fut accueilli avec peu de faveur, au moins en ce qui a rapport aux idées des spiritualistes : une nouvelle doctrine, celle de Descartes, rabaissa les principes spirituels de Van Helmont au niveau des êtres matériels, dirigea davantage l'aitention des théoriciens sur la figure des atomes, et donna de cette manière une forme tout à fait nouvelle à la chimiatrie, que Sylvius contribua surtout à placer sous le jour le plus favorable.

Presque tous les professeurs des Universités dans les Pays-Bas, qui furent toujours la patrie de la philoso-

phie cartésienne par excellence, avaient admis les fer^ ments de Van Helmont et les tourbillons de Descartes comme autant d'articles de foi. On tenta même des expériences pour prouver l'exactitude de ce mariage ; la méthode pratique fut changée d'après les idées domimantes, et de cette manière, vers le milieu du XVII* siècle, se répandit, de la Hollande dans les contrées voi^ sines, une théorie chimique qui, par le charme de isa nouveauté et l'immense talent de son chef, ne tarda pas à JQuir de la faveur générale. Toutes les fonctions du corps et toutes les maladies furent attribuées à la forme et au mélange des molécules des hommes, à la fermentation, l'effervescence, la précipitation et la distillation des éléments chimiques, et l'on chercha, par conséquent, à guérir toutes les affections à l'aide des réactifs de la chimie, en rejetant par conséquent, sans distinction, tous les principes de la vieille école.

La nouvelle venue était donc toute spéculative ; elle eut en effet pour résultat d'éloigner encore davantage les médecins de la route de l'observation, en représentant des principes surnaturels comme des choses sensibles, et en introduisant de pernicieuses méthodes basées seulement sur des hypothèses arbitraires. Sprengel, l'un des plus estimables historiens de la médecine, ne craint pas d'avancer que la méthode iatro-chimique fut plus dévastatrice que beaucoup de guerres réunies, tant la direction imprimée par cette nouveauté était contraire au bon sens et à la raison.

L'engouemeut fut donc quasi général, à l'exception d'un petit nombre d'écrivains, qui prirent les armes pour s'opposer à l'invasion; la domination chimique fut bientôt établie. Toutefois l'école de Paris, qui paraît avoir si longtemps fait vœu d'immobilité, ne renia pas

son passé et fit vaillamment face à Tennemi, en demeurant fidèle aux principes du dogme galénique. Le hargneux Riolan, qui en était alors doyen, se prononça contre toute alliance de la chimie avec la médecine, et même contre toutes les préparations médicamenteuses chimiques.

Cet ostracisme fut maintenu pendant trois quarts de siècle, et ce ne fut qu'en 1666, et la main forcée par le Parlement, que la vieille entêtée, sous le décanat de Vignon, consentit à ouvrir ses portes à quelques médicaments chimiques, tels que Témétique et l'antimoine, et même à les recommander. Gomment Gruy Patin n'en mourut-t-il pas sur le coup ! Cela est à ne pas comprendre, lui le roi des bilieux et des rageurs. Quoi qu'il en soit, il survécut à la catastrophe ; mais il put, dès lors, s'écrier : Finis $col(B parisimsiSy que nous rendrions volontiers par cette exclamation : Quelle chance!

Vous ne connaissez pas Guy Patin ? Tant pis. C'est un homme dont le commerce ne pourrait manquer de vous plaire : doué d'une intelligence hors ligne, travailleur infatigable, instruit à lui seul plus que toute l'école, connaissant toutes les délicatesses et les subtilités de la langue, Guy Patio nous a transmis dans ses lettres, qui sont des modèles du genre, une peinture de son temps qui n'a été surpassée par aucun de ses contemporains; on vit de son siècle en le lisant ; il vous fait passer par toutes les sensations qu'il a ressenties ; une lettre lue appelle la lecture de la lettre qui suit ; il moule, en un mot, le lecteur à son gré. Tour à tour badin, aimable, joyeux, caustique et sévère, il est passé maître dans l'art de bien dire. Joignez à cela un teint bilieux, indice d'une volonté forte, une face maigre et toute osseuse, un grand nez pincé et recourbé comme un bec d'aôgle,

nû ceil vif j profond, scrutateur et un rictus qui dégagé un profond parfum d'ironie, tous prendrez une idée du rude ennemi que Tiatro-chimie eut à combattre. Il va sans dire qu'avec toutes ses qualités, notre homme était d'une opiniâtreté raîte, et que, servi par èon immense érudition, il trouvait rarement des lutteurs à sa taillé.

Guy Patin fut le plus redoutable défenseur des écoles d'Hippocrate et de Galien, qui commetibaiènt à tomber peu à peu dans l'oubli ; il a laisse, non pàâ une réfiltàtion complète des idées qu'il avait prises corps à cdrpà, mais des preuves de la haine irréconciliable et véritablement aveugle qu'il portait aux chimistes de son temps. Dans ses lettres, il les traite de faux-monnoyëurs de la médecine, et il ne dépend pas de lui qu'on ne lëtir inflige les mêmes peines qu'à ces malfaiteurs. liuimémë n'avait jamais administré une seule préparation antimoniale et, suivant son opinion, l'antimoine a fait périr plus d'hojpmes que la guerre de trente ans n'en a moissonné dans les champs de l'Allemagne. II a enregistré dans son Martyrologium antimonii tous les cas où l'antimoine lui a semblé avoir produit dés effets nuisibles et mortels ; mais on conçoit facilement combien il était partial et infidèle, quand ou se rappelle les calomniés qu'il se plaisait à répandre et les anecdotes apocryphes qu'il faisait circuler, à l'éncontre des médicaments qui lui remuaient la bile.

Pauvre cher homme ! quel crève-cœiir ! Avoir été forcé jusque dans l'antre sacro-saint !

Oh I ne pensez pas que le vieil athlète fut désarmé ; il battit vaillamment en retraite, et exécuta par ses élèves quelques pointes hardies sur le territoire ennemi; mais les tirailleurs n'avaient pas la sagacité du général, et Ton put bientôt constater qu'Avicétïné et

Qalien étaient bien morts, et qu'on ne parlerait plus d'eux qu'à titre de curiosités historiques. ~

Il y a parfois dans la vie des peuples de singulières contradictions avec leur génie, leurs mœurs et leur passé. Pendant que les nations civilisées de l'Europe, dont la France représente assez bien le centre, étaient, au nord, sous l'influence nuageuse des préceptes de Yan Helmont, de Descartes et de Sylvius, lesquels laissent échapper une certaine senteur poétique ; l'Italie se jetait à corps perdu dans le domaine de l'exactitude, non pas de cette exactitude qui est le fruit de l'observation grave et raisonnée, mais sur des comiiaraisons rien moins que solides pour édifier une doctrine quel'que peu durable.

L'iatro-chimie avait fait un laboratoire de notre organisation ; il y avait encore des réactions, des fermentations, quelque chose enfin qui n'était pas tout à fait la matière : l'école italienne s'inquiéta peu de toutes ces rêveries ; frappée de l'insuffisance de la chimie pour donner une explication satisfaisante des phénomènes de l'économie animale, elle basa son système sur la comparaison du corps humain avec les machines, et sur le calcul des fonctions, d'après les lois de la statique et de l'hydraulique. Les parties solides jouaient bien le grand rôle dans cette doctrine ; mais on ne les considérait que comme des canaux inertes, ou jcomme des machines formées par un assemblage de canaux privés de la vie. On attribuait le mélange des humeurs aux mouvements de ces tubes, et personne ne conçut l'idée de chercher, dans les parties solides , des forces d'un ordre supérieur à celles de la cohésion, de la gravité et de l'attraction, qui servent, en mécanique, dans la construction des pompes ou des autres machines hydrau-

liques, pour calculer la force et la vitesse des mouvements. L'école iatro-mécanique fît donc un pompier du médecin, comme la* cbimiatrie en avait fait un brasseur.

Malgré la haute valeur des travaux de Borelli, de Bernouilli et de tant d'autres de leurs élèves, il restait bien des lacunes à combler par l'école mathématique; il fallait recourir à d'autres théories pour expliquer les fonctions du corps ; aussi la doctrine chimique s'imposa-t-elle de suite comme une absolue nécessité. On pourrait dire que la nouvelle école fut surtout physiologique ; la pratique de la médecine, et surtout la méthode curative, ne pouvaient guère acquérir de précision ni de certitude avec ses données : Baglivi eut bientôt établi cette diSérence entre la théorie et la pratique. En effet, tandis que, dans la théorie, il cherche à tout expliquer par les lois de la mécanique, et même à rapporter les principes de la chimie aux exigences de la statique, il se déclare, dans la pratique, partisan d'Hippocrate, et avance les mêmes idées que Sydeuham.

Pendant les trois siècles d'agitation scientifîque qui suivirent la Renaissance, il est curieux d'observer l'instabilité des systèmes physiologiques et médicaux, qu'on vit successivement s'édifier et crouler. Après Paracelse, Van Hélmont; puis Sylvius, Descartes, Borelli; puis la doctrine spiritualiste de Sthal, le système mécanicodynamique d'Hoffmann , l'irritabilité de Haller, la théorie, plus moderne encore, de l'excitement. On frappait de tous côtés aux portes du temple scientifique ; tout le monde voulait entrer à la fois et chacun se flattait d'être seul en possession de la vraie vérité. Les disciples, bien entendu, dépassaient toujours le maître; de là les pamphlets, les libelles et tous les projectiles

en uçage dans ces joyeuses batailles où chaguç champion se préteod seul dépositaire de la science et regarde l'adversaire comme indigne. Jaurais aimé voir eu champ clos, Sthal, Paracelse, Sylvius, en compagnie d'un iatcomécanicien et d'un intransigeant comme Guy Patin I Bon Bien, quelles rudes joutes ! que de complimenta anti-parlementaires échangés entre ces intolérants I Figurez-vous, rue des Saints-Pères, Jules Guérin aux prises avec Malgaigne, Pasteur et Golin se défiant comme les héros d'Homère, et Pidoux félicitant à sa manière le très peu patient Germain Sée. Quelle, bonne aubaine pour un spectateur désintéressé !

Malheureusement 1» congrès scientifique du commencement du XVIP siècle, tout intéressant qu'il eût été, n'eût guère fait marcher la science ; celle-ci n'avait pas trouvé un terrain assez solide pour se fixer, ou plutôt ce terrain avait depuis longtemps été dései*té pour faire place à Thypothèse, et l'on ne se mettait pas en tête qu'avant de couronner l'édifice, il en faut assurer les fondements. Quelques penseurs toutefois rentraient dans le bon sentier et, aussi peu soucieux des dogmes que des spéculations, ils arborèrent résolument le drapeau d'Hippocrate et celui de l'empirisme. De ce nombre fut Bacon, parmi les philosophes. Il mettait la médecine au nombre des sciences conjecturales, parce que l'objet dont elle s'occupe est extrêmement compliqué et sujet à un nombre infini de variations. Jusqu'à présent, dit-il, ou a plutôt ébranché que perfectionné cette science, et on l'a moins étendue que cultivée, parce que tous les travaux qui la concernent forment un cercle en se confondant les uns avec les autres, au lieu de marcher en ligne droite et de se succéder.

Bacon pense avec raison qu'une trop grands vénéra-

tion pour les écrits des anciens est l'un des principaux obstacles qui s'opposent aux progrès de la médecine, comme de toutes les sciences d observation. On ne peut attendre de l'antiquité la maturité de jugement et cette richesse d'expérience qui sont les heureux fruits de la véritable antiquité du monde. D'ailleurs c'est une véritable lâcheté que d'en appeler sans cesse aux auteurs, et de méconnaître les droits de l'auteur des auteurs, c'est-à-dire du temps. La vérité est la sœur du temps et non de l'autorité. En général, on ne doit pas s'attendre à rencontrer beaucoup de philosophie dans les livres qui se répètent continuellement les uns les autres, mais il faut étudier la nature elle-même. Imitez, dit le philosophe, la conduite d'Hippocrate et de Baillou; tracez un tableau fidèle des maladies, de leurs causes, de leur curation ; surtout n'attachez pas de prix aux opinions et aux hypothèses.

Vous voyez que le grand réformateur sentait parfaitement les vides de la science, et vous ne pouvez douter que les médecins n'aient beaucoup contribué aux progrès de cette dernière, en profitant de ses sages avis.

L'observation, dès lors, prit droit de cité dans la science; il faut dire aussi que les progrès réalisés par la physiologie et les sciences naturelles vinrent donner une immense extension au champ des études; d'un autre côté, ceux de plus en plus grands de l'anatomie normale, et ceux déjà sensibles qu'avait fait l'anatomie pathologique, sous l'habile direction de l'école de Morgagni, reculaient à chaque instant les limites des connaissances médicales. L'introduction d'une foule de médicaments exotiques, dans la thérapeutique, en multipliant les recherches, finit par faire entrer complètement l'art médical dans la voie qu'il n'eût jamais dû quitter.

Aussi le siècle dernier est-il un des plus féconds pour notre art, et jamais, peut-être, un siècle naissant ne fut, plus que le nôtre, privilégié dès son début.

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