TROISIÈME SOIRÉE
Catoii le Censeur et ses ehooxi ses ehannes. —
I«es «mille Ites.
Je vous ai, dans nos deux premiers entretiens, mon cher ami, fait entrevoir les préjugés des peuples concernant la médecine; vous n'êtes pas satisfait, et vous me demandez de revenir encore sur cette antiquité si colossale et si abjecte. — Non, car vraiment, si je faisais défiler devant vous toutes ses défaillances et ses turpitudes, je craindrais de vous la faire prendre en aversion. Gardez, mon cher, les illusions dont on vous a nourri pendant votre jeunesse au sujet des temps passés, vous en serez plus heureux. — Regardez toujours Thèbes, Babylone, Palmyre comme des foyers de civilisation ; admirez les Egyptiens et les Grecs. — Mais le médecin, le philosophe qui scrute, qui cherche, qui veut quand même pénétrer au centre de la place, est terriblement désenchanté quand, mettant de côté les oripeaux, il se trouve avec ces civilisations toutes nues, et qu'il lui est possible de mesurer Timmensité de bêtises et d'absurdités qui étaient là force et le sine qua non de ces nations.
Je veux vous parler ce soir des superstitions de T ancienne Rome: ce sera vous narrer toutes celles du monde connu, puisque le Gapitole avait tout absorbé.
— Vous savez qu'en fait de religion les vainqueurs de l'univers furent assez indifférents, et qu'ils donnèrent chez eux droit de cité à toutes les divinités possibles ; c'était une excellente politique, qui leur permit pendant un millier d'années d'appuyer leur talon vainqueur sur le front des vaincus : aussi verrez-vous dans Rome toutes les erreurs médicales se donner rendez-vous.
Vous connaissez les Romains; c'étaient à leur origine des gredins qui ne valaient pas la corde pour les pendre ; simples et endurcis au travail, " ils ne connaissaient que les besoins de la nature : du blé, des troupeaux, des femmes, leur ambition n'allait pas plus loin. — Chez eux, nécessairement, le luxe et l'aisance ne tenaient guère de place ; malgré cela, il fallait bien se soigner quand on était malade ou blessé ; il est donc vraisemblable que chaque famille avait son guérisseur, ou que celui qui s'entendait le mieux à secourir ses parents se mettait à la 'disposition des autres pour les soigner.
Cinq ou six siècles ge passèrent ainsi n'ayant pour tout lot que de grossières pratiques ; mais alors il vint de la Grèce un médecin du nom d'Archagatus, qui rendit de si grands services que le droit de bourgeoisie lui fut accordé, et qu'on lui acheta une maison sur les fonds publics dans le carrefour d'Acilius. Gela ne faisait point l'aiîaire d'un certain Mousieur Gaton , entêté comme un vrai mulet. — Il y a des gens qui lui donnent le nom de sage. S'il n'en faut pas plus pour conquérir ce titre, la terre doit fourmiller de sages de cette espèce. Donc le bonhomme Caton se fit le législateur de la médecine de ses ancêtres, et fit cadeau à ses concitoyens d'un petit code médical que nous retrouvons en entier dans son livre intitulé de re rmticd.
— Savez-vous en quoi consistait sa médication, sa panacée? — je vous le donne en mille. — Eh bien, c'était le chou ! oui, le chou, ne vous en déplaise.
— Dans les plaies, les ulcères, les abcès du sein, dans les cancers, les carcimones, dans les maladies des yeux, dans les luxations, les fractures, les contusions, du chou, et toujours du chou. — Mesdames, Messieurs, à quelle sauce le voulez- vous? Voyons, est-ce ôuit, cru, broyé seul, incorporé dans du miel, mêlé avec du sel, de la farine, de l'orge? demandez, c'est toujours bon, et bon pour tout. — Et vous, mon ami, comment l'aiméz-vous?
Bon Gaton, si tu vivais, j'irais te féliciter; tu m*as fait jadis passer de bons moments! C'est égal, c'est trop abaser du chou. — Eh ! mais, je trouve mieux encore, et laisse parler le vieux Censeur: a S'il vous vient un polype dans le nez, reniflez fortement du chou sauvage desséché et réduit en poudre, en trois jours le polype tombera. Après sa chute, continuez le remède pendant quelques jours, si vous voulez détruire les racines du polype. — Pour une surdité, pilez du chou dans du vin, exprimez le suc, faites-le distiller goutte à goutte dans votre oreille, et dans peu vous entendrez mieux.
— Pour les dartres vives, appliquez un peu de chou, elles guériront sans faire plaie. »
Tel est l'agent thérapeutique principal du sévère Caton , qui passa sa vie à médicamenter lui, sa femme, ses enfants, ses amis, ses esclaves, son bétail : certes, il en connaissait, 'd'après son expérience, à peu près autant que nos garde-malades et nos rebouteurs les plus en renom.
Il faut lui rendre justice ; sa sollicitude était grande
pour les bestiaux. — Quant aux esclaves, « pourquoi
leur donner à manger; vendez-les avec les vieux bœufs, la vieille ferraille et les vieux charriots. »
Pour ses amis et pour sa famille, Caton était moins radical, et quand la maladie ne guérissait pas avec son bon chou frisé, il avait en poche quelques charmes qui contribuaient très bien à la guérison .
Voici la formule d'un de ces charmes pour guérir les luxations, a Prenez un roseau vert de quatre à cinq pieds de long; coupez-le par le milieu, et que deux hommes le tieunent sur vos cuisses; commencez à chanter : in alio motus vœta daries, dordarus astarus dissumpiter^ et continuez le charme jusqu'à ce que les deux morceaux soit réunis ; agitez un fer au-dessus ; lorsque les deux parties seront réunies et se toucheront, saisissez-les et coupez-les en tous sens ; vous en ferez une Ugature sur le membre cassé ou fracturé, et il sera guéri. Cependant, pour un membre démis ou cassé, répétez tous les jours le môme charme, ou le suivant pour une fracture : huât, honat, huât isiuy pista sirtu domiabo domnaustre ; ou bien encore haut haut haut, ista sis tor sis ardonabon dumnauslra. »
Du diable si l'on peut comprendre quelque chose dan» ce grimoire.
Des charmes aux amulettes, il n'y a qu'un pas; donc, sus aux amulettes. — Je n'ai pas besoin devons donner la définition du mot; on croyait qu'en les portant on se garantissait non-seulement des maladies, mais encore des charmes et enchantements qui pouvaient avoir été faits par d'autres dans le but de vous nuire.
Les amulettes avaient toutes sortes de provenances; les pierres, les métaux, le bois, les animaux furent mis à contribution. On y gravait des figures, des mots arrangés d'une certaine façon. — Je me rappelle avoi
VU dans Serenus Samonicus une recette pour guérir une fièvre qu'on appelait A^mt/ri/ée: elle consiste à écrire le mot abracadabra sur du papyrus, et à répéter cette écriture en diminuant toujours la dernière lettre, jusqu'à la fin du mot, en sorte que cela fait un cône de cette façon:
Abracadabra
Abracadabr
Abracadab
Abracada
Abracad
Abraca
Abrac
Abra
Abr
Ab
On portait ce papier suspendu au col avec un fil de lin. — Alors, guérison parfaite. -^ Lesjuifs attribuaient la même vertu au mot Abracalan, que Selden prétend être le nom d'une idole Syrienne. — Vous pourrez trouver encore dans les vieux auteurs, entre autres Trallian et Marcel l'empirique, diverses sortes d'amulettes dont je veux vous faire grâce.
D'autres fois, Messieurs les compères qui se mêlaient de l'art de guérir changeaient leurs allures ; il n'y avait aucun caractère tracé sur l'amulette, mais on les préparait et on les appliquait avec force cérémonies, sans compter la peine qu'on se donnait pour voir si les astres étaient favorablement disposés, et dans ce Cas ces amulettes reçurent plus tard le nom de talismans chez les Arabes.
On les faisait de toutes les formes, dont quelquesunes étaient assez drôles, pour ne pas dire plus I Les femmes de Tyr et de Sidon les portaient autour du cou ;
on les appelait des Phallus^ et elles représentaient
Ma foi! tâchez de deviner — Cela devait être
bien drôle de voir les matrones porter M. Phallus sur leur sein ! Mais cette amulette les rendait aptes à donner des enfants à la patrie, et les préservait de quelques diablesses de maladies. — On attachait les amulettes sûr toutes les parties du corps; tantôt elles ressemblaient à une pièce de monnaie qu'on perçait pour la pendre autour du cou; d'autres fois elles étaient faites eA.forme de bracelets, de colliers, de couronnes, etc. ; en un mot, pour s'adapter à toutes les parties du corps.
— Vous riez, mon pauvre ami; mes historiettes vous amusent. Eh bien ! vous avez tort ; càr au fond de tout cela il y a une affreuse plaie, Vignorance, que les meneurs du peuple ont toujours favorisée dans les siècles passés.
— Mon cher docteur , certainement je . ris, car vraiment vous me dites des choses tellement en dehors de nos idées, que je me demande si ce ne sont point des contes faits pour me distraire ; et, si vous ne me citiez à chaque instant les noms des auteurs où vous
' avez puisé, je vous avoue que j'aurais peine à croire à toutes ces bahvernes.
— Tout ce que je vous ai dit est cependant bien vrai; je n'ai rien avancé que je ne l'aie vérifié moimême. Au fait, vous avez raison, tout triste que cela soit, mieux vaut encore en rire qu'en pleurer ; tâchez seulement d'en faire votre profit. — Ah! j'en ai bien d'autres dans mon sac, sur cet univers romain que nos historiens complaisants nous montrent si brillant et si fier. — Mais il se fait tard, allons nous coucher. — A demain, et bonne nuit.