‹ Erreurs, superstitions, doctrines médicalesChapitre 6 sur 31 · QUATRIEME SOIRÉE · texte numérisé non relu

QUATRIEME SOIRÉE

Encore Caton. — I^es tables votlees. — Cinérlson d'iUie femme galllollnée. — Petite recette k l'usage des dames.

Les amulettes notts ont quelque peu éloigné de Gatou et de ses choux. Cet illustre guérisseur était bien certainement rhomme le plus superstitieux de son temps. Le chou, comme je vous Tai dit, était la panacée dans les maladies corporelles ; les maladies de l'âme s'en trouvaient aussi fort bien ; la mélancolie, les insomnies, le spleen, toutes les maladies mentales sont les tributaires de cette plante. — Quel dommage qu'il ait perdu de pareilles vertus, et combien, mon ami, nous aurions moins de peine à étudier la matière médicale si ce qui fut vrai jadis Tétait encore.

Ce n'était pas seulement comme médicament que le vieux stoïque préconisait le chou ; c'était aussi pour prévenir les maladies et comme hygiène : il donne même le conseil, à ceux qui désirent bien boire et bien manger dans un repas, de manger auparavant des choux confits dans du vinaigre. — C'était son verre d'absinthe. — De même, après le repas, mangez-en cinq feuilles environ, vous serez comme si vous n'aviez ni bu ni mangé, et vous pourrez de nouveau boire à votre aise. — Gourmand, va 1 1

n y a beaucoup de gens qui, s'ils m'entendaient ainsi parler du grand et de l'incomparable Caton d'Utique, pourraient vigoureusement protester ; cela m'est parfaitement indifférent; je les renverrais à l'économie rurale ( de re rusticd).

Enfin, pour en terminer sur ce sujet, je ne veux plus vous citer qu'une de ses sottises, applicable pendant les longs voyages : Vous savez, quand ouest longtemps assis, dam I certaine partie de notre corporel s'irrite et finit par se gercer ; eb bien ! Caton sait le préserver de ce désagrément: vous n'avez qu'à porter à l'endroit où finit la colonne vertébrale un petit rameau de grande absinthe ; avec cela, pas plus d'ép||ft^hures que dans le creux de la main. — J'aimerais mifeux du cérat, voire même une chandelle. — Affaire de goût

Malgré l'autorité de Caton, les Romains finirent cependant par s'ennuyer du chou, et vous avez vu que de son temps même Archagatus avait été fort bien reçu dans la ville éternelle. Les descendants de Romulus, comme je vous l'ai dit aussi, ét<^nt d'affreux païens, avaient accepté les divinités des peuples conquis ; aussi retrouvons-nous encore les prêtres exploitant l'art de guérir. Vous voyez qu'il y avait ainsi, comme chez toutes les nations possibles , des guérisseurs - Calons , des prêtres-médecins, et enfin le médecin dans le vrai sens du mot, c'est-à-dire l'homme qui, par son travail incessant, ses études approfondies, son tact et sa patience, arrive à soulager toujours, à guérir souvent ses semblables, ses frères par la nature.

Revenons aux superstitions.

Le divin Esculape, intronisé en Italie, eut bientôt des temples dans toute la péninsule; un de ces temples était bâti près de Rome, et parait avoir été une excel-

lente souricière pour capter le bon peuple ; il s'y passait les mêmes drôleries que dans ceux de l'ancienne Grèce ; il y avait de même les tables votives où Ton inscrivait les recettes contre les maux: tout Tarsenal, enfin, des jongleries de la haute antiquité. Messieurs les ministres du dieu avaient même un peu renchéri sur leurs prédécesseurs. Varron et Servius nous rapportent que près du temple d'Apollon, que le censeur Fulvius avait fait bâtir sur le mont Soracte, il y avait un collège de prêtres qui, pour donner plus de poids aux oracles, marchaient impunément sur des charbons ardents, parce qu'ils s'étaient préalablement frotté la plante des piedsavec certaines %©gues, de même qu'on voit impunément de nos joufs nos marchands d'orviétan, sur les places publiques, avaler du feu et des étoupesenflammées.

Esculape cependant ne fut point jugé digne par les anciens Romains d'être admis dans l'enceinte delà ville, quoiqu'il eût pris la peine de se déranger pour délivrer Rome de la peste; on le pria d'aller se percher en dehors des murs ; mais le dieu, bon enfant qu'il était, n'en eut point rancune et n'en continua pas moins à faire le bonheur de l'humanité souffrante : témoin cette table votive de marbre qu'on retrouva parmi les débris de son temple dans une île du Tibre, et que Mercurialis vit dans le palais Massei.

Vous allez juger de la force du dieu ; il est vrai que tout ce qui émane de la divinité est toujours bon :

a Le dieu a rendu ces jours-ci l'oracle suivant au nommé Gaïus, qui était aveugle: qu'il se présentât à l'autel sacré ; qu'après avoir fléchi les genoux il se présentât de la droite à la gauche et mit ses cinq doigts sur l'autel; qu'ensuite il levât la main, et l'appliquât sur ses yeux. Il l'a fait et a recouvré la vue. »

a Lucius avait une pleurésie formée en sorte qu'on désespérait de sa vie. Le dieu lui a rendu cet oracle : qu'il vînt prendre de la cendre sur son autel, et que l'ayant mêlée avec du vin il rappliquât sur son côté ; ce qu'ayant fait, il a été guéri. Il a rendu publiquement grâces au dieu et a reçu les félicitations du peuple. »

« Julien vomissait ou crachait du sang de façon que Ton n'en espérait plus rien. L'oracle du dieu lui a répondu: qu'il vînt dans son temple, qu'il prit des pigeons sur son autel et qu'il en mangeât pendant trois jours avec du miel ; ce que Julien ayant fait, il a été guéri, et il est venu en rendre au dieu ses actions de grâces en présence de tout le peuple. »

a Le dieu a rendu cet oracle à Valérius Asper, soldat qui était devenu aveugle: qu'il prit du sang d'un coq,

qu'il y mêlât du miel et qu'il en fit un collyre dont il mettrait sur ses yeux pendant trois jours. Il a vu et il est venu publiquement rendre grâces à Esculape. »

Vous voyez, mon ami, par ces quatre citations quelle était l'ignorance et l'impudeur des prêtres: traitement insignifiant et ridicule, imposture sur la nature du mal, attendu que Caïus et Asper réputés aveugles n'avaient que des ophtalmies probablement peu graves. Mais ces supercheries entretenaient le fanatisme. DamI il faut bien vivre! L'histoire ancienne fourmille de faits semblables, mais elle n'offre peut-être pas un tour de diarlatanisme aussi fort que le suivant. Quoiqu'il soit antérieur à l'époque où nous en sommes, je ne puis résister au plaisir de vous le raconter : je le prends dans Ëlian.

Une femme avait dans le corps un ver extraordinaire; étant abandonnée des plus habiles médecins, elle vint à Epidaure pour prier Esculape de l'en délivrer. Par

malheur, le dieu était en tournée ; il voyageait, non pas, croyez-le bien, pour son plaisir, mais pour vaquer aux soios de sa nombreuse clientèle. Où diable aller le chercher? Le cas pressait, ma foi ! Les ministres firent coucher la patiente dans le compartiment des incubations et préparèrent l'appareil nécessaire pour la cure. L'un d'eux ayant donc coupé la tête de cette femme en tira le ver qui était effrayant et d'une prodigieuse longueur. Jusque là c'était parfait; — les grands maîtres de la chirurgie actuelle n'auraient pas osé s'embarquer dans une telle opération, bien que j'en connaisse un qui n'aurait peut-être pas reculé ; — mais, quand il se fut agi de remettre la tôte et de la rajuster comme auparavant, ils ne purent en venir à bout. Jugez de l'em-* barras de ces pauvres gens !

Heureusement le dieu, flairant sans doute quelque grosse bévue de la part de ses employés, revint de sa tournée, et par son divin pouvoir remit convenablement la tête de la femme et la renvoya saine et sauve, non toutefois sans avoir vertement réprimandé ses imbéciles de valets qui s'étaient mêlés d'entreprendre une cure qui n'était point de leur compétence.

C'étaient à ces grossiers pièges que le peuple et même les gens instruits se laissaient prendre. N'en soyez point surpris; car, malgré toute l'intelligence et le scepticisme dont on fait honneur à notre siècle, vous voyez des charlatans publier des cures presque aussi ridicules, et qui trouvent dans le public foule de gens avides de les croire.

D'après ce que je vous ai dit jusqu'à présent, vous voyez que les prêtres traitaient toutes les maladies tant chirurgicales que médicales ; mais cela ne leur suffisait pas: ils inventèrent quelques charmantes pratiques

pour Tusage particulier des dames, qui en furent enchantées et qui probablement comme aujourd'hui faisaient un peu la loi dans le ménage pour l'application de tels ou tels moyejis dans la cure des maladies ; aussi les prêtres, pour leur être agréables, inventèrent une petite correction à leur usage particulier. — Vous savez que Lucine était la déesse des accouchements et qu'elle avait un culte tout spécial à Rome. Les dames romaines qui n'avaient pas^ d'enfants, ou qui n'en avaient pas assez ou assez vite à leur gré, se rendaient à certaines heures dans l'asile sacré, ainsi que l'attestent Ovide et Juvénal; là, elles se dépouillaient de leurs vêtements, et, dévotement prosternées, elles recevaient avec une docilité au-dessus de tout éloge plusieurs coups de fouet qu'un Luperque ou prêtre de Pan leur appliquait sur les parties les plus charnues avec des lanières faites de peau de bouc. Si la fustigation ne les rendait pas fécondes, elle les disposait du moins à le devenir, comme le dit malicieusement Meïbomius. Les maris eussent bien pu exécuter chez eux cette recette, et même doubler et tripler la dose médicamenteuse ; mais je doute que le traitement eût eu beaucoup de vertu, tandis qu'administré dans le temple et par les mains

d'un prêtre

Mon cher ami, j'ai besoin d'aller voir un malade, je ne vous en dis pas plus long pour le moment; voici l'ouvrage latin de Meïbomius, parcourez-le, vous vous rendrez compte du reste, ou bien encore méditez la seconde satyre de Juvénal.

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