‹ Erreurs, superstitions, doctrines médicalesChapitre 7 sur 31 · CINQUIÈME SOIRÉE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME SOIRÉE

Absonee do Jorlspradeneo pour la médeelne. — li'lioiiinie employé eomme niédleament. — Invoctlvoa de Pllae Tanelen. — Recette* contre l'hydrophoble.

A Rome, dit Scribonius Largus, il n'existait aucune loi qui interdit la médecine aux hommes ignorants et grossiers que la cupidité portait à s'en môler ; et quand je dis, à Rome, je parle de toutes les grandes villes : aussi, nous apprenons de Galien qu'on voyait souvent des teinturiers, des cordonniers, des maréchaux, des manœuvres quitter leur profession pour exercer l'art de guérir ; on n'était pas médecin en se soumettant à certaines formalités qui pussent donner à la société quelque gage sérieux de savoir, mais on se disait médecin, et personne n'avait le droit d'en demander davantage.

Ces charlatans grossiers ne s'appliquaient, pour la plupart, qu'à guérir telle ou telle maladie ; c'étaient donc des spéciahstes ayant quitté, qui le tire-pied, qui le marteau, et se servant d'anciennes recettes, parfois même en inventant de leur chef, pour la plupart ridicules ou dégoûtantes, et par cela même beaucoup mieux goûtées de la populace.

Je vafs ce soir, mon ami, vous entretenir un peu du brigandage médical qui exploita sans miséricorde

l'empire romain pendant des siècles, et pour cela je mettrai à contribution deux hommes fort instruits sur la matière, Pline et Galien.

Vers le règne de Néron, il y eut un certain Apollonius dont on ne connaît pas très bien la provenance ; ce garçon avait, à Tusage des malades qui venaient lui demander conseil, quelques petits remèdes assez drôles. Il avait inventé, entre autres choses, rhuile de vers qu'il préparait par la coction et qu'on mélangeait avec parties égales de graisse d'oie: cette préparation, qui était bonne pour tout et partout, dut faire fureur par sa nouveauté. — Quand il lui arrivait des contusions, mon gaillard s'amusait à appliquer sur la partie malade de Teau de mer ou de la saumure, de façon qu'il convertissait souvent la contusion en ulcère. — Cela durait plus longtemps, mais rapportait quelques petits bénéfices.

5'agissait-il de la moraure du crocodile dont il pensait que la dent était venimeuse, il la pansait avec la saumure incorporée à la graisse de Tanimal lui-même, et l'on croyait fort essentiel, pour arriver à la guérison, de fermer très soigneusement les portes de l'appartement pour empêcher les chats sauvages de s'y introduire; car ces chats, parait-il, étaient très friands de pareils morceaux , au dire d'^Etius. — PHne rapporte aussi qu'on attribue à la cendre du cuir du crocodile, ou même à la fumée qui s'élève pendant qu'on le brûle, la propriété d'émousser la sensibilité, à tel point qu'on peut sans crainte brnler et inciser sans que le malade ressente aucune douleur. — Vous voyez, mon cher, que ce n'est pas de nos jours seulement que l'homme a tâté des moyens pour éviter la souffrance , et que l'idée des anesthésiques date de longues années.

iËtius, dans rimmense compilation qu^il a faite des travaux de ses devanciers, nous a laissé encore quelquesuns des moyens de traiter d'Apollonius: avez-vous un saignement de nez bien considérable qui mette la vie du malade en danger, le remède est bien simple, vous n'avez qu'à faire une ligature au gros doigt du pied correspondant à la narine qui fournit le sang I Avez-vous un polype, vous le guérirez en appliquant dessus du sang de chouette encore chaud, ou même avec une portion quelle qu'elle soit de Tanimal séché au soleil.

Vous voyez à quel degré de superstition on en était arrivé pour tromper la maladie; cependant, Apollonius n'est qu'un enfant si vous le comparez à un certain Xénocrate d'Aphrodisée, un peu antérieur à Galien, et qui écrivit un livre fort étendu sur l'utilité des parties des animaux, considérées comme remèdes. Ce guérisseur surpassa en délire tout ce qui s'était fait avant lui, et l'on ne peut rien imaginer de plus dégoûtant, de plus nauséabond que sa pharmacie. Personne n'est allé aussi loin que lui dans la recherche des moyens superstitieux et dangereux. Il me répugne de vous parler de ce gredin ; je vous dirai seulement qu'il ■ employait le foie, le cerveau, les os de la jambe et des doigts de l'homme; la sueur, l'urine, la crasse des oreilles, le sang des règles, les excréments étendus sur les parois de la bouche et du gosier pour guérir le mal

de gorge, et puis encore Non, c'est par trop fort ;

mon estomac se gendarme rien qu'à l'idée que je voulais vous exprimer. Passons vite.

Il faut bien dire qu'il n'est pas l'inventeur de cette pharmacie ; il eut des précurseurs qui probablement y firent leurs affaires, puisqu'il s'avisa de renchérir sur eux. Ecoutez la mâle indignation de Pline en parlant

de ces prétendus spécifiques que désavouent également l'expérience et la raison.

c Les épileptiques boivent le sang des gladiateurs, » et se servent de leurs corps comme de coupes vivantes » (ce qui donne de l'horreur môme à le voir faire aux » bêtes féroces dans le cirque). Ils osent davantage ; » ils vont jusqu'à croire qu'il est efficace de sucer le n sang chaud et pour ainsi dire vivant avec Vâmt même. » Ils ne craignent pas de coller leurs lèvres aux plaies » des hommes^ tandis qu'il n'est pas même permis de » les approcher de celles des bêtes féroces. D'autres » recherchent la moelle et le cerveau des petits enfants. » Beaucoup de Grecs ont déterminé les saveurs des » viscères, des membres, sans oublier môme la rognure » des ongles : comme si la santé des hommes pouvait » consister à se transformer en bêtes féroces, et à » devenir dignes de la maladie par le remède qu'on lui » oppose I Belle tromperie assurément si le remède ne » répond pas à son attente I C'est un crime de regarder » les entrailles de l'homme ; qu'est-ce donc que de les » manger!

» C'est toi que j'accuse, destructeur de tout droit » humain, artisan de monstruosités; toi qui ne les as, » je crois, imaginées que pour faire parler de toi ; toi, » dis-je, qui as suggéré de manger les membres de » l'homme! Quelle conjecture a pu te conduire à ce j> fatal forfait! Quelle peut avoir été l'origine de cette » méthode de traiter nos maux? Quel est Thomme » qui, le premier, prépara des remèdes plus cri- » minels que des poisons? Je veux que les Barbares » les aient inventés ; les Grecs ne se les ont-ils pas » appropriés? » — Les médecins de l'empire étaient presque tous Grecs. « Démocrite ne dit-il pas que, pour

» certains maux, les os de la tête d'un criminel sont » plus efficaces ; et pour d'autres ceux de son hôte et » de son ami I Apollonius n'a-t-il pas écrit qu'il est fort » utile de scarifier les gencives douloureuses avec la » dent d'un homme emporté d'une mort violente ; et » Melitus, que le fiel de l'homme guérit les suffusions » de l'œil? Artémon donnait à hoire aux êpileptiques de » l'eau de fontaine puisée pendant la nuit dans le » crâne d'un homme mort violemment. Anthéus croyait » remédier à la morsure du chien eupagé par des pi- » Iules où entrait le crâne de pendu. On a même fait » servir Thomme de remède aux quadrupèdes : pour » l'enflure des bœufs; on insérait des os humains dans » leurs cornes percées pour les recevoir ; on donnait » aux pourceaux malades du blé qui avait passé là nuit » dans le lieu oii un homme avait été tué ou brûlé.

» Loin de nous ces horreurs. Nous parlerons de » remèdes et non pas d'expiations. Quand le lait de » femme, la salive, les attouchements pourraient être » utiles , nous ne croyons point la vie assez pré- )o cieuse pour qu'il la faille conserver par toutes sortes » de moyens indistinctement. Qui que tu sois qui le y> fasses, tu n'en mourras pas moins pour avoir souillé » ta vie de saletés et d'horreurs ! Que tout homme ait » donc dans son esprit, comme souverain remède, que » de tous les biens que la nature accorde il n'en est » pas de plus grand qu'une mort hâtive. »

Voilà, mon ami, d'éloquentes paroles qu'on eût dû afficher dans toutes les villes romaines. Mais, malgré les colères de Pline, cette pharmacie n'en persista pas moins pendant longtemps encore , puisque Cœlius Aurélianus nous apprend qu'on donnait aux êpileptiques de la chair de belette sèche, de la chair humaine, une

excroissance qui pousse aux jambes des chevaux, du chien de mer, des cloportes, du cœur de lièvre, deTeau de forgeron, que sais-je encore : la liste en est déjà assez longue. Ah I que les charlatans devaient rire de la sotte obéissance de leurs malades et de la stupidité qui enchaînait à leurs caprices les gens les plus sensés.

Y a-t-il beaucoup de changement de nos jours? Penh ! je ne sais trop ; il y a peut-être une légère modification dans le sens du progrès, mais elle est si petite, si petite I

J'ai bien encore quelques petites erreurs à vous faire connaître, et qui eurent de la vogue depuis le règne d'Auguste jusqu'à l'époque où vécut Galien, c'est-à-dire pendant cent soixante ans ; mais*je ne vous citerai que les plus grosses, à mon avis. Ainsi Scribonius Largus nous a transmis le nom d'un Ambrosius, médecin de Pouzoles, dans le royaume de Naples, lequel avait trouvé à l'usage des calculeux un ingrédient qui, préparé avec tontes sortes de pratiques superstitieuses, faisait dissoudre les pierres dans la vessie. — Marcel l'empkique nous parle d'un certain Anthero, contemporain de Ghariclès, médecin et affranchi de Tibère, qui prétendait dissiper les attaques de goutte et même les faire disparaître complètement par les propriétés électriques de la torpille noire de mer. Le malade devait se transporter sur lé bord de la mer pendant Tattaque ; et là, debout sur la plage, il devait poser ses pieds sur la torpille en vie, et les y tenir appliqués jusqu'à ce que les décharges électriques eussent amené l'engourdissement du pied et de la jambe jusqu'au genou. Je crois que l'espèce de pédiluve que prend alors le malade avait la plus grande part aux succès, car per-, sonne n'ignore que l'eau froide, versée continuellement

sur les articulations goutteuses, dissipe assez bien la douleur. Quoi qu'il en soit, cette petite charlatanerie valut à Ânthero une immense fortune dont il fit bien de profiter.

L'histoire a encore enregistré le nom d'un Bassus gui prétendait guérir Thydrophobie par des stemutatoires et des lavements ; — d'un Artorius qui, pour la même maladie, submergeait ses malades pour les forcer à boire dé l'eau ; il les mettait même dans un puits, enfermés dans un sac de peau, pour les forcer à boire; il prétendait, ce bon Monsieur, que les noyés avalent volontairement de l'eau, et qu'on la leur fait rendre en les suspendant. — Vous n'avez pas été du reste sans entendre parler de cette pratique dans nos campagnes ; c'est une excellente recette pour achever le moribond.

Mais nos pères ne s'en tenaient pas seulement à ces petits moyens ; ils avaient découvert une amulette que Scribonius s'était procurée pour en vérifier Teffet; malheureusement, il n'eut point à traiter d'hydrophobe. Cette merveilleuse amulette n'était autre chose qu'un morceau de peau de hyène qu'on attachait enveloppé dans un linge au bras gauche du malade.

Que de ridicules, mon ami, ont existé sur notre univers, et que de siècles il a fallu aux hommes ^^our arriver à progresser quelque peu. — D'ici à quelques jours je ne vous parlerai plus de ces vilenies- qui finissent par faire souffrir. — Tâchez, cette nuit, de ne pas trop rêver de la pharmacie dont Pline vous a donné un échantillon. — Demain, nous parlerons de choses plus riantes.

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