‹ Ésaü le lépreuxChapitre 10 sur 69 · L'EXCOMMUNICATION · texte numérisé non relu

L'EXCOMMUNICATION

I. COMMENT SAMUEL FUT INVITÉ A DONNER SA FILLE EN OTAGE AU ROI ET A APPAISER l' APPÉTIT DU ROUTIER BURDETT.

Huit jours s'étaient à peine écoulés depuis le retour de don Pedro à Séville, et déjà les ressources des habitants de cette noble cité s'épuisaient. Don Enrique voulait la réduire par un blocus, et le roi, qui avait vu les Maures auxiliaires repoussés deux fois par l'armée ennemie, se trouvait traqué comme un lion pris au piège.

Un matin, don Pedro tenait conseil avec Aïxa et Mohamed, et discutait le moyen de lever un corps de troupes en Afrique lorsque Diego Lopez, maître des archers à masses d'armes, vint le trouver et lui exposa respectueusement que les soldats d'éhte commençaient à murmurer, car leur paye était arriérée de deux mois, et les distributions de vivres se faisaient rares.

A cette nouvelle le roi devint plus sombre et plus soucieux. Le trésor était vide. A Grenade, les chefs de tribus s'étaient opposés ù ce que Mohamed levât les sommes qu'il avait promises à don Pedro. Ce dernier, ne sachant à quel expédient avoir recours dans cette circonstance désespérée, fit mander immédiatement son trésorier Samuel Ben- Lévi, qui était parvenu h entrer dans la ville assiégée.

Lorsque le juif parut devant le roi, il se prosterna humblement à ses pieds, à la façon orientale, et lui dit :

— Seigneur, que voulez-vous de votre pauvre esclave?

— Il me faut de l'argent à tout prix, Samuel, répliqua don Pedro.

— De l'argent ! s'écria le trésorier en levant les mains au ciel, avec l'expression de la plus douloureuse surprise. Hélas! noble maître, vous savez comme moi que les coffres de l'Etat sont aussi vides qu'à cette époque de votre jeunesse oh vos ricos-ombres vous appelaient don Pedro le mendiant, et où l'on refusait tout crédit sur la place du marché à votre cuisinier. Pour lever des soldats dans cette maudite guerre, nous avons vendu ou engagé toutes vos terres et tous vos joyaux.

— Qu'on vende nos plats d'or et d'argent, nos hanaps ciselés, les rênes, les selles et les étriers magnifiques de nos chevaux!

— J'ai déjà prévenu cet ordre, seigneur.

— Qu'on fonde ma statue d'argent élevée dans la salle de Gypse.

— Depuis deux jours elle est brisée et monnayée. Pour défendre le roi, j'ai cru pouvoir sacrifier son image.

— Et tu as très bien fait, Samuel ; tu es un bon et zélé serviteur, qui connais le cœur de don Pedro. Mais que faire, alors? Un conseil d'ami, mon trésorier, car il s'agit de vie et de mort.

Samuel eut l'air de réfléchir un moment, puis il dit avec une lenteur calculée :

— J'y ai déjà pensé, et je n'ai trouvé qu'un moyen. Vous ne pouvez lever un nouvel impôt sur les fidèles Sévillans, qui sont à bout de sacrifices, et que cette charge extraordinaire convertirait peut-être au parti de don Enrique. L'Eglise seule, au milieu de la misère et de la détresse publiques, est restée libre et inviolable jusqu'à cette heure. L'archevêque s'est plutôt déclaré le partisan du bâtard que le vôtre. Faites venir les chanoines à l'Alcazar, et imposez leur le payement des frais de la guerre. Tandis que les autres passent leurs journées à combattre, en manquant de pain et d'argent, ces braves gens dorment ou font des prières pour don Enrique, tout en accaparant les grains et en faisant grasse chère, mais ils ne vous ont pas octroyé l'hommage d'un marabotin.

— Le conseil est bon, Samuel, et je ne perdrai pas de temps pour le mettre à exécution.

Et le roi ordonna aussitôt à Diego Lopez de convoquer les chanoines de Séville en assemblée à l'Alcazar, pour le jour même, à deux heures.

Ces hauts dignitaires ecclésiastiques n'avaient pas, sans doute, la conscience très nette à l'endroit de don Pedro, car cet ordre les efTrava comme une accusation. Néanmoins, ils n'osèrent se dispenser d'obéir, mais ils se rappelaient en tremblant qu'ils avaient été des premiers à nommer le roi de Castille Pierre le Cruel.

Ce dernier les reçut dans son oratoire avec les marques d'une déférence et d'une vénération profondes.

— Vous voyez, seigneur roi, dit le plus hardi des chanoines, Augustin Gudiel, que nous nous sommes conformés avec empressement à l'expression de votre volonté.

— Vous n'ignorez pas que je sais la faire respecter, répliqua brusquement don Pedro. Mais, trêve aux paroles- oiseuses! Aujourd'hui, mes dignes maîtres, j'ai besoin de savoir quels sont mes amis et quels sont mes ennemis, et je vous demande si vous êtes les alliés de ces routiers qui ont osé rançonner notre Saint-Père dans sa bonne ville d'Avignon; en un mot, si vous êtes traîtres à votre légitime seigneur.? ♦

Les chanoines pâlirent.

— Que votre justice s'abatte sur nous, dit Gudiel d'une voix émue, si un homme vivant peut témoigner contre notre fidélité par un signe ou une preuve quelconque.

— Je suis disposé à vous croire, malgré les nombreux rapports que j'ai reçus, dit le roi; mais je veux être assuré de votre loyauté par des actes plutôt que par des protestations et des serments. Étes-vous prêts à m'en donner une preuve matérielle et irrécusable?

— Parlez, seigneur roi, dit le chanoine inquiet. Vous ne pouvez douter de notre dévouement.

— Eh bien! il s'agit de sauver Séville et tout le royaume des entreprises du bâtard félon et de ses indignes frères d'armes, les malandrins de. Bertrand Duguesclin. Je suis à bout de sacrifices; j'ai vendu jusqu'aux joyaux qui ornaient mes armes. Vous autres, vous n'avez encore fait aucun sacrifice pour la défense du royaume. Or, la fonte des vases sacrés, des cloches et des statues des saints est la seule ressource qui nous reste.

lOo

... Deux hommes grands et robustes, couverts de longues robes à capuchon. (P. 111.)

Les chanoines reculèrent avec un mouvement d'horreur à celtf proposition, qu'ils regardaient comme impie et attentatoire aux droits et privilèges de l'Eglise.

— Voulez-vous signer l'ordre de cette fonte? demanda don Pedro.

Les chanoines, baissant leurs tètes, vivantes images de la consternation, gardèrent le silence.

ÉSAV LE tÉrnEl'.\. — J. UOUKF, KDrTBl'n.

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— Vous VOUS taisez! reprit le roi avec colère. Ne dirait-on pas que j'ai blasphémé? Croyez-vous que les routiers anglais et bretons se gêneront pour dépouiller les églises, s'ils triomphent? Croyez-vous que du fond de leur chapelle, les images des saints feront fuir les révoltés? Elles seront plus utiles lorsqu'elles seront réduites en doubles d'or et d'argent, et qu'elles serviront à nous acheter des vivres et des armes.

— Nous n'avons ni le pouvoir ni l'audace sacrilège de signer un tel ordre, seigneur, répondit enfin Gudicl d'une voix altérée. Ce serait metiro Dieu contre nous. Disposez de nos vies, mais ne touchez pas aux choses sacrées.

— Je pourrais me passer de votre permission, honnêtes chanoines, dit don Pedro.

— Faites, répliqua Augustin Gudiel en s'inclinant; mais le peuple de.Séville défendra les objets de son culte, et ne se dévouera pas longtemps pour un sacrilège.

Il se dirigea ensuite vers la porte de l'oratoire, et les autres chanoines se disposèrent à le suivre.

— Attendez, fit don I^edro, qui était parvenu à comprimer sa colère. Avant de me quitter, donnez-moi un conseil. Dois-je donc me rendre à mon frère le bâtard, et le supplier de m'accorder la vie et une retraite paisible dans quelque couvent?

Et il regarda fixement Gudiel, qui sentit le piège et se garda de prêter le flajic à celte attaque détournée.

— Vous devez résister jusqu'à la dernière extrémité à votre frère rebelle, répondit-il doucereusement.

— Mais comment, puisque vous me refusez votre appui?

— Nos conseils ne feront jamais défaut à notre seigneur légitime.

— Parlez donc, ouvrez-moi une porte de salut, c'est ce que je demande.

Augustin Gudiel jeta un coup d'œil rapide sur une porte entr'ouverte |)ar la(|uelle lorutoirc communiquait à la trésorerie; il avait vu le rideau de brocard qui la masquait s'agiter, et deux têtes curieuses s'avancer en même temps et se retirer avec pri'cipitalion. Celaient Aïxa et Samuel, que le chanoine eut le temps de reconnaître -ù son bonnet surmonté d'une corne.

II sourit froidement, et répondit au roi d'une voix grave :

— Vous avez jusqu'à ce jour comblé de biens et de faveurs les coreligionnaires de l'honnête, du fidèle, du savant Samuel Ben-Lévi.

En entendant prononcer son nom, Samuel prêta une oreille encore plus attentive, et l'énormité de l'éloge que Gudiel faisait de lui l'inquiéta vivement.

— Oui, j'ai protégé les juifs, dit vivement le roi, parce que leur génie mercantile a vivifié le commerce dans toutes les parties du royaume en créant le crédit. J'ai protégé aussi les Maures, dont l'industrie patiente et habile triplait la fécondité de mes provinces, tandis que leur esprit ingénieux y développait les sciences et les arts. Je sais que ce sont là pour eux autant de titres à la haine aveugle des chrétiens, qui regardent, dans leur orgueil guerrier, tous les métiers pacifiques comme tâches ingrates, vulgaires, honteuses, bonnes pour des vassaux ou des serfs.

— Nous n'avons pas à vous demander compte des motifs de cette protection, seigneur, dit hypocritement Gudiel. Toujours est-il que vous avez choisi des juifs pour collecteurs des impôts, et qu'ils n'ont pas pressuré leurs frères. Toutes les richesses de la nation ont fini par s'accumuler dans leurs mains. A leur tour de sauver celui qui les a protégés. Qu'ils soient chargés désormais des frais de guerre. J'ai dit.

Et Gudiel, saluant respectueusement le roi, se retira à la tête de ses chanoines, tandis que le juif restait écrasé par ce coup inattendu.

La Mauresque l'entraîna dans l'oratoire.

— Eh bien, Samuel, lui dit le roi en riant, les chanoines ne sont pas maladroits. Il ne fait pas bon se frotter à eux. Ils ont raison, après tout; si je fais fondre leurs cloches et leurs vases, il y aura sédition de chrétiens. Les juifs, eux, ne se révoltent pas.

— En effet, ce sont gens pacifiques et qui se connaissent mal au maniement des armes, reprit Samuel avec un sourire singulier.

— Ils ont profité de ma prospérité, dit don Pedro, ils doivent me venir en aide au jour du malheur. Convoque une assemblée de tes frères, Ben-Lévi, et décide-les à fournir l'impôt. Si je suis vainqueur, je les récompenserai de leur bonne volonté.

— Mais c'est impossible, mon noble maître. La richesse des

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juifs n'existe que dans limai^ination envieuse de don Augustin Gudiel. On voit bien quil n'a jamais visité leurs pauvres demeures; ce sont des chenils dont un mendiant chrétien ne voudrait pas.

— Prends garde de me pousser à bout, Samuel, interrompit le roi, de plus en plus irrité de toutes ces résistances qui se dressaient contre lui. C'est une question de nécessité rigoureuse. Si les frères résistent à ma volonté, je les bannis de Séville, je confisque leurs biens, et je fais mettre la juiverie à sac par mes archers. Tu peux leur annoncer ma résolution.

— Les juifs aimeront mieux être bannis, je^ vous l'affirme, reprit le trésorier d'une voix lamentable ; moi-même, qui n'ai plus au monde pour tout bien que ma fille Rachel, je partirai avec elle plutôt que de souscrire à un arrêt injuste et à des exigences impossibles.

Aïxa regardait attentivement le roi, pendant que Samuel prononçait ces mots.

Don Pedro s'écria avec une émotion soudaine :

— Tu ne partiras pas avec ta fille, car tu viens de me donner une excellente idée : c'est de retenir ta Rachel chérie comme otage à r.\lcazar, en attendant que tes frères aient accompli mes ordres.

— Elle ne mettra pas le pied dans ce palais, dit Samuel. La cage de l'oiseau a beau être dorée, c'est toujours une cage, contre les barreaux de laquelle il brise bientôt ses ailes.

— Oh! tu es bien aveugle, bon Samuel, interrompit tout à coup Aïxa; ta fifie n'a rien à craindre de don Ptvlro, car il l'aime d'une affection... fraternelle...

— C'est de cette affection même ([ue j'ai peur pour ma fille, reprit le trésorier.

— Pourtant si, pour te rassurer, continua la Mauresque, qui semblait braver à plaisir le mécontentement de don Pedro, le roi de Castille te faisait espérer de voir un jour ta belle Rachel assise à côté de lui sur son trône ? Il n'oserait aujourd'hui former une union si singulière, car elle lui ferait perdre toutes les épées chrétiennes qui combattent encore pour lui... Tu comprends... il ne pourrait élever ta fille aussi haut sans la perdre avec lui... Mais, quand sa couronne sera bien affermie sur son front...

— Trêve à vos sarcasmes, Aïxa, dit sévèrement le roi ; Samuel n'y attachera pas plus d'importance que je n'en apporte moi-même à ces

divagations de l'esprit mobile d'une femme. Va donc, Ben-Lévi, et dis à tes frères que si, avant trente heures, ils n'ont pas payé la nouvelle taxe, ils seront bannis comme traîtres et tous leurs .biens confisqués...

— Prenez garde ! reprit le juif; vous allez creuser un gouffre sous vos pieds.

— Le lion ne craint pas les pièges de la taupe, dit dédaigneusement don Pedro. Quant à ta fille, elle sera conduite aujourd'hui à l'Akazar comme otage. Je l'ordonne.

— N'exigez pas cela d'un père, s'écria Samuel. Ayez pitié de mon enfant. Pour lui épargner cette honte, je sacrifierais tout ce que je possède, tout ce que j'ai acquis par tant de sueurs et de peines. J'ai toujours été votre agent fidèle. Une fois entrée dans l'enceinte de l'Alcazar, ma fille, que j'ai élevée chaste et pur dans ma pauvre maison loin du regard et de la parole des hommes, ma Rachel sera méprisée par nos frères comme une créature flétrie. Est-ce donc pour un tel résultat que j'ai passé une vie de fatigues, d'humiliations et de privations? Le malheur de mon enfant sera-t-il le prix de tous mes services?

— Rachel sera libre et honorée dans mon palais comme dans la maison de son père. D'ailleurs, si tes frères aiment mieux être bannis que de payer la taxe, dans quelques jours ta fille sera maîtresse d'aller rejoindre leurs tentes. Tu m'as entendu. Fais suivant ta volonté.

Et don Pedro s'éloigna, laissant son trésorier dans la plus profonde consternation. Mais la favorite, elle aussi, était restée dans l'oratoire, et elle regardait, avec une sorte de compassion mêlée de mépris, ce pauvre homme combattu par les impressions les plus confuses et les plus diverses, et qui pouvait devenir pour elle l'instrument d^une vengeance implacable.

C'est que, depuis le jour oii Mohamed n'avait pu tenir ses engagements envers le roi de Castille, la fîère 3Iauresque avait perdu tout l'empire qu'elle avait si laborieusement obtenu sur l'esprit de son amant. Au milieu de ses inquiétudes et de ses dangers, don Pedro n'avait pu oublier Rachel, son souvenir semblait attaché au cœur de ce malheureux prince comme l'ombre est attachée au corps. 11 la suivait de la pensée dans la maison de Samuel; il cherchait à se rappeler le son de sa voix, l'expression de son regard à recomposer le sens et la lettre des paroles qu'elle lui avait adressées.

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Il souffrait de son absence. Il était inquiet, comme si un vide et un désert s'étaient faits autour de lui. Parfois il se trouvait tellement absorbé, qu'en se réveillant de sa rêverie il ne reconnaissait pas le visage de ses familiers. Il s'irritait de la présence d'Aïxa, qui était une souffrance pour lui : car elle avait chassé Rachel, et, pour lui, c'était une ennemie à laquelle il se plaisait à adresser des plaintes et des reproches sans motifs. Aïxa avait observé tous ces symptômes, et en avait facilement compris la cause; elle pressentait que cette rivale méprisée qu'elle avait fait plier devant elle pouvait facilement l'humiher à son tour. Elle connaissait le caractère de don Pedro, irritable, violent, généreux, passionné, mais exempt de toute faiblesse. Elle comprit donc qu'il ne lui restait qu'un seul moyen d'éviter un si grand danger, et ce moyen, c'était de faire disparaître Rachel.

Aussi, lorsqu'elle vit l'accablement du trésorier, elle résolut aussitôt d'en profiter :

— Vraiment, j'ai pitié de toi, bon Samuel, lui dit-elle. Le roi a été impitoyable, tandis que tes prières me remuaient le cœur.

Le juif, qui connaissait parfaitement la sensibilité de la favorite, parut fort étonné de cet aveu. Elle continua :

— Je veux te rendre un service signalé, et prouver que je compatis à ta douleur. Tiens-tu réellement à soustraire ta fille aux foUss prétentions de don Pedro?

— Ne m'avez -vous pas entendu, madame?

— Eh bien! je puis taider à réaliser ton désir. Confie-moi le soin de veiller sur Rachel, et je te jure qu'elle ne reverra jamais le roi.

Le juif frissonna de la tête aux pieds, et s'écria :

— Vous confier ma fille, à vous, madame, qui la haïssez?

— Je ne la hais qu'à Se ville, dit Aïxa ; mais si tu te fies à moi, je la ferai conduire secrètement à Grenade par quelques-uns des genétah*es les plus dévoués de mon père. Cette nuit même, ils iront la cher" cher dans ton logis.

— Mais pourrai-je l'accompagner? Me laisserez-vous partir avec elle? demanda le juif soupçonneux.

— Impossible, reprit à voix basse la favorite ; le roi devinerait trop notre secret. Il faut que Rachel vive recluse à Grenade, ignorée de tous, jusqu'à ce que je puisse la rappeler à Séville, où sa présence est indispensable, car de grands événements s'y préparent. Ne dois-tu

pas veiller au salut de tes frères et de vos trésors, puisque le roi veut, de gré ou de force, puiser à deux mains dans ces coffres, qu'il croit remplis de doubles et de marabolins?

— ^îais que me conseillez-vous donc de faire ? reprit Samuel d'un air défiant.

— D'obéir aux ordres de don Pedro, répondit Aïxa encore plus bas. Réunis ce soir les habitants de la juiverie, et compte sur mes promesses; je viendrai moi-même vous apprendre comment vous pouvez éviter le danger qui vous menace.

— Oh! si vous ne me trompez pas, c'est une reconnaissance éternelle que je vous devrai.

— Mais tu sais ce que j'ex'ge en échange de ce service?

— Venez ce soir, noble Aïxa, dit le trésorier d'un air solennel. Vous trouverez chez moi tous nos frères réunis pour vous entendre, et ma fille prête à suivre vos genétaires maures.

— C'est bien, répliqua la favorite. Tu peux rentrer maintenant à la juiverie.

Us se séparèrent, et Samuel Ben-Levi se hâta de reprendre le chemin de son quartier, tout bouleversé par les émotions si diverses qu'il venait d'éprouver.

Au milieu de ces complications d'événements, le vieillard ne savait que résoudre : devait-il se fier entièrement à la favorite? devait-il braver le courroux du roi? Était-il prudent de se séparer de sa fille et de la mettre sous la protection d'une rivale ahière? 11 hésitait d'incertitudes en incertitudes, lorsqu'il arriva, les yeux ba'ssés, devant la petite porte basse de son logis, percée d'un judas grillé et munie de lourds barreaux de fer.

Il leva la tête, et ne fut pas médiocrement surpris de voir la porte s'ouvrir et laisser pénétrer dans son logis deux hommes grands et robustes couverts de longues robes à capuchon.

Il s'empressa de les suivre, en les examinant avec une inquiète curiosité, et entendit l'un d'eux demander àla vieille servante Déborah si Samuel Ben-Lévi était chez lui.

— Le roi l'a fait appeler à l'Alcazar, répondit la vieille, mais il ne tardera pas à rentrer; et il sera bien content de vous voir, mon cher seigneur.

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— Je ne suis donc pas un étranger pour loi, Déborah? demanda le nouveau venu en riant.

— Hélas! répondit la vieille, vous aurais-je ouvert la porte du logis, malgré les ordres rigoureux de maître Samuel, si je ne vous avais pas tout d'abord dévisagé et reconnu à travers le guichet?

— Au fait, dit l'iiomine à la robe, je t'ai fait assez enrager autrefois ; je t'ai assez volé de quartiers d'agneau et de pain azyme pour que tu aies gardé bonne mémoire de moi.

— Je reconnais cette voix, dit Samuel : c'est Ésaii. Mais que peut-il venir faire ici sous ce déguisement?

Et il s'avança alors avec plus d'assurance vers les nouveaux venus, tandis que Déborah, s'écriait :

— Mais voici mon maître, mes deux seigneurs; diles-lui ce qui vous amène.

Les deux hommes se retournèrent vivement, et, à travers leurs robes enlr'ouvertes, le trésorier vit briller leurs armures semblables à celles des chevaliers, et malgré les plis d'un capuchon qui couvrait leurs armets d'acier poli, il reconnut en l'un d'eux son ancien apprenti, et, dans l'autre, le terrible capitaine anglais Tom Burdett, que ses propres compagnons avaient surnommé le pillard.

— Quel nouveau malheur me menace? se dit en devenant blêmo le pauvre juif accablé.

— Est-ce ainsi que vous recevez vos amis, .naître Samuel? dit

Esaii.

El, se débarrassant de sa longue robe :

Vovez si votre apprenti ne vous fait pas honneur! J'ai marché

vers mon but avec une volonté de fer, et j'ai enfin réussi à l'atteindre! Je puis maintenant mettre des éperons.

Est-il possible? fit le trésorier avec une expression d'incrédulité.

Cela vous étonne, vieille barbe? reprit rudement Tom Burdett. C'est pourtant la vérité. Après avoir fait bien des métiers au service de don Enrique, votre ami Ésali, que je soupçonne d'être quelque peu magicien, s'est signalé par une action d'éclat qui lui a mérité toute ma reconnaissance...

— Et quelle est cette action d'éclat? demanda le trésorier.

— J'allais mourir empoisonné par l'eau que nous avait fait boire

... Je les fais brancher sur l'heure. ^P. 114.)

cet iulerDal avorton Gil Perce-Neige, lorsque ce brave garçon parut sur le champ de bataille, tandis que le capitaine Bertrand poursuivait don Pedro et que vous vous sauviez vous-même au hasard : ayant pitié de mes cris de douleur, il me versa dans la bouche quelques gouttes d'un cordial détestable, mais fort -salutaire, qui m'a remis sur mes jambes, comme vous voyez.

— Ah! c'est là son action d'éclat? dit Samiirl.

ESAU LE LÉPRiaX. — I. BOCFF, KPITEIR.

UV. 15.

m ÉSAU LE LÉPREUX

— N'est-ce donc pas suffisant pour mériter d'être fait chevalier? reprit Burdett avec un ton d'importance grotesque. En conservant un capitaine tel que moi à l'armée de don Enrique, il a rendu à ce dernier un tel service, que je n'ai pas hésité à le reconnaître en servant de parrain à ce digne ami Ésaii Menasses. J'exige seulement qu'il choisisse un nom plus chrétien.

Samuel Ben-Lévi se garda d'ajouter la moindre observation ; il tendit les Lras^ à son ancien, apprenti, en se disant mentalement que, dans ces temps de troubles et de guerres civiles, il était bon d'avoir des amis dans les deux camps.

— Et Rachel? demanda Ésaii avec une certaine hésitation, estelle ici?

— Oui, mon enfant, et Déborah lui a probablement annoncé ta bonne venue. Elle sera toute surprise de te voir dans cet équipement m&rlial, qui rehausse encore ta bonne mine naturelle.

— Parlons d'abord du motif qui nous amène, interrompit brusquement le routier anglais. C'est un de vos frères, Samuel, qui nous a fait entrer dans la ville par la poterne de la. juiverie confiée à sa garde.

— Comment! Sédécias aurait trahi la confiance...

— Sédécias a toujours été secrètement partisan de don Enrique, et le nouveau roi n'a cessé, par son moyen, de conserver ces- intelligences dans Se ville. Du reste, il n'est pas le seul juif qui soit venu nous proposer de nous servir d'espion.

— Mais êtes-vous bien sûr qu'aucun d'eux ne joue double jeu ? — Oh-1 reprit gaiement Burdett, ceux qui ne m'inspirent pas une entière confiance,, je les fais brancher sur l'heure.

— Pauvres gens ! dit Samuel d'une voix pleine de GompassioB.

— Ne les plaignez pas, ajouta l'Anglais. J'ai le plus grand sofn qu'on les pende par les pieds le plus courtoisement possible, parce que, pendant que l'âme quitte le corps, les marabolins tombent des poches. Mais revenons aux choses sérieuses. Sédécias nous. a assuré que si don Pedro veut surcharger d'une nouvelle taxe les habitants de Séville, les gens de la juiverie se laisseraient entraîner à livrer les portes de leur quartier aux soldats de don Enrique.

— Qui sait l'avenir? dit le trésorier en jetant autour de lui des regards obliques et inquiets.

— Si VOUS vouliez nous aider dans cette entreprise, Samuel, dit Ésaii, la reconnaissance du nouveau roi serait sans bornes...

— Mon Dieu! si je pouvais seulement faire sortir de la ville ma pauvre fille et le peu de bien qui me reste! répondit le juif.

— Venez avec votre fille au camp de don Enrique, s'écria vivement Ésau, et, sur ma tête, je vous réponds de votre vie et de l'honneur de Rachel.

— Quant à ce que vous pouvez posséder, soit en doubles d'or, soit en pierres précieuses et en objets de prix, ajouta Tom Burdett, vous pouvez me le confier, bon Samuel, et, sur mon honneur de chevalier! je vous réponds de le garder... mieux que vous ne le feriez vous-même. Ce n'est pas le capitaine Burdett, tout privé qu'il est de sa compagnie d'écorcheurs, que ni comte ni baron oserait dépouiller comme un pauvre vieux juif.

— Ah çà! comment entendez-vous conduire cette périlleuse entreprise? demanda le trésorier, qui feignit de ne pas avoir entendu l'offre amicale du terrible Anglais.

— Quelques routiers de la compagnie Cahverley, dit Esaii, s'avanceront jusque sous les remparts avec les échelles et feront mine de tenter l'assaut. Vous simulerez, de votre côté, la résistance la plus opiniâtre, en ayant bien soin de jeter vos paniers de pierre et vos tonneaux d'eau bouillante partout où nos hommes ne seront pas.

— Mais Pâques-Mahom ! n'allez pas vous tromper, interrompit Tom Burdett, car, dans les affaires les plus chaudes, l'huile ou l'eau bouillante a toujours singuhèrement refroidi l'ardeur du routier.

Et il se mit à rire bruyamment de sa grossière plaisanterie.

— 11 faudrait que le coup pût se faire dès ce soir, ajouta-t-ii

— Oh! non, répliqua Samuel, car c'est aujourd'hui jour de sabbat, et nous nous ferions un scrupule de vendre et de livrer la juiverie ce jour-là.

— C'est très délicat, observa l'Anglais en riant du scrupule du vieux juif.

— Remettons l'affaire à demain, dit Esaii.

— C'est un dimanche, il n'y a pas la moindre difficulté, et il ne s'agit que de réunir nos frères... Je vais m'en occuper.

Et il se hâta de se diriger vers la porte de la rue en ajoutant :

— Voulez-vous m'accompagner, messires?

Tom Burdelt 1 arrèla par le l)ias :

— Avant de nous mettre en campagne, mon cher Samuel, je dois vous dire que, dans notre impatience de vous voir et de nous entendre avec vous, nous avons quitté précipitamment le camp au moment de servir le repas du matin sous la tente de mon digne ami Hugh de Calverley.

— Allons trouver Sédécias, répondit le trésorier; c'est un homme de bon conseil et de résolution que mon voisin, et, pendant que nous dresserons notre plan de guerre, la vieille Déborah s'occupera de vous trouver quelques aliments dans mon pauvre logement,

— Je souhaite que sa recherche soit couronnée de succès, reprit l'Anglais d'un air de mauvaise humeur, car je dois avouer que je me sens un appétit formidable.

Samuel soupira profondément, en pensant que ce redouté capitaine allait engloutir en un seul repas ses provisions de la semaine ; mais il fallait se soumettre à la nécessité.

— Samuel, dit alors Esaii avec une sorte de timidité, pourrais-je voir Rachel, ou la croyez-vous trop irritée contre moi pour consentir à me laisser paraître devant elle?

— Bah! tu es dans les bonnes grâces de Déborah, et, grâce à son influence sur l'esprit de ma fille, vous pourrez vous réconcilier. Reste ici pendant notre absence, mais n'oublie pas auprès de Rachel la grande affaire qui nous occupe, et surtout ne lui en parle pas.

Puis, le juif se mit à appeler la vieille Déborah d'une voix glapissante. Lorsqu'il la vit descendre l'escalier qui conduisait à la chambre de sa fille, il engagea Burdett à ramener sur ses épaules les phs de sa grande robe à capuchon, et à le suivre sans plus tarder; mais au moment où, plongé dans ses préoccupations, il franchissait le seuil de la porte, le capitaine des écorcheurs l'arrêta en disant :

— Et les provisions que vous avez promis de faire rassembler à mon usage par vos serviteurs !

— Ah! c'est juste, dit Samuel en se frappant le front, je l'avais

oublié.

— Heureusement que ventre affamé a de la mémoire, reprit

Burdett.

Et, tandis que le trésorier rentiait au logis pour donner ses instructions à Déborah. le routier ajouta :

ÉSAL' LE LÉPRELX il"

— C'est un vrai service que je rends à mon sauveur Esaii, en me faisant préparer un bon repas. C'est une occupation pour la vieille servante, et mon digne ami pourra entretenir sa belle Rachel sans témoin.

Samuel Ben-Lévi vint bientôt rejoindre son compagnon, et tous deux s'enfoncèrent silencieusement dans les rues tortueuses de la juiverie de Séville, auxquelles les étroites allées et les petites boutiques des bazars, avec leurs échoppes fermées sur la rue à hauteur d'appui, donnaient un aspect tout à fait étrange pour les regards d'un guerrier du Nord.

u. — d'ume nouvelle manière de remplir les coffres vides de la

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