IX. — LA MAURESQUE ET LA JUIVE
Le roi de Caslille était rentré dans sa bonne ville, entouré de ses auxilliaircs arabes, sans paraître remarquer les regards obliques, les murmures et les imprécations sourdes de la population chrétienne.
Le roi de Grenade, de son côté, ne s'était pas permis de hasarder la moindre réflexion au sujet de la jeune fille à laquelle don Pedrol sen-ait d'écuyer, comme il l'eût fait pour une reine.
Lorsqu'ils eurent descendu de cheval dans la cour du Vivier, ce dernier dit à Mohamed avec une sorte de surprise :
— Aïxa n'est pas venue au-devant de moi, seigneur?
— Elle vous attend sans doute dans son mirador, répondit le Maure, car elle désire vous revoir sans témoin.
A ces mots, prononcés avec une froideur significative, la fille de Samuel s'arrêta, confuse et tremblante ; mais don Pedro lui prit la main, et, l'entraînant avec une douce violence :
— Venez, Rachcl, lui dit-il; vous n'êtes plus une étrangère pour votre compagnon de fuite, et vous pouvez assister à mon entretien avec Aïxa, car je veux vous mettre sous sa protection.
Ils montèrent tous les trois au mirador, petit belvédère situé sur le haut des tours de l'Alcazar, réduit charmant aux petites colonnes mauresques, aux arceaux surbaissés, qui semblait suspendu sur un abîme d'azur.
La favorite y attendait don Pedro avec une froideur dédaigneuse. Le roi entra vivement, tandis que la juive, intimidée, s'arrêtait sur le seuil, et, s'avançant vers Aïxa :
— Je ne reviens pas en vainqueur qui rapporte des trophées, lui dit-il acvec nu expression pleine d'amertume. Vous aurez à consoler un malheureux que la trahison a perdu, et qui a vu son épée se briser dans sa main avant d'avoir pu s'en servir.
— Dans les hasards de la guerre, il n'y a. qu'heur et malheur, répondit-elle avec calme; mais êtes-vous revenu seul à l'Alcazar, Pedro?
— Oh! je ne désespère pas encore de ma fortune; un de mes
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alliés du moins m'est resté fidèle : c'est votre père, le généreux Mohamed. Il n'a pas attendu mon appel pour venir à mon aide... merci à vous et à lui.
— Est-ce donc toujours sur moi que vous comptez, Pedro, pour relever votre courage? Est-ce donc toujours dans mes yeux que vous voulez puiser cètle force héroïque qui fera triompher votre cause ou qui vous dévouera à une fin glorieuse?
— Que signifient ces doutes étranges, Aïxa.
— Je vais vous les expliquer par une seule question.
Et, étendant sa main vers le seuil, oii Rachel frissonnait sous sa cape de laine brune, effrayée de l'aspect sévère et de la voix impérieuse de la favorite :
— Quelle est cette femme, Pedro? demanda-t-elle.
— Cette femme, répondit le roi, qui pâlit tout en essayant de sourire, car il sentit la portée des soupçons de la Mauresque, c'est une sœur que je viens vous confier, Aïxa; c'est la fille de mon fidèle tréso ■ rier Samuel Ben-Lévi, pauvre enfant que j'ai sauvée de la poursuite des routiers anglais, et que vous aimerez, n'est-ce pas?
— Que j'aimerai, interrompit brusquement la 3Iauresque, parce que vous avez deux fois joué votre vie et votre liberté pour elle?
— Fallait-il donc laisser périr cette jeune fille? répliqua en se contenant avec peine don Pedi'O ; fallait-il lui laisser subir les outrages de cette ribaudaille d'Angleterre?
— Mais la fille de Samuel est une juive ! dit avec dédain Aïxa. Qu'importe au roi de Castille la vie et l'honneur d'une enfant de cette race dégradée! Une juive ne peut être ma compagne; elle ne peut demeurer dans l'Alcazar sans le souiller.
— Etes-vous donc une chrétienne du vieux sang, pour parler avec tant d'arrogance? dit d'une voix basse et irritée dcn Pedro. Je comprendrais à peine un langage si dur, des sentiments si hautains dans la bouche d'une noble Espagnole comme Maria de Padilla! Ah! je vous croyais plus miséricordieuse, Aïxa! Lorsque je vous ai avoué mon amour, me suis-je enquis si vous me sacrifieriez votre foi religieuse?
— Et, pour aimer cette juive, vous n'attendrez pas non plus qu'elle ait abjuré son culte, n'est-ce pas, don Pedro? répondit Aïxa avec une sombre ironie. Mais, je vous en supplie, ne m'avihssez pas par des comparaisons si abjectes. Avez-vous donc oubhéqui je suis? Fille d'un
sanî? royal, vous avez pu m'aimer sans honte ; mon amour n'a jamais (^lé pour vous une huniilialion. Grâce à moi, mon père Mohamed vous défendra comme son propre fds contre tous vos ennemis. Il prodiguera pour vous jusqu'à son dernier marabotin, jusqu'à son dernier genétaire ; mais c'est à la condition que, de votre côté, vous respecterez le lien qui nous unit, que vous ne chercherez pas à le rompre par d'iudi'mes moyens, et à avilir celle qui vous a loyalement aimé.
Mais, vraiment, je ne vous comprends pas, Aïxa. Vous tenez
là un lano^age insensé. Comment puis-je chercher à vous avilir en vous demandant d'accorder asile et protection à une pauvre jeune fille?
Qu'a-t-elle besoin de ma protection, puisqu'elle a la vôtre?
répliqua d'un ton farouche la Mauresque. Pourquoi ne retonrne-t-elle pas sous le toit de son père? Sous quel prétexte, à quel titre resteraitelle à l'Alcazar? Que signifie ce caprice royal ? Veut-il dire que je suis déchue (ie cette puissance imaginaire qui m'a fait tant d'ennemis, et qu'une autre femme aspire à conquérir ce beau litre de favorite? Soyez franc, don Pedro.
— Parlez plus bas, Aïxa, calmez cette colère sans motif, dit le roi, qui craignait que ce débat orageux ne parvînt aux oreilles de Rachel, et qui voyait avec anxiété Mohamed y rester impassible. Samuel Ben Lévi n'est pas encore de retour à Séville, et je me suis engagé à veiller sur sa fille bien-aimée. D'ailleurs, en la confiant à votre garde, je vous donne la meilleure preuve que vos soupçons ne sont pas fondés.
— Que voulez-vous, Pedro! dit la favorite avec un accent sardonique, je vous aime, moi, et je me défie de votre obstination à me prouver que j'ai tort; je me défie de cette générosité soudaine que vous témoignez à cette juive dont on vante la beauté. Je doute qu'il vous parût très naturel, si elle était laide, d'oublier les intérêts sacrés de votre couronne pour une préoccupation indigne de vous.
— Mais je vous jure, Aïxa, reprit le roi, que vous seule avez donné à ma demande celte singulière importance.
— Soit! je veux le croire, Pedro. Je me trompais; cette Rachel est pour vous une étrangère. Voulez-vous que je consente à la garder à l'Alcazar? C'est facile. Qu'elle augmente le nombre des femmes destinées à me servir? elbî ne me quittera pas. Oh! je vous promets de veiller sur elle avec la sollicitude d'une sœur. Elle agitera les chasse mouches sur mon front, die me chaussera mes babouches. Accepte/-
... Nous avons vendu ou engagé toutes nos terres. (P. 103.)
VOUS cela? Puis-je disposer de cette fille à ma volonté? Dois-je vous remercier d'un présent si rare et si précieux?
Et un rire insultant accompagnait ces paroles saccadées.
— Décidément, il n'y a pas moyen de vous faire entendre raison dit le roi de Cas tille. Pouvez-vous parler avec tant de mépris de la fille du grand trésorier, d'un homme que j'ai tant d'intérêts cà ménager^
puisque lui seul peut me fournir les subsides nécessaires pour subvenir aux frails de la guerre?
— Comme vous aimez Samuel depuis que vous avez admiré la beauté de sa fille, Pedro! En échange de Rachel, je vous promets de faire remplir vos coffres par mon père, jusqu'à la défaite de don Henrique.
— Et Mohamed empêchera-t-il toute la juiverie de Séville de se révolter contre moi?
— Ce n'est pas cette crainte qui vous empêche de céder à mon désir. Vous essayez en vain de me tromper, don Pedro. Cette fille, vous l'aimez : eh bien! malheur à elle !
— Mais c'est plus que de l'obstination et de la jalousie, Aïxa; votre colère vous rend folle et aveugle !
— Et la vôtre vous fait descendre jusqu'à l'injure envers une femme. Oh! non, je ne suis pas aveugle. Je lis trop dans vos yeux, dans votre embarras étrange, dans votre irritation même; vous aimez cette Rachel plus que vous n'avez jamais aimé Maria de Padilla et la pau\Te Aïxa. Pour elle vous tremblez, vous me suppliez et me menacez tour à tour: vous cherchez à me fléchir. Vous aimiez Maria de cet amour que le soleil de l'Andalousie allume facilement dans les veines des jeunes gens; moi, vous m'avez aimée parce qu'il vous paraissait glorieux d'avoir pour maîtresse la fille d'un roi; mais celle-ci, ajouta la Mauresque furieuse, vous l'aimez comme on n'aime qu'une fois, avec tendresse, avec doute, avec défiance; vous lui sacrifieriez votre orgueil, vous lui sacrifieriez la violence même de votre passion ; vous sauriez être timide avec elle. Les femmes se connaissent en amour, et je suis sûre de ne pas me tromper. Plus le vôtre est désintéressé, plus il sera réel et durable. Vous avez trouvé en moi une femme qui vous égalait en fierté et en énergie ; vous devez préférer Rachel, humble fille que vous élevez jusqu'à vous, et dont vous feriez volontiers une reine ; mais prenez garde, Pedro, Aïxa est entre vous, et elle ne se laissera pas ignominieusement chasser.
— Aïxa, dit sévèrement le roi, à mon tour je vous dirai : Soyez franche! avouez que vous cherchez un prétexte pour quitter l'Alcazar et entraîner Mohamed avec vous, depuis que vous me savez vaincu.
— Don Pedro, s'écria la favorite, je vais vous prouver votre erreur. Laissez-moi seulement interroger cette jeune fille.
Le roi, accablé, ne répondit pas. - n'f nî nrho*! nah nh ^i'^^'^'^ Aïxa s'avança vers le seuil du mirador, et fit' 'sig^é' à la juifve de s'approcher. Subjuguée par son air impérieux/ Racliel obéit.
— Vous savez que votre compagnon de routei est le roi de Castille, don Pedro? lui demanda la Mauresque. -14 .oîiod -tu m ,iuu —
— Oui, madame, répondit- doucement Rachel. taDhr
' — Il vous a promis un, asile dans son AJeaz^ar? Il vous a dit' sans doute qu'après vous avoir sauvée au péril de sa vie, il voulait continuer avons protéger? Il vous a dit que la maison de votre ' père ne vous offrait pas un asile assez sûr, et vous n'avez pas hésité à le suivre?
— Non, madame^ car celui qui s'était si noblement dévoué pour, une pauvre fille étrangère, était incapable de me tromper. 'î -^h iiMMw.
— Mais ne savea^vous pas qui je suis et à quel» titre je ^ous interroge? continua i*-feivorite>,u sourdement irritée- dp kit' douceur de Rachel. ^ '' ''>i'rïBq cjh ^.i ,. . v -.. . ,''*i-iq m •>- .
— Non , maàamei ;rki'aié • ijbe 'nfr'impèrte !^ Puàs^jné dote Pedro* 'me confie à vous, c'est qu'il vous sait bonne et généreuse^ et ma reconnaissance se partagiera entre .vous et loijirsaïuiji»! ai hij ih
Au lieu d'être désarmée par ces espr^ssionsempTbintes d'une humble coofîastcevîAïxa reprit «aveci un accent âpre et ironique :
— ■ Ah! don Pedro avait oublié de vous parler de moi^ la belle! Je comprends. Il était si occupé à vous sauver, et puis à écoutée les ilhïfs aveux de votre 'gratitude! Eh bien, moi^ je vous dirai ku vérité : je suis sa- maîtresse, cette 'Atauresque que l'on appelle Aïxa^ la favori tey la fille de Mohamed, roi de Grenade et le plus fidèle allié du roi de Castille. C'a été une grande audace àotoi^, misérable juive que le dernier des almogavares dédaignerait, d'entrer dans ce palais oti je règne «ncore; j'aime <1ok PédroyCt jernèfveuxpasqn'iliaime une autre que moi. C'est donc à' lui de choisir eatre nous. ;.->4 . j ,ioDj/ii.
uiipr/Terrifiée par cette provocation: inattendne) Rach«l frissonna de tout son corps; puis, faisant quelques pas en arrière, elle leva des yeux suppliants vers <ioD Pedro en lui disant :
— Seigneur, m' avea^vous donc conduite à l'Alcazar pour m'y laisser insulter ? Qu?ai-je donc fait pour mériter de si cruels cadrages?
— Ce que tu as fait? s'écria la favorite en voyant le roi indigné s'élancer vers la fille de Samuel; mais, dans ce moment même, ton insolence te trahit. Tu oubliesi ta feinte^ résignation pour faire appel à la
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colère de don Pedro, lu Timplores contre moi. Tu demandes ce que tu as fait? ajouta-l-elle en se rapprochant de Rachel; tu aimes le roi, voilà ton crime, ^"essaye pas de le nier, tes lèvres mentiraient. Et, lui arrachant son voile par un geste soudain :
— Oui, tu es belle, plus belle que je ne le croyais, dit-elle en la regardant avec une curiosité dévorante ; n'espère donc pas que je te pardonne. Tu as voulu lutter contre moi, je te briserai. Ta beauté ne te sauvera pas; car, dans tes regards troublés, dans ta pâleur, dans tes sanglots, je devine encore ton amour!
Le roi, suffoqué par la surprise et la colère, n'avait pu l'interrompre; mais la saisissant alors par le bras avec violence et l'éloignant de Rachel :
— Aïxa, s'écria-t-il, votre conduite est infâme! Je vous ai demandé asile et protection pour la fille d'un de mes serviteurs, et vous, cœur sans pitié, vous écrasez sous des paroles de haine et d'orgueil cette enfant qui ne peut se défendre. Oh! n'abusez pas de ma patience plus longtemps!
— Soit! dit la Mauresque, ne déguisez plus le fond de votre pensée, Pedro ; dites hautement que vous aimez cette juive, et défendez-la comme on défend ce que l'on aime. Ne craignez pas que je dispute votre cœur à la fille du trésorier Ben-Lévi. Je cède la place à cette noble et triomphante beauté. Vous, du moins, mon père, vous ne m'abandonnerez pas. Ensemble nous quitterons Séville pour retourner à Grenade, et nous laisserons les beaux yeux de Rachel défendre le roi de Caslille!
— Aïxa^ murmura don Pedro avec un amer sourire, voilà donc comme vous m'aimez?
Au moment où la favorite et Mohamed se dirigeaient vers la porte du mirador, le petit Perce-Neige apparut sur le seuil.
— Seigneur, dit-il à don Pedro, les bannières de don Enrique flottent déjà dans la plaine.
— Que toutes les portes soient fermées, les ponts levés, et que tous les hommes en état de porter les armes courent aux remparts, répondit fièrement le roi, qui voulait dissimuler son découragemont.
La juive avait frissonné en entendant annoncer l'arrivée de l'ennemi; mais elle eut bientôt pris son parti en voyant l'altération
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du visage de don Pedro, qui ne pouvait perdre sans un profond déchirement de cœur son dernier allié.
Elle s'avança vers Aïxa, et s'agenouilla humblement devant elle pour l'empêcher de passer.
— Faites-moi place, dit la Mauresque d'une voix dure.
— Foulez-moi aux pieds, mais écoutez-moi! dit Rachel avec un accent de supplication déchirant. Je m'humilie devant vous, je ferai ce que vous m'ordonnerez; disposez de moi; je ne me relèverai pas que vous ne m'ayez pardonné. Ceux qui vous ont dit que don Pedro m'aimait vous ont trompée, madame ; je suis prête à retourner chez mon père. Si l'effroi ne m'avait empêchée de parler, je vous aurais dit tout cela d'abord. Comment un roi aimerait-il une juive? Les rois ont trop d'ambition dans le cœur pour descendre si bas. Oh! je vous en supplie, madame, ne l'abandonnez pas, ne le laissez pas livré à ses ennemis !
— Mais tu vois bien que tu l'aimes, malheureuse, puisque tu me supplies pour lui! s'écria la Mauresque.
— Non, je ne l'aime pas, dit Rachel d'une voix plaintive en embrassant les genoux d'Aïxa, et sans oser regarder don Pedro, dans le cœur duquel se livrait un combat terrible, et qui fixait sur elle des regards passionnés. Il m'a sauvée, parce qu'il a un cœur vaillant et généreux, et non parce qu'il m'aimait. Et, quant à moi, est-ce donc l'aimer que de me souvenir d'un si grand service?...
— Eh bien, répliqua Aïxa à voix basse, relève-toi donc et retourne chez ton père. Si don Pedro te laisse pa rtir, s'il ne te retient pas, je resterai à l'Alcazar, et mon père combattra pour lui.
La juive se leva.
— Seigneur roi, dit-elle, au moment d'une lutte terrible, ma place n'est pas ici. Je retourne chez mon père, dans cet asile calme où je suis aimée, où, loin du tumulte des armes, je pourrai prier pour votre cause.
Don Pedro hésita un instant s'il la retiendrait à l'Alcazar, au risque de perdre l'appui de Mohamed; mais il entendit les fanfares des cymbaliers dans la cour du Vivier, et sa pensée se reporta à don Enrique. Aïxa, qui l'observait, fit signe à Rachel de s'éloigner, et ordonna à Gil Perce-Neige de faire accompagner la jeune fille à la juiverie par une escorte d'almogavares.
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Lorsque les cymbales eurent cessé de résoimer, don Pedro, sans jeter un regard sur Aïxa, san:^ lui adresser la parole, descendit du mirador accompagné du roi de Grenade, et, lorsqu'il fut arrivé dans la cour du Vivier, il ne rompit le siloncde que pour ire à son allié :
— Allons visiter les remparts. J'ai acheté assez cher le droit de défendre Séville.