TRÉSORERIE
Quelques instants après le départ du trésorier. Déborah introduisait Esaii auprès de la jeune juive, dont la retraite n'était guère moins élégante et somptueuse que le mirador de la favorite Aïxa.
Il s'arrêta devant elle, pâle et tremblant d'une émotion indéfinissable.
— Rachel, murmura-t-il, c'est un frère, un ami d'enfance, qui vient vous demander si vous lui avez enfin pardonné,
La jeune fille le regarda sans haine, mais ne répondit pas.
— Oh! j'ai été bien rude et bien violent l'autre jour, reprit-il; c'est que votre vue m'avait bouleversé le cœur et m'avait rendu insensé. Au moment oii je venais de vous raconter tous mes efforts pour m'élever jusqu'à vous, oîi je venais même de vous avouer que, pour sortir de l'obscurité à laquelle j'étais condamné, pour suivre le chemin qui s'ouvrait à mon ambition, il m'avait fallu renier ma foi, un homme a paru qui m'a humilié devant vous d'un nom flétrissant. Vous ne m'avez revu, au bout de tant d'années de tortures où votre souvenir seul soutenait mon courage, que pour entendre votre compagnon d'enfance traité de renégat et d'espion. Oh! si mon abjuration est un crime, un crime auquel mon amour pour vous m'a seul entraîné, par combien de souffrances ne l'ai-jepas expié, lorsque j'ai dû courber devant vous mon front rousre de honte!
Rachel lui lendit la main ; Esaii la pressa contre ses lèvres et la mouilla de larmes.
— iAIais j'ai franchi le plus difficile, vous le voyez. J'ai désormais le droit de porter les éperons de chevalier. Tant d'efforts pour obtenir de vous un regard, un souvenir, un mot d'encouragement, auront-ils été inutiles? Ai-je eu tort de soulever cette montagne de mépris et d'humiliation qui me séparait des titres et des honneurs estimés si haut par les chrétiens? Devais-je plutôt me résigner à souffrir avec nos frères? Oh! non, car j'aurais préféré mourir que de continuer à porter la rouelle jaune et la corne infamante attachée au bonnet.
— Esaù, je ne vous hais plus, je vous plains, dit la jeune fille avec une expression mélancolique.
— Que faut-il donc faire pour être aimé de vous, Rachel? reprit le renégat. Quelque épreuve que vous m'imposiez, rien ne m'effrayera pour mériter votre amour. Je n'existe que par vous et pour vous.
— Hélas! dit Rachel, un obstacle invincible nous sépare.
— Un obstacle! s'écria Esaii; mais tant que je serai vivant, aucun ne m'arrêtera. Ma foi, ma religion, mon courage, c'est vous seide, Rachel. C'est honteux à avouer, mais pour vous je sacrifierais mon honneur aussi bien que ma vie; je commettrais un crime et une lâcheté, aussi bien qu'une action héroïque. Être l'instrument de votre volonté serait pour moi le suprême bonheur. Vous me diriez comme à un esclave stupide : Frappe cet homme, ou sauve-le! je le frapperais, fùt-il mon ami, eussé-je reçu de lui l'hospitahté et l'asile; je le sauverais, fût-il mon ennemi mortel, m'eùt-il dénoncé traîtreusement et livré au coin de son foyer. Dans les combats, votre nom était pour moi un talisman. Blessé, voyant mon sang ruisseler, je répétais ce nom chéri, et il me semblait que ma blessure se fermait et que mon sang cessait de couler, que je ne souffrais plus, et je me rejetais dans la mêlée avec une ardeur, une fièvre et une frénésie nouvelles. Vous êtes mon intelligence, vous êtes la lumière de mon cœur; sans vous, mon esprit ne serait que confusion et ténèbres. Vous ai-je offensée en servant don Enrique, Rachel? Dites un seul mot, et pour vous je renierai mon maître, comme j'ai renié la foi de mes pères.
Effrayée de cette parole violente et désordonnée, la fille de Samuel répondit doucement :
— Soyez fidèle à votre maître, Esaû, car je ne puis disposer d'un cœur qui ne m'appartient plus.
— Toujours inexorable, murmura le renégat avec un accablement désespéré : mais pouvez-vous, Rachel, répondre de votre cœur? Savez-vous si plus tard il ne changera pas? ]\Iais quel est donc ce rival que vous me préférez? Je ne le devine que trop : c'est ce grand de la terre qui a rougi de vous et qui vous a lâchement laissé chasser de son palais.
— C'est moi qui suis volontairement sortie de l'Alcazar, dit Rachel avec dignité; mais je vous en prie, mon ami, n'insistez pas sur ce malencontreux sujet. Le temps, qui n'a pu guérir votre amour, ne guérira pas le mien.
— Oh! Rachel, reprit-il d'une voix déchirante, ne m'enlevez pas l'espérance, cette dernière consolation de celui qui souffre, l'espérance, derrière laquelle il n'y a plus que le néant!
— Esaii, dit la jeune juive en lui prenant la main, en retour de l'amitié de sœur que je vous offre, jurez-moi, puisque mes volontés sont sacrées pour vous, jurez-moi qu'à partir de cet instant, vous ne tenterez rien ni contre la vie du roi, ni contre sa couronne.
Le renégat tressaillit.
— Ce serment que vous me demandez, c'est l'anéantissement de tous mes efforts, de tous mes projets, depuis que j'ai quitté la maison de votre père. Vous le savez, Rachel.
— Je le sais, dit-elle en regardant 3Ianassès avec attendrissement. Le pauvre Esaii sourit |au millieu de la torture qui lui serrait le
cœur, malgré l'angoisse qui faisait monter une sueur froide à son front.
— Quoi qu'il arrive, dit-il enfin d'une voix brisée, je vous jure de vous obéir, Rachel, ma sœur!
— Et moi, reprit la juive avec une sorte d'enthousiasme passionné, en échange de ce sacrifice que je vous impose, Esaii, mon frère, je jure à jmon tour qui [si l'amour qui a touché mon cœur ne me tue pas, que si jamais le temps peut en effacer la trace et l'éteindre, nul autre que vous ne sera mon époux.
— Rachel, puissiez-vous un jour tenir ce serment, comme je tiendrai le mien, dit Esaii, épuisé d'émotion.
Et après avoir pressé une dernière fois contre ses lèvres les mains
de la jeune fille, il sortit de chez Samuel et se dirigea vers la poterne de la juiverie, tout en cherchant par quel moyen il pourrait se retirer sans déshonneur du complot.
Cependant, le trésorier avait laissé Tom Burdelt communiquer ses dispositions stratégiques à Sédécias, juif fanatique, dont le fils avait été pendu pour un crime de fausse monnaie, par jugement du corrégidor de Séville, que le roi avait confirmé, et il s'était hâté de rentrer seul à son logis.
La situation du pauvre Samuel se compliquait de plus en plus. D'une part, don Pedro exigeait que sa fille fût conduite à l'Alcazar comme otage; de Tautre, la haineuse Aïxa voulait qu'on lui livrât Rachel ; enfin Esaii avait proposé au père de les emmener tous deux au camp de don Enrique.
Après avoir mûrement réfléchi, le vieux trésorier prit une résolution décisive et hardie.
Il se rendit d'abord près de sa fille, et, la voyant préoccupée et rêveuse, il lui dit avec un accès de douleur :
— Ma pauvre enfant, Dieu nous envoie une nouvelle épreuve; arme-toi donc de courage pour m'entendre.
— La viUe est-elle menacée de nouveaux malheurs? demanda Rachel, pleine d'anxiété. Les ennemis du roi auraient-ils fait une brèche aux remparts?
— Non, mon enfant ; il ne s'agit pas de la ville, mais de toi seule : Rachel, tu n'es plus en sûreté dans la maison de ton père.
— Qui donc oserait violer cet asile? dit fièrement la jeune fille.
— Don Pedro, ma fille, répliqua Samuel.
— Don Pedro? répéta Rachel en souriant. Ah! me voilà rassurée. Mais de qui tenez-vous une si curieuse nouvelle?
— Tu as tort de sourire, mon enfant, car j'ai dit la vérité. Le roi veut te garder comme otage à l'Alcazar, il me l'a déclaré lui-même. Or, la captivité dans ce palais, c'est ton déshonneur aux yeux de nos frères, c'est la mort peut-être, car la favorite a deviné facilement l'amour de don Pedro pour toi, et elle a juré de ne pas souffrir de rivale dans le cœur du roi. Aïxa est femme de parole quand il s'agit de vengeance. Que comptes-tu faire?
— A tout risque il faut obéir au roi, mon père; ma vie, qu'il a sauvée, ne lui app;irticnt-olle pas?
... Déborah était restée dans le caveau pour garder jusqu'à la fin sa maîtresse chérie. (P. 126.)
ÉSAO LE LÉPREUX. — i. ROUFF, ÉD. UV. 16
— Mais je ne veux pas perdre mon enfant, moi, dit Samuel d'un ton de reproche et de douleur. Tu oublies ton vieux père, Rachel, lui qui a veillé sur toi avec tant d'inquiétudes et de craintes depuis la mort de ta mère. Es-tu donc ingrate à ce point?
— Que me conseillez-vous donc, mon père? demanda Rachel, émue de cette plainte amère.
— Si tu voulais consentir à quitter Séville jusqu'à la fin du siège, hasarda le trésorier. Aïxa a offert de t'assurer un asile calme et secret à Grenade, oii règne son père Mohamed.
— Et c'est vous qui me livreriez aux mains de cette femme sans pitié et sans cœur, qui me hait? dit la juive au comble de la surprise. Vous n'avez pu penser que j'accepterais cette proposition, qui cache un piège. Non, je ne vous quitterai pas, mon père; je ne quitterai pas Séville, oii Dieu permettra peut-être que je me rende utile à don Pedro, à celui qui s'est montré si noble et si généreux envers mo:
— Si pourtant, insista Ben-Lévi, j'exigeais de toi une rigoureuse obéissance à ma volonté?
— Je suis une fille soumise, vous le savez, mon père, et je ne me révolterai pas contre vos ordres ; mais vous ne serez pas inflexible, car vous ne voudrez pas me voir mourir de douleur, et, si vous exigez mon départ, je mourrai avant d'arriver à Grenade. Moi aussi, je sais tenir ma parole, dit-elle d'un ton respectueux et fier.
Le vieux trésorier feignit de réfléchir quelques instants ; puis il sourit :
— Allons, tu as peut-être raison, ma Rachel. Tu ne partiras pas, car ton pauvre père ne sait pas te résister. Mais si don Pedro te retient à l'Alcazar, comment pourras-tu lutter, toi humble juive, sans appui, sans défense, contre l'amour d'un roi dont les désirs n'ont jamais connu d'obstacle?
— Je ne crains pas le roi, car il a un cœur loyal, dit Rachel; ce n'est pas lui qui abusera de son pouvoir contre une pauvre fille qui l'aime, mais qui tient à son honneur. S'il voulait jamais imiter ces insolents ricos-hombres dont il a si souvent châtié les excès, il n'embrasserait qu'une morte, car je préférerais la mort à la honte. Je n'envie pas, moi, le titre de favorite, etlafière Aïxa a tort de me craindre.
— Bien parlé, ma fille! s'écria Samuel. Que la bénédictiou de Dieu et cefle de ton vieux père descendent sur toi! Maintenant,
ÉSAU LE LÉPREUX. — J. RÛUFF. ÉniTRIIB UV. 16.
j'allendrai d'un cœur ferme et d'un front serein Diego Lopez et ses archers à masses d'armes.
Puis, s'étant levé, il ouvrit la porte qui donnait sur la galerie intérieure. Il vit alors la vieille Déborah, qui avait dressé une table dans le corral et qui la couvrait de plats où fumaient un quartier d'agneau, des pois chiches, une olla-podrida ; de corbeilles où s'empilaient des grenades et des oranges, de bouteilles de vin de Xérès au cou d'argent ciselé, et de pots de terre poreuse dans lesquels l'eau de neige restait froide comme glace.
— Pourquoi donc ce festin royal? cria le trésorier stupéfait à sa servante.
— Mais c'est le repas que vous m'avez commandé pour le capitaine anglais, répondit Déborah.
— Que Moïse me soit en aide ! Il y a sur cette table la ruine d'une honnête maison. Mais, quelque glouton que soit ce chevalier gigantesque, il ne pourra jamais consommer des provisions si considérables. Voyons, Déborah, monte-nous quelques fragments de ce festin de Balthazar. Mon pauvre corps est épuisé de fatigue, et je ne serai pas fâché de savoir si la chère que j'offre à ce brave malandrin est digne de lui.
Déborah s'empressa d'obéir, et Samuel engagea affectueusement sa fille à partager son repas; mais celle-ci se contenta d'égrener par complaisance une grenade, tandis que son père faisait une brèche remarquable aux vivres accumulés pourl 'usage de Tom Burdett. Tout à coup il parut prêter l'oreille à quelque bruit insolite, et cria :
— Il me semble avoir entendu frapper à la porte de la rue. Déborah, va ouvrir. Serait-ce déjà le capitaine anglais, ou bien Diego Lopez?
Pendant que la servante se hâtait de descendre, il ajouta :
— P.egarde un peu, toi, Rachel, du haut de la galerie, si je ne me suis pas trompé.
La jeune fille, dont le cœur battait violemment, s'élança vers la galerie. Aussitôt qu'elle eut disparu, Samuel tira d'une poche de sa robe un fiacon de liqueur rouge, et en versa précipitamment quelques gouttes dans une coupe pleine de vin de Xérès destiné à sa fille. Rachel renlra bientôt et lui dit : .
— Vous vous êtes trompé, mon père.
— Attendons! reprit Ben-Lévi; mais comme tu es pâle, mon enfant! On dirait que tu souffres. Si tu ne veux pas paraître devant le roi comme une pauvre victime saisie d'épouvante, bois une gorgée de ce vin généreux qui réchauffe et rejouit le cœur.
— Vous le voulez, mon père? dit la juive.
Et elle porta machinalement la coupe à ses lèvres; en pensant qu'elle allait bientôt revoir don Pedro, une joie secrète et involontaire envahissait son cœur. Elle écoutait avec une agitation fébrile si elle n'entendait point déjà le retentissement des pas du frère de lait du roi, Diego Lopez. Des tableaux confus s'entremêlaient dans son esprit. Ses yeux se fermaient malgré elle, et une torpeur étrange engourdissait ses sens; il lui semblait voir dans un rêve don Pedro repousser Aïxa. Samuel l'observait avec anxiété. Tout à coup, elle laissa tomber sa tête sur sa poitrine, comme vaincue par un sommeil forcé ; puis elle chercha à se débattre contre une force qui Faccablait, et ses lèvres tremblantes murmurèrent :
— Ayez pitié de moi, mon bon père! D'où me vient cette lassitude?... Mon cœur se glace... mes yeux se voilent!
Elle étendit les bras vers Samuel, elle essaya de se relever; mais elle tomba presque aussitôt épuisée et défaillante.
— 0 mon Dieu! un froid moiftel me saisit... Vais-je donc mourir... mourir sans l'avoir revu... mourir sans une dernière prière au Seigneur? C'est Aïxa qui aura voulu m"'empêcher de revoir don Pedro... Mon père, mon père!... je me meurs!... Aïxa, sois maudite!
Et, après avoir vainement lutté ainsi contre ce sommeil implacable, elle resta étendue, froide et pâle sur le divan.
— Bien ! dit Samuel en se penchant vers sa fille avec une joie mêlée d'inquiétude. Mon narcotique a produit tout l'effet que j'en attendais. Ce sommeil, image de la mort, doit durer douze heures. J'ai donc le temps de tout disposer pour sauver Rachel du déshonneur qui l'attendait à l'Alcazar et de la mort que lui réservait peut-être sa rivale. Maintenant, complétons mon œuvre.
Il se mit alors à pousser des cris déchirants, de façon à mettre en émoi tout le voisinage, et, quand la vieille Déborah accourut, toute tremblante de peur, elle trouva son maître qui s'arrachait la barbe, qui se frappait la poitrine, qui déchirait ses vêtements en poussant des gémissements lamentables devant le corps de sa fille.
La pamTc femme resta terrifiée devant ce malheur si soudain et si inattendu; elle ne trouva ni larmes ni sanglots pour exprimer sa douleur, en contemplant cette douce et belle Rachel qu'elle avait vue naître, qu'elle avait endormie et bercée toute petite sur ses genoux, qu'elle avait servie, aimée et consolée dans ses chagrins de jeune fille, en la contemplant inanimée, glacée, morte. Elle tomba à genoux et baisa les mains froides de sa maîtresse, tandis qu'un frisson convulsif agitait son pauvre vieux corps.
Absorbée, hébétée dans sa consternation, elle n'entendit pas les cris et le tapage des voisins, qui frappaient à la porte de la rue de manière à l'enfoncer.
— Va ouvrir, lui dit Samuel d'une voix éteinte.
Déborah se leva, comme mue par un ressort mécanique, et, tout en chancelant sur ses jambes, elle alla ouvrir la porte aux amis du trésorier, qui se précipitèrent dans la maison, et qui, suivant l'usage de la juiverie, ne cherchèrent à consoler leur voisin qu'en renchérissant sur ses lamentations par des cris et des hurlements plaintifs.
Cependant, l'heure de la réunion des conjurés approchait. Samuel ordonna à sa servante de revêtir la morte de son linceuil, et, quand Déborah eut exécuté cet ordre avec une obéissance machinale, assisté de ses voisins, il descendit le corps de sa fille dans le caveau de sa maison, et le plaça sur l'estrade de mort qui attendait toujours son hôte, le visage tourné vers l'Orient.
Puis il remonta avec ses amis, qui lui dirent silencieusement adieu du regard et du geste, et, se voyant seul, car Déborah était restée dans le caveau pour garder jusqu'au dernier moment sa maîtresse chérie, il s'accroupit, les jambes croisées, sur le seuil du vestibule, après avoir couvert de cendres sa tête, sa barbe et sa robe déchirée en plusieurs endroits, lé désespoir empreint sur le visage, les yeux rougis par les pleurs. La nuit était venue. Une torche, fixée à un des piliers du vestibule, jetait une lueur vacillante et funèbre jusqu'à la porte de la rue, toute grande ouverte, et devant laquelle un veilleur s'était installé pour inviter les passants à prier pour la morte, et à jeter sur le seuil ime poignée de cendres prises dans l'urne qu'il tenait à la main.
Quatre personnages, bien enveloppés dans leurs robes à capuchon, se rencontrèrent en même temps à la porte de Samuel.
A la vue du vieillard, un pressentiment sinistre troubla le cœur du premier d'entre eux, et, reculant d'un pas, il s'écria :
— Qu'est-il donc arrivé dans cette maison?
— La main du Seigneur l'a frappée, dit le vieillard d'une voix lugubre. La mort y est entrée.
— Qui donc est mort ici? reprit avec angoisse Ésaii, car c'était lui.
Et s'élançant dans l'allée :
— Mais ce vieillard qui pleure et se lamente, c'est Samuel!
ajouta-t-il.
Puis, le secouant par le bras, les yeux hagards, les dents serrées, la poitrine gonflée, il lui demanda :
— Qui donc pleures-tu, vieillard?
Le trésorier ne répondit pas. Il regarda fixement le renégat, comme s'il ne le reconnaissait pas, et un gémissement inarticulé sorlit de ses lèvres.
— Qui de nous deux a perdu la raison? répondit Ésaii avec violence. Réponds! J'ai quitté ton logis calme, paisible, il y a quelques heures, et ce soir je retrouve une maison de deuil. On m'a parlé de mort. Mais c'est une imposture, n'est-ce pas? Mais je ne vois pas ta vieille servante Déborah; serait-ce elle?...
— C'est Rachel qui est morte, interrompit le juif d'une voix sourde.
Le renégat tressaillit et crut sentir la folie passer comme un éclair dans son cerveau. La douleur qu'il éprouva raidit ses cheveux et mouilla tous ses membres d'une sueur froide. Un éclat de rire convulsit lui échappa, et ses yeux s'agrandirent démesurément, comme si l'ombre de Rachel se dressait devant lui. Il porta la main à son cœur, dont les palpitations lui firent ressentir l'impression lancinante et glaciale de l'acier dans les chairs.
Les trois autres personnages s'étaient avancés jusqu'au vestibule, et, entourant le trésorier, ils rejetèrent leurs capuchons sur leurs épaules. Samuel reconnut Aïxa, Burdett et Sédécias,
Lorsque Esaii, dont les lèvres tremblaient, fut par\'enu à dominer un peu son angoisse, il reprit :
— Mais c'est impossible que Rachel soit morte ! Ne te joue pas de moi, Ben-Lévi. J'ai vu Rachel, il y a quelques heures à peine,
elle était belle, sereine, presque souriante. La mort n'a pu la saisir si soudainement. Ah! tu nous trompes... Si c'était un crime!... Mais qui donc aurait osé choisir pour victime celte enfant innocente?' Qui donc pouvait ne pas l'aimer? A qui a-t-elle jamais fait du mal? Elle ne savait que secourir les faibles et les souffrants! Oh! si une lâche vengeance a poursuivi et atteint ma pauvre Rachel, j'en tirerai une sanglante justice. Mais non, je suis fou! Rachel n'est pas morte. Ben-Lévi, je veux la voir.
Et, le visage décomposé par le doute et la souffrance, il faisait signe à Samuel de se lever.
— Allons, un peu de calme, compaing, lui dit Burdett.
— C'est une épreuve que le seigneur t'envoie, ajouta Sédécias. Ceins tes reins contre la douleur et pense au salut de tes frères, pour qu'ils te pardonnent le crime de ton abjuration.
Mais le renégat immobile sourit dédaigneusement :
— Que m'importent tous vos projets, si Rachel est morte! répliqua-t-il. Ma vie, ma force, mon courage, mon ambition, j'ai tout perdu en la perdant.
Et il s'adossa défaillant contre un pilier. Puis, rencontrant le regard sombre et haineux de la favorite de don Pedro, il se souvint de sa rivalité avec la jeune juive, et un soupçon terrible lui revenant à l'esprit :
— Oh! j'aurai encore la force de la venger! s'écria-t-il. Rachel, s'il est vrai que je ne doive plus te voir, je te promets que ton ennemie ne se réjouira pas longtemps de ta mort.
Mais comme il s'avançait menaçant vers la Mauresque, qui l'attendait sans crainte, Samuel lui dit d'une voix tremblante :
— N'accuse personne, mon fils! c'est moi qui ai appris à Rachel que le roi exigeait qu'elle fût conduite comme otage à l'Alcazar. Le déshonneur l'y attendait, elle a préféré mourir.
— Ainsi, elle aura été victime de la tyrannie de don Pedro? dit le renégat. C'est de lui qu'il faut tirer vengeance?
La Mauresque se mit à rire.
— Seras-tu dupe d'un conte si grossier, Ésaii Manassès? La chose serait facile à croire, vraiment! si la fille de ce bon Samuel n'avait pas fait preuve de son amour pour don Pedro. Tu le sais aussi bien que moi, brave Ésaii, ajoula-t-elle avec un sourire venimeux : elle aimait le roi, celte belle et chaste juive.
Et lui renversant doucement la tête en arrière, elle le baisa au front, (P. 136.)
— Ne l'insultez pas, madame, interrompit le renégat.
— Que mes paroles soient une consolation pour toi, Ésaii, poursuivit la favorite ; mais je ne crois pas à la mort de Rachel.
— Vous n'y croyez pas? dirent à la fois Manassès et le trésorier inquiet.
— Je n'y croirai point, continua Aïxa, tant que je n'aurai pas contemplé les yeux éteints et fermés de ta fille, Samuel, tant que je
ÏSAC LE LEPREUX. — J. ROLFF, KDITEL'R.
Liv. n
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plfturjii pas louché son front glacé, tunl que je ne me serai pas asssurée q^e SjÊS lèvres roidies ne laissent plus échapper aucun souftle. Cette Ôgr-^V^^e, je l'exige moi-mênie, car déjà les soupçons d'Ésati Manassès se .gemmaient contre moi, et je ne veux pas être soupçonnée. Sois fraise, Samuel, et tu avoueras que tu as .caché ta fille pour la soustraire à.tqu^;l6s dangers, pour éviter de la confier, soit.au renégat, soit à la ll^^iiresque Aïxa. C'est là, j'en suis sûre, toute l^i vérité.
— Oh! si tu m'avais trompé ainsi, si tu t'étais joué. de ma douleur et de mon désespoir, je ne te pardçinnerais pas, Samuel, dit Ésaii.
— Prends garde, homme de ruse et de di^sinpiulatiQn, ajouta Sédécias : tu sais comme no^is puçfisso.ns îles traîtres?
— Allons, lèv^-loi! tit brusquement Burdett.
Et il contraignit ;le trésprieir épouvanté à se tenir deboutideyant ses juges improvisés.
— Morte ou \dva^te, je '>5€^vi^ rey-oii' J^acheil, iteprit impétueusement le renégat, "^ui sait si je n'entendrai p.fts encore cette >^ix si 4qi^(;e,^U^i me fOiisî^rt yibri6|i'ile «Cj^yr? Mftis qijiflind même je ne 4^^Tfti^ l^evvcftr ,ces traits Qharina,nts que pQUi' leç graver une derwè^r^ Içtis dfi^ç mçn âme , ce sôra encore pçur -moi un ;bonheur suprême .
TT:r Ainsi, ,vo,ns ne .vo^iilez pas jespecter le reipps ,de ma fille, -môme ^^Ufi laiifiQrt? dil Sa,ift^el;av€ic gravité.
— Ton insistance esit élrapge ,eit re^pUible mes soupçons, rejprril Sédécias.
-=■ D'aiUeuri, si le qaprice du tyran,ast,€auseide oe^le jDa<p,rt, dit le re^ég^t avec une S8bwy^:ge exaltaition, c'est .&.^r Je , corps de sa victime qv,e je ve^ux f^ire iwiêtei^ scrm,eyi;it à .tp.ws y^ ^è^'es, Sédécias, de se ç^é^v-c^^ef à(C€sttc,caiUse, de tirer vejugeance de cejui qui a fait mourir, av^uLit i^e(^r« ;ijptçi4^|vi^e jP^r Oieu, h ph^^ b.eUe cl la plus aimée des fiWes àe nos tribus. jGc n'est rien sans doute pour un roi de Castille que la vie et l'houpeur d'une juive ; eji bien ! cç'tte dette contractée envers vous, il la payera de son trône.
— Venez donc ! répliqua le vieux juif, puisque vous voulez poursuivra devant ma mort^; bien-aimée vos projets de rébellion.
Et il se dirigea vers le caveau, tandis que Burdett murmurait :
— Il est heureux (|ue notre nouvel ami Sédécias m'ait fait partager son diner, car, au milieu de toute cette désolation, je doute que la vieille iJéborah ait pensé à moi.
A peine Ésaû eut-il descendu les premières marches de l'escalier du caveau, qu'il aperçut l'estrade funéraire sur laquelle reposait Rachel revêtue de son linceul. Il s'arrêta, chancelant; il regarda avec une avidité douloureuse et craintive ce visage pâle, froid, immobile comme le marbre, et sur lequel il cherchait vainement à surprendre un mouvement furtif, une furtive étincelle d'existence.
— Rachel! Rachel! répéta-t-il d'une voix désespérée, espérant follement qu'à cette invocation ardente, elle allait se dresser vivante sur l'estrade et déchirer son suaire.
Mais pas un souffle ne rida les lèvres rlaides de la juive. Ses paupières ne s'entr'ouvrirent pas. Un silence sinistre répondit seul à l'appel du renégat.
— Tant de jeunesse, tant de beauté, tout est anéanti par le caprice du roi don Pedro, dit sentencieusement Sédéciàs, tandis que le Seigneur aurait peut-être accordé de longues années de bonheur à cette enfant, si elle ne s'était paè trouvée sur le chemin du tyran. Mais voici nos frères qui arrivent. Plaçons-nous aux quatre coins de l'estrade.
Pendant que les conjurés descendaient dans le caveau, la Mauresque, toujours défiante, avait écarté le suaire dé Rachel d'une main hardie; elle avait touché son front, ses yeux et ses lèvres; mais pas une contraction, pas un bruissement d'haleine, rien n'avait révélé chez sa rivale un reste d'existence. Une fois rassurée, elle promena son regard autour d'elle, et, en voyant les fanatiques qui l'entouraient, elle éprouva comme un remords de s'être engagée dans cette conspiration.-
— Samuel, dit Sédéciàs, fais connaître à nos frères pourquoi le roi don Pedro t'a ordonné de les convoquer ce soir dans ta maison.
Le trésorier releva sa tête penchée sur sa poitrine, et, faisant un effort pour surmonter sa douleur, il dit lentement :
— Don Pedro exige que vous payiez une taxe de cent mille marabotins pour subvenir aux frais de la défense de Séville.
Une sourde rumeur accueillit cette communication.
— Et si nous refusons! demanda Sédéciàs.
— Vous serez tous bannis, et vos biens seront confisqués.
Ce fut une explosion de menaces et d'imprécations contre le tyran, qui voulait l'aire dégorger à ces sangsues avides l'or dont elles s'étaient si complaisamment engraissées.
— Ma fille devait être retenue comme otage à l'Alcazar, poursuivit Ben-Lévi ; mais j'aime mieux la voir endormie à jamais dans le suaire, que radieuse et trioràphante dans le palais de don Pedro.
— Vous n'avez qu'un parti à prendre, s'écria Ésaii, que la morl de Rachel dégageait de sa parole. Livrez à don Enrique les portes de la juiverie dont la garde vous est confiée. J'ai mission de vous offrir, de sa part, une exemption d'impôts pour cinq ans, si vous lui rendez ce service, qui peut mettre fin à la guerre. Voici un des vaillants capitaines de son armée, le chevalier anglais Tom Burdett, l'ami de Hugh de Calwerley, qui se portera garant de ma parole.
— Et je m'engage même, ajouta Burdett, à préserver vos maisons de tout pillage dans la première chaleur de l'assaut, pour un simple don de trois mille roubles. A ce prix, je ferai la garde autour de la juiverie avec les plus déterminés routiers de Calwerley, et je n'en laisserai pas sortir une aiguille d'argent.
— Acceptez-vous ces conditions? demanda Sédécias.
— Oui, répondirent tous les juifs. Vive don Enrique ! mort à don Pedro !
— Mais pourquoi la favorite assiste-t-elle à notre assemblée? demanda le soupçonneux Sédécias. Est-ce pour nous livrer à la vengeance du roi, et faire avorter notre résolution?
— C'est moi qui ai conseillé à Samuel de vous pousser à la résistance, dit fièrement Aïxa, car j'ai soif de vengeance comme vous. Mais c'est un médiocre service que vous rendez à don Enrique, en lui livrant un quartier de la ville. C'est un échec pour don Pedro, mais ce n'est pas sa ruine et sa perte; il pourra encore défendre le reste de la ville, et surtout l'Alcazar. Il y aurait mieux à faire, si vous étiez gens d'énergie et d'audace. Vous me demandez pourquoi je suis venue auprès de vous? J'y suis venue pour vous proposer un coup de main qui serait la fin de la guerre, et pour lequel don Enrique vous devrait mieux qu'une exemption d'impôts. Mais j'oublie que je parle à des juifs timides, qui ont horreur de la violence, et qui ne sauraient me comprendre.
— Nous vous écoutons, madame, répliqua Esaii, et, quelque périlleux qu'il soit, si votre projet offre des chances de réussite...
— Vous trouverez ici, continua Tom Burdett, des hommes que la timidité ne gêne pas.
— Même parmi ces juifs que vous méprisez tant, ajouta Sédécias d'une voix farouche.
— Parlez! parlez! dirent plusieurs autres voix.
— Eh bien! il s'agit de s'introduire dans l'Alcazar et de s'emparer du roi don Pedro lui-même! Voilà la proie que je vous désigne; voilà la prise que le comte de Trastamara ne saurait jamais vous payer assez cher. Le lion mis en cage, don Enrique sera sérieusement, et pour toujours, le vrai roi de Gastille.
Un murmure d'étonnement parcourut les rangs des conjurés.
— Mais quels seraient les moyens d'exécution d'un plan si hardi? demanda Esaii, qui ne s'attendait pas à cette proposition si étrange.
— L'idée est bonne, dit Burdett, mais si vous ne nous aidez pas à la mettre en œuvre, belle Aïxa, je ne vois pas trop comment nous en viendrons à bout.
La Mauresque haussa imperceptiblement les épaules, et reprit : — ■ Don Pedro veut que vous lui envoyiez des coffres remplis de
marabotins, il faut les lui envoyer, car il ne leur refusera pas l'entrée
de l'Alcazar.
— Comment cela peut-il conduire à votre but? dit Sédécias.
— Samuel accompagnera les coffres, qui seront portés par les pallesteros de Diego Lopez, poursuivit la favorite; pendant ce temps, les trembleurs et les poltrons pourront emporter ce qu'ils ont de plus précieux et gagner les tentes de don Enrique.
— Mais le coup de main? reprit Esaii.
— Comment, tu n'as pas compris? dit gaiement Tom Burdett. Cette femme au teint jaune, mon compaing, ferait un merveilleux capitaine de compagnie blanche. Son stratagème est de bonne guerre, et il est fort simple, comme tous les bons stratagèmes...
— Esaii, tu seras, ainsi que moi, un des marabotins entassés dans les coffres offerts à don Pedro, et nous choisirons, pour le reste de cette fausse monnaie, les gars les plus hardis parmi ceux qui nous entourent. Voilà tout le secret. N'ai-je pas bien deviné, noble dame?
— Oui, chevalier. Un homme de guerre devait me comprendre à demi mot.
— Oh! je ris d'avance de la figure que fera ce pauvre don Pedro en se voyant pris au traquenard.
— Mais si le roi se tenait sur ses gardes; si, au lieu d'être sur-
pris par nous, c'était lui qui nous surprit? observa Ésaii en regardant Aïxa avec défiance.
— Je serai près de lui jusqu'au dernier moment pour endormir ses soupçons et protéger votre coup de main, répondit la favorite. Quel intérêt, d'ailleurs, aurais-je à vous tromper? Aucun de vous n'a cherché à me nuire. Mais, sans moi, te projet ne peut s'accomplir. Pesez vos chances de succès, et jugez.
— Bah! s'écria Burdett, qui ne risque rien ne pille rien; or, j'espère bien ne pas sortir de l'Alcazar les poches vides. On dit que ce palais renferme une foule d'objets rares et curieux... Je consens à m'enfermer dans un de ces bienheureux coffres.
— Et moi aussi, dit Sédécias.
— Il ne nous reste plus que deux ou trois compagnons à tromper, ajouta Ésaii en regardant les juifs.
Mais parmi tous ces hommes qui venaient de vociférer des paroles de mort, pas un ne s'avança pour se joindre à nos hardis aventuriers. A peine eut-il renouvelé sa question, que les rangs se rompirent, et que les conjurés s'esquivèrent prudemment l'un après l'autre.
Aïxa n'avait pas cessé, pendant toute cette scène, d'examiner avec l'attention la plus défiante le visage décoloré de la juive.
A ce moment, Samuel crut voir s'agiter les plis du linge qui couvrait la poitrine de la morte ; il sentit son cœur se serrer d'effroi, et, entraînant la Mauresque, qui ne doutait plus de la mort de sa rivale, il remonta l'escalier du caveau, suivi de Tom Burdett, d'Ésaii et de Sédécias. ,
Au bout de l'escalier, ils rencontrèrent le veilleur, debout comme une sentinelle vigilante, qui dit à ces derniers :
— Je suis le neveu de la vieille Déborah, et depuis longtemps elle m'a appris à aimer la fille de Samuel comme une sainte créature. S'il reste une place vide pour un bon compagnon dans vos coffres, je mets à votre service mon sang et mon bras contre le tyran qui a causé la mort de Rachel.
— Accepté, mon gars, dit Burdett, et, quant à ce soir, je te charge de reconduire cette noble dame jusqu'aux portes de la juiverie.
ÉSAU LE LÉPREUX 13b
III, — COMMENT LE ROI APPRIT LA MORT DE RACHEL, ET DE QUELLE ÉTRANGE MISSION IL CHARGEA SES CINQ FRÈRES DE LAIT
Lpi:3q,ue la Mauresque fut de retour à FAlcazar, elle se retira dans son élégant mirador, et, après s'être débarrassée de sa longue robe à capuchon, elle s'assit suf une jpije de carreaux de velours brodés d'or, et ordonna à ses femmes de la parer comme dans ces jours de fête et de triomphe où elle paraissait resplendissante de bçauté et d'orgueil aux yeux charmés des courtisans du roi de Castille. Elle affectait d'avoir la physionomie sereipe et presque souriante ; mais, aux éclairs qui jaillissaient de ses yeux, aux palpitations de son sein, il était facile de s'apercevoir qy'un orage courait dans son cœur..
— Versez ejicore dçs parfums!,... dit-elle dmae voix impatiente ; inêlez ces pierreries à mes cheveux!... ^fî» que je sois belle encore pour Jw, murmur.a-t-eile involontaii^em^nt ,en brisât entre ses doigts crispés le collier de perles q.u'.(?lle tendait à sçs femmes... belle pour celui qui nie ti'a]buit;et me dé^laigne !,...
Ses yeux brillèrent alors d un éclat sjoiistre, ses. joues au ton jaunâtre prirent une teinte de pâleur livide, tandis que, de ses dents blanches et aiguës, elle mordait ses lèvres jusqu'au sang.
— Dédaignée par lui! continua-t-elle. Ainsi, pour arriver plus facilemen,!, au but que je m'étais tracé, j'ai cédé à tous les désirs insensés de ce chrétien, je me suis déshonorée dans l'esprit des' fidçles croyants; j'ai été maudite par les imans;je me suis interdit d'aller prier ,à la mosquée suivant le rite du Prophète ; j'ai assisté, avec le sourire sur les lèvres, le visage découvert, aux fêtes de la cour de cet ij;i,fidèle, entourée de ses chevahersetde sesricos-hombres, vainqueurs de nos frères. Dieu est grand! Que Mahomet, son prophète, me pardonne! J'ai refoulé dans mon cœur tous les sentiments de colère et de haine que m'inspirait ce roi orgueilleux, et voilà que, par une inexpliquable fatalité, cette alliance royale que je rêvais, ces folles pensées d'ambition qui me faisaient espérer l'accroissement de la puissance et de la domination des Maures, tout s'écroule en un instant.
parce qu'il a plu à un chevalier breton de lancer à la conquête de l'Espagne une nuée de robeurs et de ribauds, parce qu'il a plu à une fille juive de faire admirer à un roi l'éclat de ses yeux noirs! Mais heureusement je tiens ma vengeance!...
Puis, prenant des mains d'une esclave un petit miroir d'acier poli, elle s'y regarda avec une attention singulière. Peu à peu, les muscles de son visage, contractés parle ressentiment et le dédain, se détendirent, le sourire se dessina plus gracieusement aux coins de sa bouche vermeille, et ses yeux à demi fermés se voilèrent d'une expression de langueur indéfinissable. Elle avait compris qu'elle devait effacer toule trace du trouble que ses défiances et ses déceptions avaient jeté dans son cœur, afin de paraître plus belle que jamais aux yeux de don Pedro.
— Avant de lui annoncer la mort de cette fille maudite, dit-elle en se levant, il faut que j'essaye une dernière fois mon empire sur lui, que je sache si je dois compter encore sur l'amour qu'il m'avait juré, ou si je ne dois songer qu'à me venger de lui. S'il m'aime encore, si la pensée de Rachel ne m'a pas chassée de son cœur comme une ombre vaine, je lui livrerai ces juifs qui se sont pris si complaisamment au piège que je leur ai tendu. Mais, s'il reste froid et sourd à mes paroles, s'il détourne ses yeux des miens, s'il ne presse pas ma main dans la sienne, comme avant cette guerre funeste, malheur à lui! car ces juifs, que je tiens dans ma main, seront, selon mon caprice, mes victimes ou mes vengeurs !
En quittant son mirador, calme et souriante, elle descendit dans l'oratoire, où don Pedro, comme clic l'avait prévu, se trouvait seul. Le front appuyé dans sa main, il pensait.
Elle s'approcha sans bruit, lui passa dans les cheveux ses doigts effilés, et, lui renversant doucement la tête en arrière, elle le baisa au front.
Le roi tressaillit sous cet ardent baiser, et laissa échapper un cri de surprise et de joie comme si sa rêverie faisait place à la réalité; mais dès qu'il eut reconnu la Mauresque, ses traits reprirent leur expression mélancolique.
— Ah ! c'est vous, Aixa? dit-il d'un air insouciant et en reprenant la position qu'il avait précédemment.
La fille de Mohamed feignit de ne pas comprendre l'attitude
. .. Une vieille femme lui tendit une main ridée, lui demandant l'aumône. (P. 143.)
significative de don Pedro, et venant s'agenouiller sur les coussins qu'il foulait à ses pieds, elle lui posa sur les genoux ses mains enlacées; puis, attachant ses grands yeux de nacre et de jais sur son amant, elle le regarda quelque temps sans parler.
— Vous souffrez, Pedro? dit-elle enfin.
— Non... je pense, répliqua le roi.
— Vous voulez encore me cacher vos chagrins, mais je les
ÉSAU LE lépr;;ux. — j. rouff, éditeur.
uv. 18.
devine. Vous n'êtes ni abattu ni découragé, car vous comptez sur votre fermeté et votre courage opiniâtre ; mais vous apprenez à connaître les hommes, à ne plus croire à leur serment, à ne plus rien attendre de leur reconnaissance.
— Il est vrai, Aïxa; j'ai toujours cru être juste envers mes sujets, et je ne puis voir sans une profonde amertume la défection de ceux que je croyais dévoués à ma fortune, enchaînés à mon service par mes largesses et mon amitié.
— Vous auriez compris, en eifet, la rébellion des ricos-hombres, sur lesquels avait pesé votre justice, n'est-ce pas, don Pedro? Mais c'a été pour vous un coup inattendu que de voir ces peuples qui bénissaient votre nom et vous appelaient glorieusement le justicier, parce que vous les protégiez contre la tyrannie, livrer chaque jour au bâtard, et cela sans résistance, quelqu'une de vos meilleures places. C'est que le peuple est ingrat comme les courtisans, et mobile comme les flots de la mer, mon cher seigneur. Il brise capricieusement ses idoles au premier vent qui souffle. Je ne serais donc pas surprise de voir vos conseillers intimes eux-mêmes, ces juifs, qui sans la main puissante qui les couvre, ne traverseraient les rues de Séville que poursuivis par les huées des enfants, finir par vous vendre, Pedro.
— Aïxa, vous les calomniez.
— Ils ont bien vendu le Christ, votre Dieu, mon cher seigneur.
— Ainsi, dit le roi avec douleur, trahison au dedans, trahison au dehors ! Voir cette lèpre gagner de ville en ville et menacer de s'étendre sur tout ce qui reste de mon royaume démembré, et, pour hitter contre tous, être seul!
— Vous avez encore des amis puissants, Pedro; dites un mot, et nous pouvons nous retirer à Grenade, dont Mohamed ne nous fermera pas les portes.
— Rassurez-vous, Aïxa, reprit le roi. Ma situation n'est pas tellement désespérée que j'en sois réduit à m'enfuir à Grenade, et implorer asile et protection de votre père. Si cette humiliation m'était réservée, je n'exposerais pas une femme aux dangers d'une fuite à travers les compagnies de routiers de don Enrique.
— Je ne reculerais devant aucun péril pour vous accompagner, Pedro, vous qui m'avez, il y a huit jours, donné une de ces heures d'orgueil et d'enivrement qu'une femme n'oubUe jamais.
— Il y a huit jours ! répéta le roi en levant la tête et cherchant dans son souvenir.
— Oui, continua-t-elle en fixant sur les yeux de don Pedro sa prunelle ardente, il y a huit jours, en chassant de l'Alcazar cette juive... vous vous souvenez, n'est-ce pas?
Le front du roi se plissa.
— Et ce qui me rend plus heureuse encore, poursuivit-elle, c'est qu'elle n'y rentrera jamais... qu'en captive, en esclave, en otage? n'est-il pas vrai, cher seigneur?
Le roi laissa échapper un geste d'impatience et se leva brusquement. Aïxa se leva alors devant lui comme une statue, et, lui saisissant le bras :
— Tenez, Pedro, avouez-moi que vous aimez encore cette jeune fille.
— Pourquoi m'interroger ainsi? répliqua le roi. Suis-je donc ici devant un juge?
— Pedro, mon seigneur, je ne vous aimerais pas, si je ne m'apercevais point de votre froideur, repartit la Mauresque avec une insistance sardonique et altière.
— Ne vous ai-je pas dit cent fois que je n'avais pas cessé de vous aimer? dit Pedro d'une voix sourde.
— Puis-je me fier à votre parole? répliqua la favorite. A peine m'avez-vous laissée chasser cette juive du palais, que vous avez cherché dans votre esprit par quelle ingénieuse combinaison vous pourriez l'y faire rentrer. D'abord, vous frappez les juifs d'une taxe de guerre.
— Puisqu'ils me vendraient, s'ils l'osaient, disiez-vous, laissezmoi donc au moins les mettre une fois à rançon.
— Vous avez raison; car leur prendre leurs marabotins, c'est leur prendre leurs armes. Il est légitime de saper la puissance de ces hommes qui méditent votre ruine. Mais vous leur demandez des otages, n'est-ce pas?
— Et qui me répondrait de leur obéissance? Est-ce vous, Aïxa, qui me conseilleriez de me fier à leur parole?
— Non, car ce sont des hommes sans foi et sans honneur.
— Vous voyez bien que j'ai agi prudemment en exigeant...
— Un otage, dit la Mauresque d'une voix âpre. Mais c'est parce
qu'il VOUS faut un otage en garantie des promesses de ces juifs perfides que vous avez eu tort d'indiquer la fille de Samuel Ben-Lévi.
— Je ne vous comprends pas, Aïxa.
— Croyez-vous donc que le vieux trésorier vous livrera sa Rachel bien-aimée?
— Je saurai bien l'y contraindre! s'écria don Pedro.
— Elle ne viendra pas, vous dis-je, mon cher seigneur, reprit la favorite avec une expression solennelle.
— Malgré mes ordres ?
— Malgré vos ordres, répliqua la Mauresque en laissant errer sur ses lèvres rouges un sourire étrange et menaçant,
— Grâce au ciel, il me reste assez de fidèles serviteurs dans Séville pour pouvoir y commander en maître, dit froidement le roi.
— Avant d'aller plus loin, dit Aïxa, un seul mot, cher seigneur. Vous dites que vous m'aimez encore : est-ce une parole sincère, ou voulez-vous seulement m'épargner une humiliation?
— Ne vous ai-je pas assez prouvé ma franchise... il y a huit jours, répondit don Pedro d'une voix sombre.
— Eh bien! si, au nom de cette tendresse, que je veux croire véritable et loyale, je vous suppliais de renoncer à cette exigence?
— Je vous répondrais que ce que vous me demandez est impossible.
— Si je vous disais, poursuivit Aïxa, joignant les mains comme une suppliante, que, si vous persistez dans votre volonté, j'en mourrai de douleur, que je regarderai l'entrée de Rachel à l'Alcazar comme ma condamnation?
— Je vous dirais que vous êtes folle, répliqua don Pedro ; je vous le répète, ce que vous demandez est impossible.
— Ah! c'est vous, mon beau seigneur, qui demandez l'impossible! s'écria la Mauresque avec un éclat de rire sauvage qui fit frissonner le roi, et en se relevant par un élan soudain. — Vous ignorez donc ce qui s'est passé aujourd'hui dans la maison de votre fidèle trésorier?
— Que voulez-vous dire? demanda don Pedro saisi d'une vague terreur.
— Que, délaissée... chassée par vous, Rachel, qui vous aimait... car elle vous aimait, roi de Castille... votre Rachel est morte en maudissant votre nom.
Et elle fît quelques pas vers la porte de l'oratoire.
— Morte! morte! répéta don Pedro d'une voix stridente... Et s'élançant pour retenir la Mauresque :
— Ne me trompez pas... ne déchirez pas ainsi mon cœur... ne jetez pas du venin sur ma douleur...
— Votre douleur, cher sire, dit cruellement Aïxa, fait toute ma joie. Hier, j'aurais donné ma vie pour un de vos sourires; aujourd'hui, je la donnerais, je crois, pour une de vos larmes.
Et, dégageant violemment son bras de l'étreinte du roi, elle remonta au mirador, radieuse et triomphante.
Don Pedro était resté plongé dans la plus horrible perplexité. Il ne savait que penser. Samuel avait-il, par fanatisme, empoissonné sa fille, ou plutôt Aïxa ne l'avait-elle pas trompé par un odieux mensonge? Devait-il envoyer Diego Lopez avec une compagnie de ballesteros de maça chez le vieux juif pour enlever Rachel? ou valait-il mieux, pour éviter tout éclat, ne charger de cette mission que ses héroïques frères de lait? Le roi s'arrêta à ce dernier parti, et fit mander sur-lechamp les fils de la Paloma, qui s'empressèrent de se rendre dans l'oratoire tous les cinq.
— Compaings, leur dit don Pedro, j'ai besoin d'hommes dévoués pour exécuter une entreprise difficile et périlleuse. Je n'ai pu compter que sur vous?
— Merci, frère, répondireût d'une seule voix les cinq frères de lait.
— Croyez-vous pouvoir vous introduire cette nuit dans le quartier de la juiverie? leur demanda le roi.
Les regards des frères se portèrent sur Perez le mineur.
— Je puis en répondre, dit ce dernier; car, si les juifs ont rigoureusement fermé leurs poternes, nous en serons quittes pour faire sans bruit, dans leur muraille, une brèche suffisante pour laisser glisser cinq hommes rampant comme des couleuvres.
— Connaissez- vous le logis de mon trésorier Samuel Ben-Lévi?
— Non, mais je saurai bien déterrer la tanière du vieux renard, dit le chef des archers, Diego Lopez.
— On m'a assuré que sa fille Rachel est morte, poursuivit le roi d'une voix vibrante d'émotion; mais, morte ou vivante, il faut que
VOUS l'enleviez secrètement de la maison de son père, et que vous la transportiez à l'Alcazar.
Pas une nuance d'étonnement ne parut sur le visage des cinq frères; pas une observation ne sortit de leur bouche.
— Vous serez obéi! dit laconiquement Ruy le faucheur.
— Combien vous faut-il de temps pour cette expédition? demanda don Pedro.
A cette question, l'avorton Perce-Neige se mit à rire, et répliqua :
— Si nous sommes découverts en enlevant aux juifs une de leurs filles, vivante ou morte, nous serons très longtemps avant de revenir; il est même possible que nous ne revenions pas du tout.
Diego Lopez lui imposa silence du regard, et dit :
— Il n'y a pas de lune cette nuit. Nous pouvons espérer de n'être pas découverts, et, dans ce cas, si Dieu nous favorise, nous serons de retour au palais avant quatre heures.
— Partez donc sans retard, enfants, et surtout bonne chance! dit don Pedro, ému jusqu'aux larmes du danger terrible que ses frères de lait allaient courir au milieu d'une population fanatique, pour satisfaire la passion impérieuse qui torturait son cœur.
Les cinq fils de la Paloma baisèrent respectueusement la main que le roi leur tendait, et s'éloignèrent rapidement.
L'entreprise dont ils s'étaient si témérairement chargés était d'une exécution beaucoup plus difficile qu'ils ne l'avaient supposé. En effet. Rachel était enfermée dans un caveau dont l'unique issue était défendue par une porte en chêne garnie de barres de fer. Quant à la maison du trésorier, elle était gardée par Esaii, Sédécias, Burdett, Jacob le veilleur; car ils craignaient à chaque instant de voir les archers à masses d'armes venir réclamer l'otage du roi, et, à défaut de Rachel, enlever le vieux Ben-Lévi, ce qui eût fait infaillil)lement manquer le complot dont il était, sinon l'âme, du moins le principal instrument.
D'ailleurs, comme les coffres devaient partir du logis de Samuel, en restant chez lui, les conjurés étaient sûrs que nul d'entre eux ne trahirait ses complices.
Les fils de la Paloma eurent soin de se revêtir de la robe juive à rouelle jaune et du bonnet surmonté d'une corne; puis, sous la direction de Perez, ils pratiquèrent dans le mur delajuiverie une brèche pur laquelle ils s'introduisirent avec des précautions minutieuses, de
sorte qu'ils parvinrent à ne pas attirer l'attention des hommes de garde. Ils s'engagèrent ensuite hardiment dans une des rues tortueuses de ce quartier, et Lopez se demandait déjà comment ils pourraient découvrir la demeure du trésorier sans être obligé d'éveiller des soupçons sur leurs desseins en la demandant, lorsqu'il fut arrêté par une vieille femme qui lui tendait une main ridée et lui demandait l'aumône d'une voix tremblante .
Lopez, qui avait l'esprit plus subtil que ses frères, conçut aussitôt ridée de mettre cette circonstance à profit, et, déguisant assez adroitement sa voix pour prendre l'accent nasillard des enfants d'Israël, il lui répondit:
— Bonne femme, nous sommes de pauvres juifs de Murcie, rachetés de la captivité chez les Maures d'Afrique depuis huit jours. Pour notre malheur, nous sommes entrés à Séville le jour oii le siège a commencé. L'hôte qui nous avait hébergés nous a chassés ce soir, parce que nous n'avions plus d'argent à lui donner, et, comme nous ne savions oii passer la nuit, il nous a dit d'aller demander l'hospitalité au grand trésorier Samuel Ben-Lévi, le plus riche habitant de la juiverie; mais il ne nous a pas même indiqué sa demeure.
— Je crains que votre hôte n'ait voulu rire à vos dépens, mes frères, dit la mendiante; car non seulement Samuel est plus connu pour son avarice que pour sa générosité, mais en outre sa fille bienaimée Rachel est morte aujourd'hui. N'importe! entre pauvres gens on se doit entr'aider. Suivez-moi ; je vais vous conduire jusqu'à la calle des Balances, où s'élève sa maison.
La vieille les guida, clopin-clopant, jusqu'à l'entrée de cette rue, d'oîi elle leur montra la porte de Samuel ouverte et éclairée, tandis que le veilleur Jacob se tenait immobile sur le seuil; puis elle s'éloigna, suivie des bénédictions des soi-disant captifs.
Les cinq frères se glissèrent le long des murailles, et s'arrêtèrent à une distance de trente pas du veilleur, pour observer ce qui allait se passer. Presque en même temps, ils virent s'avancer, dans le rayon de lumière projeté sur la rue, un vieillard dont la robe déchirée ressemblait à une souquenille de loques et de haillons.
Lopez reconnut dans ce vieillard Ben-Lévi, et il l'entendit s'adresser au veilleur dans ces termes :
— Jacob, mon fils, il faut nous occuper cette nuit même de
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pourvoir aux funérailles de Rachel. Qui sait si demain Dieu nous permettra de rentrer à la juiverie et de remplir ce pieux devoir? Dix de nos frères gardent la maison avec Esaii et Sédécias, sous les ordres du chevalier Burdett. Ils nous accordent une heure pour aller prendre les dispositions nécessaires à l'enterrement de ma fille
— Je vous suis, maître Samuel, répondit le veilleur, qui, après avoir soigneusement fermé la porte de la rue, s'éloigna avec le trésorier.
Diego Lopez fit signe à ses compagnons de le suivre, et, comme les cinq frères avaient eu la précaution d'envelopper de linge leurs sandales, aucun bruit ne vint trahir leur marche aux oreilles défiantes des deux juifs.
Quoique le trésorier les précédât toujours de cinquante pas au moins, ils entendaient de temps en temps le cliquetis de ses clefs, qui s'entre-choquaient à sa ceinture. L'idée vint alors à l'archer Lopez de s'emparer de ce trousseau, auquel pendait probablement la clef du caveau où était renfermée Rachel.
Au bout d'un quart d'heure de marche, Samuel et le veilleur débouchèrent devant la porte d'un grand enclos dont les murailles étaient hautes de dix pieds ; ils l'ouvrirent sans difficulté et la refermèrent brusquement, tandis que Lopez s'élançait pour entrer à leur suite.
Les frères de lait du roi restèrent un moment interdits; mais Lopez eut bientôt pris une résolution. Il dit à voix basse à ses compagnons :
— Coûte que coûte, il faut pénétrer dans cet enclos. Nous n'avons qu'un moyen : c'est de nous faire la courte-échelle, comme dans le bon temps de notre enfance.
Il s'adossa aussitôt à la muraille ; Ruy le décharné monta sur ses épaules d'un seul bond, et n'eut plus qu'à recevoir dans ses bras le petit Perce-Neige, que Ferez lui tendit et qui se trouva bientôt à cheval sur la crête du mur.
— Eh bien! lui demanda Diego à voix basse, peux-tu distinguer ce que sont devenus nos damnés coquins dans cet enclos?
— Grand frère, répondit Perce-Neige, voici la lune qui essaye de luire à travers les nuages noirs. Je ne vois qu'un grand terrain vague tout bossue, et soulevé, çà et là, comme les flots du Guadalquivir quand il fait grand vent.
... Et rampant comme un jeune serpent dans les herbes. (P. d46.)
— Ah! je crois comprendre où nous sommes, reprit Diego. Ne vois-tu pas aussi des pierres plates et coniques qui sont penchées et renversées comme les arbres que la tempête déracinait dans notre forêt de Cardonne?
— Oui, frère Diego, ces pierres sont éparpillées de tous côtés, dans des touffes de grandes herbes sauvages. On dirait qu'il y a des inscriptions dessus... Oh! cet enclos a un aspect sinistre et lugubre.
ÉS.».n LE LÉPREUX. — J. ROUFF, ÉDITEUR. LIV. 19
Et Perce-Neige frissonna en voyant les grandes herbes se courber et gémir sous le souffle du vent.
— C'est le charnier des juifs, répliqua Diego Lopez. Je m'en doutais. Mais il ne s'agit pas de faire les trembleurs... Gil, peux-tu sauter dans l'enclos sans trop de bruit?
Perce-Neige fit le signe de la croix, et reprit :
— Frère Diego, tu m'as souvent dit que j'étais agile comme un écureuil. Que la vieille Paloma prie pour moi si j'ai trop compté sur mon adresse ! mais la muraille est vieille : il y a plus d'une pierre tout près de se détacher, et, avec deux ou trois coups du pic de Perez, je me ferai assez de points d'appui pour pouvoir descendre et remonter sans donner l'alarme à ce maudit Samuel,
Perez le mineur lui fit passer son pic de fer, et l'avorton eut bientôt déchaussé quelques pierres qui roulèrent sourdement dans les herbes qui tapissaient le bas de la muraille.
— Attendez-moi, mes frères, dit-il alors; si j'ai besoin de vous, je sifflerai.
Et, rampant comme un jeune serpent dans les herbes, il se dirigea vers l'endroit où s'étaient arrêtés les deux juifs, qu'il venait d'apercevoir immobiles devant une fosse ouverte. Pendant ce trajet, les cheveux du pauvre enfant se dressèrent plus d'une fois sur sa tète; il sentait craquer sous ses pieds, il touchait de ses mains des ossements desséchés, il croyait entendre les lamentations des morts qui se plaignaient de sa témérité ; mais il pensait à son frère le roi, à la Paloma, et son cœur se raffermissait.
Perce-Neige n'était plus qu'à quelques pas de Samuel, lorsque ce dernier dit au veilleur :
— Jacob, n'as-tu rien entendu?
Les juifs prêtèrent tous deux l'oreille et regardèrent autour d'eux d'un air de défiance. Perce-Neige s'était arrêté, tapi derrière une des pierres funéraires, et pas un murmure, pas une ondulation dans les herbes ne dénonçait la présence d'un être vivant si près d'eux.
— Oh! quelle est la créature animée qui oserait se risquer à cette heure dans le charnier? répliqua Jacob; et, quant aux morts, ils ne parlent pas et ne font pas crier un brin d'herbe sèche en marchant. Voyons, maître Samuel, dois-je aller réveiller nos fossoyeurs
qui dorment là-bas, dans leur tour branlante, et leur ordonner de creuser la fosse destinée à votre pauvre fille?
Perce-Neige s'avança doucement sur le ventre, retenant sa respiration, les oreilles tendues pour mieux entendre.
— Tais-toi, Jacob! reprit Samuel, tes paroles de deuil et de mort me font frissonner. Écoute! tu m'es dévoué, n'est-ce pas? dévoué comme Déborah elle-même, dévoué aussi à ma Rachel "chérie? Si je t'ai conduit ici, ce n'est pas pour faire creuser la fosse de ma fille, mais pour te confier un secret qni ne doit être entendu que de toi seul, un secret dont la révélation me perdrait. Tu vois si j'ai confiance en toi, bon Jacob?
— Je n'ai jamais trahi personne, et je ne commencerai pas par vous, dit le veilleur.
Perce-Neige, qui était arrivé tout près d'eux, redoubla d'attention. Samuel baissa la voix :
— ■* Ce n'est pas ici que je veux faire transporter ma chère morte, mais dans ta demeure, Jacob.
— Pourquoi cela? demanda ce dernier au comble de la surprise.
— Tu connaîtras plus tard mes motifs ; mais voici le service que je réclame de ton dévouement. Tu. vois fréquemment, ajouta-t-il en montrant la tourelle qui servait d'habitation aux fossoyeurs, ces hommes familiarisés avec le service des morts et qu'une puérile frayeur ne fait pas trembler devant un cadavre. Tu engageras quatre de ces hommes au prix que tu voudras... Cependant, ne trahis pas l'importance de l'entreprise par une largesse inutile et inconsidérée... Tu leur banderas les yeux, et tu les introduiras chez moi par la porte du jardin, dont voici la clef. C'est là qu'ils t'attendront, pendant que tu viendras me prévenir. Si, par suite d'un événement imprévu, je n'étais pas chez moi; si j'avais été arraché de ma maison, soit par violence, soit par ruse, tu agirais seul. Dans cette prévision, j'ai caché la clef du caveau où se trouve le corps de Rachel dans une jarre que tu trouveras derrière la porte du jardin. Tu observeras à l'égard de tes hommes les mêmes précautions quand ils transporteront chez toi ce précieux fardeau, et tu ne leur enlèveras leur bandeau que lorsqu'ils seront sortis de ta maison.
— Vous pouvez compter sur une obéissance aveugle de ma part, maître Samuel, répondit Jacob.
Us se séparèrent alors, et tandis que le vieux trésorier retournait à la calle ou rue des Balances, Perce-Neige, fdant dans les herbes comme un nageur dans l'eau dorée du Guadalquivir, regagnait l'endroit du mur o\x l'attendaient impatiemment ses frères, et le veilleur allait réveiller les fossoyeurs dans leur tourelle.
Il en eut bientôt engagé quatre, sur la discrétion desquels il lui était d'autant plus facile de compter qu'il prenait contre eux des précautions d'une rigueur très rassurante pour le succès de l'entreprise. 11 leur couvrit les yeux d'un bandeau de soie artistement tordu qui leur couvrait les oreilles, et leur recommanda, sous peine de perdre tout le fruit de leur besogne, de ne pas proférer une seule parole.
Puis la petite troupe se mit silencieusement en marche et sortit du charnier. Jacob allait en tête, et les autres suivaient en se tenant par la robe.
Pendant qu'ils avançaient avec l'allure indécise et inquiète de gens qui n'y voient pas, une autre troupe de quatre hommes, dont les yeux étaient également couverts d'un bandeau, à l'exception du guide qui paraissait un enfant, venait à grands pas le long d'une ruelle qui aboutissait à la route suivie par Jacob.
Quand les deux troupes furent sur le point d'arriver à l'endroit où elles devaient nécessairement se rencontrer, le guide de la seconde, le petit Gil Perce-Neige, jeta un cri discordant et sauvage qui répandit la terreur parmi les compagnons du veilleur. Craignant d'être surpris à rimproviste par quelques bandits, ils refusèrent d'avancer, et Jacob, pour les empêcher d'arracher leur bandeau et de fuir, fut obligé d'explorer lui-même la route.
Il n'avait pas fait vingt pas en avant, que les fds de la Paloma se glissèrent doucement devant les fossoyeurs qui stationnaient sur la route. Diego Lopez, qui allait en tête, prit la robe de Jacob, comme à tâtons, et le poussa en avant. Le veilleur, satisfait de voir ses hommes revenus de leur première terreur, se remit en marche en leur affirmant qu'ils pouvaient avancer sans crainte.
Perce-Neige, s'approchant alors de la troupe des fossoyeurs, que l'épouvante avait fait rester immobiles, mit aux mains de celui qui était à leur tête le coin d'un manteau, et les entraîna dans une dire(;ction tout opposée à celle qu'ils devaient suivre. Il se plut à leur faire exécuter pendant une heure les évolutions les plus extravagantes.
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Pendant qu'ils tournaient dans le même cercle, comme le cheval autour de sa meule, les quatre frères, sous la conduite de Jacob, arrivèrent bientôt devant la porte du jardin de Samuel; leur guide l'ouvrit, et, après leur avoir recommando un profond silence, les engagea à l'attendre patiemment sous les arbres, et les quitta pour aller prévenir le trésorier de leur arrivée.
A peine Jacob se fut-il éloigné, que les quatre frères arrachèrent en même temps le bandeau qui leur couvrait les yeux pour la forme, et Diego Lopez courut aussitôt s'emparer de la clef du caveau que Samuel avait cachée dans une jarre.
Munis de cette clef, ils suivirent Ferez, dont les yeux, accoutumés à l'obscurité des mines, savaient distinguer les formes extérieures dans les ténèbres aussi facilement qu'en plein jour. Le mineur eut bientôt découvert l'entrée d'un escaher de pierre qui comptait quarante marches, et qui, selon toute probabilité, devait conduire au caveau. Ils V descendirent à tâtons.
Arrivés au bas de l'escalier, les frères se trouvèrent arrêtés par une porte massive; mais la clef qu'ils avaient en main était bien celle qui ouvrait cette porte, et ils entrèrent dans le caveau oii, d'après le dire de Samuel, ils devaient trouver le corps de la belle juive.
Ferez s'avança hardiment vers l'estrade où le blanc suaire de la jeune fille se détachait sur le noir du caveau ; mais au moment oh. il allait mettre la main sur elle, il crut entendre un faible soupir, une sorte de douce plainte, et recula effrayé en laissant tomber son pic de fer.
— Qu'as-tu donc, Ferez? lui demanda brusquement Diego l'archer.
— La morte a parlé ! répondit en se signant le superstitieux mineur.
— Si elle a parlé, c'est qu'elle n'est pas morte, frère, dit Diego Lopez; et, d'ailleurs, tu as entendu l'ordre du roi : morte ou vivante, nous devons transporter Rachel à l'Alcazar. Mais ne perdons pas de temps.
Ferez posa timidement un doigt sur le front de la juive.
— Tu as raison, frère, Rachel n'est pas morte; son front n'est pas glacé !
11 se pencha sur son visage et ajouta :
— Un souffle tiède et léger comme celui d'un enfant qui dort s'échappe de ses lèvres.
— Ilâtous-nous donc, dit Ruy le faucheur. Si elle se réveille, elle s'épouvantera de se trouver dans ce caveau, enveloppée d'un linceul; elle gémira, elle criera... les juifs l'entendront, et nous serons perdus.
Et, la saisissant dans ses longs bras nerveux, il la souleva de dessus l'estrade et la porta comme il eût fait d'un enfant, avec des précautions minutieuses.
Ferez, qui avait hâte de quitter le caveau, ramassa son pic de fer et se dirigea vers l'escalier, suivi de Ruy, tandis que Diego Lopez et Blas le centaure, comme l'appelait familièrement le roi, formaient larrière-garde. Ils sortirent du jardin de Samuel aussi heureusement qu'ils y étaient entrés, après avoir eu soin de remettre la clef dans la jarre, et, à quelques pas de la maison, rencontrèrent le petit Perce- Neige qui promenait toujours ses hommes. D'un seul signe, Lopez lui fit comprendre qu'il était temps de les introduire chez le trésorier. L'enfant obéit, et, après avoir fait cacher les fossoyeurs sous les arbres avec toutes les formalités observées par Jacob, il sortit sans encombre et rejoignit ses frères.
Nos quatre hommes étaient là, silencieux, depuis quelques minutes, lorsqu'ils entendirent un bruit léger de pas qui se dirigeaient de leur côté. C'étaient Samuel et le veilleur.
— Ainsi, disait le premier, mes ordres ont été ponctuellement exécutés?
— Oui, maître.
— Ces hommes ignorent où ils sont et où ils vont?
— J'en suis sûr.
— Es-tu sûr aussi qu'ils n'ont fait aucune marque à ma maison, à la porte du jardin, par exemple, dans l'espoir de la retrouver demain? demanda le soupçonneux vieillard.
— Toute tentative de cette nature leur a été impossible.
— Bien, Jacob. Tandis que je vais prendre ma clef, descends au caveau avec eux.
Lorsqu'ils furent arrivés au bas de l'escalier, ils attendirent Samuel, qui revint avec un caiidil ou petite lampe de fer à la main, ouvrit doucement lu porte et pénétra le premier dans le caveau; mais,
à la vue de l'eslrade vide, une sueur froide inonda son visage, et une flamme de vertige éblouit son regard. Il chancela et s'appuya contre le mur pour ne pas tomber.
Il crut tout d'abord que Racliel, ayant recouvré ses sens et rejeté son suaire, avait entendu le pas de la petite troupe sur l'escalier, et que, saisie de terreur, elle s'était blottie dans quelque obscur recoin du caveau.
La lumière du candil vacillait ; sa main tremblante pouvait à peine soutenir cette petite lampe. Tout son plan, conçu et exécuté avec tant de peine, allait donc s'écrouler en un instant !
Les cris de sa fille allaient trahir un secret quil avait un si puissant intérêt à tenir caché ; il la chercha donc avec un frisson convulsif.
Mais quand, après avoir fouillé le caveau, il eut acquis la certitude que Rachel avait dispai^u, il éprouva une angoisse si violente, qu'oubliant toute prudence, il poussa un cri déchirant qui n'avait rien d'humain.
Les fossoyeurs, saisis d'effroi en entendant cette lamentation douloureuse et terrible, arrachèrent leurs bandeaux, et, malgré les efforts de Jacob, ils allaient s'enfuir, lorsque Tom Burdett, Ésaii, Sédécias et leurs compagnons apparurent au haut de l'escaher, attirés par le cri désespéré de Samuel.
— Rachel, ma fille, oii es-tu? disait le malheureux juif. Si tu entends la voix de ton vieux père, réponds-lui, mon enfant bien-aimée!
Et il prêtait l'oreille, comme s'il eût cherché à saisir dans le silence un son fugitif, l'écho lointain de la voix de sa fille.
— Vous savez bien qu'elle ne peut vous entendre, dit Sédécias.
— Qui te l'a dit? répliqua Ben-Lévi en s'élançant vers lui. Saistu donc où elle est ? M'aurais-tu volé mon enfant ?
Et, le secouant par le bras, il fixait sur son visage des yeux ardents, les yeux d'un fou, et il semblait suspendu aux paroles qui allaient sortir de la bouche de Sédécias.
— Revenez à vous, Samuel, lui dit Esaii en essayant de lui faire lâcher prise.
— La mort de sa fille lui trouble la raison ! observa Tom Burdett.
— Ma fille ! ma fille ! répéta le juif avec un éclat de rire effrayant. .. Mais elle n'est pas morte... insensés que vous êtes! Elle n'était qu'en-
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dormie... endormie... et maintenant elle a disparu... C'est vous! oui, c'est vous qui m'avez volé mon enfant!
— Rachel n'était pas morte! s'écria Esaû stupéfait.
— Oh! vous avez beau faire les gens étonnés, reprit Samuel de plus en plus égaré, vous ne me tromperez pas... Vous le saviez bien qu'elle vivait, vous avez fait semblant de me croire... mais c'était pour me voler mon enfant! Oui, j'ai voulu la soustraire à l'amour du roi, à la jalousie de sa favorite et à votre aveugle passion, Esaii... Mais vous me la rendrez, n'est-ce pas? dites que vous me la rendrez, ou,' tout faible et tout vieux que soit Samuel Ben-Lévi, il vous prouvera qu'il peut encore se venger de ses ennemis.
El, à bout de force, après cette scène violente, le malheureux père tomba lourdement, comme foudroyé, sur les dalles du caveau, devant les conjurés terrifiés.