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Elle fit un nouvel effort de mémoire pour retrouver les détails qui lui échappaient.
— Mon Dieu! dit-elle, je ne sais combien de temps a duré mon sommeil... Les conjurés devaient agir le lendemain, et le lendemain était un dimanche...
— Alors, c'est aujourd'hui que le complot doit éclater, dit don Pedro en souriant.
— Aujourd'hui! répéta Rachel. Oh! vous me trouverez sans doute bien peureuse ; mais, je vous en supplie, cher seigneur, supprimez cet impôt que vous avez levé sur les juifs, ne les irritez pas...
— Mais sans cet argent, belle suppliante, il m'est impossible de résister plus longtemps à l'ennemi. Il ne me resterait qu'à briser mon épée et ma couronne, et à m'enfuir sous les huées de mes soldats. M'aimeriez-vous donc, Rachel, parce que j'aurais été lâche pour vous et par vous? Non, vous me mépriseriez, et vous auriez raison.
— Mais si les juifs vous trahissent, don Pedro, s'ils ouvrent les portes de leur quartier aux malandrins du bâtard?
— Ce sera un quartier de la ville perdu pour moi; mais que m'importe! Tant que je puis défendre l'Alcazar, cette forteresse inexpugnable où sont réunis mes plus vaillants et mes plus fidèles sujets, dois-je donc me déshonorer?
— Oh! si vous croyez pouvoir prolonger votre résistance jusqu'à ce que des secours vous arrivent, vous faites bien de rejeter ma prière, don Pedro, dit tristement la jeune fille. Ce n'est pas Rachel qui vous conseillera jamais une lâcheté... Votre honneur lui est cher, croyez-le. Ah! je ne suis pas, il est vrai, semblable à ces fières et orgueilleuses chrétiennes qui sacrifient volontiers la vie de ceux qu'elles aiment à un puéril éclat de renommée, aux chances hasardeuses d'un exploit de chevalerie; je ne jetterais jamais mon gant dans l'arène pour que vous alliez l'arraclier des griffes d'un bon furieux ; ce sont là jeux de princesse que l'esjjrit vulgaire d'une pauvre juive ne saurait comprendre. Vaincu et fugitif, je ne vous méprise^ais pas... La fille de Samuel Ben-Lévi n'a pas été élevée dans des sentiments si hauts et si ailiers qu'elle puisse jamais mettre son orgueil au-dessus de votre salut. Vous mépriser, parce que vous seriez errant et proscrit dans les provinces où vous régniez? Ah! que vous connaissez peu mon cœur, don Pedro! Mais c'est alors seulement que j'oserais vous aimer, car je
ne verrais plus en vous le roi qui doit compte de son existence entière à tous ses sujets, et qu'on ne peut aimer que de loin, en tremblant, au fond de Tâme, mais l'homme qui pourrait recevoir quelques consolations de ma présence et de mes soins.
— Oh! tu m'aimes donc réellement, Rachel? s'écria don Pedro avec un transport d'enthousiasme et de joie. Tes paroles viennent de pénétrer dans mon cœur comme un baume précieux et inconnu. Si je veux désormais redevenir un roi puissant, c'est pour te faire une vie de fêtes, splendide et heureuse. Noble fille, étais-tu donc destinée à l'existence captive et monotone des femmes de ta race, destinée à l'alliance de quelque obscur et slupide trafiquant qui n'aurait apprécié ni ta beauté merveilleuse ni ton cœur d'ange? Mais, dans cette vie de proscrit dont tu parles, je trouverais encore plus de bonheur qu'au milieu du cercle haineux de mes courtisans. C'est que, vois-tu, ma Rachel, je n'ai jamais été aimé que pour mon masque de roi... Il y avait toujours quelque intérêt ou quelque mensonge sons ces lâches flatteries, ces basses adulations avec lesquelles on me trahissait. Nous autres esclaves enviés, dont la chaîne est une couronne, nous devons compte à nos surveillants de chaque battement de cœur, de chaque volonté, de chaque pensée... Nous ne pouvons sans crime échapper une heure à l'espionnage affectueux de ces courtisans qui sont nos juges.
— Pauvre roi ! dit la juive en le regardant avec amour.
— Ai-je jamais obtenu, reprit douloureusement don Pedro, une heure de ce bonheur calme et de cette liberté que le charbonnier trouve sur la paille de sa misérable hutte, car nul ne sesoucie de sou existence et ne songe à la troubler? Non, j'ai toujours dû garder un masque sur mon visage, et, quand je l'ai détaché pour sourire franchement à la femme que je croyait aimer, cette femme, elle, instrument d'intrigues, se jouait de ma crédulité et tâchait d'obtenir une faveur nouvelle du roi de Castille. Ce n'est que depuis notre rencontre dans la forêt de Cardonne, Rachel, que je me suis senti véritablement aimé. Je fuyais, j'étais vaincu, et, au lieu d'avoir le cœur plein d'angoisse, dois-je l'avouer? j'étais heureux.
— Hélas! comment pourrai-je vous cacher que je vous aime? reprit la juive tremblante. Pourquoi ne sommes-nous pas libres tous deux, errants sous le soleil et sous la verte feuillée, comme les Egyptiens de nos campagnes?... Nous serions heureux de souffrir
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ensemble; heureux, moi, de vous servir, vous, de me défendre... nous devrions à votre adresse et à votre courage notre pain de chaque jour ; mais Dieu n'a pas voulu donner tant de fôhcité à de pauvres créatures mortelles ; il nous forcera de nous séparer, car le roi doit rester dans son -\lcazar, et la juive doit retourner dans l'humble maison de son père.
— Jamais! s'écria impétueusement don Pedro.
En ce moment, on frappa à la porte de l'oratoire, et le roi, ayant lui-même ouvert, vit paraître sur le seuil Diego Lopez.
— Seigneur, dit ce dernier, Samuel Ben-Lévi demande à vous parler.
Rachel tressaillit en entendant prononcer le nom de son père.
— Il accompagne, ajouta Lopez, quatre grands coffres qui contiennent les marabotins que ses frères de la juiverie se sont empressés de fournir pour les frais du siège.
— Que maître Samuel soit le bienvenu, répondit don Pedro, et qu'on l'introduise dans TAlcazar lui et ses coffres.
Rachel poussa un cri déchirant et s'élança au-devant de Diego Lopez.
— Que Samuel n'entre pas, mon cher seigneur, dit-elle, car ce serait le signal de votre perte, de votre mort peut-être !
— Que signifient ces paroles mystérieuses? demanda le roi étonné.
La juive regardait le roi avec stupeur ; mille pensées confuses se heurtaient dans sa tête brûlante. Il lui semblait que sa raison s'égarait ; elle écoutait, pour ainsi dire, les souvenirs qu'elle cherchait à recueillir et à grouper dans son esprit. Enfin, elle se sentit éclairée par une lueur soudaine. t
— En effet, dans ce que vous appeliez mon rêve, don Pedro, ditelle, il était question de coffres... d'hommes armés... Oh! je me souviens, maintenant, et jo vous dirai tout. Mais, avant que je continue cette révélation, promettez-moi la vie pour mo npère d'abord... puis pour lOsaii...
— Ce misérable espion qui avait l'audace de vous aimer? interrompit le roi.
— Ésaii m'avait juré de ne rien tenter ni contre vos jours ni contre votre couronne, don Pedro, dit gravement Rachel.
— Vous l'avez donc revu?
— Et s'il a manqué à son serment, c'est qu'il a voulu me venger, car' il a dû croire que le poison avec lequel on m'avait versé la mort sortait de FAlcazar.
— Le renégat a bonne opinion de moi, dit don Pedro. N'importe ! Samuel et Ésau me seront sacrés : il ne sera pas touché à un cheveu de leur tête.
— Eh bien! sachez tout, seigneur, continua la jeune fille. Les juifs venaient s'engager à livrer aux routiers de Calwerley les portes de leur quartier, lorsque cette femme, dont je vous ai parlé déjà, leur conseilla de mieux faire... de frapper un coup décisif... enfin, de s'introduire dans l'Alcazar...
— La proposition était hardie, observa le roi en feignant de sourire, mais l'exécution difficile.
— Elle offrait d'en faciliter les moyens, reprit vivement Rachel; il fut donc décidé, d'après son conseil, que, sous prétexte de faire entrer dans le palais les sommes provenant de la taxe de guerre, on remplirait plusieurs coffres d'hommes armés qui s'empareraient de votre personne, seigneur, et vous livreraient, mort ou vivant, au noble roi don Enrique.
— Et quelle était cette femme? demanda don Pedro, enflammé d'une indignation profonde.
— Cette femme qui se réjouissait de ma mort et qui conjurait froidement votre perte, ai-je besoin de vous la nommer? répliqua la juive. Vous la devinerez à l'œuvre.
— Aïxa! s'écria douloureusement le roi, c'est elle!
Et, se retournant vers Diego Lopez, qui était resté immobile contre la porte :
— Tu as entendu, ajouta-t-il, et tu sais maintenant ce qu'il te reste à faire.
— Le vieux Samuel sera conduit dans la salle des Armures, où je ferai transporter ses précieux coffres, répliqua le frère de lait. Vous pourrez, quand bon vous semblera, venir, sans aucun risque, y régler vos comptes avec votre digne trésorier.
— C'est bien, j'irai, dit don Pedro. Annoncez seulement à la fille de Mohamed que je l'attends ici. Nous verrons si, malgré mon renom
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de justicier, je ne puis arracher aucun aveu à cette créature de ruse et de mensonge.
Et, prenant la main de Racliel, il la conduisit derrière la tapis- , série qui masquait la porte de la salle de la trésorerie, en lui recom-;* mandant de ne se montrer qu'au moment où il invoquerait son nom comme un témoignage éclatant contre la Mauresque.
Aïxa ne tarda pas à paraître, et don Pedro l'accueillit avec un visage calme et souriant.
— Je suis soumise à vos ordres comme une esclave, dit sèchement la favorite. Vous m'avez fait demander, je suis venue aussitôt.
— Ce n'était pas un ordre, mais une prière, répliqua le roi; j'ai des torts à réparer envers vous, Aïxa, et je ne veux pas m'en donner de nouveaux. Je connaissais votre caractère fier et indomptable, votre cœur généreux et dévoué à toute épreuve, et je ne devais pas m'abandonner aux transports d'une injuste colère contre une compagne loyale et fidèle. Pardonnez-moi, Aïxa, le malheur m'a aigri. C'est au moment où mes meilleurs amis me font défaut que je sens le besoin de m'appuyer sur ceux qui sont incapables de m'abandonner, et vous êtes de ce nombre, n'est-ce pas?
— Ah ! que vous lisez bien dans mon cœur ! dit la favorite avec un sourire étrange.
Don Pedro ne se laissa pas tromper à ce faux élan de sincérité ; il remarqua que la Mauresque s'était furtivement rapprochée de la fenêtre entr'ouverte, d'où elle observait Samuel, très occupé, en attendant les ordres du roi, à éloigner les almogavares et les archers qui venaient examiner curieusement les coffres.
— Vous admirez, n'est-ce pas, reprit don Pedro, l'empressement qu'a mis ce bon Samuel à percevoir l'impôt dont j'ai frappé ses frères?
— C'est que le trésorier est aussi un de vos plus fidèles amis.
— Vous me conseilleriez donc d'avoir toujours pleine confiance en lui?
— Mais, à moins de vous défier de vous-même, Pedro, je ne crois pas que vous puissiez mettre en doute le dévouement d'un homme qui pourrait livrer les portes de la juiverie à don Enrique, et qui a préféré décider ses frères cupides au sacrifice de leurs trésors pour le salut de votre cause.
. — Les belles actions vous touchent, Aixa, parce que vous avez
... Voici votre accusatrice, démentez-la, si vous osez. (P. i63.)
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un cœur généreux et digne de les comprendre, reprit le roi en souriant. Voyez cependant comme les femmes peuvent être facilement prises pour dupes en affaires politiques 1 Cet excellent Samuel, que vous vous plaisez à orner de tant de vertus, a pourtant accompli cette nuit la prédiction que vous m'avez faite.
— Quelle prédiction? demanda la favorite avec inquiétude.
— Vous l'avez déjà oubliée, chère Aïxa ? dit don Pedro. Vous avez donc la mémoire plus légère que le cœur? Mon Dieu ! ce juif a fait une action assez en usage aujourd'hui : il a vendu son maître.
— C'est impossible ! s'écria Aïxa, dont le visage prit une teinte livide.
— Impossible! c'est presque un démenti que vous me donnez, et vous devez cependant savoir la vérité mieux que personne.
— Comment cela? que voulez-vous dire? don Pedro?
— Mais on prétend qu'indignée du peu d'attention que je prêtais à votre éloquence, vous haranguiez les conspirateurs.
— Moi? c'est un mensonge infâme, dit-elle d'une voix rauque.
— On nous assure même que vous avez obtenu un brillant succès, ajouta le roi, et que, sur votre proposition...
— Mais vous n'avez pas cru un mot de ces calomnies, n'est-ce pas, don Pedro?
— Mon Dieu! pourquoi nier? Vous voyez bien que je sais tout. Faut-il vous rappeler vos propres phrases? Vous avez déployé chez Samuel un genre de talent que je ne vous connaissais pas, et que je ne saurais trop apprécier.
— Trêve de sarcasmes! s'écria la Mauresque furieuse, les yeux ardents, le visage décomposé, et arrachant d'un geste machinal les perles dont était constellé sa relila ou justaucorps bleu de ciel. Oii est celui qui a osé m'accuser? Qu'il vienne soutenir son mensonge devant la femme qu'il a traîtreusement outragée?
— Vous voulez voir un témoin de vos hauts faits, belle Aïxa? dil don Pedro. C'est un caprice que je puis satisfaire.
Et, s'avançant vers la tapisserie, qu'il écarta violemment, il ajouta:
— Voici votre accusatrice. Démentez-la, si vous osez!
— Rachel! s'écria la favorite foudroyée par cette apparition et reculant épouvantée devant la juive immobile.
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— Racliel, doîil vous ne craigniez pas le témoignage, puisque vous la croyiez morte, dit celle-ci d'une voix grave ; Racliel, qui s'est relevée de son lit funéraire pour sauver don Pedro du piège que vous lui tendiez!'
Pendant que Racliel parlait, la Mauresque reprenait peu à peu son assurance.
— Ainsi, vous jouiez le rôle de morte pour cacher celui d'espionne ? reprit-elle avec un sourire insultant. Ah! vous vous entendez parfaitement à ces comédies. Dernièrement, vous vous prosterniez bassement à mes pieds, parce que vous n'étiez pas sûre de votre triomphe; aujourd'hui, vous me menacez et vous vous posez en accusatrice parce que vous espérez me perdre sans difficulté ; mais don Pedro n'est pas tellement aveuglé qu'il ose me condamner sans preuves. Votre accusation n'est qu'un mensonge.
— Un mensonge! répéta tristement Rachel; je le voudrais, madame. Je voudrais que tout ce qui s'est passé depuis quelques heures ne soit qu'un rêve. Mais vous savez bien que je ne mens pas. C'est à vous cette fois de courber, non pas devant la pauvre juive, mais devant le roi de Gastille, un front rouge de honte. Si je me suis l'autre jour traînée à vos pieds, ce n'était pas par faiblesse orgueilleuse Aïxa, mais je croyais que vous aimiez don Pedro, et je ne voulais pas devenir une pierre d'achoppement entre vous, un obstacle à son salut. Je croyais que vous respectiez ce lien d'affection qui vous unissait au roi, et qu'une fois la jalousie éteinte dans votre cœur, vous alliez continuer à aimer et servir loyalement votre seigneur. Vous, au contraire, vous vous réjouissiez de briser en moi un cœur dévoué à don Pedro. Ce que vous avez fait est horrible! Vous, une noble dame, une princesse, vous avez feint de l'aimer pour l'aveugler, pour mieux le tromper et le trahir! Vos sourires, vos regards, vos paroles d'amour, tout cela était faux ; tout cela avait pour but de livrer votre amant désarmé à ses ennemis! Ce sont là les fiers sentiments que vous inspirait l'orgueil de votre noble race?
— Ne croyez pas cette femme! interrompit la favorite en se retournant avec un geste désespéré vers don Pedro. Elle m'accuse parce qu'elle me hait; elle me hait parce qu'elle sait que je vous aime et que je suis jalouse!
— Vous, aimer le roi ! répliqua la juive avec un mélancolique
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sourke. Mais, quand on aime, on n'abandonne pas son amant au jour des désastres, on ne songe pas à exiger de lui des traités honteux pour sa gloire, une abjuration avilissante ; on ne met pas son amour au prix d'une alliance solennelle. Non, ce n'est pas votre jalousie que je hais. Jalouse et sincère, je vous respectais; jalouse sans amour, je vous méprise. Non, vous n'aimez pas don Pedro. Vous ne pouviez, avec votre cœur orgueilleux et vindicatif, aimer un homme si ferme et si courageux, un roi qui ne se laissait pas conduire comme un enfant aveugle et idiot et qui démêlait vos menées souterraines.
— Ainsi, de par ton jugement, belle juive, dit en ricanant avec une sourde fureur la Mauresque, je n'ai pas le droit d'aimer don Pedro, tandis que toi seule, sans doute, es digne de lui?
— Moi, je ne suis rien qu'une chétive créature de la fouie, reprit Rachel, un grain de sable perdu dans la poussière; mais si j'aime celui que vous trahissez, c'est parce qu'il est juste et généreux, secourable à l'opprimé, inflexible aux mauvais et aux puissants, parce qu'il souffre de tant de perfidies et d'ingratitudes, enfin parce que mon cœur va à lui comme le regard va vers la lumière.
Aïxa poussa un éclat de rire insultant et s'écria .
— Vous m'avez donc fait venir ici, don Pedro, pour assister à ces touchants aveux d'amour? Je conçois que vous soyez flatté d'avoir inspiré de tendres sentiments à la fille de Samuel Ben-Lévi.
— La fille de Mohamed m'a trahi, et la fille de Samuel me sauve, répliqua froidement don Pedro.
— Mais elle ment, cette Rachel! elle vous trompe! dit Aïxa exaspérée.
Alors la jeune fille, indignée de tant d'arrogance, s'avança vers elle:
— Qui donc a proposé aux conjurés de surprendre le roi dans son Alcazar? Qui donc, avec un art infernal, a aplani tous les obstacles qui pouvaient entraver ce projet? Non, rien ne vous a retenue, ni la confiance ni le malheur de celui que vous vous vantez d'aimer. Votre cœur n'a pas été ému un instant, vos lèvres n'ont pas hésité à proférer ces perfides paroles. De quel crime don Pedro s'était-il donc rendu coupable envers vous? Il vous avait aimée ; et vous fondiez vos calculs sur cet amour, sur la foi qu'il conservait en vous! Dieu jugera entre nous, noble Aïxa. Il y a huit jours, vous m'avez vue soumise à vos pieds. A votre tour, soumettez-vous et avouez votre trahison.
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— Non! s'écria la Mauresque. Cette obéissance pouvait te .convenir, à toi fille obscure et d'une race vile. Je ne veux pas lutter plus longtemps avec toi ; je t'ai fait trop d'honneur en daignant me défendre contre ta dénonciation : les femmes comme moi doivent avouer liautetement leur vengeance. La juive a deviné juste, don Pedro. En l'aimant et en méprisant mon alliance, tu m'as fait deux affronts dont j'ai déjà voulu obtenir justice. Je pourrais te dire, si je tenais à ton pardon, qu'en attirant à l'Alcazar les plus dangereux des conjurés, c'était eux que je trahissais pour toi ; mais j'aime mieux reconnaître que je voulais te voir, toi si fier et hautain, garrotté comme un bandit aux pieds de cette Aïxa dont tu avais repoussé les plaintes et méprisé les menaces.
— Le chcilimenl suivra de près la trahison, dit le roi.
— Le châtiment! reprit Rachel. Oh! seigneur, vous aurez recours à une plus noble vengeance. Souvenez-vous que vous avez aimé Aïxa, et ne souffrez pas que des mains violentes se portent sur la femme que le souvenir doit protéger. L'autre jour, vous m'avez laissée quitter librement l'AIca/ar pour retourner chez moh père. Soyez généreux : que la fille de Mohamed soit libre de retourner à Grenade; je vous en suj)plie!
— Je ne veux pas de ta pitié ! dit avec un accent hauto'n la Mauresque, exaspérée de voir sa rivale se montrer si supérieure à elle par le cœur. Je ne sais pas m'abaisser et demander grâce comme une esclave poltronne qui tremble devant le fouet de son maître. Je brave les supplices et je garde ma haine.
— Vous avez beaucoup de fierté dans l'âme, Aïxa, dit don Pedro; il est malheureux qu elle ne soit pas mieux employée. Cette pauvre juive, que vous dédaignez, n'est pas si fière, en effet : elle se soumel avec humilité aux servitudes de sa race; mais elle ne ment pas, elle ne trahit pas, elle ne vend pas son cœur comme une marchandise d'apparence trompeuse. Vous qui êtes une noble princesse maure, lorsque vous passez voilée dans la rue, suivie de vos Nubiens, chacun s'écarte ou s'incline avec respect; et pourtant, si l'on vous connaissait, au lieu de s'écarter et de s'incliner, on irait vous arracher ce voile qui ne cache qu'un cœur hypocrite et un visage de fausseté.
— Vous insultez une femme, don Pedro! dit sourdement Aïxa enivrée de rage.
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— Je VOUS juge selon votre mérite, noble dame, répondit-il; et maintenant, suivez-moi, car il me reste un autre complice à confondre.
— Oii me conduisez-vous? demanda la Mauresque avec arrogance.
— Auprès de Samuel, votre complice.
Et, lui tendant la main avec une courtoisie dérisoire, il la conduisit, ainsi que Rachel, dans la salle des Armures.