‹ Ésaü le lépreuxChapitre 15 sur 69 · LIV. 2i · texte numérisé non relu

LIV. 2i

1S6 KSAU I.K l.KPIVKIIX

laissant tomber sur son frère de lait un regard où la colère se lisait encore plus que la fierté et le dédain.

Les archers s'emparèrent des prisonniers, qui étaient hors d'état d'opposer la moindre résistance, et tous descendirent en silence le grand escalier de marbre qui conduit à la cour.

Arrivés là, les juifs virent avec effroi une double haie de soldats ameutés sur le chemin qu'ils avaient à parcourir, et qui proféraient contre eux des menaces et des cris de mort; car Gil Perce-Neige, assez bavard do sa nature, leur avait raconté l'aventure des coffres.

A l'exception de Tom Burdett, en qui l'on ne voyait qu'un ennemi vaincu et désarmé, tous les autres prisonniers, saisis en flagrant délit de haute trahison, furent horriblement maltraités, malgré l'intervention de Ruy le faucheur et de son escorte.

C'était à qui leur jetterait entre les jambes une hampe de lance ou leur meurtrirait les côtes à coups d'arc ou de pommeau d'épée. Les plus exaltés voulaient qu'on fît un exemple, et que, sans autre forme de procès, on les pendît aux gibets dressés dans le corral même, et cent bras se tendaient vers eux pour les harponner au passage.

Ils arrivèrent avec cet agréable cortège à la prison qui leur était destinée sous les arcades du corral, et s'y précipitèrent en désordre, sauf Ésaij, qui semblait indifférent à tout ce qui se passait autour de lui. Jamais prisonniers ne désirèrent plus ardemment voir se fermer sur etiî la lourde porte de leur cachot.

Presque aussitôt le corral s'anima de plus en plus ; des groupes de guerriers arabes se formèrent çà et là.

Aixa avait mandé AbuI-IIagig, le chef de ses genétaires, et, après un court et mensonger récit des outrages que lui avait prodigués don Pedro, elle lui avait donné l'ordre de tout disposer pour quitter Séville sur-le-champ.

Les genétaires, à qui cet ordre avait été transmis, sellaient leurs chevaux et revêtaient leurs armures. Dans les rangs qui commençaient ù s'aligner circulaient de sourdes rumeurs et d'étranges propos.

Les almograves castillans et les archers andalous, étonnés de ces préparatifs de départ, se répandirent à leur tour dans le corral, et vinrent entourer avec curiosité les genétaires maures.

Le bruit des clameurs fit place à un silence inquiet et menaçant.

Samuel Ben-Lévi, n'entendant plus de tumulte autour de son

cachot, respira plus librement et songea à mettre les instants à profit.

Il supplia donc humblement le silencieux Ruy, qui l'avait accompagné, de vouloir bien délier les mains des prisonniers, afm qu'ils pussent apposer sur ses tablettes les signatures dont il avait besoin pour réaliser dans le plus court délai les sommes que le roi exigeait d'eux.

Lorsque le faucheur eut obtempéré à sa demande, et que ses affaires furent réglées avec Sédécias et les deux autres juifs, Samuel fit mine de sortir; mais, tout en se courbant sous la porte basse du cachot, il jeta sur Tom Burdett un coup d'œil oblique et s'arrêta.

Le brave capitaine anglais, de son côté, guettait Samuel comme le chat épie la souris sur laquelle il compte pour faire les frais de son souper, et se disposait à le happer au vol.

— Un mot, vénérable et bien-aimé Samuel, dit le tard- venu en retenant par sa robe le trésorier du roi.

Un sourire imperceptible effleura les lèvres de Ben-Lévi,

— Si je puis vous servir à quelque chose, dit-il, ordonnez, capitaine ; je jure d'exécuter fidèlement vos dernières volontés.

— Mes dernières volontés ! répliqua Burdett avec une affreuse grimace. Par la moustache de Carlwerley ! je ne songe pas à l'avenir de si loin. Je voulais seulement vous prier de me rapporter ici vingt mille marabolins pour ma rançon.

— Très volontiers, capitaine, reprit le trésorier. Et à qui dois-je m'adresser de votre part pour toucher ces vingt mille marabotins?

— Mais adressez-vous à vous-même, bon Samuel. Vous ne refuserez pas de me faire cette petite avance, car vous savez qu'on ne se repent jamais de m'avoir obligé.

— Hélas! malgré tout le désir que j'ai de vous être utile, cela m'est tout à fait impossible.

— Comment! vous que j'estimais, digne Ben-Lévi, comme si vous étiez mon propre père, vous me laisseriez dans l'embarras?

— -Jamais, mon cher fils, jamais. Je suis capable de tout pour vous servir. Dites-moi où je puis aller demander de votre part cette somme énorme, et je vous la rapporterai, dussent mes vieilles épaules plier sous le poids. Dites-moi en quel endroit secret vous avez caché les objets de prix que vous avez recueillis avec ce soin et cet esprit d'ordre qui vous distinguent; dites-le-moi, et, au risque de me compromettre, j'irai les y chercher.

— Hélas! aujourd'hui je n'ai plus rien, répliqua Burâett d'un air profondément mélancolique; mais avant peu, si je me le mets en tête, j'aurai plus de marabotins et de doubles d'or qu'il n'en faudrait pour payer votre rançon à tous.

— Faites, généreux capitaine, et nous vous le rendrons... en reconnaissance éternelle.

— Par le diable noir de Cornouailles ! il me suffirait de faire appel à mes compatriotes. Toutes les vieilles femmes du pays seraient glorieuses de filer jour et nuit pour acquitter le prix de ma rançon.

— Je n'en doute pas, messire, mais vous seriez pendu depuis longtemps lorsque votre messager pourrait arriver en Cornouailles, et le temps file sa quenouille plus vite que les vieilles de votre pays.

— J'ai même des ennemis, dans le camp de don Enrique, qui s'empresseraient d'engager pour moi jusqu'à leur épée.

— A quelque chose les ennemis sont bons; et en comptez-vous beaucoup de cette espèce-là, messire?

— Vous me dites cela d'un air de reproche, bon Samuel

— Moi! pas du tout.

— Ne cherchez pas à me le dissimuler. Vous êtes affligé de me voir forcé de m'adresser à mes ennemis..., En effet, il y aurait là quelque chose d'humiliant... de blessant pour vous, honnête Samuel, qui, plus que personne, avez le droit de vous dire mon ami... Pardon- -nez-moi si j'ai involontairement blessé votre généreuse affection...

— Mais je vous jure... s'empressa de dire Ben-Lévi.

— Car pour moi, interrompit vivement Burdett, vous êtes aussi sacré qu'un frère d'armes.

— Mais ne disiez-vous pas que vous n'empruntiez jamais rien à vos frères d'armes?

Le tard-venu feignit de n'avoir pas entendu, et continua d'un ton pathétique et attendri :

— N'as-tu pas partagé mes dangers, noble et courageux vieillard? Aussi je t'aime, vois-tu, et pour t'en donner une preuve irrécusable, j'en reviens à ma première idée: dussent toutes les vieilles fileuses de Cornouailles et mes innombrables ennemis en crever de dépit, c'est à toi seul que je veux devoir l'avance du prix de ma rançon.

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— Je suis infiniment honoré et touché de cette marque de vérilable confiance, dit Samuel abasourdi de ce raisonnement; mais...

— Et tu pourras désormais t'écrier a\ec un juste orgueil : c'est moi qui ai rendu à la liberté Tom Burdett, la fleur de la chevalerie anglaise!...

— Non pas! non pas! s'écria Samuel. Vos ennemis ne pardonneraient pas à un misérable juif de leur enlever une si belle occasion de déployer leur générosité; ils deviendraient les miens, et me poursuivraient d'une haine irréconciliable.

— Je comprends ce scrupule: il est d'un honnête homme, reprit le tard-venu ; mais, comme vou» me l'avez fait remarquer fort judicieusement vous-même, le temps marche vite... Je cours risque d'être pendu si vous ne m'avancez pas la somme, ne fût-ce que pour trois ou quatre jours. Quant au remboursement, vous avez la parole de Tom Burdett... C'est tout dire... c'est une parole qui vaut de l'or.

— Pour celui qui trouve à emprunter dessus, murmura le juif. Mais ignorez-vous, reprit-il tout haut, que je me suis ruiné au service de cet ingrat don Pedro, et que j'en suis réduit à engager une partie de mes biens pour payer ma propre rançon?

— Engagez le tout et payez pour deux ! fit brusquement Burdett.

— Hélas! nous vivons dans des temps désastreux où l'on ne trouve pas facilement à emprunter sur gages, et Dieu sait si je parviendrai seulement à réunir la somme qui m'est nécessaire à moimême. Mais, capitaine, vous avez bien un peu pillé et saccagé les villes rebelles; qu'avez-vous donc fait de votre part de butin?

— Insouciant de l'avenir, entraîné par l'exemple de Duguesclin, j'ai donné de la main gauche ce que j'ai pris de la main droite.

— Alors, je vous plains de tout mon cœur.

— Ah çà! mon ami Samuel, est-ce que vous auriez sérieusement la cruauté de me laisser dessécher, avec l'appétit formidable dont le diable m'a doué, dans ce maudit Alcazar où l'on manque déjà de vivres ?

— Je comprends que ce sera un rude moment à passer, dit Samuel en hochant la tête.

Tom Burdett, furieux du calme philosophique du trésorier, prit un air affligé et dit :

— Le premier jour, je dompterai mon appétit tant bien que mal;

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mais, le second, je ne ri'^ponds \)\us de moi, et je ne voudrais pas être dans la peau de mes compagnons de captivité.

Et, en même temps, il couvait d'un regard flamboyant les juifs prisonniers, comme s'^l eût voulu d'avance faire choix d'une victime. Les pauvres diables contemplaient avec une inquiétude mal déguisée le gigantesque routier.

— Oli! oh! grogna Ruy le faucheur, je vois qu'il faudra vous séparer du fretin des prisonniers, messire capitaine ; et, tenez, je vous réserve pour prison d'honneur une fosse restée vacante depuis la mort du lion favori du roi.

Burdett fit un bond de surprise.

— Comment! vous comptez me cloîtrer dans une fosse aux lions, me donner la survivance d'une bête féroce, à moi, Tom Burdett, qui ai dîné à la table du prince Noir? Encore, si vous m'accordiez la ration de viande qu'eût consommée mon prédécesseur!...

— Les vivres sont devenus si rares ici, que vous n'aurez même pas cette consolation, repartit le frère de lait.

Et, tournant le dos au routier, il continua sa tournée dans le cachot.

— Savez-vous, Samuel, reprit Burdett, que ce gaillard-là n'a pas la conversation très gaie ?

— Heureusement, messire, qu'avant la fin du second jour vous serez pendu, répondit le trésorier.

— Vous avez une singulière façon d'encourager vos amis, dit le tard-venu en se mordant les lèvres.

— Auriez-vous donc peur de la mort, vous qui l'avez affrontée si souvent? demanda Ben-Lévi.

— C'est le genre de mort qui me déplaît. J'aimerais mieux mourir horizontalement que perpendiculairement, et d'indigestion que

de faim.

— Nous sommes tous mortels, hélas! et puisque vous ne vous souvenez pas d'avoir économisé quelques joyaux de prix au milieu de vos glorieux faits d'armes, il ne me reste qu'à vous souhaiter bon courage, dit Samuel en s'éloignant.

Mais Tom Burdett, lui barrant le passage, s'écria:

— Ah! rapace et ingrat prince des juifs, tu refuses de venir en aide à un pauvre chevalier qui s'est fait prendre en voulant servir ta

cause ! Eh bien, je sais un moyen de me tirer d'affaire à les dépens, el je vais l'employer sur l'heure.

— Et quel est ce moyen? demanda Samuel d'une voix profondément altérée.

— Je vais faire demander une audience au roi, et je lui dirai : « Seigneur, en échange de ma rançon, je vais vous donner un conseil avantageux, » et je lui proposerai l'opération financière suivante, qui est un peu comphquée : c'est de faire annoncer à son de trompe dans touL Séville que, moyennant un marabolin par personne, on verra pendre, devant la porte du Jugement, le trésorier Samuel Ben-Lévi. Je réponds de la recelte sur ma tête.

Le vieux juif sourit et répliqua d'un ton goguenard : • — Mais don Pedro perdrait d'un côté ce qu'il gagnerait de l'autre; car ma mort me dispenserait, j'espère, de payer ma rançon... Si c'est là votre moyen, messire, vous êtes un homme perdu.

— Vous croyez? •

— J'en suis sûr. Tout cela ne vaut pas le moindre gage. Tom Burdett frappa la terre du pied avec rage.

— Écoutez, dit-il enfin, en baissant sa voix d'un air de mystère, je me rappelle maintenant que j'ai gardé dans ma tente un objet de grand prix.

A cet aveu, les yeux du trésorier étincelèrent dans l'ombre, et il se rapprocha instinctivement de son interlocuteur.

— Pourtant, continua le tard-venu, il m'en coûtera beaucoup de m'en dessaisir : je m'étais juré de le conserver comme un talisman sacré.

— Mais il y va pour vous d'une nécessité impérieuse, dit vivement Samuel; ce talisman ne vous empêchera pas d'être...

— Je sais, je sais, interrompit le capitaine avec un soupir. Enfin je suis déterminé à faire ce pénible sacrifice.

— Enfin, cet objet, c'est... demanda avidement Samuel, c'est?... Burdett se pencha à son oreille :

— L'épée du Cid, mon cher ami, rien que cela! l'épée du Cid, que j'ai décrochée dans la cathédrale de Burgos.

Le trésorier fit une horrible grimace, accompagnée d'un soubresaut en arrière.

— Et c'est là ce que vous me proposez en échange de vingt mille

marabotiiis, une vieille épée de fer rouillée qu'on attribue au Gid? Mais ça ne vaut pas la corde qui vous pendra! Et si je recelais cette misérable relique, je serais brûlé par les gonyms.

— Prétendriez-vous insulter le grand Cid? ditBurdelt.

— Je le vénère ; mais il me faut un autre gage. Cherchez et vous trouverez, dit Samuel avec une intention marquée, en fixant son regard perçant sur les yeux du cupide tard-venu.

— J'ai bien encore un autre objet plus précieux comme valeur matérielle, reprit ce dernier après un instant de silence; mais, connaissant vos principes religieux, je n'osais pas vous l'offrir.

— Offrez toujours, cela n'offense pas! répliqua Samuel, qui, ne pouvant plus contenir son impatience, secouait d'une main tremblante l'épaule du capitaine des écorcheurs anglais.

— C'est un petit christ merveilleusement sculpté.

— Un christ! s'écria le juif en retirant brusquement la main.

— Je me doutais bien que ce marché-là ne vous conviendrait pas.

— Après tout, s'il est en or, murmura Samuel, je m'en accommoderai peut-être; mais passons à un gage plus important.

— Je n'en ai pas d'autre, sur mon honneur!

Le juif jeta autour de lui des regards pleins de défiance; mais se penchant vers Burdett, il lui dit d'une voix presque inintelligible :

— Et celle merveilleuse table d'or... que comptez-vous en faire? Le tard-venu, à son tour, recula comme s'il eût été mordu par

un serpent.

— La table d'or! balbutia-t-il sourdement. Je ne sais ce que vous voulez dire.

— Ne vous souvenez-vous plus des bergeries de la Paloma, messire? reprit Samuel. J'y étais aussi, moi, et je sais que, d'après votre conseil, Esaû s'empara de la table d'or, après vous avoir sauvé.

— Maudits soient les curieux! s'écria Burdett exaspéré. Eh bien, je l'avoue, la table d'or est tombée dans mes mains; mais le roi don Enrique, et mon ami Esau ont des droits aussi légitimes que les miens sur cet inestimable trésor.

— Vous ne comptez pas, cependant, le partager par morceaux, dit railleusement le juif.

— Je n'ai pas Thabitude de disposer de ce qui ne m'appartient pas, répliqua sèchement le tard-venu.

... Le prix de ces virres était tellement élevé qu'aucun des misérables qui encombraient

la place ne pouvait en acheter... (P. 195.)

— Quand il s'agit d'être sauvé de la corde, on peut faire une petite violence à ses habitudes, messire.

— Mais ma seule part vaut dix fois le prix de ma rançon.

— Oui, jusqu'à ce que le roi don Pedro sache comment vous avez fait l'acquisition de sa table d'or Cette nouvelle doublera vos chances de pendaison, capitaine.

Tom Burdett laissa échapper un soupir de désespoir et de rage ;

ÉSAC LE LÉPREUX. — 1. ROIFF, ÉD.

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