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puis, renonçant à triompher de l'avarice du vieux juif, il tira une petite clef et un fragment d'anneau de l'escarcelle qui pendait à sa ceinture de cuir, elles remit à Samuel.
— Tu demanderas mon nouvel écuyer Gauvin, et il te suffira de lui montrer cette moitié d'anneau pour qu'il t'obéisse comme à moimême. Il fera transporter hors du camp l'énorme coffre de chêne qui est dans ma tente, et, sous l'avoine dont il regorge, tu trouveras la table d'or, dont les pieds sont détachés.
— C'est bien, dit le trésorier dont la voix tremblait d'émotion. Aujourd'hui même, je verrai Gauvin.
Et il se dirigea vers la porte.
— Ah ! çà, reprit le tard-venu en retenant Samuel par sa robe, n'attends pas au dernier moment pour m'apporter l'argent que tu me tends si cher.
— Ne craignez rien ; lexactitude est la vertu des trésoriers, dit le vieux juif en cherchant à gagner la porte que Ruy venait d'ouvrir.
— Songe surtout au jeûne que l'on va m'imposer ; si tu ne te hâtes pas, je sonnerai bientôt dans ma cotte de mailles comme un battant dans sa cloche !
Mais Ben-Lévi n'entendit pas celte dernière recommandation ; il avait un si furieux désir de s'approprier la table d'or que, s'arrachant h l'étreinte qui le retenait, il s'enfuit, laissant au capitaine des écorcheurs un lambeau de sa robe.
Il traversa le corral à grands pas, cherchant surtout à éviter les regards des archers à masses d'armes dont il redoutait les brutalités. Mais au moment oii il allait franchir la porte de l'Alcazar, il fut devancé parles premiers genétaires maures, et force lui fut d'attendre la fin du cortège pour passer.
En tète chevauchaient une centaine de ces guerriers qui écartaient les curieux ; derrière eux venait la riche litière dorée d'Aïxa.
La fille du roi de Grenade n'était pas voilée ; souriant à la foule, elle dévorait les larmes amères qui étaient près de s'échapper de ses yeux, illle refoulait au fond de son cœur d'impitoyables ressentiments, et s'étudiait à conserver en public une fière attitude.
La litière de la Mauresque était suivie de celle de ses femmes, qui avaient toutes tiré leurs rideaux pour se dérober aux regards indis-
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crets. Venaient ensuite des mulets chargés de bagages, et un corps de cavalerie fermait la marche.
Ce brillant cortège semblait plutôt celui d'une reine que d'une favori^te disgraciée.
Samuel, au milieu de tout ce cliquetis de brillantes armures, de tout ce bruit de trompettes, de cymbales et de chevaux, n'avait qu'une préoccupation, c'était d'éviter d'avoir pour voisin l'un des archers de l'Alcazar, et cette crainte l'absorbait tellement, qu'il ne vit point à deux pas de lui une vieille femme qui portait sous son bras un petit coffret de bois de sandal incrusté de pierreries, et qui, toute tremblante, se tenait blottie dans un coin; cette femme était pourtant bien connue du trésorier, car c'était la vieille Déborah, que Rachel avait fait appeler auprès d'elle. Après avoir appris ce qui s'était passé entre le père et la fille, elle n'avait pas hésité à prendre parti pour sa jeune maîtresse. Cédant aux prières de celle-ci, et enhardie par l'absence de Samuel, elle avait été prendre au logis ce petit coffret, dans lequel étaient renfermés tous les bijoux, les colliers et les joyaux de la belle juive.
Sur la place du Marché, que la Mauresque devait traverser, grouillait une foule de femmes et d'enfants vêtus de guenilles et de haillons. Tous se pressaient avec des regards avides autour d'un grand chariot traîné par des bœufs, qui contenait d'énormes sacs de grain et de farine, et qui venait d'entrer dans la ville, grâce à J'adresse et au courage des conducteurs; mais le prix de ces vivres était tellement élevé qu'aucun des misérables qui encombraient la place ne pouvait en acheter. La foule grossissait cependant à vue d'œil; les hommes arrivaient à leur tour armés de pieux et de bâtons, et, tandis que les femmes criaient, ils menaçaient, eux, de piller les sacs, qui renouvelaient pour eux les tortures de Tantale, lorsque le cortège d'Aïxa déboucha sur la place.
A la vue de tout ce luxe et de tout cet éclat que la Mauresque étalait avec ostentation, la foule affamée s'écarta du chariot pour se grouper et se ruer autour des litières, malgré les cris et les menaces des genétaires arabes.
— Voyez donc comme celte lille d'infidèle a semé des perles dans ses cheveux! s'écria une femme aux joues hâves et creuses, qui pressait contre son sein un enfant chélif^ux yeux éteints.
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— Et quel justaucorps tout pailleté de rubis comme un ciel brillant d'étoiles, ajouta une autre.
— Ce n'est pas étonnant, dit une troisième en montrant le poing à la Mauresque, don Pedro a vendu le pain du peuple pour acheter des parures à sa favorite.
— Le peuple devrait bien à son tour vendre les parures de la favorite pour acheter du pain à ses pauvres enfants qui crient la faim, dit la première en regardant avec douleur son sein tari.
L'orage populaire grondait de plus en plus. Aïxa fit signe à Abul-Hagig de faire arrêter son escorte, et se pencha hardiment hors de la litière.
— Braves gens de Séville, dit-elle d'une voix haute et ferme, je ne tiens pas de la générosité de don Pedro ces ornements qui excitent votre colère. Ces perles et ces rubis viennent de Grenade. En entrant à l'Alcazar, j'avais plus de joyaux que je n'en remporte, j'avais plus de braves serviteurs que je n'en rendrai à mon père. Ce qui manque à mon trésor a été prodigué en aumônes; les braves cavaliers qui manquent dans les rangs de mon escorte ont été tués pour votre défense. Et cependant le peuple de Séville me poursuit de ses imprécations, le roi me chasse de vos murs : le peuple, parce que j'ai été la favorite du roi; le roi, parce que j'ai trop aimé son peuple. C'est pour avoir voulu vous protéger contre l'avidité des juifs, qui s'enrichissent de votre travail, de vos privations, de votre misère, que j'ai été bannie de l'Alcazar.
Le silence le plus profond régnait sur la place du Marché. 11 eût été impossible aux Maures de faire avancer leurs chevaux au milieu de cette foule compacte. Tous les regards étaient fixés, ardents et curieux, sur la favorite ; tous les cœurs, suspendus à ses lèvres. La litière n'eût pu faire un pas sans écraser quelque enfant accroupi à terre. Aïxa sentait le souffle fiévreux de cette plèbe souffrante baigner son front.
— Pauvres enfants ! pauvres femmes ! reprit-elle avec une expression de pitié, je vous quitte à regret, car la famine menace d'être longue et cruelle; mais, quoique absente, ni mes vœux ni mes offrandes ne vous feront défaut. Aujourd'hui, je veux partager avec vous le peu qui me reste. Achetez ces sacs de farine qui contiennent votre vie d'un jour, et pensez quelquefois sans haine à la malheureuse Aïxa.
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Elle fit alors jeter par ses esclaves quelques poignées de menues pièces d'argent et de cuivre à la foule affamée, et tandis que femmes, hommes et enfants se dispersaient dans le plus grand désordre pour profiter de cette aubaine inattendue, le cortège put se mettre eu marche sans être inquiété. Elle arriva même jusqu'à la porte de Jaën, accompagnée des bénédictions de quelques malheureux qui suivaient sa litière dans l'espoir d'une nouvelle pièce d'argent. Mais quand la porte se fut refermée, ses traits prirent une étrange expression de férocité, et, étendant la main dans la direction des remparts, elle s'écria :
— Séville, qui me repousses comme une ennemie, tu te souviendras du jour où j'ai dû subir cette humiliation!
Puis elle fit approcher de sa litière Abul-Hagig, le chef des genétaires.
— Vous allez retourner à Grenade, lui dit-elle, et emmener avec vous mes femmes et mes bagages. Quant à moi, je reste ici secrètement avec cinquante cavaliers que vous me choisirez vous-même.
— A quel genre d'expédition voulez-vous les employer, noble dame? demanda respectueusement Abul-Hagig.
— Je veux affamer Séville, répliqua froidement la Mauresque. Et tandis que la belle Aïxa cherchait dans son esprit comment
elle pourrait arriver sûrement à la réalisation de ce projet, Rachel faisait vendre secrètement ses bijoux et ses pierreries ; elle remettait aux frères de lait du roi une partie de l'argent qu'elle avait retiré de cette vente pour payer la solde arriérée, et destinait le reste à l'achat de grains qu'elle voulait faire entrer le plus promptement possible dans l'Alcazar.