VII. — COMMENCEMENT DES DOUZE TRAVAUX DE DUGUESCLIN
Le lendemain, vers huit heures du matin, dix routiers bretons démontés, sans armes et dans un pitoyable équipage, suivaient tristement un chemin qui conduisait du camp de don Enrique à Séville, lorsqu'ils aperçurent derrière le grêle et blanchâtre feuillage
IP-î ÉSAU LE LÉPREUX
d'un lideau d'oliviers une hôtellerie, dans laquelle ils enUèrenl, aliu d'y jiiendre quelque nourriture.
Une vieille ridée et tannée, qui cuniulait les fonctions de garçon d'auberge et de laveuse de vaisselle, en voyant ces nouveaux venus dans un état si déplorable, hésitait à leur apporter du vin, car elle doutait fort qu'ils pussent payer leur dépense. Heureusement l'hôtelier, qui était Angevin, reconnaissant dans ces pauvres diable des compatriotes, alla chercher lui-même une large jarre de grès qu'il déposa sur la table, autour de laquelle ils s'étaient déjà assis tous les dix.
— J'espère, dit-il en mettant un onzième gobelet à côté des autres, que vous ne refuserez pas à un Andalou qui est né dans la bonne ville d'Angers, de Jacques Bouchard, maître cordier, et de Gertrude Pilavoine, sa femme, le plaisir de vider quelques rasades avec de bons et braves voisins, de Bretagne ?
— De grand cœur, répondit Richard, le plus vieux des routiers, lesquels se mirent à regarder l'hôtelier avec curiosité. Puis il se serra contre ses compagnons, de manière à faire place au maître du logis.
Ce dernier, qui était le meilleur homme du monde en général, ou le plus curieux en particulier, prit place au milieu de ses tristes convives.
— Savez-vous bien, camarades, repiàt-il, que vous êtes imprudents, de vous éloigner ainsi du camp? Tout assiégeants que vous êtes, vous pourriez bien être surpris par ceux que vous assiégez et qui vous observent du haut des remparts avec une sollicitude tout à fait touchante.
Et du doigt il leur montrait les. murailles de Séville.
— Rassurez-vous sur notre compte, ô le plus vigilant des hôtes, répondit Richard avec un sourire, car nous comptons bien ne pas donner aux Espagnols la peine de courir après nous. N'est-ce pas, deorges?
— Sans doute, dit Georges, sans interrompre son office d'échanson, (iii'il rem|)lissait à la satisfaction générale, car nous avons juré d'enlici- aujourd'hui même dans Séville.
— Dans Séville! s'écria l'hôtelier stupéfait. Ah! çà, comptez-vous pnii lf(; la cité royale à vous dix et sans armes encore? Mais, malheureux î vous serez pris vous-mêmes, et...
— P<'ndus, int<;rn)in|)it Ricliard. Par la mort-diable! je le sais bien, puistpie nous n'y allons que dans cette intention.
Et il porta son gobelet à ses lèvres, tandis que l'hôtelier Bouchard posait au contraire le sien sur la table avec un air d'anxiété visible.
— Comment! vous allez vous faire pendre? dit-il de plus en plus surpris.
— Il le faut bien! réphqua Richard. Il y a huit jours, nous avons été faits prisonniers tous dix, à la suite d'une brusque sortie opérée par les Sarrasins qui défendent la porte de Jaën.
— Prisonniers! répéta l'hôteher en regardant les routiers d'un ciir de profonde commisération.
— Mais la famine, qui commence à faire maigrir jusqu'aux chanoines de Séville, ne permettait pas de garder trop de bouches inutiles. On a relâché hier sur parole la plus grande partie des prisonniers, afin qu'ils avisassent au moyen de se racheter. Seulement, on les a prévenus qu'on pendrait sans miséricorde tous ceux qui reviendraient sans rapporter le prix de leur rançon.
— Alors il est probable que beaucoup d'entre eux s'empresseront de ne pas se rapporter eux-mêmes, dit l'hôtelier. Quant à vous, mes braves gens, vous n'avez donc pu réaliser la somme qui vous est nécessaire?
— Je crois que nous sommes loin de compte, répartit Richard en détachant de son ceinturon un petit sac de cuir dont il vida le contenu sur la table ; voilà le produit de notre recette commune pendant la journée qui nous a été accordée, et je doute fort qu'il y ait là quatre mille livres.
— 3Ies pauvres amis ! c'est à peine s'il y en a quatre cents ! s'écria maître Bouchard.
Les routiers contemplèrent cet argent avec dédain ; puis ils se Fegardèrent entre eux d'un air consterné ; mais, peu après, ils reprirent leurs gobelets avec insouciance.
*- Et dire qu'il nous a fallu mettre à sec l'escarcelle de plus dun frère a'armes pour atteindre ce misérable chiffre !
— C'est triste, dit Richard.
— Quatre cents livres ! reprit Georges ; mais ce n'est pas là une aubaine à mépriser. C'est justement le prix de la rançon de l'un de nous.
— Alors, il n'y en aura que neuf de pendus... c'est déjà beaucoup moins triste...
— Pour le dixième, observa maître Bouchard.
— Que celui d'entre nous qui éprouve le plus de répulsion pour la corde l'avoue sans y mettre d'amour-propre, dit Georges, et c'est lui qu'on rachètera.
— Mais cette danse macabre n'inspire à aucun de nous un véritable attrait, répondit un autre routier. Que ces quatre cents livres servent donc à sauver celui dont l'existence peut être utile à quelqu'un.
— En ce cas, elles reviennent de droit à Richard, répliqua Georges, car il a une femme et deux enfants.
— Ma femme est jeune et vigoureuse, et mes deux enfants gagnent leur vie, repartit généreusement Richard; donnez donc cet argent à Georges, dont la vieille mère Yvonne est infirme.
— Pourquoi me parler de l'a bonne vieille ? dit Georges en passant sa main calleuse sur ses yeux humides. Si tu nous survis, tu prendras soin d'elle, et tu la consoleras de ma mort : voilà tout.
— Pour Georges! pour Georges! s'écrièrent les routiers bretons. Et ramassant l'argent éparpillé sur la table, ils le firent glisser
dans l'escarcelle de leur camarade, tandis que l'hôtelier Bouchard, témoin de ce combat de générosité, essuyait furtivement avec son bonnet une larme qui perlait au coin de son œil.
— Eh bien, oui ! j'accepte vos quatre cents livres, puisque vous le voulez absolument, s'écria Georges d'une voix tonnante, et maintenant qu'elles sont à moi, bien à moi, n'est-ce pas? voici l'usage que j'en prétends faire. Maître Bouchard, continua-t-il en donnant son escarcelle à l'hôtelier, servez-nous un magnifique repas de funérailles. Que les chairs salées abondent, comme il convient pour de bons chrétiens absous de leurs péchés par le Saint-Père ! Que le vin coule à longs Ilots de vos jarres et de vos outres ! Chantons les chansons du pays ; tâchons, en un mot, de mourir en bons vivants.
— Ha raison, dit Richard. Mieux vaut mourir tous ensemble. Celui qui accepterait de ses frères d'armes cette aumône d'existence, et qui retournerait en Bretagne annoncer leur mort, serait honni comme un lâche.
— Buvons donc à notre mort, compaings! reprirent tous les routiers en se levant et choquant leurs gobelets d'étain les uns contre les autres.
.. Il rompit une forte branche de chêne, et avec cette massue improvisée... (P. -204.)
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Maître Bouchard seul resta muet, suffoqué par son émotion, et lorsqu'il se leva, enfin, pour obéir à l'ordre de Georges, ce dernier l'arrêta par la manche :
— Restez avec nous, brave homme, et laissez à votre vieille servante le soin de préparer le festin,
— Je ne me fie qu'à moi-même pour remplir dignement une fonction si importante, répliqua l'hôtelier avec majesté. Que diriezvous d'un chevalier qui, au moment d'entrer dans la lice, chargerait sonécuyer de se battre à sa place? D'ailleurs, ces gens d'Espagne n'entendent rien à la cuisine. L'ail et le poivre, ils ne sortent pas de là. Or, je veux que vous dîniez ici comme vous dîneriez dans labonne ville d'Angers. Je ne veux pas passer à vos yeux pour un empoisonneur.
— Bah! dit Georges, nous n'aurions pas le temps de nuire à votre réputation d'hôtelier, puisque nous allons nous faire pendre après dîner.
— Quand je pense, reprit maître Bouchard d'une voix larmoyante, qu'il y a dans cette escarcelle la vie de lun de vous, et que vous voulez la dépenser en ripaille funéraire ! Non, mille fois non, je n'aurai .jamais le courage de vous obéir! Tenez ! voulez-vous que je vous donne un conseil?
— Pourquoi pas, s'il est bon à suivre ? répondit Richard.
— Oh! il est excellent, plein de sagesse et de prudence, dit l'hôtelier.
— Parlez donc vite, car notre temps est compté.
— Eh ! bien, mangez gaiement, bons compagnons, éventrez mes outres, cassez mes jarres, videz mes caves... buvez...
— Jusqu'à présent, le conseil me paraît salutaire au corps, ajouta en riant le routier Georges. Après?
— Buvez jusqu'à ce que vous tombiez de sommeil... buvez à en perdre la mémoire... et oubliez d'aller vous faire pendre à Séville.
Un murmure d'indignation accueillit les paroles de maître Bouchard.
— Mon cher hôte, dit Georges, le visage em flammé de colère, je croyais, mais je me suis trompé sans doute, vous avoir entendu dire que vous étiez Français... Angevin... mais c'est impossible, j'ai mal compris, ou vous avez menti.
204 KSAU LE LÉPREUX
— Pourquoi donc? l)albi]tia Thôtelier. C'est la pure vérité du bon Dieu ; je puis vous prouver...
— Taisez-vous ! reprit Georges avec un regard méprisant. Un Français ne donnerait pas un si lâche et si honteux conseil à des Bretons qui ont engagé leur parole. Aucun de nous, je vous en réponds, n'est lente de le suivre.
— Savez-vous, maître hôtelier, ajouta Richard, ce que ferait notre capitaine Duguesclin, si nous commettions cette vilenie?
— Duguesclin ! s'écria brusquement l'Angevin. Quoi ! vous seriez de la compagnie du généreux, de l'intrépide Duguesclin ? Mais il m'a sauvé la vie ! mais je lui dois de n'être pas aussi pauvre que Job !
— Ça ne m'étonne pas, dit Georges ; notre Bertrand est capable de tout. Raconte-nous ce charmant fait d'armes, et nous te pardonnerons ton conseil.
— C'était près d'Auray, oîi j'allais en pèlerinage, reprit avec émotion maître Bouchard ; il y a de cela deux ans... J'avais été pris... après une résistance peu acharnée, je l'avoue, par une bande de bohémiens qui s'occupaient le jour à guérir les ânes et les mulets des paysans, et la nuit à les voler... Quand ils manquaient d'occupation, ils s'amusaient à détrousser les passants, afin de ne pas passer pour des fainéants. Après m'avoir dérobé ma mule, dans le collier de laquelle j'avais caché le petit héritage que m'avait laissé mon père le cordier, ils se disposaient à m'étrangler par manière de passe-temps et de distraction. Ils m'avaient entraîné dans un taillis, et je poussais des hurlements plaintifs, lorsqu'un voyageur qui cheminait sur la route m'entendit. C'était un homme court et trapu, d'assez méchante mine, et sans armes. Je crus d'abord, en le voyant accourir vers nous, qu'il venait se joindre à mes meurtriers, mais je fus bientôt détrompé. 11 rompit une forte branche de chêne, et, avec cette massue improvisée, il se rua si bien sur ces méchants gars, que malgré leurs grands couteaux, leurs cris de rage et leurs roulements d'yeux féroces, ils disparurent en quelques instants. Mon vaillant champion me remit en selle et me permit de l'accompagner jusqu'à Auray, où j'appris son nom ; depuis, je n'ai pas passé un jour sans prier Dieu pour Bertrand Duguesclin. C'est avec l'argent qu'il m'a empêché de perdre que j'ai acheté cette hôtellerie, après la mort de notre sainte reine Blanche, à qui j'étais venu apporter un message en Espagne, de la part de mon-
seigneur de Bourbon. Aussi ai-je été bien heureux quand j'ai appris que le capitaine Duguesclin venait d'entrer en Castille à la tête des grandes compagnies, car je me suis dit : « Peut-être le hasard me mettra-t-il à même de lui être utile à mon tour. »
— Vous le verrez bientôt, dit Richard, car il compte entrer dans Se ville avant trois jours.
— Que Dieu vous entende! Je suis tellement impatient de le voir, que j'ai failli aller hier au camp; mais j'ai craint d'être pris pour un espion de don Pedro, et, par suite, d'être hissé au haut d'un arbre pour servir d'épou vantail aux oiseaux.
— Vous avez d'autant mieux fait de ne pas suivre votre premier mouvement, que depuis deux jours le capitaine Bertrand est absent : sans cela, nous ne serions pas exposés à l'inconvénient d'être pendus ce soir.
— Il vous aurait ouvert sa bourse, n'est-ce pas? demanda l'hôtelier.
— Certes! répliqua Georges, car il aime ses routiers, et surtout ses Bretons, comme un père aime ses enfants.
— Corne du diable ! s'écria maître Bouchard s'abandonnant alors à toute son admiration pour le capitaine Duguesclin, je ne saurais mieux reconnaître le service qu'il m'a rendu qu'en aidant les gens qu'il aime, et puisque vous servez sous sa bannière, je veux vous racheter tous pour l'amour de lui.
— Ah! çà, mon maître, dit Richard, la reconnaissance vous aveugle. Oubhez-vous qu'il s'agit encore de trois mille six cents livres?
— Je ne parle jamais à la légère, dit gravement l'hôtelier; sachez qu'avant le siège j'avais dix mulets dans mes écuries, cinq cents moutons dans ma bergerie, quatre-vingts pourceaux dans l'étable et cinquante muids dans ma cave, tout cela grâce à Dieu et au seigneur Duguesclin. Eh! bien, j'ai vendu le tout à un très bon prix aux vingtquatre A^ Séville, qui sont chargés de l'approvisionnement de la cité, et cet argent, à quoi puis-je mieux l'employer qu'au salut de braves Bretons de la compagnie de Duguesclin?
— Allons ! décidément, je commence à croire que vous êtes un véritable Angevin, maître Bouchard, dit Georges en serrant affectueusement la main de l'hôtelier. Le voisinage des juifs et des Maures n'a pas eu le temps de vous gâter le cœur. J'accepte votre offre.
— Mais à litre de prêt, observa Richard.
— Oui ! oui! répétèrent tous les routiers, émerveillés de la générosité de leur hôte.
— Je cours chercher la somme, dit ce dernier en entrant dans une salle voisine de celle oti se tenaient les Bretons.
11 revint bientôt, portant à la main un coffret soutenu par des bandes de fer qui contenait les trois mille six cents livres, auxquelles il joignit l'argent que renfermait l'escarcelle.
En voyant les quatre cents livres de l'escarcelle changer ainsi de destination, Georges poussa un soupir qui trouva de l'écho dans l'estomac de la plupart de ses compagnons.
— Vous nous sauvez la vie, maître Bouchard, dit-il, mais vous nous privez d'un excellent repas. A tout prendre, je ne sais si je vous dois une grande reconnaissance.
— Vous m'aviez invité à partager votre dernier festin, répondit l'hôtelier ; c'est moi, à cette heure, qui vous invite à partager mon repas. Et, pendant que vous allez régler vos comptes àSéville, je vais, moi, tout disposer pour justifier le bien que je vous ai dit de mon talent comme maître queux.
Les routiers, charmés des bons procédés de leur hôte, lui donnèrent tour à tour une fraternelle accolade et prirent congé de lui. Ils suivaient depuis quelque temps un chemin qui devait les conduire à la porte de Carmona, lorsqu'ils virent venir de loin un chevalier qu'ils reconnurent, à sa gigantesque stature, pour le formidable capitaine des écorcheurs, messire Tom Burdett.
L'Anglais, tout en cheminant au hasaf d, réfléchissait à sa mauvaise fortune. Après avoir vendu la table d'or à son profit, il n'osait regagner le camp de don Enrique, et, privé de toutes resources, n'ayant pas même un cheval à sa disposition, il lui était difficile de retourner soit en France, soit en Angleterre. Il cherchait donc par quel moyen il pourrait relever le mauvais état de ses affaires, lorsqu'il fit la rencontre des routiers, en tête desquels marchait Richard, portant le coffret de l'hôtelier sous son bras.
Lorsque les Bretons se trouvèrent près du tard-venu anglais, ils le saluèrent respectueusement. Burdett allait passer sans s'arrêter, h après leur avoir rendu assez insouciamment leur salut, lorsque certain son métallique vint chatouiller agréablement son oreille.
— Voici de l'argent que le ciel m'envoie à propos, dit-il en jetant des regards brillants de convoitise sur le coffret, et s'approcliant des Bretons...
Ah! ça, ribauds, leur demanda-t-il, oîj allez- vous en cet équipage d'Égyptiens et de truands?
— A Séville, messire, répondit Richard.
— Auriez-vous l'intention d'offrir vos services à don Pedro?
— Nous allons à Séville porter les quatre mille livres que voici pour acquitter le prix de notre rançon. .
— Mais c'est hier seulement qu'on a permis aux prisonniers de peu d'importance de sortir de la ville sur parole ?
— Aussi est-ce depuis hier que nous avons pu réunir cette somme. Tom Burdett avait éprouvé un tressaillement de joie en entendant
parler de quatre mille livres, et il eut bientôt conçu un plan assez ingénieux pour se les approprier. Il haussa d'abord les épaules avec un sourire d'incrédulité ironique.
Puis, affectant un air de sévérité soupçonneuse:
— Il est impossible, reprit-il, que des gars de votre trempe aient pu ramasser honnêtement une si grosse somme en moins de vingtquatre heures.
— Vous seriez bien plus étonné, capitaine, dit Georges enriant, si vous saviez que nous l'avons gagnée en cinq minutes.
— Je serais bien aise de connaître le moyen que vous avez employé pour vous procurer cette agréable surprise, répliqua le tardvenu en fronçant de plus en plus ses sourcils pour se donner une mine tout à fait rébarbative.
— Sachez donc, capitaine, que nous avons fait la rencontre...
— De quelque château défendu par des femmes et des varlets que. vous aurez mis à sac, n'est-ce pas?
— Mais non, messire, vous ne devinez pas du tout.
— De quelque caravane de marchands juifs, auxquels vous aurez emprunté ou acheté à crédit leurs ballots et leurs caisses?
— Encore moins, messire. Nous avons fait la rencontre d'un hôtelier généreux dont vous pouvez apercevoir la maison d'ici. '
— Un hôtelier généreux ! s'écria Burdett en ricanant. Ceci me semble tout à fait invraisemblable. Quand on invente, il faudrait savoir inventer quelque mensonge moins grossier.
208 ÉSAU LE LÉPRKUX
— Mais tous mes compagnons peuvent vous jurer...
— Qui se ressemble s'assemble, mon gars! dit majestueusement le lard-venu. Enfin, je veux bien croire à votre hôtelier généreux. Je suppose seulement que vous lui aurez proprement fait griller la plante des pieds ou fait avaler, avec tous les égards dus à sa santé, quelques pintes d'eau glacée, pour exciter sa générosité naturelle. Nous connaissons cela.
— Messire^ dit Richard, nous sommes d'honnêtes routiers bretons, mais non des truands et des écorcheurs...
Tom Burdett se mordit la lèvre jusqu'au sang et tortilla sa moustache. Georges ajouta :
— L'hôtelier vous le dira lui-même...
— La belle preuve ! interrompit le tard-venu. Vous ne vous serez point gênés pour lui faire quelques horribles menaces, et le pauvre diable,, tout pantelant de peur, n'aura; garde de démentir ce que vous avancerez. Vous lui ferez avouer qu'il s'est volé lui-môme.
— Mais c'est à peu près la vérité, capitaine, dit Richard; car, en apprenant que nous appartenions à l'une des compagnies de Bertrand Duguesclin, ce brave et digne homme nous a spontanément offert de payer notre rançon.
; • . ■ — . Vous payer votre rançon sur le nom seul de Duguesclin, s'écria Tom Burdett en éclatant de rire, lorsque moi, sur le mien, que j'ai peut-être fait connaître assez avantageusement, je n'ai pu- trouver à emprunter que sur gages! Allons donc ! c'est de la magie; à moins que ce généreux hôteher ne se soit moqué de voiis et ne vous ait prodigué quatre mille livres de fausse monnaie.
. Les routiers pâlirent.
— Serait-il possible! dit Georges. Oh! si le malheureux nous avait trompés, je brûlerais sa maison.
Tom Burdett s'approcha de Richard, et, prenant le coffret de ses mains, il l'ouvrit comme pour vérifier ses soupçons, puis il fit ruisseler les doubles entre ses doigts et s'écria :
. — Non, par la mort-diable! vous n'êtes pas volés, mes maîtres. Je m'y connais, et personne ne refusera d'accepter ces petits ronds de métal; mais je reviens sur ma première idée, et il est de mon devoir de ne remettre ce coffret entre vos mains qu'après avoir acquis la '. preuve de votre innocence en cette affaire.
.. L'archer Lopez, embusqué à quelques pas du chevalier endormi... (P. 215.)
— Ainsi, vous nous accusez d'être des robeurs et des pillards? dit Georges avec un accent de loyale et sincère indignation.
— Ne nous échauffons pas avec des mots d'injure et de colère, reprit sévèrement le capitaine des écorcheurs. Je ne suis pas votre chef, mais vous savez que je suis un des principaux chevaliers de l'armée de don Enrique, et l'ami de votre brave général Bertrand Duguesclin. C'est à lui que je rendrai compte de cette aventure, c'est
KSAi: I.F, I.KPnFlX.
J. BOl'FF, KDITFXB.
îlO ÉSAU LE LÉPni.UX
lui qui se chargera d'éclaircir tout ce mystère, c'est lui qui vous jugera et qui prouoncera la sentence. Tant mieux si vous êtes innocents.
— Mais nous nous sommes engagés sur parole, dit Richard, à rentrer aujourd'hui même dans Séville.
— Vous y rentrerez, si cet argent ne provient pas de quelque rapine. Je ne suis pas tendre, moi, sur l'article du sac et du pillage. Dans le cas contraire, vous serez tous branchés. Vos quatre mille livres sont aussi sacrées, aussi en sûreté dans mes mains que dans celles de monseigneur le piince de Galles lui-même. Ainsi, n'en ayez nul souci!
— Est-il entêté et soupçonneux, pour un écorcheur, ce Burdett! murmura RidKird, à qui le rang de capitaine, sa force herculéenne, son air de conviction et de résolution imposaient singulièrement.
— Oh! il n'eu démordra pas, dit un autre routier. Heureusement nous avons la conscience nette, et rira bien qui rira le dernier.
— Oii faut-il vous suivre? messire, reprit Georges, en voyant le tard-venu se disposer à s'éloigner.
— Il ne faut pas me suivre du tout, repartit le Capitaine. Je vais interroger moi-même l'hôtelier, et de là, je me rendrai au camp, où je vous ordonne d'aller m'attendre.
Les routiers, très déconcertés, se regardaient les uns ks autres, ayant honte de céder à l'injonciion du chevalier anglais, et n'osant trop lui résister ouvertement.
— Pse pourrions-nous pas vous accompagner, messire, demanda R.ichard, pour vous éviter la corvée de porter cet argent?
— Oh ! par la corne de Satan ! s'écria Tom Burdett, je me sens aujourd'hui assez d'élasticité dans les muscles pour n'être pas incommodé d'un poids si insignifiant, et pour vous rompre les os, suivant les principes de la chevalerie, si vous n'exécutez pas mes ordres !
Les Bretons indécis s'interrogèrent encore du regard pour se consulter sur ce qu'ils devaient faire ; mais Richard leur fit signe d'être calmes et d'attendre; ils suivirent le tard-venu des yeux, sans proférer une seule parole. Ils le virent s'açi^êter à la porte de l'hôtellerie, y demeurer quelques minutes, puis enfourcher un cheval que maître Bouchard lui amena, et s'éloigna au galop par un sentier qui conduisait à la vallée de Carmona.
Les routiers restèrent fort ébahis en s'apercevant que Tom Burdett suivait une direction fort opposée h celle du camp.
— Ah çà! s'écria Georges, quel diable de chemin fait-il doue prendre à nos quatre mille livres?
— Je l'ignore, dit Richard ; mais ce que nous avons de mieux à faire, c'est de courir au camp pour savoir à quoi nous en tenir.
— Le plus pressé est, je crois, de courir après le capitaine. Je le soupçonne, en effet, de vouloir mettre notre argent en sûreté, mais dans ses poches et non dans les nôtres.
— Il est trop tard poiir que nous puissions l'atteindre, continua Richard. Si l'un de nous, d'ailleurs, le rejoignait, ce serait pour recevoir une entaille de sa grande épée, que je ne préfère pas infiniment à la corde qui nous attend, et si nous nous donnions l'agrément de tuer un capitaine, nous serions pendus par nos compagnons de France au lieu de l'être parles Espagnols : voilà toute la différence.
— Alors courons au camp, dit Georges.
— Au camp ! répétèrent les routiers ; et ils s'élancèrent tous dans cette direction.
Le petit sentier que suivaient les routiers à travers champs, afin d'arriver plus vite, était tellement accidenté, qu'ils ne virent pas deux cavaliers qui venaient à leur rencontre.
— Par saint Yves ! quelle mouche vous pique? s'écria celui qui allait en avant, la cavalerie du roi Mohamed galope-t-elle après vos chausses?
A cette voix bien connue, les Bretons s'arrêtèrent et saluèrent de bruyantes acclamations le personnage qui leur adressait la parole. C'était Bertrand Dugueschn, suivi d'un écuyer.
Richard, abordant familièrement le capitaine, lui raconta tout ce qui leur était arrivé depuis la veille, appuyant principalement sur leur aventure avec l'hôtelier, sur la fâcheuse rencontre qu'ils avaient faite du tard-venu Burdett, et sur le chemin que venait de choisir ce dernier en emportant leur précieux coffret.
— Ne vous fatiguez pas à courir davantage, enfants, dit le bon chevalier. Hier, Tom Burdett a fait enlever du camp tout ce qu'il y possédait pour payer sa rançon. 11 n'a laissé dans sa tente que son écuyer Gauvin, dont les gages ne sont pas payés, et qu'il n'a pas cru devoir faire venir en même temps que son bagage.
— De sorte que les quatre milles livres sur lesquelles nous comptions pour dégager notre parole... dit Georges.
— Serviront à faire mener joyeuse vie a messire Burdelt, en attendant qu'il lève une nouvelle compagnie de pillards, dit Bertrand.
— Mais c'est infâme, ce qu'il a fait là! s'écria Georges furieux. Voler de pauvres gens sans défiance, ses compagnons de guerre, les envoyer de sang-froid à la mort, pour le plaisir de ripailler et de faire le seigneur pendant quelques jours! Oh! le misérable! le chevalier sans cœur et sans vergogne ! le lâche !
— Tu as raison, dit Bertrand d'une voix grave et émue, c'est infâme. Maudits soient ceux qui se croient chevaliers et qui ne sont que des bouchers, qui se croient des soldats et qui ne sont que des larrons! Honnis soient-ils ceux qui, méprisant les règles sévères de l'honneur et de la chevalerie, pillent par amour du carnage! Ce n'est pas là faire la guerre en chrétiens, c'est faire la chasse aux hommes en bêtes féroces. Nous vivons dans un rude temps, oii chacun esl obhgé de se faire justice soi-même le plus souvent ; mais s'il est parfois nécessaire de frapper sans pitié l'ennemi qui ne vous accorderait pas de merci, il faut toujours octroyer aide et protection aux femmes, aux enfants, aux vieillards. S'il y a gloire à faire crouler le château fort d'oii le brigand de haute race s'élance sur le marchand, sur le laboureur et sur le berger, comme l'aigle sur un mouton, il y a honte à renverser et à incendier le toit de chaume qui abrite le pauvre. Il y
a honte aussi à porter la main sur l'argent de la rançon, car c'est une j chose sacrée; et, par saint Yves! celui qui ne le respecte pas est le dernier des lâches et des sacrilèges.
— Vive messire Bertrand! s'écrièrent les routiers, enchantés de voir le vaillant capitaine flétrir d'une façon aussi éclatante l'odieuse conduite du tard-venu Tom Burdett.
— Pornic, dit le Breton en mettant pied à terre et en jetant aux mains de l'écuyer les guides de son cheval, je n'ai plus besoin de toi. Retourne au camp avec l'un de ces pauvres routiers. Je veux qu'ils sachent bien que tous les capitaines des blanchea compagnies ne sont pas des pillards. Or, tu iras trouver mon argentier, et tu lui demanderas quatre mille livres pour l'hôtelier Bouchard.
C'est sur mon nom que cet homme a avancé sou argent, c'est donc moi qui dois le rembourser. Quant à vous, continua-t-il en s'adressant aux autres routiers, attendez ici votre camarade. ^
Les prisonniers avaient écouté ces paroles avec ébahissement ;
mais lorsqu'ils voulurent se jeter aux pieds de Duguesclin pour lui t''moigner leur admiration et leur reconnaissance, le bon chevalier se mit à rire avec bonhomie, embrassa Richard et leur dit :
— Mes amis, je ne vous demande qu'un service, c'est de me laisser continuer ma route, car je n'aime pas à perdre du temps, surtout pour ouïr des actions de grâces à propos d'une action si naturelle. Mon argent est celui de mes soldats, puisque c'est avec eux et par eux que je le gagne.
Et tirant au large, il s'engagea dans un étroit sentier tout hérissé de nopals, de cactus, d'aloès, qui dressaient au soleil leurs éventails épineux, et disparut bientôt à tous les yeux.
Il marcha longtemps, fouillant les broussailles ou interrogeant avec une attention toute particulière la trace des pas de mulets qui étaient empreints sur le sable... Il cherchait à découvrir un ancien aqueduc romain, caché à cette époque sous des couches de terre sablonneuse, et dont l'existence lui avait été signalée; mais toutes ses recherches pour en trouver l'entrée furent infructueuses.
Le soleil était si ardent, que le vaillant Breton fut obligé de s'étendre à l'ombre d'un buisson de gigantesques nopals pour se reposer un peu. Il commençait au bout de quelques minutes à sommeiller, lorsque, entendant un léger bruit, il rouvrit les yeux et vit les branches d'un figuier, dont les innombrables racines croissaient dans les fentes d'une roche rougeâtre, s'écarter doucement. Bientôt parut un homme dont les épaules pliaient sous le poids d'un énorme sac de farine, et qui jetait autour de lui des regards inquiets. Cet homme, vêtu de toile blanche comme les meuniers, descendit dans un chemin creux, à l'extrémité duquel quatre soldats espagnols l'attendaient.
Grâce aux broussailles dont le sol était hérissé, le chevalier breton put s'avancer sans bruit et voir distinctement ces derniers, dans lesquels il reconnut les quatre frères de lait du roi. Ces braves jeunes gens firent aussitôt pivoter adroitement une lourde pierre tapissée de mousse qui masquait l'entrée de l'aqueduc, et placèrent sur le dos d'un des mulets qui se trouvaient dans le souterrain le sac de farine que le meunier venait d'apporter.
— Ahfiiable! se dit le bon Bertrand, il paraît que, pendant que
ÉSAi: LE LÉPREUX
nous bloquons lu \ille d'un côté, ces damnés renards la ravitaillent de l'autre.
Et rampant sur les genoux et sur les mains, malgré le poids de son armure, il s'approcha de façon à saisir le sens des paroles que ces hommes échangeaient entre eux.
Afin de ne pas être surpris à F improviste et de pouvoir se défendre le cas échéant, il s'assit sur un petit tertre, les pieds dans un fossé, le dos appuyé contre un palmier solitaire qui donnait une couleur africaine au paysage, et la main posée sur le pommeau de son épée.
— Qui de vous a les clefs de la grille? demanda Ferez .j mineur,
— C'est moi, répondit Ruy avec son laconisme ordinaire.
— Passons-nous par l'Alcazar ou parla ville? dit le meunier.
— Par la ville, répondit Diego Lopez, car il faut que le roi ignore que nous faisons entrer ces approvisionnements.
— Peu m'importe le motif! reprit le meunier. J'ai reçu le prix de mes farines, et que cet argent vienne du diable ou du roi...
— C'est Raehel, la lille du trésorier Ben-Lévi, la juive aimée de don Pedro, dit Lopez, qui a vendu secrètement ses joyaux pour acheter tous les grains et tous les vivres que nous pourrons introduire dans notre ville affamée en déjouaut la surveillance de l'ennemi.
En ce moment un rayon de soleil, en frappant d'aplomb sur l'armure du capitaine Bertrand, révéla aux Castillans la présence, l'espionnage peut-être d'un étranger.
— Nous sommes trahis ! s'écria Blas en étendant la main vers le palmier.
DuguescUn; se voyant découvert, ne bougea plus, et tandis que les fils de la Paloma s'approchaient de lui, il feignit de fermer les yeux et se mit à ronfler d'une façon formidable. 11 fut bientôt entouré par ses ennemis.
— Duguesclin! s'écrièrent à la fois les quatre frères du roi.
— Oh ! dit Perez en serrant dans sa main le manche de son pic de fer, la prise de ce capitaine, c'est la ruine du bâtard et la fortune de don Pedro.
— A mort donc le dogue de Bretagne ! ajouta Lopez.
— A mort ! répéta Uuy, qui regardait sa faux d'un air sinistre ; mais il est seul, il dort.
— Attendez, reprit Lopez, je vais ramasser mon arc, et, sans l'éveiller, je le ferai passer de la vie à trépas.
— Je me souviendrai de cette délicate attention, pejisa Duguesclin.
— Garde-t'en bien, dit le faucheur. Si j'avais voulu l'apporter mort à notre frère Pedro, je ne t'aurais pas attendu. La faux bien aiguisée mord mieux qu'une flèclie. Mais non! il faut le prendre vivant et ne pas l'éveiller, ce serait lâche ; il est seul contre quatre !
— Allons! dit mentalement le hardi Breton, en voilà, un qui a du bon.
— Tu as raison, Ruy, dit Ferez, mais je sais un moyen de forcer cet enragé de Bertrand de se rendre à discrétion et merci.
— Quel est ce moyen? demanda vivement Lopez.
— Oui, pensa Dugueschn, voyons uu peu le moyen; je suis curieux de le connaître.
— ^ En comptant vingt pas à partir de l'entrée de l'aqueduc à gauche, j'ai remarqué, poursuivit Ferez une excavation produite par l'infiltration des eaux. Je me charge de transformer en quelques minutes ce trou en une fosse assez profonde pour qu'un homme n'en puisse sortir sans l'aide d'une échelle ou d'une paire d'ailes comme celles des archanges. Une fois la fosse creusée, nous la couvrirons de branches d'arbres et de feuillages, nous joncherons le tout de quelques pelletées de terre, et nous attirerons l'invincible Bertrand dans ce piège.
— A l'œuvre! à l'œuvre! reprirent les frères.
Ruy, Ferez et Blas rentrèrent dans l'aqueduc, tandis que le meunier s'empressait de couper et de ramasser les branchages, et que l'archer Lopez, embusqué à quelques pas du chevalier endormi, le tenait au bout de sa flèche, prêt à la lui décocher dans la gorge s'il venait à s'éveiller avant que l'embuscade fût prête.
Certes, jamais Duguesclin ne s'était trouvé exposé à un danger plus imminent; pourtant son cœur ne battait pas. Il ne songeait qu'à tirer parti de cet incident dans l'intérêt de don Enrique.
Les frères, au bout d'un quart d'heure, firent signe à Lopez de venir les rejoindre ; puis chassèrent hors du souterrain un des mulets tout chargé, dont ils confièrent la conduite au meunier. Lorsque cet homme fut arrivé près de Duguesclin, qu'il feignait de ne pas voir, il
fit retourner sa bête vers l'entrée de l'aqueduc, où le capitaine Breton le suivit lï'pée nue.
Quand il eut compfé quinze pas en marchant sous les arcades de granit, il s'arrêta, laissant le conducteur du mulet s'avancer; puis il fixa ses yeux perçants sur le mur, et, malgré l'obscurité, il distingua, devant l'endroit où devait s'ouvrir la fosse, les quatre frères, qui semblaient paralysés dans leur fuite par la frayeur, et qui, joignant les mains, lui criaient merci et miséricorde.
— Ah! les vilains traîtres! murmura Duguesclin.
Puis, remettant sonépée au fourreau pour les encouragera quitter leur position:
— Venez çà, truands, leur cria-t-il, et dites-moi où vous portez ces grains et ces farines?
— Ayez pitié de nous, vaillant chevalier, répondit Ferez d'une voix traînante, et vous saurez la pure vérité. .
Et il s'avança vers le capitaine en faisant signe à ses frères de le suivre.
— Comment t'appelles-tu? lui demanda Duguesclin.
— Ferez, tout simplement, messire, répliqua le mineur en se glissant avec une démarche humble et timide derrière le chevaliei'. Je suis un pauvre diable indigne de votre colère, qui ne demande qu'à gagner sa vie.
— Et toi? continua Bertrand en s'adressant à l'archer, sans perdre de vue les mouvements de Ferez, contre lequel il se tenait en garde.
— Je me nomme Lopez, et je suis archer, seigneur, tout prêt à fournir votre table du meilleur gibier que produise le royaume d'Andalousie, si vous nous faites grâce de la vie et de la liberté.
Et il passa à son tour derrière Duguesclin, en mesurant de l'œil la distance qui séparait ce dernier de la fosse.
Quant aux deux autres, ils avaient profité de ce court dialogue pour rejoindre leurs frères en longeant le mur.
— Eh bien! mes gars, leur dit Bertrand, qui voulait leur voir mettre en œuvre leur guct-apens, je vous pardonne, à une condition l)eu rigoureuse : vous transportez ces vivres à Séville, n'est-ce pas, par ce chemin?
Et il étendit sa main devant lui.
l/écliataudaye de branches, de feuilles et de^ terre senfonça -sous les corps
de Lopez et de Blas.
— Oui, messire, répondirent les Espagnols.
— Eh bien! puisque vous venez vous-mêmes de changer de direction, vous allez continuer à revenir sur vos pas et conduire vos mulets au camp de don Enrique, mon maître.
— Au camp de don Enrique le bâtard? Jamais! s'écrièrent les fds de la Paloma.
— Oh! s'il le faut, dit on riant Duguesclin, je vous servirai
ÉSAU LE LÉPREUX. — J. ROIFF, ÉUITELn. 28.
d'escorte, je vous aiderai. Au besoin, je vous y porterai moi-uième avec votre bagage.
Mais la scène venait de chanijer de face.
Les quatre suppliants avaient poussé un rugissement de fureur conime réponse à la provocation du capitaine breton, et s'étaient Aessés devant lui, terribles, menaçants, acharnés.
— Rends-toi; dogue de Bretagne! lui crièrent-ils.
— Me rendre à des ribauds comme vous, qui ne savent que posser et qui nosent pas se battre! répliqua dédaigneusement le bon clievalier. Mais vous me prenez donc pour un varlet couard?... Mon métier est de faire des prisonniers, et non pas d'être prisonnier moimême.
Les quatre jeunes gens, furieux, s'élancèrent à la fois sur lui. D'un coup de son pic de fer, Ferez le mineur brisa l'épée de Bertrand, qni était cependant d'une trefaçie excellente, et le força de reculer d'un pas vers la fosse.
Puis la faux de Ruy brilla dans l'ombre avec ua sifflement sinistre, et vint s'abattre sur le casque du clievalier, dont le cimier l^t brisé.
Lope'zet Blas se cramponnèrent alors aux bras de leur adversaire, se tordant comme deux serpents autour de son torse herculéen.
Assailli par un choc si violent et si rapide, privé die son épée au ééifid! de la lutte, le vaillant capitaioe fut ébranlé et étourdi un instant, au point de reculer, traînant après lui cette grappe humaine attacte^e à ses membres comme les flèches ardentes au flanc du taui'euu sottva^e.
El oubliait la fosse qui s'ouvrait à deux pas derrière lui.
Les frères, eux, ne l'oubliaient pas, et poussaient déjà un cri de triomphe.
Tout à coup le pied de Duguesclin, qu'il appuyait fortement sur le sol pour reprendre force et haleine, vacilla, car la terre fléchissait et s'éboulait sous lui.
Il se trouvait tout à fait acculé au bord de la fosse; mais cette situation extrême, au lieu d'aliaiblir son courage, comme il advieul chez des natures médiocres et vulgaires, lui rendit tout le sang-h'oid héroïque auquel il devait une bonne part de sa renommée. D'un coup d'œil il jugea toutes ses chances; puis il ramassa ses forces et tendit ses muscles parmi clîort suprême. Au moment où les frères de lait
croyaient Fentraîner et le pousser dans le gouffre invisible, il leur imprima unp si terrible secousse qu'ils làclicreut prise, et (jue Blas et Lopez roulèrent par terre derrière lui, tandis que le hardi Breton bondissait comme un tigre, malgré le poids de son armure, par-dessus la tête de Ferez.
L'échafaudage de hranches, de feuilles et de terre s'enfonça sous les corps de Lopez et Blas, et découvrit la fosse, oîi ils s'engloutirent tous les deux.
Ruy et Ferez, à leur tour, se trouvaient entre le trou béant et Duguesclin; mais ce dernier était désarmé, tandis que les deux Espagnols brandissaient encore le pic de fer et la faux.
— Rendez-vous maintenant, vilains! leur cria le Breton. Les frères se mirent à ricaner avec une expression farouche.
— Allons donc! tu nous parles de nous rendre lorsque nous avons à venger Blas et Lopez...
— Qui se sont pris au piège qu'ils m'avaient tendu, répliqua Duguesclin.
— Mais tu nous crois donc sans courage et sans armes? dit Ferez. Ta tête de Breton a la réputation d'être dure, mais elle n'est pas à l'épreuve de mon pic de fer.
— Quant à moi, ajouta Ruy, je ne crains nul homme vivant I^É^ lorsque j'ai la faux en main, et je trancherai tes brassards et cuissards
comme des épis mûrs.
Et il fit tournoyer son arme redoutable avec une Vigueur et une adresse extraordinaires.
— Fanfarons comme tous les Espagnols! s'écria Bertrand en haussant les épaules avec l'intention d'irriter leur fureur jusqu'à l'exaspération.
— Ils s'avancèrent en effet vers lui, tandis qu'il reculait, feignant de vouloir fuir et d'avoir peine à marcher.
— Je croyais, dit railleusement Ferez, que le vaillant Duguesclin ne savait pas reculer devant ses ennemis?
Cependant le Breton s'était retiré près du mulet chargé de sacs de farine, et se retranchait derrière ce remimrt. Ruy le faucheur et Ferez le mineur, certains de triompher de leur adversaire désarmé, se disposaient à l'acculer dans cette position désespérée et à le frapper sans pitié, s'il refusait encore de se rendre.