‹ Ésaü le lépreuxChapitre 18 sur 69 · tSAU I.K l.i: PIÎl-LX · texte numérisé non relu

tSAU I.K l.i: PIÎl-LX

Il on ro^tnit on (^(Tol au héros français aucun moyen do clofonse, et, à moins d'un secours miraculeux, d'un événement imprévu, il était perdu. »

Tout à coup, le bon chevalier se redressa de toute sa hauteur, balançant dans ses robustes mains aux poings carrés un énorme sac de farine qu'il venait d'enlr'ouvrir, et il en asséna de rudes coups sur les deux frères, qui voulurent en vain résister et faire usage de leurs armes par un effort machinal. Aveuglés parla farine, étouffés, hurlant d'une voix inarticulée, poursuivis avec une vigueur et une rapidité qui ne leur permettaient ni de fléchir ni de respirer ; troublés et exaspérés par le rire goguenard du redoutable chevalier, ils reculèrent jusqu'au bord de la fosse, où le mineur Ferez trébucha et roula comme un sanglier éventré. Quant à Ruy, ce fut Bertrand qui le retint fortement lorsqu'il allait y tomber à son tour, et, le maintenant sous ses gros genoux bardés de fer :

— A nous deux, maître faucheur! lui dit-il. J'ai entendu dire tout à l'heure que tu avais les clefs de la grille qui ferme l'issue de cet aqueduc du côté de la ville.

— Je les ai, répondit Ruy d'une voix étouffée.

— Il me les faut, mon maître!

— Jamais, messire Bertrand, je ne trahirai si lâchement mon frère don Pedro.

— Il me les faut, te dis-je ! et, si tu ne me les donnes pas de bonne grâce, je les prendrai de force. Don Pedro n'y gagnera rien.

— Attendez ! s'écria Ruy, en voyant que Duguesclin s'apprêtait à mettre sa menace à exécution, je vais vous les livrer; mais Dieu m'est témoin que je ne cède qu'à la violence.

Et il tira péniblement des poches de ses chausses deux grosses clefs attachées ensemble au moyen d'un anneau d'argent, sur lequel étaient gravées les armoiries royales.

— Voici ces précieuses clefs, dit-il en les montrant à Duguesclin; mais tu ne les auras pas, pillard de royaumes! ajouta-t-il en les lançant dans la fosse.

Mais Bertrand avait prévu ce mouvement et comprimé vigoureusement la main du faucheur au même instant; aussi les clefs retomi)èrent-elles sur le bord du lion. Le Breton se hâta de les saisir, et, lâchant ensuite maître Ruy, il laissa son long corps décharné rejoindie

ceux de ses frères, dans l'asile qu'ils avaient préparé à son intention.

Pendant ce temps, le meunier, sur les vêtements duquel le chevalier comptait pour faire dans la ville une entrée aussi peu bruyante que possible, était sorti de l'aqueduc et s'était sauvé à travers champs, en regardant fréquemment derrière lui pour s'assurer qu'il n'était pas poursuivi. Cette précaution, quoique bonne en principe, avait cependant son mauvais côté, car le pauvre homme alla tomber lourdement au milieu de nos dix routiers, qui, assis en cercle, devisaient encore sur la générosité de leur capitaine, en attendant le retour de Pornic et de leur camarade.

Un cri de frayeur et de colère à la fois s'échappa de toutes les bouches. La peur grossit tellement les objets, qu'ils prirent ce maigre meunier, tout tremblant, pour le gigantesque tard-venu Tom Burcjett, qui venait une seconde fois leur dérober l'argent de leur rançon.

— Ah! traître! ah! pillard! s'écrièrent-ils en se levant tous ensemble.

Mais ils ne tarderont pas à reconnaître leur erreur, en entendant le meunier les supplier d'une voix plaintive d'avoir pitié de lui.

— Ah çà! d'où viens-tu? qui es-tu? où vas-tu? lui demandait-on de tous les côtés à la fois.

— Hélas! mes bons seigneurs, tel que vous me voyez, je fuis le terrible Duguesclin, que j'ai laissé aux crises avec quatre soldats de don Pedro.

— Dugueschn! s'écria Richard bouleversé, où est-il, malheureux?

— Dans le vieil aqueduc, où je transportais mes sacs de farine.

— Eh bien, sers-nous de guide, dit Georges, et malheur à toi si nous arrivons trop tard.

Puis tous, le meunier en tête, s'élancèrent dans la direction de l'aqueduc.

Duguesclin commençait à être fort embarrassé de ses prisonniers, car il n'osait se mettre à la recherche du meunier, dans la crainte qu'en son absence les quatre frères ne sortissent de la fosse en se faisant la courte échelle.

Aussi l'arrivée des dix routiers lui causa-t-elle une joyeuse surprise.

— Nous voilà, capitaine! s'écria Richard, dès qu'il eut pénétré dans l'aqueduc.

— Ail! c'est vous, mes braves? dit Berlrand. Par saint Yves! vous arrivez comme martre en carême.

— Nous vous ramenons un prisonnier, ajouta Georges, qui n'était déjà plus qu'à quelques pas du chevalier breton.

— Ah! l'intrépide meunier, dit celui-ci en riant. Eh bien, nous allons lui procurer des compagnons. 11 y a dans cette fosse quatre gaillards déterminés qui ont failli rendre veuve ma chère et benoîte Tiphaine. Retirez-les de ce trou, oti ils grognent comme des chats sauvages. Ce sont des prisonniers que je vous donne, et vous pouvez en tirer grosse rançon, car ils sont frères de lait du tyran don Pedro.

— Merci, capitaine!... Qu'ordonnez-vous encore? demanda Georges.

— Déshabillez cet honnête meunier, et ôtez-moi mon armure. C'est un échange que je veux faire avec lui. Je le condamne, pour le punir d'avoir fourni des vivres à la ville assiégée, à marcher jusqu'au camp, au grand soleil, revêtu de ce léger pourpoint de fer.

En un clin d'œil le meunier fut dépouillé de ses vêlements de toile, que Duguesclin revêtit, et, malgré ses gémissements, il fut emprisonné, au milieu de l'hilarité générale, dans la pesante armure du robuste Breton. Puis les Espagnols furent retirés de la fosse, tout fangeux de terre et d'eau bourbeuse.

— Maintenant, reprit le- chevaUer, emmenez ces cinq hommes à riiôtellerie de maître Bouchard, où un bon repas vous attend. Buvez et mangez gaiement avec vos prisonniers, sans vous quereller et sans cesser de veiller sur eux jusqu'à la dernière heure à laquelle vous avez juré d'être rentrés dans Séville. Voilà le premier ordre que j'ai à vous

donner.

— Il est facile à exécuter, répliqua Georges. Mais devons-nous donner la volée à ces oiseaux quand nous rentrerons dans la ville?

— Au meunier seulement, dit Dugueschn ; quant aux quatre autres, vous les conduirez à Séville. Allez, enfants, ajouta-t-il en les congédiant, et souvenez-vous que vous me répondez d'eux sur votre tête jusqu'à ce soir.

— Oui, messire Bertrand, répondit Richard.

Et les routiers bretons s'éloignèrent en emmenant les prisonniers que leur avait donnés si généreusement le bon chevalier.

Page 1