VIII. — LA MAURESQUE PROPOSE ET LE BRETON DISPOSE
Duguesclin avait formé le projet hardi d'utiliser la découverte de l'entrée secrète de l'aqueduc romain, en s'introduisant dans la ville pour savoir par lui-même si les assiégés pouvaient tenir longtemps encore, et pour déterminer peut-être don Pedro à se rendre, plutôt que de prolonger une résistance héroïque sans doute, mais inutile.
Il se souvenait que ce malheureux prince n'avait pas hésité à lui sauver la vie en l'empêchant de boire l'eau de la citerne empoisonnée, et à tout risque, il voulait, avant de lui arracher le dernier fleuron de sa couronne, lui rendre un service réel en l'éclairant sur le danger imminent qu'il courait, et en le décidant à traiter avec don Enrique de Trastamara.
Bertrand cachait une grande finesse et une remarquable connaissance des hommes sous ses dehors de rude franchise guerrière et de bonhomie joviale. Quoique téméraire dans la lutte, il avait pour guides, dans toutes ses actions, un bon sens et un esprit d'observation extraordinaires.
La victoire qu'il venait de remporter sur les frères de lait de don Pedro l'avait rempli d'une joie qui, pour être silencieuse, n'en était pas moins extrême. Mais ce qui agitait si violemment le cœur de ce guerrier impassible au milieu des plus grands périls, ce n'était pas la satisfaction vulgaire d'avoir vaincu à lui seul plusieurs ennemis redoutables, c'était la pensée d'avoir assuré par son courage et son sang-froid le triomphe de don Enrique.
En elTet, Dugueschn se croyait certain de pouvoir désormais pénétrer sans grands obstacles dans Séville, et surtout d'empêcher le roi vaincu d'en sortir.
11 ignorait que l'aqueduc avait deux autres issues: l'une s'ouvrait sur la léproserie, heu d'asile d-es ladres, enrichi par les donations de don Pedro et les a^imônes des particuliers, protégé par les prêtres, et qui était relégué hors des murs, comme toutes les maladreries du moyen âge, que l'on fondait aux portes des villes.
L'autre issue débouchait sur le rivage du Guadalquivir par une arche ruinée à moitié, masquée par les cactus, les aloès et les nopals dont elle était hérissée, et qu'on nommait la porte de l'Eaii. Quelques galères et barques de la flotte de don Pedro, commandées par son amiral, le Génois Bocca-Negra, qui lui était resté fidèle, stationnaient il cet endroit.
Cependant Duguesclin avait résolu de remplacer le meunier dont il venait d'endosser la casaque et les chausses de toile blanche, et enfonçant sur sa tête le sombrero à grands bords du pauvre diable, ramassant son long bâton et sa torche de résine destinée à l'éclairer dans le souterrain, il se mit à chasser devant lui les mulets chargés de sacs, dès que ses routiers l'eurent quitté.
De temps en temps il s'arrêtait, car il lui semblait voir, avec ses yeux perçants, fuir légèrement devant lui, et se perdre dans les profondeurs de l'aqueduc, des formes blanches et flottantes, qu'il comparait involontairement à des Maures couverts de leurs longs burnous et de leurs turbans à aigrettes ; mais chaque fois il crut à une hallucination de ses yeux, éblouis parla transition du soleil aux ténèbres.
Tout à coup, au moment où il riait de son erreur et oii son regard n'apercevait plus aucune de ces larves étranges, il arriva à une sorte de carrefour oii la galerie voûtée de l'acqueduc se divisait en trois artères. Il s'arrêta aussitôt très embarrassé; mais après quelques minutes d'incertitude et d'hésitation, il résolut de s'en fier à l'instinct des mulets, qui avaient paisiblement continué leur route par la galerie du milieu.
Il se remit en marche, et il allait les rejoindre, lorsqu'il entendit comme une rumeur s'élever derrière lui, un bruit de pas résonner sur le terrain pavé de briques ; et, au moment où il se retournait, une main se posait déjà sur son épaule.
C'était une femme revêtue du long manteau blanc mauresque, qui venait de s'élancer de la galerie aboutissant au Guadalquivir. a[)rès avoir fait signe aux guerriers à turbans qui la suivaient de ne pas s'avancer davantage.
Le capitaine breton la regardait avec surprise, tandis que la jeune femme, le visage animé d'une expression radieuse, s'écriait :
— Ces farines ne pouvaient nous échapper, car moi aussi je les guettais au passage, vaillant pourvoyeur de Séville.
Ces jours derniers, le peuple a mangé les chevaux... (P. 228.)
— Hélas! ayez pitié de moi; ma bonne dame, répliqua Bertrand. très surpris de cette brusque apparition, et persistant à jouer le rôle qu'il s'était imposé; vous ne voudrez pas malmener un pauvre meunier qui cherche à gagner sa vie.
— Vous, un meunier! dit la jeune femme en riant. La casaque de toile blanche ne fait pas le meunier, habile et bouffon jongleur! Vous êtes le capitaine Bertrand Duguesclin, et vous ne passerez pas sansmentendre.
KSAi; LK LKPItF.LX. — .1. liOlFl', ÉDIT, LIV. 29.
— Ah çà! dame des ténèbres, s'écria le Bretoo fort désappointé de ^ei incident imprévu, pour me reconnaître si facilement dans cette obscurité et malc^ré le costume sous lequel je me cache, il faut, parle sans^-dieu! que vous soyez une sorcière de première force on une espionne des mieux payées par le cruel tyran don Pedro.
— Je ne suis pas l'espionne! mais bien la favorite disgraciée du roi de Caslille, répliqua la Mauresque.
— Vous êtes cette fille du roi de Grenade si célèbre par sa beauté merveilleuse? dit adroitement Duguesclin en s'inclinant devant elle avec courtoisie.
— Aixa, ne put s'empêcher de sourire. Elle poursuivit :
— Chassée de l'Alcazar, bannie de Séville, j'ai voué une haine implacable à don Pedro, et je tiendrai fidèlement ma parole : ainsi nous pouvons, vous le voyez, nous parler eu toute franchise.
— Eh bien! madame, dit Bertrand, mon but est tout simplement . d'entrer dans la ville assiégée à l'aide de ce piètre costume. Mais
suis-je donc si mal déguisée, que je ne puisse faire un pas sans risquer d'être reconnu?
— Rassurez-vous, messire, ma sorcellerie est facile à expliquer: j'ai assisté de loin à la lutte que vous avez soutenue contre les fils de la PaJoma, elj'ai entendu prononcer votre nom par eux avec haine et fureur, par vos routiers avec joie et transport. Revenons à vos projets. Vous avez cerné la ville afin d'intercepter les arrivages, mais vous avez ouWié cet aqueduc. Aujourd'hui que vou3 l'avez découvert, vous ne vous contentez plus de si peu; vous voulez entrer dans Séville par cette voie souterraine. Voilà ce que vous avez fait. Maintenant, vous me demanderez, et vous aurez raison, pourquoi, étant l'ennemie de don Pedro, je ne vous ai pas révélé cette issue? C'est que ma vengeance, messire Bertrand, n'est pas si facile à satisfaire que celle de don Enrique. Il n'a que de l'ambition, lui; moi, j'ai de la haine. Je veux que don Pedro, qui m'a méprisée; que la juive Rachel, qui m'a humiliée; que les habitants de Séville, qui m'ont insultée, souffrent par moi de longues tortures. J'ai fait un serment terrible qui m'a rendue votre complice; j'ai juré d'affamer cette ville qui m'est odieuse, et j'ai réussi. Mes émissaires se sont répandus dans les campagnes, et tous les grains, toutes les farines qui avaient échappé aux recherches des pourvoyeurs de votre armée, et que les frères de lait de
don Pedro avaient cru acheter au poids de Tor, moi je suis parvenue à les accaparer. Tous ces approvisionnements sont enfouis dans des i;rottes fermées par les voûtes en ruine de l'aqueduc du bord du Guadalquivir, et ces grottes, je puis les inonder au besoin.
— Par saint Yves! s'écria Duguesclin, je ne voudrais pas vous donner sujet de vous plaindre de moi, madame. Je craindrais plus pour ma peau (jue si j'avais affaire à toute la compagnie de Jean Chandos. Mais comment se fait-il que le meunier dont j'ai emprunté les vêtements ait été rebelle aux séductions et aux largesses de vos agents?
— Parce qu'il a eu peur des menaces des cinq frères, qui l'ont réveillé en sursaut, et lui ont juré qu'ils incendieraient son moulin s'il refusait de les suivre et de transporter ses sacs dans l'aqueduc. Mais je guettais au passage! ajouta-t-elle avec son mauvais saurire.
— Don Enrique vous devra une récompense royale, madame, dit le Breton étonné de tant de résolution et daudace chez une femme jeune et belle. Ainsi, nul pourvoyeur n'a encore pénétré dans la ville par la même voie que moi?
— ^'i parla léproserie, messire capitaine, répondit Aïxa.
— La léproserie ! répéta Duguesclin avec un geste de dégoût.
— Elle aboutit à l'aqueduc par un escalier souterrain, reprit la Mauresque, et, dans cette enceinte immonde, j'ai un ami dévoué qui me préviendrait de toute tentative qu'oseraient faire les pourvoyeurs de TAlcazar, afin de traverser avec leurs convois de vivres le terrain que les pieds des lépreux ont seuls le droit de fouler.
— Vous avez de singuliers amis! observa le capitaine.
— Oh! c'est un juif renégat, nommé Ésaii Manassès, qui doit à la clémence de don Pedro d'avoir été jeté dans la lépraserie comme dans une prison d'où nul ne cherche à vous arracher, réphqua Aïxa. Voilà pourquoi je l'appelle mon ami!
— Esaû le renégat! Je connais cet homme, dit Bertrand en fouillant dans son souvenir. C'était en effet un hardi compagnon, qui n'a pas craint de jouter avec moi dans la forêt de Cardonne ; mais s'il voulait prendre revanche de sa défaite, aujourd'hui qu'il porte les armoiries de Saint-Lazare, j'avoue que j'aurais grande répugnance à entrer en lice avec lui. Quand il n'aurait pour épée que sa cliquette en 03, et pour bouclier le barillet avec lequel tous ces pauvres ladres
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peuvent élanclier leur soif ardente, il pourrait bien se vanter de voir reculer devant lui le dogue de Bretagne.
— Ésaii le Lépreux ne cherchera pas noise au plus redoutable ennemi de don Pedro, répliqua la Mauresque. Quant aux farines dont ces mulets sont chargés, vous plairait-il, bon et loyal chevalier, que je les fisse aussi transporter dans les grottes de l'aqueduc?
— Non pas, madame, dit brusquement Duguesclin, car c'est à la faveur de ce convoi que j'espère entrer dans la ville, et i&iême dans l'Alcazar, comme je vous l'ai déjà dit; je veux savoir par moi-même si les habitants commencent à se décourager.
— Les habitants ! reprit Aïxa en poussant un éclat de rire strident; mais ils meurent de faim ; mais la famine qui les ronge et les dessèche comme des squelettes règne jusque dans l'Alcazar, dont ils assiègent les portes en demandant du pain. Ces jours derniers, le peuple a mangé les chevaux et les mulets, qui vaguaient dans les rues depuis que leurs maîtres ne pouvaient plus les nourrir. Il vit aujourd'hui de rats et d'animaux immondes. Demain, il en sera réduit à dévorer le cuir de ses ceinturons et de ses souhers.
— Vous croyez que ces pauvres gens, étrangers aux querelles des rois, en sont venus à un tel excès de détresse? demanda Duguesclin, qui commença à s'apitoyer sur le sort des assiégés.
— Encore deux jours de cette affreuse torture, et Séville est à vous. Vous comprenez combien il est important de ne pas y laisser pénétrer ces approvisionnements.
Sans doute! reprit Bertrand. Cependant il me faut absolument
ce prétexte pour entrer dans la ville.
— Si vous n'avez besoin que d'un prétexte, dit Aïxa en hésitant malgré son audace, introduisez les farines dans l'Alcazar, faites-les distribuer aux derniers défenseurs du roi, mais, empoisonnez-les d'abord...
— Infâme! s'écria Dugueschn en s'avançant vers la Mauresque, indigné et menaçant.
Puis il s'arrêta tout à coup, et le bâton qu'il tenait levé s'abaissa lentement vers Aïxa.
— Que Dieu vous accorde bonne et longue vie, madame, puisqu'il est le Dieu de la paix et de la miséricorde ; mais si cette proposition m'avait été faite par un homme, je jure, saint Yves m'entende! que je l'eusse étranglé sur l'heure et sans merci !
La vindicative fille de Mohamed haussa les épaules.
— Vous ne comprenez donc pas, messire, ce que c'est que la haine dans l'âme de ces Maures que brûlent incessamment les feux du soleil? Vous autres guerriers du Nord aux têtes froides, au sang glacé, vous ne ressentez donc pas comme nous la douleur aiguë des souffrances? Vous tenez donc à honneur de ne pas vous irriter d'un affront et de ne pas le laver dans le sang de votre ennemi? On dit même que votre Dieu vous enseigne le pardon des offenses, qu'il vous ordonne de tendre la joue aux soufflets! Oh! c'est là une rehgion de lâches! Et, pourtant, vous êtes un intrépide et invincible chevalier, messire Bertrand Duguesclin. Vraiment, je m'y perds. Que dois-je croire? Sachez donc que, chez les Maures, celui qui a été outragé peut feindre pendant des années d'oublier sa vengeance, mais qu'il garde sa haine comme un coin de terre enfoui dans son cerveau jusqu'à ce que l'offenseur ait payé sa dette. Jamais de pardon, jamais de trêve! Tant que je serai vivante, je serai à l'affût de don Pedro et de Rachel comme une chasseresse acharnée; je les poursuivrai sans relâche au grand jour et dans l'ombre. J'attendrai patiemment; mais c'est peut-être au moment où ils n'entendront plus parler de moi, où ils m'auront oubliée, que j'apparaîtrai tout à coup au milieu d'eux et les frapperai à mort... Tenez, messire, vous savez combattre comme le lion dans le désert; vous ne savez pas guetter et surprendre votre proie comme le serpent qui s'allonge, tapi silencieusement dans les hautes herbes. Oh! combattre, c'est courir des chances diverses; ce n'est pas là se venger! Capitaine Bertrand, ajouta-t-elle d'une voix vibrante de colère, vous ne saurez jamais ce qu'il y a de haine ardente dans le cœur d'une femme de notre race mortellement insultée.
— Que, femme, vous entendiez ainsi la haine, c'est votre droit, madame, répliqua le Breton, dont ces paroles froissaient la loyauté chevaleresque; mais ce n'est point ainsi qu'un capitaine peut entendre la guerre.
— Enfin, vous persistez à vouloir faire entrer ce convoi de farines? dit Aïxa à bout de patience.
— Oui, madame, je persiste. J'ai pris pour principe de dire ce que j'ai fait et de faire ce que j'ai dit.
— Vous aurez donc cette fois menti à votre parole, chevalier; car vous ne passerez pas, répliqua impérieusement la Mauresque.
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— Vous voulez plaisanter, assurément, reprit Duguesclin en écartant doucement de sa large main Aïxa, qui s'était placée de manière à l'empêcher d'avancer.
— A moi! mes génétaires! s'écria-t-elle en voyant l'opiniâtreté du Breton.
Au même instant, Duguesclin, dont les yeux commençaient à peine à s'accoutumer à l'obscurité, crut voir les parois de l'aqueduc s'ébranler des deux côtés, et venir à lui comme pour l'étouffer. Pensant être le jouet d'un vertige étrange, il tenait instinctivement la main en avant. Il s'aperçut alors qu'il ne s'était pas tout à fait trompé, et qu'il était enveloppé d'une muraille humaine.
Cinquante génétaires maures formaient un triple cercle autour du faux meunier, et leurs manteaux blancs, leurs turbans, leurs visages basanés mal éclairés par la lueur de la torche, leurs yeux brillants, leur donnaient un aspect fantastique et terrible.
Vingt bras saisirent aussitôt Duguesclin et l'enlevèrent sans qu'il daignât opposer la moindre résistance.
Ils lui arrachèrent son bâton, garrottèrent ses poignets avec des cordes, et suivirent Aïxa, qui s'enfonça dans la galerie aboutissant à la porte de l'Eau. Us arrivèrent bientôt à la grille de fer qui clôturait les caveaux où étaient entassés les amas de blé et de farine dont la Mauresque venait de parler.
— Eh bien ! messire Bertrand, dit-elle d'un air railleur après avoir franchi cette barrière, la fortune vous a bien mal servi cette fois, et vous êtes, il me semble, en mon pouvoir?
— Franchement, madame, répondit le capitaine breton avec une expression d'insouciance goguenarde, ma chère et benoîte femme Tiphaine a eu tort sans doute de ne pas marquer ce jour-ci d'une tache noire dans mon horoscope ! car, à moins de m'exposer à passer pour un entêté, reproche qu'on se plaît, bien à tort, à adresser aux gars de mon pays, je dois convenir qu'en ce moment je suis votre prisonnier.
— De la résignation, messire!... Allons, j'aime à voir que vous prenez gaiement votre parti, capitaine, dit la Mauresque toujours railleuse. Mais, tenez, je vais vous prouver la confiance que j'ai en vous, depuis que mes Grenadins sont vos écuyers, et vous montrer toutes mes richesses.
Puis elle guida le guerrier breton dans le souterrain, et lui lit remarquer les profondes excavations dans lesquelles s'enterraient des montagnes de sacs de grain et de farine .
— Voilà de quoi remplir les greniers vides de Séville, ajouta-t-elle. La veille cité pourrait vous résister trop longtemps si don Pedro avait connaissance de ces approvisionnements et pouvait s'en emparer. Mais nous sommes à l'abri de cette crainte. Si les rameurs de cesi galères voulaient pénétrer ici par la porte de l'Eau, comme ces caveaux et ces fossés sont au-dessous du niveau du fleuve, je n'aurais qu'à faire rompre et brisera coups de hache, par mes génétaires, la barrière de planches que vous voyez.
Et elle lui indiqua une sorte de grande porte en bois à deux battants, qui formait le milieu d'une digue de terre, de pierres et de sable assez haute, destinée à empêcher le débordement des grandes eaux du fleuve dans l'aqueduc.
— Et aussitôt, ajouta-t-elle, les eaux feraient irruption et inonderaient ses caveaux.
— C'est là une heureuse invention I dit le chevalier breton en s'adossant à la barrière comme un homme accablé de fatigue et faisant fléchir les planches sous la pression de ses épaules. Savez-vous, belle Aïxa, que vous seriez plus digne de commander une armée que bien des chevaliers et des princes de ma connaissance? Il n'y a vraiment pas de honte à avoir été enlevé par surprise du fait d'une si vaillante et si subtile dame, et il serait glorieux pour moi de sortir victorieux de cette embûche.
— Ce serait glorieux mais difficile, réphqua Aïxa, surtout quand la dame a ses volontés servies par cinquante hommes d'armes déterminés; n'est-ce pas, messire Bertrand?
— Oh! mon Dieu! plus une chose est difficile, moins eUe est impossible, madame, dit le Breton en se redressant et se laissant retomber avec accablement contre la barrière, qui cria et gémit comme oppressée parle poids du robuste capitaine.
— Vous êtes fatigué de rester del^out, messire, observa la Mauresque; mais ici, nous n'avons à vous offrir pour sièges que des quartiers de roc.
— Ne faites pas attention à moi, madame, car il y a longtemps que je suis endurci à la peine; mais comment pouvez-vous, si jeune
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et si belle, vous accoutumée au repos, au luxe, aux splendeurs de l'Alcazar, vivre ici d'une vie plus rude que celle de nos routiers sous leurs tentes?
— Oh! c'est que chaque fatigue, chaque danger, chaque angoisse, je me réjouis de les subir, en songeant que je les ferai payer à don Pedro et à sa Rachel par une torture déplus; que je les séparerai et les réduirai à souffrir l'un par l'autre!
— Vous êtes donc sûre du succès, madame? demanda Dugesclin en s'appuyant avec encore plus de force contre la porte de la digue, qui lui semblait près de s'ouvrir et d'éclater sous ses efforts prodigieux, que le front calme et la voix sereine du prisonnier ne permettaient pas de soupçonner.
— Si je suis sûre du succès? répondit-elle. Mais chaque instant m'en rapproche ; le ciel n'a-t-il pas voulu me prouver qu'il est pour moi en vous faisant tomber dans mes mains?
Dugesclin garda le silence. Il paraissait consterné, et, tout en tordant ses poignets pour relâcher les cordes qui les serraient douloureusement, il retombait avec lourdeur contre la barrière. Les planches craquaient, les gonds criaient dans leurs rainures. La Mauresque, absorbée dans son idée de vengeance, n'entendit rien. Elle continua :
— Vous avez beau dire, capitaine, il est beau pour une femme d'avoir fait prisonnier une bonne lance comme vous ; mais il sera honteux pour un chevalier de votre renom d'avoir été le prisonnier dune femme.
— Puis-je défaire la mauvaise destinée que Dieu m'a faite ? répliqua messire Bertrand d'un ton bourru.
— Eh bien! je vous délivrerai, bon chevalier, dit Aixa à voix basse, après s'être approchée de lui, si vous me promettez de me livrer la juive Rachel, lorsque vous serez entré en vainqueur dans la ville.
— Je ne vous promettrai pas cela, madame, dit Duguesclin ; c'est un peu trop cher.
— Mais je vous rendrai la liberté sans rançon, entendez-vous?
— Duguesclin ne rachètera jamais sa liberté au prix de la vie d'une femme innocente ; c'est toujours trop cher.
— La liberté est pourtant une bonne chose ! reprit la Mauresque acharnée. Votre renom ne sera pas terni ; vous pourriez retourner
... L'eau se rua en bouillonnant à travers les débris de la porte effondrée. (P. 235.)
au camp pour y endosser la cuirasse, y brandir la lance et l'épée ; vous pourriez faire déployer votre bannière au son des clairons, et planter les échelles dans les fossés pour vous élancer le premier sur les remparts de Séville.
Elle regardait fixement Dugue?;clin. Les veines de son front se gonflaient, un sourire martial s'épanouissait au coin de ses lèvres, son pied frappait la terre ; il semblail écouter avidement la .Mauresque.
ÉSAU I.K LÉTBELX. — J. lîOCI K. KniTKin. LIV. 30.
ÉSA.U Li: LÉPREUX
toe goile d'ardeur et d'iiapalieupe fiévreuse èrUlait daas ses yeux. ^ <L. ^ 41i qu'il se déballait eoatre ujae teulalion violejiie, tel il ij,jaj)fjmàit kiu porte de la digue, dans son agitaliou, des aecoufe^g «* 1-^'- Hlaim^ qu il la senlait plier derrièj\3 lui, et que les traver&es seules ffwipêfli aient encore de ee rompre. Ajixa., se eroyaot &ur le poiut de l'esoporter, poursuivit :
— Cela ne vaudrail-U pas mieux que de laisser les autres ca^taine? des compagaies blanrbes secapai^er de Séville saws vous, tao^is
qu. - resterez ici inii. :, impui>&sant, enseveli comnae un mmi
daiis les entrailles de la terre, eniendanl; résonji.er sur y.oire tête le çalop des destriers de vos conapagaons et Je fraea;S de le:U*« armes ? Us eofflbatlraient au soleil, et vous, messii-e Beilrand, âJ»^ec iwftre oœtur boiiiliaBl d'audace, Sivec vos membres plea'ns de fore-e ei de vigueiur, v&SiS resteriez, muet et giarrolté, emprisontué àms ces tédaebffis^ saes fi9«avoir t^épondie aux cris d'appel et de déLresse de '.vos Crèires ^aaiBies'! Ils e<w3al)at1i'aiett1 , el il ne vous serait pas perçais de les enooura^er par ce signal jiedouié : « A la rescousse ! JXQ-tne-Dajjae i>U:g!uesclia ! , » de les secou1^ir par un seul ges<(,e de votre brM> Aerriiible, de les soivpe «aêaBe du !ne.gard dajas l'assaut eit Ha mMoe. 13 <es.t vrai que V'Onè f&mTà&L Iles .aideff- .de vos vcbux comme -Uiae femme , «qbj de vos prière? comïsie \m ^prêijre, tasfcdis que chacun se (demadademt jpourquoi Du,. .lia batai'Ho.
l r- -^" suetur eoL — ... .„ .. ,.. .. : .^^êjgae jBej'trand,
aocaMé par oeittç wioiejate lapostjiop'lke.
— Oliî loui^ «'est uiie ibelle ckose .que la lUlbeiiiLé ! s'éc*ùa4iiil i^n re^;»rdaat la Maua^sqae .dojù xadiettse de son tiH(aiBpiiie,; si ibeiUe, (tf'ififxnès le t^eau cûa^ique ^ue woks y.ene« de tracer, q^e }e iv^eux la d«o«»çaérù' à'I'iQHîtarit, aûii'de prendre part à l'assaut de ^SéviÈlie-
La porte de la4i£^tte s'était 'lézardée ; les planches d-isjo" faisaient ruisseler l'eau. Les gonds descollés peudaÂeiiiit ; les trave^es se brisaient par le milieu.
— Vous voulez, messire, dit ,Ajxa en souciant, mais ia volonté d'un prisonnier n'est rien.
— Pour tout homme, vouloir c'est pouvoir! s'écria Berlrand en rompant, par un effort surhumain, les cordes qui liaient ses poignets sanglants.
Puis il se retourna vers Ja barrière, (itployerlesjnonlants comme
des roseaux, et, presque aussitôt, l'eau se rua en booillonnant comme une écume tourbillounante à travers les débris de la porte effondrée.
Tandis que la Mauresque restait muette de surprise devant cette catastrophe imprévue, Dugoesclin arracha une des traverses qui luttaient encore contre le cours de l'eau, et s'en servit comme d'une massue pour écarter les Maures qui voudraient s'opposer à son passage. Mais ces« derniers étaient loin de s'attendre à cette brusK^ue agression de la part d'un homme qui s'était si complai^samment fait enlever par eux; ils étaient trop désagréablement surprfs de la soudaine irruption des eaux pour songer à lui opposer une sérieuse résistance.
Duguesclin put donc s'élancer rapidement vers la grille de fer pendant le premier moment de trouble et d'épouvante, et lorsq-ue Aïxa, ayant recouvré la première son sang-froid, ordonna aux genétaires d'arrêter leur prisonnier daas sa fuite, il était trop tard.
La grille venait de se refermer sur eux, et la clef grinçait dans la serrure. Le chevalier était hors du piège, et il enfermait la belle Mauresque et ses serviteurs à turban dans ces caveaux où l'eau montait toujours.
-r Qu'en dëes-voai3, madame? demanda-t-il alors en mettant tranquillement la clef dans sa poche et en riant de façon à ébranler les murs de l'aqueduc. La fortune est décidément bien capricieuse, et j'avais tort d'accuser d'erreur l'horoscope dressé par ma bonne Tiphaine. J'étais tout à l'heure votre prisonnier, et vous êtes à présent les miens, il me semble.
— j^Iôssire Bertrand, si vous ne m'ouvrez pas cette grille, malheur à vous! dit Aïxa en se cramponnant aux barreaux de fer d'une main couvulsive, tandis que les Maures poussaient d'affreux hurlements.
— Allons, madame, reprit Duguesclin d'un air ironique, de la résignation! J'aimerais, à mon tour, à vous voir prendre gaiement votre parti.
— Tais-toi, méchant bouffon!... Oh! tous mes trésors à celui d'entre vous qui me vengera de cet homme! s'écria la Mauresque, s'abandonnant aux éclats d'une folle et vaine colère.
Les soldats de Mohamed se ruèrent sur la grille, qui s'ébranla un peu sous leurs efforts désespérés. L'eau montait déjà à leurs
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geuoux. Ils regardaient avec effroi la voûte, qui n'était guère élevée que de deux pieds au-dessus de leur tête.
— Si j'étais moins pressé d'arriver à Séville, je me procurerais la satisfaction d'assommer à coups de poutre tous ces mécréants, dit le Breton en faisant lâcher prise aux plus acharnés.
— Vous voulez donc nous laisser périr dune mort lente, cruelle, atroce, nous qui vous avons fait prisonnier sans répandre une goutte de votre sang! demanda la Mauresque d'une voix presque suppliante.
— Mais cette prison était pour moi pire que la mort, dans votre pensée, madame, répliqua Bertrand. Avec quelle chaleur perfide ne m'avez-vous pas dépeint comme je serais honteusement retenu sous terre pendant la bataille de mes compagnons? Vous me voyiez déjà frémissant d'une colère stérile, m'épuisant en vains efforts, scellé à mon cachot obscur, le cœur rongé d'une douleur amère en sentant tout mon courage paralysé, toute ma force réduite à l'impuissance et à l'inaction. Je n'aurais pu ni prévenir mes soldats de ma situation, ni les avertir de leurs fautes, ni les diriger de mes conseils. J'étais peut-être destiné à les savoir vaincus et repoussés, tandis qu'au cri de mon nom, à l'éclair de mon épée, ils auraient pu ressaisir la victoire. Ah ! vous aviez bien deviné, madame, quel était le plus horrible supplice auquel le capitaine Bertrand Duguesclin pouvait être condamné. Eh bien, je sais, moi, quel est celui qu'il faut vous infliger : c'est de vous laisser mourir avec votre vengeance avortée. Vous emporterez dans la mort votre haine inassouvie ; vous saurez votre rivale à l'abri de vos morsures de vipère, tandis que vous vous débattrez et vous tordrez ici en convulsions inutiles.
L'eau montait toujours. D'étranges bruissements remplissaient les caveaux; des flots d'écume venaient se briser aux barreaux de lagrifle. .
— Mais je suis une femme! reprit Aïxa avec une expression plaintive, et il est du devoir d'un loyal chevalier d'octroyer miséricorde aune femme. Si vous vous montrez inexorable, messire Bei- (rand, ce sera une tache pour votre blason, et vous encourrez la dégradation. L'eau glace déjà nos membres. Par pitié, ouvrez-nous celte grille!
— La femme qui n'a pas craint d'enveloj)per dans sa haine tous les habitants d'une ville, dit le capitaine breton, la femme qui se
réjouissait de voir le pain manquer aux lèvres avides des enfants, des vieillards et des veuves, qui calculait avec un odieux sourire les progrès que faisait la famine de jour en jour, d'heure en heure, cette femme peut bien ressentir à son tour les angoisses qu'elle imposait aux autres. Vous mourrez, madame, comme cet avare qui, s'étant emprisonné lui-même dans la cachette de son trésor, a expiré sur ses sacs d'argent. Si Dieu veut que l'eau du Guadalquivir monte jusqu'à vos lèvres, c'est qu'il vous aura condamnée !
— Oh! quoi que tu fasses, dogue de Bretagne, et quelque solides que soient ces barreaux de fer, mes braves Maures sauront bien les tordre! dit Aïxa avec un accent de rage.
— Avant que cette menace s'accomplisse, je serai entré dans Séville, répondit le chevalier, qui sentit l'eau baigner ses pieds.
— Oh! tu n'es pas encore hors de l'aqueduc! s'écria la Mauresque.
Le chevalier se hâtait de s'éloigner pour rejoindre les mulets qu'il de\ait conduire au marché de la ville, lorsqu'il entendit un bruit aigu, ressemblant à celui d'une porte qui roule brusquement sur ses gonds rouilles. Craignant une nouvelle surprise, il s'arrêta et attendit un instant l'explication de ce bruit singulier ; mais Aïxa, qui en avait deviné la cause, se mit à rire avec une joie sauvage, et lui cria, en faisant jaillir des étincelles de la torche de résine qu'elle agitait de sa main :
— Je t'avais bien dit, invincible capitaine, que tu ne sortirais pas si facilement de l'aqueduc.
— Et qui donc m'en empêchera? demanda Duguesclin.
— Moi! répondit d'une voix rude et enrouée un homme d'une haute taille, vêtu d'un caban d'une couleur rougeâtre, qui s'avança vers lui du fond de la galerie, et sur les larges épaules duquel ballottait un barillet, tandis qu'une cliquette en os trimbalait à sa ceinture de cuir fauve.
— Qui es-tu? dit le chevalier avec une vague inquiétude.
— Je suis Ésaii 3Ianassès, répondit froidement le renégat.
— Ésaii ! répéta Duguesclin en sentant un frisson parcourir tous
ses membres.
— Tu sais? Ésaudontje te parlais tout à l'heure, dit Aïxa, dont les yeux brillaient d'une joie cruelle, mon ami delà léproserie. Ne t'éton-
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nais-tu pas du choix élraiige de mes amis? Tu ue l'alteadais poini, u'est-ce pas, avoir celui-ci accourir si vite à mon aide? Diiguesclin avait saule d'un seul pas en arrière.