IX. DE QUELLE FAÇO^• LE MARI DE DAME TIPHALNE PROUVA AU LÉPREUX
qu'il n'était pas U>' LACHE
— Ladre damné, s'6cria-t-il, si tu avances encore, je jure par iS'otre-Seigneur, qui peina en croix et le troisième jour suscita, que je te tue comme un chien avec cette arme, goujat!
Et il brandissait en même temps la formidable poutre qui lui servait de massue.
— Marche, Esaii, marche donc, dit la Mauresque, qui, en voyant l'immobilité du renégat, craignit que le chevaher breton ne lui échappât. Je n'ai pas besoin de te dire comment tu peux me venger de ce pourfendeur d'hommes. Mais hâle-toi, car l'eau continue à monter, et les pierres de la digue se disjoignent et s'écroulent.
En effet, le courant qui s'était formé au milieu de la digue détruite entiaînait avec une violence irrésistible les sacs de grains, les pierres, les planches, et venait s'engouffrer avec fracas dans la galerie de l'aqueduc. Les Maures, qui avaient peine à résister à la force de ces vagues écumanles, tordaient avec la frénésie du désespoir les barreaux de la grille, qui commençait à céder sous ces efforts suprêmes et multipliés.
— Par la barbe de Moïse! on dirait que le dogue de Bretagne n'aboie si haut que parce qu'il n'ose pas mordre? dit le renégat avec un sourire effrayant.. Aurait-il donc deviné la vengeance que je compte tirer de lui?
— N'avance pas! répéta Duguesclin en repoussant toujours le lépreux du bout de sa massue.
— Une fois déjii, dit Esau en s'arrèlant les bras croisés devant lui, après m'avoir humilié et insulté devant celle que j'aimais, lu as refuî^é de le battre avec moi. Aujourd'hui, il n'en sera pas ainsi; il faut que l'un de nous tue l'autre.
— Si j'ai scnéprisé le défi du juif renégat, du misérable espion, par saint Yves! je n'accepterai pas davantage celui d'un lépreux armé de sa cliquette et de son bariilet.
— Espion ou iépreux, qu'importe ! Tu ne dois voir en moi que rhomme dont tu as offensé l'honneur et qui veut se venger
— Tu n'es plus homme pour moi, Esaii. Quiconque est devenu un des hôtes de l'impure léproserie est rayé du nom'bre des vivants!
Esaii poussa un cri de fureur et voulut s'élancer sur Duguesclin, mais il sentit le bout de la massue labourer sa poitrine, et il s'arrêta encore.
— Lâche! s'écria-il, qui se sert d'une arme de géant contre un ennemi désarmé î
— Quand je trouve en mon chemin une vipère endormie, je ne m-e crois pas obligé de la réveiller avant de lui écraser la tête sous mon talon.
— Esaii, dit Aïxa, as-tu donc besoin d'une arme pour être redoutaiMe?
— La Mauresque a raison, répliqua le renégat avec une expression d'audace effrayante; n'ai-je pas mes dents ^et mes ongles pour lutter avec cet illustre chevalier? Frappe donc, dit-il rà Bertrand; car ce que je veux, c'est que mon sang coule aussi, atîn de se mêler aA^ecle tien. Comprends-tu? Je veux que le sang du iépreux ruisselle sur tes blessures et les envenime mortellement!
En parlant ainsi, Esaii avait rejeté en arrière le capuchon de son caban et détaché sa ceinture. Bertrand vit alors, sur le front du renégat et sur sa poitrine, des taches d'un rouge pourpre, premiers symplômes du mal qui circulait déjà comme un poison dans ses veines, et il recula de nouveau avec une véritable épouvante, comme il eût reculé à l'approche d'un reptile.
Pour bien comprendre la terreur ou plutôt l'horreur involoiitaire que ressentait l'intrépide Breton en face d'Esaii, il faut se reporter par la pensée à cette époque, où la présence contagieuse des lépreux inspirait un effroi et une répulsion d'autant plus générale et naturelle que leur mal était incurable. Ils étaient néanmoins protégés par uoe sorte de pitié supertitieuse qui empêchait de les séparer tous de la société. Ceux qui n'avaient pas transgressé les lois et édits, ceux dont la lèpre était intérieure et qu'on appelait ladres blancs, avaient droit
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de mendier sur les places et dans les marchés, sans autres signes disfinctits que la cliquette qui annonçait leur venue, et le baril ou roiiillard rempli d'eau pour apaiser leur soif fiévreuse. Ils avaient fini par s'attirer à un point singulier les charités et la vénération craintive du peuple, qui respectait en eux l'hérédité de la douleur, comme les Suisses respectent l'idiotisme de leurs crétins, et les Orientaux, les inspirations des fous; mais on redoutait jusqu'à la contagion de leur haleine.
— On dit que tu es le plus vaillant des chevaliers chrétiens, s'écria le lépreux en voyant Duguesclin reculer devant lui ; je peux affirmer maintenant que tu en es le plus lâche! Oh! je connais à cette heure le secret de ta renommée et de tes exploits. Tu es intrépide au combat parce que tu as, dès ton enfance, rompu tes membres aux exercices et aux fatigues, et que tu as une confiance sans bornes dans ta force d'hercule, qui n'a jamais trouvé de rivale. Tu es intrépide parce que tu es expert au maniement des armes, parce que tu sais adroitement trouver le défaut d'une armure, parce que tu sais où la lance doit toucher ton adversaire pour le désarçonner. Tu es intrépide quand tu es couvert d'acier et que tes compagnons t'entourent, prêts à applaudir à tes hauts faits ou à te secourir si tes bras se lassaient de frapper et s'engourdissaient, si tu étais renversé de cheval. Eh bien, je te le dis en face, moi le juif, le renégat, le lépreux Esati, et tu seras forcé de m' entendre : ce courage-là, c'est de la lâcheté déguisée. Ainsi donc, il te faut, pour combattre, ta solide armure qui t'entoure comme une citadelle, ta pesante épée que seul tu peux manier; il te faut le grand jour, le soleil, le champ clos, et les routiers pour témoins; mais dans l'ombre, sans armure, sans épée, sans témoins, quand tu peux succomber comme un malandrin vulgaire, qui ne doit retirer du combat ni gloire ni profit, oh! alors, tu n'es plus le vaillant chevalier Bertrand Duguesclin... Tu refuses de te battre!... Vraiment, je ne croyais pas que tu pusses voler si honteusement tes éperons de chevalier!
Le capitaine breton avait écouté ce défi insultant avec une irritation facile à comprendre chez un homme dont la parole, le geste, le regard même dictaient des ordres aux plus déterminés coquins des bandes d'écorchcurs et de tard-venus, tandis que les princes euxmêmes s'inclinaient devant ses conseils.
— Tu as trop parlé, Esati, répondit-il avec un sang-froid affecté
— Par lu croix Dieu! répondit le meunier, le meilleur mot de passe que je puisse
vous donner, c'est farine... (P. CiT.)
ÉSAU LE LKPItELX. — J. ROUFF, ft).
UV. -il
que démentait la rougeur ardeute de ses joues. Aucune puissance humaine ne saurait désormais te sauver de ma main. Ta lèpre ne sera pas plus longtemps ton bouclier. Tu verras si je crains autre chose en ce monde que la colère de Dieu et de mon saint patron !
Et, jetant audacieusement sa massue derrière lui, il s'élança sur Esaii, et, après une lutte de quelques instants, l'eau faisant glisser leurs pieds, ils roulèrent à terre sans que la chute les séparât.
Ils étaient si étroitement serrés l'un contre Fautre, que Bertrand, qui tenait sous lui le lépreux, entendait le claquement de ses muscles et le grincement de ses dents.
Le rouillard, ou baril d'eau d'Esaii, avait roulé à terre.
— Cependant, les genétaires maures venaient de tordre, de desceller, d'arracher trois à quatre barreaux de la grille, qui se courbait et fléchissait tout entière sous leurs efforts.
Aïxa, qui attendait avec angoisse l'issue de la lutte, s'écria, lorsqu'elle vit le renégat renversé sous Duguesclin :
— Patience, patience! mon pauvre Esaii. Résiste encore quelques instants ! Résiste, et bientôt tu pourras à ton tour être sans pitié pour le chrétien, car mes cinquante champions l'empêcheront bien de se lever.
Le lépreux, encouragé par ces paroles, redressa soudainement sa tête au masque livide, aux cheveux noués, et chercha à toucher de ses lèvres enflammées et brûlantes le visage du chevalier ou à serrer les mains qui l'étreignaient dans ses mains sèches de fièvre. Mais Dugueschn tenait sa tête haute, et, comprimant fortement les épaules et les genoux de son ennemi pour le maintenir à terre, l'empêchait de faire aucun mouvement et de réussir dans ses tentatives.
— Oh! tu l'emportes comme toujours, dogue de Bretagne, s'écria Esati d'une voix sifflante; mais, cette fois, ta victoire te sera plus fatale que la plus piteuse chevauchée. Mon étreinte aura fait pénétrer dans ta chair le mal qui me dévore. Tu as respiré mon souffle, et aucun miracle, aucun physicien arabe ou chaldéen ne pourra te guérir. Tu t'es laissé prendre à ma provocation par vanité, sans deviner le piège. Je savais bien que tu me vaincrais, car je frissonne et je tremble de fièvre; mais que m'importait d'être vaincu, si je pouvais le communiquer cette hideuse lèpre? Terrassé, brisé, anéanti par toi, je suis encore ton
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vainqueur, car la lèpre te domptera et te couchera à terre mieux que la lance ou l'épée de Jean Cliandos ou du prince Noir.
— Si tu as une àme à sauver, ce dont je doute, répondit avec colère le bon chevalier, il est temps de la recommander à Dieu, Esaii Manassès, car tu vas mourir.
— Mourir! répéta le lépreux avec un sourire navrant, est-ce que tu crois m'efîrayer par cette menace? Mieux vaut mourir et rentrer dans le sein maternel et silencieux de la terre, notre nourrice, que de traîner sa vie comme une agonie désespérée, son corps comme un haillon immonde, comme une tunique de feu que l'on voudrait déchirer de ses propres mains. Mes membres ne seront bientôt plus qu'une plaie. Déjà une chaleur intolérable brûle mes chairs et mes entrailles. Seulement, avant de mourir, je voudrais boire un peu d'eau froide.
Tordu comme dans un élan de fer, Esaii s'agita encore convulsivement et proféra un horrible blasphème ; mais peu à peu sa voix s'éteignit, ses muscles se détendirent, et sa tête retomba lourdement en arrière.
Dugucsclin, au lieu de regarder les Maures qui s'acharnaient de plus en plus à briser la grille, contempla tristement le renégat :
— Tuer des lépreux, c'est aller contre les desseins de Dieu, qui les a frappés, dit-il avec la foi superstitieuse du temps ; ils lui appartiennent. Ils doivent être sacrés pour un vrai chrétien. C'est un sacrilège même de les blesser, si ce n'est en cas de légitime défense.
11 traîna ensuite Esaii par son caban et l'adossa à la muraille, comme il eût fait pour un frère. Le lépreux ouvrit alors les yeux, et regardant le chevalier d'un air étonné :
— Tu as le courage de me toucher, messire Bertrand, lui dit-il d'une voix faible, moi qui ai essayé de te faire tant de mal! Pourtant il n'y a plus pour toi une question d'orgueil ou d'honneur à braver la contagion.
Bertrand sourit.
— Je sers celui qui souffre, comme nous l'a enseigné par son exemple Notre-Seigneur Jésus-Christ, sans me soucier de savoir si le .souffreteux m'a voulu du bien ou du mal. J'oublie que tu as été mon ennemi, pour me souvenir seulement qu'il faut être pitoyable aux lépreux et à tous ceux qui font ici-bas leur passion et leur purgatoire. Ma mère m'a souvent dit que c'était la meilleure manière de dire des patenôtres pour un homme d'armes.
ÉSAU LE LEPRKLX
La grille de fer allait être abattue. Les Maures hurlaient de joie et d'espoir. Aïxa souriait, mais d'un sourire à la fois triomphant et sinistre.
— Et, pour me secourir, Bertrand, vous ne vous occupez pas do votre danger? murmura le lépreux avec émotion. Oh! vous êtes en vérité le plus courageux des chrétiens, et vous méritez cette louange unanime qui entoure votre nom comme une auréole. Vous avez honoré le pauvre ladre Esaii en luttant sans armes avec lui. C'est beau, cela! Mais vous pomez le tuer, et vous l'épargnez. C'est le fait d'une charité plus qu'humaine. Oh! si j'en avais la force, je m'agenouillerais devant vous comme devant un dieu : mais je suis brisé de douleur, de fièvi^evet de soif.
— Je vais te donner à boire, Esaii. répliqua DuguescHn en allaul ramasser le barrillet aussi tranquillement que s'il eût fait la chose du monde la plus simple et la plus naturelle.
— Non, sauve-toi, fuis pendant qu'il en est temps encore! s'écria le renégat. Les Maures vont abattre la grille et se ruer sur toi.
Mais Bertrand se contenta de ramasser la massue qu'il avait jetée et, apportant le barillet, il le remit aux mains du lépreux et l'aida à le porter à ses lèvres.
— Ne te presse pas, lui dit-il toujours calme, bois doucement.
— Merci, bon chevalier, répliqua Esaii attendri, dont les yeux se remplissaient de larmes. Je boirai bien seul; mais quittez-moi, partez vite, car vous seriez victime de votre charKé.
— Pourquoi aurais-je peur de ces mécréants, dit Duguesclin, lorsque Dieu m'a donné le courage de lutter contre toi?
— Le ciel vous protège, il est vrai; mais il ne faut pas tenter Dieu.
— Eh bien, je pars. Tes amis de Grenade vont accourir à ton aide. Ils renversent la grille. Adieu, pauvre lépreux! S'ils n'étaient pas là, je t'emporterais sur mes épaules, car l'eau se répand dans les galeries de l'aqueduc.
— Oh! messire, pas un de ces fidèles croyants du Prophète n'osera me toucher, dit Esaii. Mais, qu'importe! laissez-moi mourir
— Non pas! s'écria le Breton en se signant.
Et, chargeant le lépreux sur ses larges épaules, il l'emporta et
s'élança rapidement dans la galerie, taudis que la grille tombait avec fracas, ouvrant le passage à la Mauresque et à ses cinquante hommes d'armes.
Diiguesclin ne déposa Esaii que sur les marches de l'escalier de la léproserie :
— Sois béni, Bertrand, pour avoir eu pitié d'un misérable tel que moi, toi le noble chevalier de France! Il n'est au monde ni roi ni seigneur qui ait la force de ton bras ni la générosité de ton âme.
Mais le capitaine breton, sans l'écouter, s'était hâté de rejoindre ses mulots chargés de sacs de farine, car il entendait les pas précipités et les cris menaçants des Maures, guidés par Aïxa et lancés à sa poursuite.
11 se mit à courir en chassant les mulets devant lui, et grâce, à son agilité extraordinaire, au moment où les genétaires croyaient l'atteindre, il parvint à la porte qui donnait entrée dans la ville.
11 tira vivement de sa poche les clefs qu'il avait arrachées à Ruy le Faucheur, et, grâce à sa force prodigieuse, il réussit à fermer la porte derrière lui, quoique les Maures se fussent précipités avec furie contre ce nouvel et dernier obstacle pour l'empêcher d'en venir à bout.
X. — COMMENT l'fV^ÊQUE L EMPORTA SUR LE ROI, ET COMMENT LES SACS DE FARINE DU FAUX MEUNIER L EMPORTÈRENT SUR l'ÉVÊQUE.
Le bon chevalier se trouva, au sortir de l'aqueduc, dans une ruelle déserte qui longeait un côté du mur crénelé de l'Alcazar; mais il n'avait pas fait cinquante pas, en affectant la mine assurée et insouciante d'un homme coimaissant au mieux les localités, qu'au détour de la ruelle il se rencontra face à face avec une ronde d'habitants armés que commandait le sergent d'armes Juan Diente. Ce dernier poussa aussitôt une exclamation de joie et s'écria :
— Que le meunier et ses mulets soient les bienvenus! Ils ne pouvaient arriver plus à propos pour nous faire rompre le jeûne forcé auquel don Enrique et son dogue veulent nous habilucr!
Puis, s'approchant du Breton, il lui dit tout bas :
— Castillel
Le faux meunier se gratta l'oreille en signe d'embarras^ et, saluant fort courtoisement le sergent d'armes, il chercha à passer outre; mais les hampes des lances se croisèrent devant lui, et force lui fut de s'arrêter.
— Vous ne pouvez, face blanche, aller plus loin, si vous n'avez pas le mot de passe! s'écria Juan Diente.
— Par la croix-Dieu! répondit le meunier, le meilleur mot de passe que je puisse vous donner, c'est farine, et je crois qu'il ne manquera pas d'être entendu à merveille par des gens qui ont, comme vous, les dents lougues et l'estomac vide.
— Nous comprenons parfaitement ce bienheureux mot, et pour preuve, nous laissons passer vos mulets et leur charge sans leur demander le mot de passe, dit Juan Diente.
— Eh bien, à franc parler, je ne suis pas du tout fâché que vous m'empêchiez d'avancer, répliqua le meunier d'un air de bonhomie. Les frères de lait du roi m'avaient fait prendre l'engagement de conduire à Séville trois convois semblables à celui-ci, et je ne savais comment me dégager de ma parole.
— Ahçà! que deviendrons les deux autres convois? demanda le sergent d'armes.
— Cornebœuf! je ne m'en soucie guère, dit le Breton. Savezvous que, pour arriver jusqu'ici, j'ai dû affronter les flèches des guettem's de l'armée de don Enrique, et que j'ai failli être surpris par des truands qui ont appris à brancher et à pendre sous les yeux du fameux capitaine des écorcheurs anglais Tom Burdett.
— Aussi, voyez, il est encore tout blanc de frayeur, le pauvre homme! s'écria Juan Diente en frappant sur l'épaule de Duguesclin.
En voyant un épais nuage de farine s'échapper de la casaque du meunier, tous les Espagnols se mirent à rire bruyamment.
— Riez tant que vous voudrez, reprit Dugueschn d'un faux air bourru ; pour moi, je m'en retourne comme je suis venu-...
— Pas tout à fait, observa le sergent d'armes, puisque tes mulets restent avec nous.
— Tant mieux! il me sera plus facile d'échapper aux yeux perçants de ces maudits guetteurs, dit le faux meunier en feignant de retourner sur ses pas. Bon appétit, mes maîtres!
Juan Diente 1" avait regardé attentivement et s'était laissé gagner
par l'expression de joviale IVauchiso du Breloii, qui n'avait pas donné le moindre signe de crainte.
— Allons ! puisque tu as encore à faire deux voyages si utiles aux pauvres affamés de Séville, passe! dit le sergent d'armes; mais, une autre fois, songe qu'un manque de mémoire peut te faire prendre pour un espion et te coûter la tête.
— Ah ! c'est là votre moyen de rafraîchir la mémoire et de corriger les distractions? s'écria le meunier. Par la croix-Dieu! franchement, j'aime autant m'en aller tout de suite.
— Allons, vassal impudent, dit Juan Diente courroucé, après t'avoir empêché d'entrer, allons-nous être obligés de te forcer à sortir?
— 3Iais vous avez vos ordres, reprit l'entêté meunier, et je ne souffrirai pas que vous vous exposiez à être puni pour moi.
— Mais va donc, dit le sergent d'armes en le poussant avec impatience devant lui par les épaules.
Les hommes de ronde, imitant l'exemple de leur chef, poussèrent à leur tour le pauvre meunier, qui se débattait comme un diable au milieu deux, et le conduisirent ainsi jusqu'à ses mulets, qui stationnaient paisiblement à quelques pas.
— J'obéis, bonnes gens, j'obéis, dit Bertrand en se retournant vers eux : mais je prends saint Jacques de Compostelle à témoin que je ne cède qu'à la violence, et s'il m'advient malheur en cette affaire, sije suis tué, emprisonné, pendu, écartelé, tant pis pour vous, mes maîtres! ce ne sera pas ma faute, et je m'en lave les mains, comme Ponce-Pilate.
Juan Diente et sa troupe éclatèrent de rire de nouveau en entendant cette belle conclusion, et un des Espagnols se détacha de lu ronde pour mettre charitablement le meunier dans son chemin.
Ils ne le quittèrent des yeux que lorsqu'il eut atteint la rue du Candilejo, qui conduisait à la place du Marché.
Cette place, que les habitants de Séville avaient encombrée pendant quelques jours, dans l'espoir d'y voir arriver des vivres, était alors à peu près déserte.
11 n'y avait çà et là, aux angles des rues, sous les auvents des boutiques, qu'un pelil nombre de femmes du peuple étendues sur le sable brûlant, tcnanl sur leurs genoux des enfants qui pleuraient et
Croyez-vous donc, reprit le justicier d'une voix sombre, que votre roi ne souffre pas la
faim, lui aussi? (P. 254.)
qu'elles ne cherchaient même pas à consoler ou à tromper par leurs baisers et leurs caresses. Elles avaient toutes le regard effrayant de fixité, mais pas une larme ne coulait le long de leurs joues pâles et amaigries par la souffrance. Tout était tari en elles, le lait dans leurs mamelles, les larmes dans leurs yeux, l'espoir dans leur cœur !
Tous ceux que la faim laissait encore debout, hommes, femmes et enfants, qui pouvaient encore crier et agir, s'étaient rassemblés
ÉSAU LE LÉPREDX. — J. ROCFF, ÉOFTECH.
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2o0 ÉSAU LE LÉPREUX
devant la porte de l'Alcazar, qu'ils assiégeaient de clameurs, de lamentations et de menaces.
Mille bras décharnés se levaient contre le palais, mille mains se tordaient convulsivement pour faire appel à la pitié de don Pedro. Tout ce peuple affamé demandait de quoi vivre pendant une heure à son roi, qui manquait de pain. Les sanglots, les prières et les blasphèmes se croisaient dans l'air, s'élevant du sein de celte multitude, et montant vers le ciel comme le nuage qui doit enfanter l'orage.
L'orage commençait en effet à gronder, car les dernières paroles d'Aïxa, accusation calomnieuse perfidement calculée, jetées sur la place du Marché de Séville comme un germe fécond, avaient porté leurs fruits. Depuis ce jour, la rumeur publique dénonçait la juive Rachel comme ayant fait la famine. Le peuple, désespérant d'obtenir du pain, demandait à grands cris qu'on lui livrât la nouvelle favorite. Ne pouvant assouvir sa faim, il voulait assouvir sa vengeance.
Cependant Rachel, quoique faible et souffrant encore de sa blessure, avait passé deux nuits sans sommeil pour soigner les malades et les blessés; elle avait vendu sans regret ses joyaux et toutes ses richesses de jeune fille pour acheter des grains et des farines au dehors : cœur tendre et généreux, elle souffrait de toutes ces douleurs et de ces misères qui s'exhalaient en plaintes ou en outrages, et se demandait avec terreur si c'était son amour pour don Pedro qui avait provoqué la colère de Dieu et attiré tant de calamités sur Séville. Elle interrogeait alors le fond de son cœur pour savoir si elle aurait la force d'en arracher cette passion fatale ; mais elle comprenait en frémissant que toute sa vie se résumait dans son amour, et qu'elle pourrait encore être heureuse avec don Pedro sur un radeau de naufragés battu par la tempête, sur la cime neigeuse de montagnes stériles, dans des steppes de sables brûlants ou de glaces, ou en traversant des champs de bataille ensanglantés, tandis que, loin de lui, l'azur du ciel deviendrait noir pour elle, les fleurs se faneraient, les chansons joyeuses résonneraient à ses oreilles comme des glas de mort. Tant que son regard pouvait rencontrer celui de son amant, tant qu'elle pouvait fortifier son courage par un sourire de confiance et d'espoir, elle sentait son ûme s'élever et grandir avec les dangers ; elle abdiquait les faiblesses de la femme pour se rendre digne de la tendresse de ce vaillant prince; mais elle voyait bien que, le jour où elle serait séparée de don
ÉSAU LE LÉPREUX 2ol
Pedro, la source de sa fermeté et de ses dévouements serait soudainement tarie, et que la noble favorite du roi de Castille redeviendi^ait aussitôt l'humble Rachel, insoucieuse de la vie, et bonne seulement à mourir en répétant le nom de celui auquel son cœur s'était irrévocablement voué.
Lorsqu'elle entendit les malédictions que le peuple lançait contre elle, elle n'éprouva ni crainte, ni colère; elle sourit douloureusement, et murmura :
— Pauvres gens, ils ne savent pas ce que j'ai fait pour eux! Mais la tempête populaire grossissait de plus en plus .
Tous ces malheureux, dont les entrailles étaient tenaillées par la faim, et qu'un reste d'attachement au roi, de fidélité ou de crainte empêchait de demander la reddition de la ville, cherchaient un prétexte à leurs maux, et, rendus crédules, soupçonneux et cruels par tant de souffrances, ils avaient avidement saisi celui que la haine de la Mauresque leur avait fourni.
Les partisans secrets de don Enrique, et surtout les agents d'Augustin Gomez Gudiel, que le pape venait de nommer évêque de Ségovie tout récemment, et qui était hostile au roi vaincu, ainsi que tous les chanoines et tous les prêtres de Séville, fomentaient activement ces dispositions à la révolte. Etdès qu'une seule voix de la foule eut jeté audacieusement ce cri : « Mort à Rachel ! mort à la juive ! » on eût dit qu'une étincelle électrique parcourait tous les groupes, tant ils mirent d'accord à répéter ces paroles sauvages, comme un mot d'ordre donné.
— Elle a ensorcelé le roi, cette fille damnée! dit la femme d'un savetier, qui regardait son enfant râler sur son sein desséché. Elle se réjouit de voir tant de braves chrétiens mourir faute de pain, tandis que la jouvencelle dort ou chante dans l'Alcazar, ou prend son bain dans les étuves de Maria de Padilla.
— C'est elle qui encourage le roi à résister, ajouta un petit tailleur, dont la main avait été écorchée sur le rempart par une flèche perdue, et qui, à dater de cette glorieuse égratignure, se pavanait héroHiuementloin du danger. A quoi servira cet entêtement? Les soudards de don Enrique et les malandrins de monseigneur Bertrand n'entreront dans Séville qu'au jour où Séville ne sera plus qu'un cimetière. Voilà tout.
— Sans cette maudite fille d'Israël, s'écria un tanneur aux cheveux roux, don Pedro aurait fait mettre la juiverie à sac. On y aurait trouvé des monceaux d'or et de blé qu'ils ont accaparés.
— Oh ! le blé surtout, car le blé c'est la vie ! interrompit la femme du savetier. Si j'avais eu du pain à me mettre sous la dent, mon lait n'aurait pas tari, et mon enfant ne serait pas à la mort. Mais tous les doubles et les angelots du monde ne le ressusciteraient pas plus que mes baisers, mes larmes et mes prières.
Et elle embrassa convulsivement son enfant, qui gémit.
— Et dire que mon four est vide, reprit un boulanger, lorsque Dieu nous a donné cette année une si riche moisson! Mais on assure que le trésorier Ben-Lévi a fait brûler les blés en gerbes, pour en faire hausser les prix.
— Et que Rachel a fait noyer celui des greniers publics pour la vente des approvisionnements de son père, ajouta le tailleur.
— Et nous souffririons cela! poursuivit le boulanger; nous nous laisserions mourir, comme nos moulons que le boucher conduit à l'abattoir, sans nous venger? Mais quand nous devrions assiéger l'Alcazar avec nos ongles, il nous faut la juive! Quand nous la tiendrons, je vous promets de la brûler vive dans mon four, à la place de pain qui nous manque.
— Et moi ! s'écria le tanneur en voyant que ces féroces paroles ne soulevaient aucune improbation dans la foule, je lui ferai manger le restant des herbes et du cuir dont j'ai nourri hier mes enfants.
— A mort la juive! à mort Rachel!... Justice! justice! répéta toute cette multitude exaspérée par ces accusations.
Et la foule, mugissant et ondulant comme les vagues de la mer, cerna les murailles de l'Alcazar.
Don Pedro, depuis une heure, avait rejoint Rachel, qui regardait du haut du mirador le commencement de la sédition. Tant que les affamés, rôdant comme une bande de loups furieux autour des murs crénelés, s'en étaient tenus aux hurlements, aux plaintes et aux menaces, il s'était contenté de consoler la jeune fille et de lui faire espérer que la tourmente s'apaiserait bientôt. Mais quand il vit les plus acharnés attaquer les portes du palais à coups de pioche et de pique, et des torches de résine flamboyer dans quelques mains, il ne put contenir sa colère et s'écria :
— Ils demandent justice? Eh bien, je vais la leur faire !
Mais la juive, saisissant ses mains avec force, le retint et lui dit:
— Ce sont de pauvres gens qui souffrent, Pedro! Pourquoi m'en veulent-ils? Je ne sais. Je vous aime, voilà tout mon crime. Mais les cliâtierez-vous parce qu'on les trompe en me désignant comme la cause de leurs maux? Hélas ! leurs souffrances ne sont que trop réelles ; elles deviennent intolérables. Je ne veux pas que le sang coule pour moi. Notre amour ne plaît pas à Dieu, puisqu'il le poursuit de tant de calamités. Laissez-moi, Pedro, aller vers eux et leur parler. Quand ils me verront confiante au milieu d'eux, ils ne me croiront peut-être pas une si grande criminelle. Je saurai trouver des paroles pour toucher leurs cœurs.
— Enfant crédule! dit don Pedro, mais ce peuple en furie, c'est une armée de tigres. Est-ce qu'ils t'écouteront? Non. Ta voix pourrait les attendrir et les apaiser, et ce dont ils ont peur, c'est de voir s'éteindre le feu de leur colère. Est-ce qu'ils te regarderont? Mais ton visage d'ange les désarmerait. Non, Dieu est neutre en tout ceci. Je connais ce jeu des séditions : il se compose de factieux et de dupes. Dans la foule se cachera quelque lâche qui te jettera une pierre ou un pieu d'une main furtive et honteuse, pour que cette foule prenne goût au sang. Et alors plus tu seras humble, soumise, innocente, belle et suppliante, plus chacun s'acharnera à assouvir sur cette proie facile sa haine et son envie. Les chrétiens fanatiques te frapperont parce que tu es juive et que tu es une jeune fille sans défense ; les vieilles et les laides, parce que tu es jeune et belle; les amis du bâtard, parce qu'ils sauront que c'est moi qu'ils torturent en te torturant, et que chaque coup qu'ils te porteraient m'atteindrait au cœur. Il faut donc faire face à l'orage, et disperser par la force cette plèbe aveugle.
Et il voulut s'avancer vers la porte ; mais la jeune fille le retint encore.
— Tu as tort, Pedro ; ils te haïront, dit-elle, et jusqu'à cette heure pas un cri ne s'élève contre toi. Si, en me livrant à ces gens exaspérés, j'obtiens d'eux un jour de résignation et de courage, ma vie n'aura-t-elle pas été utile, et n'expierai-je pas dignement la faute de mon amour?
Don Pedro se détacha brusquement de l'étreinte de la juive.
— Rachel, répondit-il sévèrement, tant que je serai roi, je ne veux pas faire les atîaires de don Enrique. Ces criards se plaignent de la famine; eh bien, qu'ils sortent de la ville, qu'ils aillent quérir du pain au camp ennemi. Est-ce que, moi le premier, je ne leur donne pas à tous l'exemple de souffrir? Ai-je une ration plus forte que le dernier homme d'armes de l'Alcazar?
— Oh! je tremble pour vous, Pedro. Ne sortez pas du palais, ne descendez pas au miheu des mutins !
— Ils croiraient que j'ai peur, réphqua le roi. Restez ici, Rachel, et vous verrez bientôt l'orage se dissiper.
Il descendit rapidement dans le corral, et ordonna aux almogavares d!ouvrir les portes; puis il monta un des beaux palefrois envoyés par Mohamed, que son frère de lait Blas avait dressé pour lui, sans laisser paraître plus d'émotion que s'il se fût apprêté à se rendre à une joyeuse fête. Il s'avança ensuite hardiment, seul, le regard sévère, sous la porte du Jugement.
La multitude, furieuse et hurlante, sembla se calmer aussitôt comme par enchantement, et il se fit un grand silence.
— Êtes-vous donc des traîtres, gens de Séville, pour entourer l'Alcazar avec des imprécations et des cris de mort? s'écria le roi d'une voix irritée.
Le tanneur, voyant que nul n'osait répondre, résolut de payer d'audace, et, s'approchant de don Pedro:
— Seigneur roi, dit-il, nous ne sommes pas des traîtres; nous avons du courage contre les lances et les flèches, les épées et les javehnes; mais nous n'en avons pas contre la faim, qui fait tomber les armes de nos mains.
— Croyez-vous donc, reprit le justicier d'une voix sombre, que votre roi ne souffre pas la faim, lui aussi?
— Aussi aimons-nous notre roi, répliqua le tanneur. Nous n'en voulons qu'à ceux qui lui donnent de mauvais conseils.
— Qui donc accusez-vous? demanda don Pedro avec un calme factice.
— La juive Rachel! répondit iiardiment l'homme du peuple; c'est elle qui aveugle ton esprit, qui ferme tes oreilles et ton cœur aux plaintes de tes sujets fidèles, qui l'empêche de voir leurs larmes; c'est
elle qui t'a fait chasser la fille de 3Iohamed, et qui t'a privé du secours des Maures de Grenade, avec lequel nous aurions pu repousser les routiers de France et d'Aquitaine. C'est par faiblesse pour elle que tu n'oses faire saisir et distribuer les blés accaparés par les juifs.
— Insensés! dit le roi ; ceux qui vous ont débité ces fables, perfides comme le venin d'une vipère, sont des menteurs et des traîtres.
Tout à coup un cri déchirant sortit du sein de la foule. La femme du savetier, échevelée, le visage navré, les yeux fixes, pressant dans ses bras son enfant glacé, immobile, s'élança vers don Pedro en tendant vers lui le pauvre petit :
— Est-ce aussi un traître, cet innocent qui vient de mourir? s'écria-t-elle d'une voix plaintive. Quel mal t'avait-il fait pour le laisser mourir? Je suis veuve. Sou père s'est fait tuer pour toi sur les remparts, seigneur roi; il a été heureux, lui, il n'a pas vu son enfant mourir de faim !
Ce fut alors une explosion de clameurs confuses, ardentes, déchirantes, qui firent frissonner don Pedro malgré tout son courar^e. C'est que contre ces lamentations, contre cette révolte de mains supphantes, cette sédition de visages creusés par la faim, on ne pouvait songera employer la violence. La foule l'entourait comme une muraille infranchissable, et il se vit bientôt prisonnier de ses sujets prosternés, agenouillés devant lui, mais demandant avec une insistance de plus en plus terrible la mort de Rachel.
Il gardait un dédaigneux silence, sachant bien qu'on lui arracherait le cœur de la poitrine avant que la condamnation de sa bienaimée sortît de ses lèvres ; mais la contrainte qu'il était forcé d'imposer à son caractère violent et irascible devenait si cruelle, qu'il sentait sa raison près de s'égarer, lorsque les groupes compacts qui l'entouraient se dispersèrent soudainement et qu'un grand vide se forma autour d'eux.
Il levâtes yeux, et vit s'avancer une file de civières sur lesquelles étaient entassés plusieurs cadavres à peine voilés d'un linceul, et dont les visages crispés, allongés, amaigris, témoignaient des affreuses convulsions de leur agonie. C'était le convoi de trois familles nobles, dont les maisons étaient restées fermées depuis deux jours. Le prime?' assis tente de Séville avait fait enfoncer les portes par ses alguazils, et
on n'y avait trouvé que des cadavres. Ces fiers ricos hombres n'avaient pas voulu mendier du pain et avaient préféré mourir avec le naïf stoïcisme de l'orgueil.
La foule regarda avec une sinistre épouvante ces civières, derrière lesquelles marchaient, en chantant les prières des morts, le nouvel évêque de Ségovie, Augustin Gomez Gudiel, et ses anciens collègues, les chanoines de Séville.
Don Pedro, ému, leva sa toque au moment où les civières passainet devant lui, et dit à voix haute :
— Pauvres gens ! à quel martyre avez-vous été condamnés ! L' évêque s'arrêta aussitôt, et les chants de mort cessèrent.
— Pourquoi les plaignez-vous, seigneur roi? Encore quelques heures, et nous serons tous semblables à ces cadavres; car après la famine viendra la peste, et peut-être alors Dieu atteindra-t-il ceux qui ont su se mettre à l'abri de la faim.
Le silence était si profond, que ces paroles audacieuses furent entendues de toute la foule.
Don Pedro fixa sur Gudiel un regard plein de mépris.
— Si cela dépendait de vous, don Augustin Gudiel, la famine cesserait bientôt, n'est-ce pas ? car vous vous empresseriez d'ouvrir les portes de la ville à don Enrique et de lui livrer votre roi ?
— Non, seigneur, répliqua l'impassible évêque, je ne suis ni un lâche ni un traître. Un lâche ne vous parlerait pas si haut et si ferme ; un traître ne serait pas resté jusqu'à ce jour dans la ville affamée. Mais je suis le pasteur de toutes ces familles, et je ne puis sans angoisses les voir souffrir ainsi.
— Que feriez-vous donc à ma place, vous qui avez refusé de me venir en aide? demanda le roi en comprimant sa colère.
— Écoutez-moi, seigneur, dit hardiment Augustin Gudiel. Au roi qui subit le joug si humiliant d'une juive et qui lui sacrifie son peuple, nous avons refusé de fondre les vases sacrés et les cloches des églises, dans l'intérêt purement temporel et polilique d'une guerre entre frères. Mais ce que nous n'avons pu faire pour le roi, nous le ferons pour le peuple ; ce que vous nous avez demandé comme à des courtisans, nous le fierons comme prêtres, par charité pour tant de malheureux que nous voulons empêcher de mourir. Avec l'argent des vases
ESAIJ LE LÉPREUX
Ne me touche pas, fille de péché ! (P. 259.) sacrés et des cloches, nous irons nous-mêmes acheter du blé dans les campagnes, et je suis sûr que don Enrique respectera, lui, notre caractère sacré.
— C'est-à-dire, s'écria don Pedro d'une voix tonnante, que vous irez porler au bâtard la somme que vous retirerez de cette fonte? Ne soyez donc pas courageux à moitié, don Augustin.
— Ne blasphème pas, ô roi ! reprit l'évêque de Ségovie ; n'ou-
ÉSAU LE LÉPREUX. — J. BOLFF, ÉDITEUR. LIV. 33.
trage pas les serviteurs de Dieu. Cette juive est une magicienne qui t'a easorcelé et qui a conjuré ta perte.
— Oui. dit don Pedro, elle a jeté un charme sur moi : mais ce charme, c'est son amour et son dévouement. Elle ne m'irrite pas, elle apaise mes colères ; elle ne me menace pas comme vous autres ; elle donnerait sa vie pour moi : voilà tous ses maléfices.
— Bonnes gens ! s'écria alors Augustin Gudiel en élevant la voix et en se tournant vers le peuple, il faut sauver don Pedro malgré lui. Entrez à l'Alcazar et emparez-vous de la juive.
La foule à cet ordre se resserra, et une partie des groupes se dirigea vers l'Alcazar, tandis que le roi répliquait :
— Mes fidèles almogavares vous en empèciieronl bien.
— Qu'importe ! hurla le tanneur. Qu'ils nous tuent donc, les hommes d'armes ! Puisqu'il s'agit de mourir de faim ou d'un coup de masse de fer, j'aime mieux ce dernier genre de mort, il est plus expéditif.
Et les plus déterminés des séditieux s'élancèrent à sa suite vers la porte du palais, qui était restée ouverte.
Don Pedro voulut suivre ce flot humain pour ordonner à ses ftoldats de le repousser ; mais la foule qui ientourait toujours se serra plue compacte, refusant de s'ouvrir pourilui livrer passage, et recelant, sans pousser ni plaintes, ni menaces, les coup de sa vara ou verge de justice, seulearme qu'il eût conservée en cette circonstance. Il voulut crier de façon à ce que sa voix parvînt aux hommes d'armes, ses cris furent aussitôt étouffés par les psaumes que les évêques, les chanoines et le peuple entonnèrent aussitôt. Il tournait autour de ce cercle vivant comme un lion dans sa cage.
Les almogavares, rangés en bataille devant la porte du Jugement, présentèrent d'abord aux séditieux la pointe de leurs lances ; mais l'évêque de Ségovie s'avança vers eux, et leurs rangs s'ouvrirent respectueusement devant lui. Au moment où il allait entrer dans le palais, il vit accourir une jeune fille voilée qui se jeta en sanglotant à ses genoux.
C'était Rachel qui, voyant le danger que courait don Pedro pour l'amour d'elle, venait le partager ou sauver son royal amant, en se hvrant à la fureur populaire. Elle voulut saisir et baiser la main de l'évêque.
ÉSAlj r.«- r-rrPREUX 259
— Ne me touche pas, fille de péché ! s'écria Augustin Gudiel avec une indignation fanatique. Humilie-toi! traîne-toi à genoux devant ces veuves et ces orphelins que tu as faits ! Avoue ton crime !
Et comme elle n'obéissait pas assez vite, le tanneur la prit par le bras, la courba jusqu'à terre et lui arracha son voile ; mais dès qu'il eut entrevu le visage de Rachel, éclatant d'une si merveilleuse beauté malgré son effroi, il recula en disant :
— Elle est vraiment belle comme un ange du paradis.
— Oui, elle est belle, reprit l'évêque de Ségovie, mais belle comme le démon de la tentation.
— Oh est don Pedro? demanda-t-elle doucement en les regardant tous les deux avec des yeux suppliants..
— Sa voix est douce comme celle d'un enfant, dit le tanneur, tout surpris de l'émotion inconnue qui gagnait son âme.
— Tu oublies que son cœur n'est que cendres et son esprit que maléfices, répliqua sévèrement Augustin Gudiel.
Honteux de son attendrissement momentané, le tanneur garda le silence, tandis que la foule, hurlant et bondissant de joie d'avoir trouvé sa victime, se pressait autour de la pauvre fille avec des regards ardents qui la dévoraient. Le tigre tenait sa proie dans ses ongles et se disposait à jouer un instant avec elle , bien sûr de ne pas se la laisser arracher.
— Don Pedro t'attend là-bas! dit l'évêque. Marche vers lui, Rachel ! Jamais tu n'auras eu pour t'accompagner une si nombreuse escorte.
— Baise la terre, juive! s'écria le boulanger, cette bonne terre qui produit le blé que tu nous voles!
Et la foule battit des mains à cette épreuve victorieuse.
Effarée, les larmes aux yeux, traînée par des mains indignes, pantelante, ne voyant autour d'elle qu'un océan de têtes ennemies et menaçantes, la jeune juive n'avait qu'un instinct, qu'un sentiment dans le cœur, qu'une pensée dans l'esprit. Elle se rapprochait par ce supphce de don Pedro. Elle allait revoir ce regard aimé, elle allait entendre cette voix de protection, d'ineffable tendresse et de salut; au lieu de ces clameurs haineuses, elle allait enfin sauver son amant ou mourir avec lui.
Dans ce trajet terrible, ses voiles s'étaient déchirés, son ju?tan-
260 ÉSAII LE LÉPREUX
corps à manches pendantes s'était entr'ouvert et ses longs cheveux couvraient ses épaules nues; mais la pau^Te enfant ne s'en doutait pas. Elle avait senti des mains la toucher brutalement, et chaque fois ce contact lui avait fait froid comme un coup de poignard; elle s'efforçait de détacher sa pensée de cette scène affreuse. Elle vit passer sous ses yeux, en quelques secondes, sa vie entière, calme, joyeuse, dans la maison et le jardin de son père : comme le soleil brillait alors dans un ciel d'un azur foncé ! comme ses oiseaux venaient chanter sur ses doigts, dans ses cheveux, et baiser ses lèvres! comme la vieille Déborah lui contait le soir de curieuses légendes dans ce bon temps qui lui paraissait éloigné et vague comme un rêve! Et aujourd'hui cette enfant si aimée, si choyée, rampait sur ses genoux sous les imprécations de tout un peuple! Elle leva les yeux vers le ciel, qui lui semblait devoir être tendu de nuages noirs et orageux. Le ciel était toujours bleu, et le même soleil qui faisait autrefois chanter ses oiseaux brillait sur sa tête. Par une singulière bizarrerie de sa pensée, elle se souvint tout à coup d'une gazelle que son père lui avait donnée quand elle était enfant, et qu'Ésati ayant voulu tuer dans un jour de colère, elle avait défendue contre lui. Elle revit la pauvre gazelle se réfugiant toute tremblante, avec ses grands yeux pleins de grosses larmes, auprès de sa jeune maîtresse, et elle ne put s'empêcher de pleurer. Elle comprenait maintenant les angoisses de la gazelle.
En ce moment, la torture finit. Le tanneur la jeta presque sous les pieds du cheval de don Pedro et lui cria :
— Voilà celle que tu préfères à tout un peuple !
— Seigneur roi, dit la juive sans se relever, ne me défendezpas! Que leur colère se tourne contre moi et non contre vous!
— Oh ! les lâches ! s'écria don Pedro ; ils font donc métier de bourreau ! L'évêque Gudiel va donc assassiner une femme ! Et vous croyez, vous autres, ajouta-t-il avec un éclat de rire amer, que Dieu vous enverra du pain pour vous récompenser d'un tel crime ? Mais il vous enverra son tonnerre, et non du pain.
— Indigne favorite, dit Augustin Gudiel sans s'émouvoir, avoue tes sortilèges et maléfices; confesse devant le roi que tu as feint de l'aimer comme une autre Esther, pour qu'il ne retirât pas sa protection à tes frères ; que tu lui as fait perdre l'alliance des Maures de Grenade, et enfin que la famine de Sôville est ton ouvrage : car nous
savons que des blés ont été vendus dans toute l'Andalousie pour être introduits secrètement à Séville, et ils n'y sont point entrés. Un cri d'indignation furieuse s'éleva dans la foule.
— Si cela est vrai, s'écria le boulauger qui écumait de rage, voici un marteau, une corde et quatre grands clous que mes voisins ont apportés, et avec lesquels je me charge de crucifier la juive sur la porte du Jugement.
— Et si cela est faux, s'écria à son tour le roi, je jure, parle salut de ma vieille nourrice, que ce marteau, cette corde et ces clous me serviront à te faire crucifier toi-même, boulanger désœuvré !
— Voilà ce dont je t'accuse, Rachel, reprit Tévêque de Ségovie. Réponds.
— Voilà ce que tu dois démentir à l'instant, Rachel, dit don Pedro. Réponds à cette calomnie infâme.
La juive frissonnait de tout son corps ; la voix mourait dans son sein. Le cœur du roi se serra, tandis que la foule faisait silence.
— Oh ! voir ma bien-aimée trembler devant des prêtres hypocrites, murmura-t-il ; voir cela de sang-froid, c'est impossible ! Oh! ils ont trouvé le moyen de se venger de moi, tout en affectant de mètre fidèles. Cette noble fille si belle, que je ne pouvais regarder sans enivrement, que j'osais à peine serrer dans mes bras, tant elle me semblait un ange égaré du ciel, dont les pieds mignons devaient se meurtrir à toucher la terre, cette enfant généreuse et dévouée, ils la traînent en coupable par les rues, ils la laissent souiller par le contact de cette foule hideuse et méchante ; ils l'accusent par des mensonges grossiers, et la réduisent à se justifier ! Mais oii donc est le roi de Castille, celui qui commande et auquel on obéit? Ah! sans doute au camp de Duguesclin ; car cette année ce sont les Français qui dictent la loi en Espagne.
— Elle n'ose pas répondre ! elle avoue ! son silence la condamne ! crièrent le tanneur et le boulanger, en donnant le signal du tumulte à la foule silencieuse.
Mais Rachel ne voyait, ne regardait que don Pedro, et n'avait rien compris aux questions insidieuses que lui faisait l'évêque de Ségovie.
— Taisez-vous, hyènes altérées de sang, dit le roi en repoussant avec sa vara les deux séditieux qui voulaient saisir la juive. Demandez
donc aussi aux cadavres qui reposent sur ces civières s'ils veulent vous répondre. Laissez-moi interroger cette pauvre fille que vos clameurs assourdissent. Avez-vous peur qu'elle ne vous échappe?
Il descendit de cheval et s'avança vers sa maîtresse ; elle le regarda avec ces yeux hagards et fixes que les peintres prêtent aux fous et aux rêveurs.
— C'est vous, Pedro ! dit-elle en frémissant de joie et sentant la chaleur revenir à ses membres engourdis. Oh! alors, je n'ai plus peur.
— Nous ne sommes pas seuls, Rachel, reprit doucement don Pedro. Tu es ici devant tes accusateurs, le vertueux Augustin Gudiel, évêque de Ségovie, et les chanoines de Séville ; tu es ici devant tes juges, ces braves mutins qui, pour se distraire de la faim, sont impatients de trouver une criminelle à pendre ou à crucifier.
— Avoue donc, fille de Samuel, que ton amour pour le roi était faux, et que tu as fait noyer ou brûler les blés accaparés par tes agents, dit durement l'évêque.
— Que faut-il répondre? demanda la pauvre fille. Maintenant que la voix de don Pedro a résonné à mon oreille, j'avouerai tout ce que vous voudrez. Vous obtiendrez tout de moi, excepté de dire que j'ai feint de l'aimer. Oh ! non, cet amour m'a coûté trop de larmes et d'angoisses pour que ce soit un mensonge ! C'est mon péché et mon crime, mais ce n'est pas une fausseté. Vous dites que j'ai aimé don Pedro dans l'intérêt de mon père et de ma race? Héias ! je les ai trahis pour lui. Mon père m'a reniée et maudite.
— Mais les blés! que sont devenus les blés secrètement achetés? poursuivit Augustin Gudiel. Des prisonniers français nous ont confirmé la réalité de ces achats.
— Je n'en sais rien, monseigneur, répondit-elle, la rougeur au front.
— Elle ment ! s'écria l'évoque.
— Elle ment! répéta la foule.
— Oh! ne doutez pas de moi, Pedro, dit Rachel en voyant le roi fixer sur elle un regard de reproche. Laissez-moi mourir, et vous demanderez plus tard à Diego Lopez et à ses frères si je vous ai trompé.
— Relève-toi, pauvre enfant, dit don Pedro avec fermeté! Cet
hoinme de mensonge ne prévaudra pas contre toi. Tous ses serments ne valent pas une de tes larmes.
— Cette fille appartient à la justice de l'Église! dit l'évêque en la saisissant toute frissonnante par la main et étendant devant elle sa crosse épiscopale.
Don Pedro, éperdu, ses yeux bleus injectés de sang, ses cheveux blonds en désordre, alla droit à lui.
— Lâche la main de Rachel, Augustin ! s'écria-t-il. L'évêque haussa les épaules.
— Je suis ton maître et seigneur! obéis ! continua le roi. Rachel se tourna vers le tanneur, qui s'était approché d'elle.
— Emmenez-moi, par pitié ! lui dit-elle. Don Pedro ne peut plus réprimer sa colère; il va se passer quelque chose de terrible. Emmenez-moi ! Quand il ne me verra plus, il se calmera peut-être ; il voudra me rejoindre, et il ne songera plus à l'évêque. Emmenez-moi ! Oh ! je ne crains pas de mourir; mon seul regret est d'être séparée par la mort de ce malheureux roi.
Tout à coup on entendit une grande rumeur éclater dans la place du Marché.
— Qu'avais-je dit? s'écria l'évêque. Entendez-vous ce bruit qui ressemble à celui d'un ouragan? C'est l'assaut de la ville. Dieu a condamné don Pedro.
La masse compacte, partagée entre la frayeur que lui causa cette nouvelle et la fureur que venait de lui inspirer l'action téméraire du roi, s'ébranla tumultueusement. Les cris se rapprochaient de plus en plus, et bientôt les séditieux virent s'avancer vers l'Alcazar une nouvelle foule. Mais les nouveaux venus ne ressemblaient nullement à des fugitifs et ne jetaient que de joyeuses clameurs. Ils entouraient le faux meunier, qui conduisait dix mulets chargés de lourds sacs de farine, et qui s'arrêta devant les civières, autour desquelles étaient rangés les chanoines.
On n'entendit plus alors qu'un seul cri poussé par toutes les bouches :
— Ce sont des vivres ! c'est du blé qui nous arrive !
Le peuple, avec sa mobilité ordinaire, oubha aussitôt sa colère, sa révolte, sa haine. Ces hommes, qui déjà tiraient leurs couteaux, qui déchiraient les vêtements de la juive et allaient l'arracher au roi,
s'écartaient de leur victime pour se presser autour du bienheureux
convoi.
L'évêque seul avait gardé un visage sombre en entendant les cris d'allégresse, et il laissa échapper de ses lèvres crispées ces mots :
— Peuple enfant! Maudit soit ce meunier malencontreux qui apparaît au moment où nous allions l'emporter !
Eh bien! qui de nous deux a raison, fidèle Augustin? lui dit
don Pedro en saisissant le bras de Rachel et la remettant aux mains des almogavares, qui avaient pu enfin pénétrer jusqu'à lui. Je devrais te faire traîner à l'Alcazar pour te châtier de ta trahison ; mais je respecte en toi le serviteur de Dieu.
— Que tu as menacé, insulté, réphqua amèrement l'évêque de
Ségovie.
— Dieu a prononcé entre nous et t'a donné tort, dit le roi. Cependant Bertrand était entouré, pressé, étouffé par cette foule
affamée, et les plus audacieux voulaient déjà se jeter sur les mulets.
— Justice pour tous! n'avancez pas, vous autres! s'écria le Breton en les tenant en respect et faisant le moulinet avec son énorme gourdin; car j'assomme sans miséricorde quiconque, sans mon consentement, portera la main sur mes sacs.
— De la farine ! de la farine ! lui criait-on de toutes parts.
— Tout cela est pour vous, répondit le faux meunier; mais pas de pillage ! Il ne faut pas qu'on puisse dire : « Heur aux forts et malheur aux faibles ! » car, faibles et forts, jeunes ou vieux, chacun de vous a faim ; il faut donc à chacun sa part.
— Oui, oui, répéta la foule.
— Allons, continua Bertrand, les hommes de bonne volonté ! et que l'on m'aide à faire le partage.
Le tanneur, le boulanger et les plus robustes de ceux qui l'entouraient, s'élançant à ses côtés, l'aidèrent à décharger ses mulets et à dénouer ses sacs.
Tous ces gens qui n'avaient pas craint d'assiéger la demeure royale de don Pedro le Justicier, dominés par la contenance hardie d'un simple meunier, fascinés par le regard plein d'audace et de résolution d'un inconnu, attendaient sans murmurer, avec un calme extraordinaire, que le partage commençât. Tous les yeux étaient fixés avidement sur lui, excepté ceux de la femme du savetier, qui était restée
II reprit le chemin de l'Alcazar, précédé du petit Perce-Neige. (P. 267.)
immobile et muette comme une statue, la bouche sur la bouche de son enfant.
Bertrand l'aperçut et lui cria :
— - Et vous, bonne femme qui vous tenez à l'écart, est-ce que vous ne voulez pas prendre votre part de cette bonne aubaine ?
— Moi, dit-elle en le regardant d'un air de surprise douloureuse, qu'ai-je besoin de vivre? Mon mari est mort... je vivais, j'ai vécu pour
ESAU LE LEPREUX. — J. ROLFF, EDITEUR.
uv. 34.
mon enfant... lui aussi est retourné au ciel. Pour qui vivrais-je? Soyez béni, courageux meunier, et dites-moi votre nom, afin que je puisse le répéter dans mes prières avant de mourir.
— Oui, ton nom, ton nom ! crièrent tous les affamés. Bertrand maudit la sotte idée qu'il avait eue d'interpeller cette
femme.
— Mon nom est obscur et ne vous importe guère, répondit-il ; je ne suis que l'agent de ceux qui me payent. A cbacun selon ses œuvres ! Ces grains, ces farines ont été achetés pour vous.
— Par qui? s'empressa de demander Gudiel, saisi d'une avide curiosité.
— Par la juive Rachel, fille du trésorier Beu-L6vi, répondil insouciamment le faux meunier.
Un long murmure d'étonnement courut dans les rangs pressés de la foule.
— Oui, par la juive Rachel, dont vous maudissiez le nom au moment où je suis arrivé, continua Bertrand.
— Mais on l'accuse pourtant d'avoir fait la famine? dit le boulanijer.
— Ses accusateurs sont peut-être les vrais coupables, reprit le meunier. Quanta elle, bénissez-la, vous dis-je, car c'est elle qui m'a envoyé vers vous, car c'est là le bon ange qui veille sur Séville.
Gudiel fut tenté de traiter le nouveau venu d'imposteur; mais lorsqu'il vit le peuple si acharné tout à l'heure contre la juive témoigner soudainement une admiration et un enthousiasme unanimes pour elle, il comprit qu'il ne pouvait rallumer le feu éteint sans s'exposer à de grands risques, et, ordonnant aux porteurs des civières de se remettre en marche et aux chanoines d'entonner de nouveau les prières des morts, il continua sa route comme si rien ne se fût passé. La foule, qui avait failli prendre parti pour lui contre le roi, ne parut pas s'apercevoir de son départ.
Don Pedro, de son côté, s'empressa de profiter du changement qui venait de s'opérer dans les esprits pour remonter à cheval et suivre ses hommes d'armes, qui transportaient Rachel à l'Alcazar; mais il n'avait pas été moins surpris qu'Augustin Gudiel en entendant la réponse du meunier, et, voulant approfondir ce mystère, dès qu'il fut de retour au palais, il ordonna à Gil Perce-Neige de se rendre près
du distributeur de farine et de l'inviter à venir dîner avec son roi.
Gil obéit et transmit au Breton la volonté de don Pedro. Bertrand fronça d"abord ses épais sourcils, car son déguisement ne le rassurait qu'à moitié ; mais, après un instant de réflexion, il entrevit un résultat qui dépassait ses espérances.
En effet, son véritable but, en s'introduisant avec tant de témérité dans la ville, avait été d'examiner les moyens de défense dont pouvaient disposer les habitants, de reconnaître la partie faible des murailles et des citadelles, et de sonder surtout l'esprit des assiégés; mais il n'avait jamais espéré sérieusement pénétrer jusque dans l'Alcazar, qui renfermait les véritables forces de Séville, ni d'avoir une entre\Tie particulière avec le roi don Pedro.
Il résolut donc de pousser l'aventure jusqu'au bout, et d'entrer dans la tanière du lion. Il répondit à Perce-Neige, avec une sorte de gaucherie rustique, qu'aussitôt le partage terminé, il se rendrait à l'Alcazar d'autant plus volontiers que, depuis son enfance, il désirait voir l'intérieur de ce magnifique palais, dont on racontait des merveilles dans son village.
Gil lui dit qu'il attendrait son bon plaisir, le roi l'ayant chargé d'accompagner le brave meunier et de ne pas le quitter un instant.
XI. — LES DOUZE TRAVAUX DE DUGUESCLIN SE TERMINENT PAR UNE CHUTE DE MULET, UN FESTIN ROYAL ET UN SAUT PÉRILLEUX.
Dès que Bertrand eut vidé son dernier sac, il le plia en quatre et le mit, en guise de selle, sur le dos d'un de ses mulets.
En le voyant prendre ses dispositions de départ, quelques-uns de ses partisans manifestèrent le désir de le porter en triomphe.
Le Breton les supplia humblement de lui faire grâce d'une ovation dont il se trouvait indigne, et de se contenter de l'aider à enfourcher sa modeste monture.
Lorsqu'il fut convenablement juché sur son mulet, il leur fit ses adieux, et reprit le chemin de l'Alcazar, précédé du petit Perce-Neige.
Dès que les archers andalous qui se promenaient devant la porte
du Jugemenl virent s'avancer vers eux cet homme enfariné des pieds h la tète et vacillant d'une façon grotesque sur son mulet, ils firent siiiue à leurs compagnons d'accourir, et tous l'accueillirent par des éclats de rire.
La bête, effrayée du bruit, s'effaroucha, devint rétive, et se mit à danser sous son cavalier avec accompagnement de ruades et d'écarts, si bien que le pauvre meunier qui, à en juger par l'apparence, était fort inexpérimenté dans l'art de l'équitation, n'eut que le temps de nouer ses deux bras autour du cou de sa monture pour ne pas tomber.
Puis il se mit à pousser des cris de détresse qui redoublèrent encore la bruyante gaieté des archers.
A chaque soubresaut du mulet, le meunier, malgré la précaution qu'il avait prise, perdait visiblement de son équilibre. Une dernière secousse le sépara de sa monture ; il tomba assez rudement sur le sable, et disparut aux yeux de la foule, perdu dans le nuage de farine que sa chute fît jailhr de son sac et de ses vêtements.
Comme il ne s'était laissé choir que dans l'intention de donner le change aux archers, il se laissa complaisamment relever par eux, quoiqu'il ne se fût pas fait grand mal. Puis, après les avoir remerciés de leur assistance, il suivit son guide, tout en affectant de boiter des suites de sa chute.
Tandis qu'il traversait la cour du Vivier et les salles magnifiques qui précédaient la salle aux Faïences bleues, où l'attendait le roi, il ne cessait de regarder avec de grands yeux étonnés tout autour de lui ces merveilles de l'art arabe, avec Tébahissement ingénu d'un villageois dans un monde féerique.
Il paraissait encore sous l'impression de sa surprise et de son admiration, lorsque Perce-Neige l'introduisit dans la salle aux Faïences bleues, où se trouvaient trois personnages qu'il reconnut au premier coup d'œil.
C'étaient le roi et la jeune juive, assis l'un à côté de l'autre sur des sièges à dossiers droits et sculptés, devant une grande table vide, et la vieille Paloma, qui se tenait appuyée des deux mains au dossier du siège de son nourrisson.
Bertrand s'arrêta sur le seuil de la porte, roulant entre ses doigts, d'un air embarrassé, son feutre à larges bords, attendant que le roi lui donnât l'ordre d'entrer.
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— Tu as fait une rude besogne aujourd'hui, bon meunier, dit don Pedro en lui faisant signe d'approcher, et je désirerais savoir le nom du brave garçon qui m'a rendu si à propos un tel service.
— Je me nomme Antonio Mendez, seigneur, répliqua humblement le faux meunier.
A l'accent de cette voix un peu rude, Rachel et la Paloma levèrent brusquement la tête et regardèrent Bertrand avec une singulière attention. Il sentit un frisson glacer son dos et ressentit comme un vague regret d'être entré à l'Alcazar.
— Eh bien, maître Antonio, tu peux te vanter d'être arrivé à temps pour dissiper l'orage qui commençait à gronder furieusement autour de mon palais, reprit le roi.
— Oh ! comme disent les bergers du pays : « Petite pluie abat grand vent, » monseigneur, dit le meunier en riant lourdement,
— Et pour apprendre à ces insensés, continua don Pedro, ce qu'ils doivent de reconnaissance à celle qu'ils osaient poursuivre de leurs malédictions.
— Mieux que cela, seigneur roi, mieux que cela. Ces enragés ont la faim si mauvaise conseillère, et le premier mouvement si vif, qu'ils voulaient crucifier votre favorite pour lui apprendre à ne plus les affamer à l'avenir.
Et il se mit à rire encore plus lourdement, Rachel s'était voilé la figure de ses mains.
— Tais-toi, dit don Pedro ; tâchons d'oublier ces horribles scènes. Après tant de fatigues et de peines, tu dois avoir besoin de te reposer et de te rafraîchir?
— De me rafraîchir surtout, seigneur, car je suis altéré comme un chien errant au milieu du jour, répondit le meunier avec une franchise qui fit sourire le roi.
— Viens donc t'asseoir devant cette table, et tu partageras notre frugal repas.
Quand les yeux du faux Mendez, encore tout éldouis des dorures, des colonnes, des mosaïques de l'Alcazar, se fixèrent sur la table nue, qui venait d'être ornée par les soins de Gil de quelques écuelles en bois semblables à celles des Égyptiens et des mendiants, de deux ou trois jarres remplies d'eau et de quelques outres de peau de bouc,
il ne put s'empêcher de faire une grimace significative. Cependant il s'avança, poussé par le petit Perce-Neige, et s'assit en disant :
— Longue vie à notre maître don Pedro !
— Tu n'as pas l'air de former ce vœu de très bon cœur, Mendez? observa le roi.
— C'est que Dieu ne me semble pas aujourd'hui très disposé à l'exaucer, répondit le meunier.
— Pourquoi cela? dit don Pedro surpris.
— Parce que l'on ne vit longuement qu'à la condition de manger longtemps, et, pour peu que vous vous nourrissiez souvent avec autant de frugalité, vous n'aurez pas le loisir de prendre l'habitude d'une vie si sobre et si méritante. Mais c'est peut-être aujourd'hui jour de
jeûne?
— C'est aujourd'hui jour de famine, répondit tristement don Pedro, pour le roi comme pour ses sujets.
— Oh! vous voulez vous gausser de moi, seigneur, dit Mendez. La famine laisse les plats vides, mais elle ne change pas les plats d'or ciselé, les hanaps d'argent en écuelles qui sont bonnes pour la pâtée de vos chiens de chasse.
— Voilà un meunier bien difficile à contenter! dit aigrement la
vieille nourrice.
Ah ! je voudrais pouvoir donner à mes hommes d'armes la pâtée
que mes chiens dédaignaient autre fois, reprit don Pedro. Je t'offre une maigre hospitahté, pauvre meunier, et tu aimerais mieux être à ta propre table, dans ton moulin, qu'à celle du puissant roi de Castille, dans la salle aux Faïences bleues, n'est-ce pas?
— A franc parler, répliqua Mendez, votre palais est bien beau, seigneur; mais je préférerais manger un bon quartier de vache grillée entre mes quatre murs de planches, que de mâcher à vide en regardant ces colonnes de marbre, ces chapiteaux tout dorés et ces plafonds peints. Mon moulin ne vaut pas votre Alcazar, mais la huche est toujours pleine, et je n'y mange pas dans des écuelles de bois.
Il paraît que ton moulin est bien achalandé, Antonio Mendez?
objecta ironiquement la Paloma.
Que de fois je me suis surpris à envier le sort des rois! reprit
le faux meunier, parce qu'ils n'ont pas besoin de travailler pour vivre, parce qu'ils ont des vaisselles d'or et d'argent, parce qu'ils boivent
les meilleurs vins, et que les plus exquises productions de la terre sont réservées pour leur bouche; eh bien, aujourd'hui, je ne changerais pas mon sort contre le vôtre, seigneur roi! J'aime mieux être l'obscur Mendez que d©n Pedr© de €astille. C'est trop dur de tomber de si haut.
— Et de voir des plats d'or se changer en écuelles de bois, n'estce pas? dit le roi avec un sourire amer; car je n'ai pas été toujours aussi mal dans mes affaires, Mendez. Hélas! si je souffre de ma misère présente, ce n'est pas pour moi. En guerre, j'ai souvent mordu au pain noir du berger et bu à la gourde du matelot ; mais je souffre pour ma bien-aimée Rachel. Pauvre enfant ! elle n'a jamais connu ni douleurs ni privations sous le toit de son père, et c'est depuis qu'elle a eu le malheur d'être aimée de moi qu'elle a dû subir chaque jour de nouvelles angoisses, de nouvelles tortures, et qu'elle a fini par savoir ce que c'était que la faim... Et c'est elle qui, à mon insu, vendait ses joyaux déjeune fille pour acheter ces farines que tu viens d'introduire si courageusement dans la ville, Mendez! Je l'ai forcée à m'avouer enfin son secret tout à l'heure.
— Oh ! la demoiselle est aussi bonne que belle ! dit le faux meunier en regardant la juive, qui rougit; elle vaut bien l'amour d'un roi. Pourtant, seigneur, si j'étais comme vous, ailamé et assiégé, je songerais peu à contempler les beaux yeux noirs de la plus belle fille du monde. J'ai une fiancée à Carmona; mais du diable si je pense à elle quand le blé fait faute au logis, ou que le vent s'entête à ne pas faire tourner les ailes du moulin.
Rachel sourit.
— Le brave homme n'est pas un courtisan, murmura- t-elle.
— Tu n'es pas amoureux de ta fiancée, bon Mendez, reprit le roi; autrement, si elle te donnait un rendez-vous et qu'à l'heure fixée le feu prît à ton moulin, tu laisserais brûler ton moulin pour ne pas faire attendre ta m ùtresse et pour ne pas perdre une minute du rendez-vous.
— Par saint Jacques; je ne serai jamais amoureux à ce point-là, s'écria le faux meunier.
— Vois-tu, poursuivi don Pedro, le malheur épure l'âme comme le feu purifie l'or de ses scories. On comprend mieux combien on s'aime quand on a souffert ensemble.
— Oui ; mais l'amour comme vous le dépeignez fait faire bien des folies. Quand le moulin est brûlé; on ne le rebâtit pas facilement. Vous avez dépensé tous vos trésors en fêtes, en dons, en prodigalités pour cette belle juive et pour vos favoris, et aujourd'hui vous faites manger vos convives dans des écuelles de bois!
— J'ai dépensé les trésors qui me restaient, dit sans colère don Pedro, à payer mes hommes d'armes, à les nourrir ainsi que les habitants de Séville, et il ne m'en restait guère après les pertes que j'avais essuyées dans ma guerre contre le bâtard et ses bandes d'étrangers.
— Allons! je vois que tout n'est pas rose dans le métier de roi. Par la foi-Dieu ! don Pedro a plus de soucis qu'Antonio Mendez. Bien fou qui troquerait sa casaque de meunier contre un manteau royal. Ma vie, que je trouvais si rude et si médiocre, est un paradis sur terre en comparaison de la vôtre, seigneur. Vous êtes toujours inquiet, agité, au sujet de ce qui se passe à trois cents lieues de vous, au sujet de ce qui se trame contre vous dans votre propre Alcazar; vous n'osez pas dormir : moi, je ne m'inquiète de personne, nul ne pense à moi, et je dors comme un loir. J'aime à bien boire, à bien manger, à ne pas trop travailler; grâce à mon moulin et à ses quatre grands bras, j obtiens ce beau résultat. Ma fiancée me tromperait que je me vengerais en l'imitant, sans proférer une plainte. Du reste, elle n'est pas exigeante, et elle m'a promis de m'aimer tant que je ne la battrais pas. Eh bien, cette vie de paix et de tranquille bonheur ne vaut-elle pas votre existence de bruit, de guerre, de soupçons et de douleurs? A votre place, seigneur, je renoncerais à lutter contre plus fort que moi, et, pourvu que l'on m'accordât en fief un comté riche et fertile, je laisserais le bâtard jouir à son tour des soucis du pouvoir royal.
— Le conseil est étrange, dit la vieille nourrice en jetant de nouveau des regards inquiets et soupçonneux sur le faux meunier, dont la voix continuait à éveiller en elle de vagues souvenirs.
Elle se demandait si un jour déjà elle ne s'était pas heurtée à cet homme ; si, dans une circonstance funeste, une voix semblable à celle qu'elle entendait n'avait pas déjà vibré à son oreille.
— Bon Mendez, reprit don Pedro, un chevalier et un roi ne peuvent avoir les sentiments d'un meunier. Ne comprends-tu donc pas cette impérieuse obligation de l'honneur, qui fait que tout noble Espagnol doit le sacrifice de sa vie au maintien de son droit, à la défense
Quand la mort aura brisé sa lance et l'aura renversé de cheval,.. (P. 277.)
de son héritage, au salut et à la volonté de sa dame, à la vengeance de ceux qui se sont dévoués pour lui?
— Je ne dis pas, répliqua le meunier; mais noble ou manant, si on n'est pas le plus fort, il faut toujours bien finir par céder.
— Écoute, Mendez, dit le roi ; si tu avais une femme, et qu'un de tes parents ou de tes voisins, ou un malandrin français vînt l'enlever, i'outrager devant toi, la mettre à maie mort, que ferais-iu?
ÉSAL LE LÉPREUX. — J, ROUFF, ÉDITEUR. UV. 35.
— Par saint Jacques! s'écria Bertrand, oubliant un peu son rôle de meunier andalous, parce que les paroles du roi venaient d'évoquer en sa pensée sa chère et chaste femme Tiphaine, je n'irais pas demander conseil au pape : je tomberais sur le truand à grands coups de gourdin.
— Si tu avais des enfants, et qu'un soir, en rentrant au logis, tu trouvasses le berceau vide, les enfants volés, ton champ et ton moulin envahis, les routiers campés sur ton bien et te repoussant comme un mendiant imposteur, que ferais-tu?
— Tant qu'il resterait un bras au bout de mon épaule, ils en sentiraient la pesanteur.
— Mais s'ils étaient quatre, dix, vingt contre toi seul, ne fîniraistu pas par céder à la force et t'enfuir?
— Non, répliqua le meunier d'une voix sombre. Je me ferais tuer.
— Tuer, dit le roi, au lieu d'aller tranquillement chercher fortune ailleurs et de continuer à boire, à bien manger et à vivre en paix? Que sont donc devenus ces excellents conseils que tu me donnais tout à l'heure ?
— Gornefeuf ! s'écria Bertrand un peu confus et embarrassé, vous m'en direz tant! on est meunier, mais on a du cœur.
— Alors il doit être permis à un roi affamé et assiégé par son frère d'en avoir, dit don Pedro en souriant. Tu sais maintenant pourquoi j'ai condamné don Fabrique, l'amant de Blanche de Bourbon, et pourquoi je ne cède pas Séville à don Enrique, qui vient me voler mon royaume et l'héritage de mes enfants. Quant au repas, je ne puis te le donner meilleur. Mais si tu fais si maigre chère, tu pourras te vanter d'avoir eu ton roi pour échanson. C'est du moins le seul honneur que puisse te faire ton maître.
Et prenant une outre de peau de bouc, il versa à boire à Bertrand dans une des malencontreuses écuelles de bois. Le Breton ne put s'empêcher d'être ému en voyant ce noble prince servir ainsi son plus redoutable ennemi.
Perce-Neige plaça ensuite devant le faux meunier une autre écuelle à moitié pleine de gros pois gr"s.
— J'ai encore une question à l'adresser, Mendez,dit don Pedro. Comment se fait-il que mes frères de lait ne soient pas rentrés à Séville en même temps que toi?
— Monseigneur, répondit Bertrand en déposant sur la table les elefs arrachées au Faucheur, les pauvres diables ont été victimes de leur zèle.
La Paloma pâlit et darda un regard de feu sur le meunier. Don Pedro se leva, le cœur serré par l'angoisse :
— Continue ! parle vite !
— Au moment d'entrer dans l'aqueduc, où je les attendais, ils ont rencontré Duguesclin.
— Duguesclin! répétèrent le roi et sa nourrice.
— Malheureusement, il était endormi, ce qui leur donna l'idée de le surprendre et de le faire prisonnier.
— Excellente idée! s'écria don Pedro,
— Déplorable idée, seigneur roi! dit le meunier; en effet, ils comptaient le surprendre, et ils ont été pris par lui.
— Mes frères prisonniers ! murmura le roi avec accablement,
— Vous avez perdu vos meilleurs serviteurs, Pedro, dit la Paloma, encore plus affligée de la perte que faisait le roi que de celle qu'elle faisait elle-même. Et nous n'en serions pas là, si vous n'aviez pas empêché le dogue de Bretagne de boire l'eau de la citerne dans la forêt de Cardonne, ajoula-t-elle avec l'accent du plus profond regret. Puisse Dieu faire tomber un jour dans mes mains ce chef de pillards!
Bertrand la regarda de travers, et, quoiqu'il ne fût pas difficile en fait de beauté, la vieille nourrice lui parut hideuse.
Pour mieux dissimuler l'impression que lui causait la vue de la Paloma, il se mit à dévorer sa pitance de pois gris, après avoir répliqué :
— Je n'ai qu'un conseil à vous donner : quand vous le tiendrez, tenez-le bien!
Rachel sourit, et posant sa main blanche sur le bras du faux Mendez, le regarda fixement :
— Vous croyez donc qu'il est bien difficile de garder Bertrand Duguesclin prisonnier, bon Mendez? Vous croyez qu'il est homme à s'évader de tous les cachots du monde, comme s'il n'y avait pour lui ni verrous ni serrures? Je ne suis pas de cet avis, et si j'avais à lui donner un conseil, ce serait de ne pas se laisser prendre.
— Oh! ce serait une belle prise, s'écria don Pedro, tandis que le meunier baissait les yeux devant le regard étrange et persistant de la
27C ÉSAU LE LÉPREUX
juive. Ce capitaine est le bras et la tête du bâtard, et, sans lui, je jure Dieu que les rebelles ne tiendraient pas longtemps la campagne.
— Vous croyez? demanda insoucieusementMendez en se bourrant de pois gris.
— Eh! c'est un compère et une terrible épée, dit don Pedro.
— On raconte pourtant, continua le meunier, qu'aux bergeries de Cardonne, ce rusé compère pouvait mettre la main sur la table d'or, et qu'il la laissa dérober par le capitaine des écorclieurs anglais, Tom Burdett...
— Burdett! s'écria le roi. Que n'ai-je su cela plus tôt, quand je tenais ce tard-venu en mon pouvoir !
— Et que cette terrible épée, poursuivit le faux Mendez, vous ayant pour prisonnier le même jour, ne sut pas conserver sa royale capture.
— C'est vrai, dit don Pedro, grâce à mes frères de lait, qui protégèrent vaillamment ma fuite.
— Bah! ce Bertrand est un vrai routier comme ses compagnons; il servirait le diable si le diable le payait. Il a suivi don Enrique à la curée de votre royaume ; mais si vous lui aviez donné deux ou trois tonnes d'or, il aurait abandonné don Enrique. S'il était bon chrétien, il n'aurait pas rançonné notre Saint-Père. S'il était un grand capitaine, il aurait vaincu et chassé de France les grandes com])agnies, au lieu de se mettre à leur tête en leur promettant le pillage de l'Espagne chrétienne.
— Tu calomnies ce généreux et redoutable chevaher, Mendez. Il a beau être mon ennemi, je dois lui rendre justice. Jamais homme vivant ne l'a fait reculer. Il est le père de ses soldats et le meilleur conseiller du roi. Oh! si j'avais de semblables serviteurs!
— Oui! cela eût peut-être mieux valu que les prêteurs sur gages dont vous vous entouriez, seigneur roi, reprit Bertrand très surpris d'entendre Pedro prendre si loyalement sa défense. Eh bien! je persiste à dire que je n'ai pas si bonne opinion que vous de ce capitaine de malandrins ; sa figure ne me revient pas du tout.
— Tu l'as donc vu?
— Si je l'ai vu? Il était aussi près de moi que je suis près de vous. D'abord, c'est le plus laid chevalier, le plus mal taillé que j'aie jamais rencontré... Il est aussi laid...
— Que toi, n"est-ce pas, bon Mendez? interrompit Rachel; et encore as-tu sur lui l'avantage de cacher la moitié de ta laideur sous une couche de farine.
Bertrand reçut sans sourciller ce dur sarcasme, mais il sentit un frisson intérieur parcourir ses membres.
— Qu'importe sa figure! reprit don Pedro. C'est un de ces hommes destinés à deyenir les héros des chansons et des romanceros que les trouvères vagabonds chantent aux festins des grands comme aux noces et aux veillées des villages.
— Un bel avantage ! dit le faux Mendez ; quand la mort aura brisé sa lance et l'aura renversé de cheval, après mille dangers, mille fatigues, après avoir sué sang et eau toute sa vie, son cadavre ne tiendra pas plus de place que le mien, et il ne fera plus peur à personne. Il est ATai qu'on gravera une inscription que l'herbe empêchera de lire, et qu'on suspendra dessus un casque et une cotte de mailles que la rouille rongera.
— 1 auvre manant! dit le roi, tu comptes pour rien cette gloire qui rend un nom immortel, qui lait de cette tombe un sanctuaire; mais j'oublie que tu ne peux comprendre cet esprit de chevalerie qui sépare le noble du vilain, et qui fait qu'on met sa vie au-dessus de son honneur.
— J'avoue en toute humilité que je suis un vilain, monseigneur Pedro, mais j'aime mieux être un vilain vivant, qu'un illustre chevalier mort.
Bertrand parvint, par cette facétie, à détruire les vagues soupçons que la vieille nourrice avait pu inspirer au roi, et ce dernier, versant dans son écuelle du vin d'une des outres, lui demanda :
— Que dis-tu de ce vin de Jaën, Mendez?
— Je le trouve fort bon; mais il doit être tout à fait excellent et mirifique quand on peut le boire en mangeant, répondit le meunier après avoir vidé l'écuelle, et en regardant d'un air piteux les quelques pois gris errant encore devant lui.
— Et crois-tu, toi qui as vu Duguesclin, reprit don Pedro, que ce dogue sache à quelle extrémité la ville se trouve?
— 11 le sait aussi bien que moi, dit avec un flegme imperturbable le faux Mendez; il sait que les habitants ne peuvent supporter plus longtemps la famine, et qu'ils livreront leur roi si ce dernier persiste
à se défendre. Je lui ai entendu dire de mes propres oreilles que don Enrique réclamait sa part d'héritage, et que, si vous consentiez à la lui rendre, la guerre finirait.
— C'était une bonne pensée et une bonne parole, dit la juive en jetant au meunier un regard bienveillant.
— Faire la paix avec le bâtard! subir ses conditions! le voir régner à quelques lieues de moi!... Jamais! jamais! s'écria don Pedro avec une violente irritation.
— De son côté, don Enrique a juré, poursuivit le meunier, que, s'il prenait Séville d'assaut, il se vengerait de cette opiniâtre résistance en donnant votre favorite Rachel pour esclave à celui de ses hommes d'armes qui s'emparerait d'elle.
— Infamie! dit le roi. Voilà donc ce que mon amour t'aura valu, pauvre enfant : la servitude et la honte.
• Et il baissa la tête avec découragement.
La Paloma se pencha vers lui et dit à voix basse :
— Défie-toi des avis de cet homme, mon fils : c'est un espion venu pour abattre ton courage; qu'il soit retenu à l'Alcazar, si tu ne veux pas qu'il aille vendre aux Français le secret de notre misère et de notre situation désespérée.
Mais don Pedro, la regardant avec une expression de dignité indicible, ne lui répondit que ces mots :
— Loyal ou félon, ce manant est mon hôte!... Mendez, reprit-il, te feras bien de quitter l'Alcazar sans tarder, car des soupçons peuvent s'élever contre toi, et mon palais ne serait pas un asile sûr pour toi, tandis que je défendrais les remparts.
Le faux meunier se leva sans que son visage traliît la moindre émotion.
— A ceux qui me soupçonneraient de trahison, dit-il, je répondrais que je n'ai pas cherché à pénétrer dans l'Alcazar, et que je n'ai fait qu'obéir à vos ordres, seigneur roi.
— Mon fils, murmura encore la nourrice à l'oreille de don Pedro, il faut éprouver la sincérité de cet homme avant de lui ouvrir les portes de Séville. Prends garde! il a dans toute sa personne un air d'audace et d'autorité qui ne me semble pas naturel chez un meunier andalous.
— Mais, nourrice, voyez donc ces épaules épaisses, ces jambes
cagneuses, ce nez écrasé, ce cou tendu en avant qui semble courbé sous le poids d'une charge pesante. Est-ce là la tournure d'un chevalier ou même d'un archer? Le bonhomme est un vrai meunier d'allure comme de cœur et de langage.
— Soit! mais mettez-le à l'épreuve, insista la Paloma.
— Allons! tu seras contente, et si Mendez cache un homme de guerre sous sa casaque de toile blanche, nous le saurons bientôt.
Le roi tit un signe à Perce-Neige, qui s'avança près de lui, écouta les ordres qui lui furent donnés à voix basse et disparut.
— Si tu revois Dugueschn, reprit don Pedro en s'adressant à Mendez, tu lui diras que Séville peut tenir bon plus longtemps qu'il ne le croit, et que derrière les murs renversés de l'Alcazar il trouvera encore, comme un nouveau rempart, les poitrines de mes braves archers.
Et, sans ajouter un seul mot, il se dirigea vers la porte de la salle.
— Je remplirai fidèlement votre volonté, seigneur, dit Mendez en se disposant à sortir à son tour.
— J'y compte, brave meunier.
— C'est absolument comme si vous le lui aviez dit à lui-même. Don Pedro ne répondit pas. Il descendit silencieusement le
grand escalier de marbre, et, lorsqu'il fut arrivé dans le corral, il se tourna vers le faux meunier :
— Ne penses-tu pas, dit-il alors, que mes archers andalous valent bien les routiers bretons et les écorcheurs anglais de messire Bertrand?
Et il fit passer son hôte devant un groupe d'archers, parmi lesquels celui-ci reconnut les railleurs qui s'étaient égayés à ses dépens.
— Je dis; monseigneur, que ce sont de terribles compagnons; et si mon mulet pouvait parler, il serait, certes, de cet avis; car ils peuvent se vanter de lui avoir fait une furieuse peur.
Le roi fronça les sourcils.
— Mais à propos de mon mulet, oii diable l'avez-vous logé? continua le faux meunier en s'adressant à l'un des archers.
— Je l'ignore, répondit le soudard; il faut qu'il se soit enfui par la ville, car je ne le vois plus à l'anneau de fer auquel nous l'avions attaché.
— Par la ville ! s'écria le bon Mendez avec l'accent du plus pro-
fond désespoir. Ah! le malheureux! je suis sûr qu'à cette heure il n'en resle plus vestige, et qu'il a été dévoré des oreilles à la queue par les habitants de Se ville.
— Console-toi, manant, dit don Pedro. Tout ruiné et assiégé qu'il soit, un roi ne peut laisser sans récompense un service aussi grand que celui que tu m'as rendu en sauvant Rachel. Tu vas choisir le guerdon qui te plaira le mieux parmi les trois seuls dons que je puisse l'offrir.
Au même instant, Mendez vit s'avancer le petit Perce-Neige, conduisant un magnifique cheval arabe.
— Tiens, poursuivit le roi, voici un destrier qui remplacera avan tageusement ton mulet, et avec lequel il te sera plus facile d'échapper à la poursuite des routiers pillards.
— Quoi ! vous me donneriez ce noble animal ! s'écria Mendez en examinant avec des yeux émerveillés ce cheval, don précieux du roi de Grenade. Quels jarrets nerveux! quel feu dans ce regard sauvage ! il piaffe, il hennit, et ses oreilles se dressent, comme s'il enlcndait déjà le clairon de la bataille! C'est un véritable enfant du désert, léger comme le vent. Oh! un chevalier monté sur cette vaillante bête n'aura pas besoin de piquer de l'éperon pour lui faire faire la volte ou l'empêcher de broncher. Un si grand cheval en champ clos, c'est la moitié de la victoire.
La Paloma, qui avait suivi le roi, lui dit :
— Eh bien! mon fds, ne trouves-tu pas que ce meunier se connaît aussi bien en chevaux qu'un chevalier de haut lignage?
— Attendez , bonne mère , dit don Pedro , assez étonné de l'enthousiasme du faux Mendez, et sentant ses soupçons renaître... Ainsi, honnête meunier, ajouta-t-il tout haut, tu acceptes ce cheval pour guerdon?
Hélas! non, répliqua en haussant les épaules le matois Breton;
j'aime à voir courir un beau cheval, mais je n'en use pas.
Tu as raison, et tu feras fortune dans ton métier, dit en souriant don Pedro. Mais accepte du moins, pour te défendre contre les tard-venus, ma bonne épée de combat. Et il détacha de son ceinturon ce glaive souvent rougi du sang de ses ennemis. J'ai dû la dépouiller des joyaux et des pierreries qui ornaient la poignée et le fourreau; elle n'a plus d'autre valeur que la confiance qu'elle inspire à un bras résolu et à un cœur vaillant, car elle est d'une trempe excellente.
11 s'élança et franchit d'un bond miraculeux la distance... (P. 288.)
âSAU LE LÉPKEtX. — J. IIOLKK, ÉDIT.