LIV
rS ESAU LE LÉPnF.LX
^\es piv jugés de notre race proscrite, et, pour vous complaire, j'apprenais à mépriser les préjugés. Quand Samuel jouissait de voir un de ses débiteurs chrétiens lui demander grâce à genoux, implorer l'aumône de sa pitié avec les sanglots de sa femme et les pleurs de sou enfant, j'étais humilié de ce lâche et triste triomphe. Alors je rêvais, moi, de chevaliers désarçonnés et mordant la poussière, qui demandaient ?nerci au juifEsaii. Je ne pus résistera la fièvre de ces beaux rêves. Puisque, tant que je porterais les signes de ma race, toute cette ardeur impétueuse de ma tête et de mon cœur devait languir inutile; puisque, pour un juif, c'était un crime et une révolte que d'être vaillant et ambitieux, je voulus être chrétien. Eh bien! Rachel, j'ai réussi au delà de mes espérances. Je suis certain de porter les éperons de chevalier dès que le roi Pierre le Cruel sera chassé d'Espagne.
L'homme au tabard, en entendant ces derniers mots, laissa échapper un éclat de rire insultant. Esaii se retourna vivement, les yeux pleins de menace; mais les trompes résonnèrent en même temps avec un éclat si sonore, que la juive et tous les fugitifs tressaillirent.
— Avez-vous entendu, Rachel? demanda le renégat.
— Quel emploi important vous a donc confié le digne bâtard don Knrique? lui dit-elle aussitôt avec un accent de sarcasme et de dédain amer : celui de détrousser et de livrer les fugitifs, sans doute?
— Esaû fit un pas en arrière comme s'il eût reçu le gant d'un ennemi en pie in visage.
— Je sers mon maître, répondit-il avec une nuance d'embarras et de honte.
— Qui a renié son Dieu saura trahir son maître, réphqua la juive.
— Oh! ne soyez pas si implacable, Rachel, s'écria-l-il ; n'oubliez pas que si j'ai désiré être l'homme le plus puissant, le plus riche et le plus courageux de notre race, c'est afin de mettre à vos pieds trophées et puissance. Moi que tant d'hommes redoutent comme le coupable craint son juge, eh bien ! je suis plus faible qu'un enfant quand je pense à vous, Rachel.
El, en achevant ces mots, il s'appuya contre la litière; mais la juive, étendant aussitôt la main comme pour le repousser, dit tout haut:
— Ne m'approchez pas, Esau l'apostat; vous me faites pitié!
Le malheureux tressaillit de tout son corps et cacha son visage dans ses mains; sans doute il ne voulait pas qu'on vît couler ses larmes.
— Partons, mon père, continua la jeune fille s'adressant à Samuel. Cherchons un gué; retournons sur nos pas, s'il le faut, mais quittons ce lieu funeste e;t cet homme maudit.
Samuel Ben-Lévi et les autres juifs se rapprochèrent. Mais Esaii releva sa tête énergique et s'écria impérieusement :
— Vous ne partirez pas, digaes enfants d'Israël. N'avez-vous pas entendu que je suis serviteur du roi don Enrique? -
— Du bâtard rebelle! dit la voix de l'homme au tabard.
— Du roi légitime de Castille, don Enrique I", répéta Esaii, et je vous forcerai bien de rester mes prisonniers. Si vous m'aviez tendu la main, Rachel, je les sauvais tous. Mais votre mépris me rappelle. mon devoir. Je ne dois rien, moi, à ce tyran qui trône dans le sang et de qui vous étiez le favori, Samuel Ben-Lévi.
— Esaii, silence! je t'en prie, interrompit le vieux trésorier d'un air effaré.
Et il jeta des regards inquiets sur ceux qui l'entouraient.
— Crois-tu donc que j'aie à craindre quelque danger ici en disant la vérité? répliqua Esaii, qui se croisa dédaigneusement les bras. Ne dirait-on pas, à te voir ainsi pâle et courbé, que tu es en ce moment prêt à te prosterner aux genoux de don Pedro dans la salle de Gypse, et que là tu entends les derniers gémissements de don Fadrique assommé par les massiers de son frère dans la cour de r.41cazar!
Un frémissement nerveux crispa les traits purs et réguliers du jeune homme aux cheveux blonds, et peut-être n'eùt-il pu comprimer sa colère, si le trésorier ne se fût empressé de dire :
— Le roi don Pedro est malheureux, Esaii? Aurez-vous assez peu de générosité pour insulter le lion blessé?
— Vous avez raison, Samuel, reprit le renégat. Et, après tout, que m'importent les crimes et les querelles des rois? Les petits se brûlent à ces soleils sanglants comme la phalène aux lueurs d'une torche. Pensons plutôt à votre salut. Je ne suis pas bien exigeant quant à la rançon. Que Rachel me laisse baiser sa main qu'elle laissait autrefois entrelacée dans la mienne ; qu'elle m'appelle encore son frère, qu'elle se souvienne de nos courses d'enfant dans le jardin de votre maison de Séville, quand je franchissais d'un bond le bassin aux six jets d'eau en la portant toute peureuse dans mes bras! Mais non.
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elle reste froide et insensible : elle a tout oublié. Mais dites-lui donc, Samuel, qu'elle est ma prisonnière, que seul je puis vous sauver tous ! l{;irhel, ma sœur, un seul mot! dites que vous ne me méprisez pas. Laissez poindre une racine d'espoir dans ce cœur torturé. Appelezmoi encore frère :
— Renégat! 'répondit-elle.
Ace mot, Esaù bondit de douleur, comme le taureau dans le flanc duquel s'enfonce la flèche ardente.
— Ah! vous verrez bientôt, orgueilleuse fille, s'écria le malheureux, que je suis autre chose qu'un renégat.
— Un bourreau peut-être, répliqua fièrement la juive.
— Tu ne penses qu'à toi, ma fille, dit alors Samuel, en regardant le jeune homme au tabard, et lu oublies tous nos malheureux compagnons.
— Tais-toi, vieux radoteur, lui dit à voix basse ce dernier, qui avait pris le plus grand intérêt à toute cette scène. Ta fille a du bon sang dans les veines, du sang fidèle et loyal, et c'est une noble créature. N'oublie pas que je suis toujours un de tes serviteurs, le page de la belle Rachel, par exemple. C'est un rôle qui me plairait assez."
— Sortez de cette litière, dit froidement Esau. Rachel ne nougea pas.
— Faudra-t-il employer la force pour que vous cédiez à ma prière? ajouta le renégat.
— Obéis, ingrate enfant, dit Samuel. C'est moi maintenant qui t'ordonne de quitter la htière. Un de nos serviteurs va t'aidera descendre.
Le page improvisé s'avança, les yeux brillants et menaçants, et ses beaux cheveux blonds s'échappant en désordre de dessous son bonnet.
— Allons, jeune homme, fais ton devoir, dit le vieux trésorier. Présente le poing à ta jeune maîtresse, et prépare-toi ensuite à ramer Vigoureusement avec notre ami Esau Manassès.
Le page courut à la litière d'un air délibéré; mais le renégat, le repoussant du geste :
— Que la main de ce jeune drôle touche celle de la belle Rachel» 6'6cria-t-il, non pas; la mienne aura seule ce privilège. Sachez bien
tous, pour peu que vous ayez envie de me résister, que j'ai mission du roi don Enrique d'arrêter tous les partisans du tyran Pedro, et luimême, si le ciel le faisait tomber entre mes mains. Quant à ceux qui le livreraient ou qui dénonceraient sa retraite, ils seraient assurés de recevoir une récompense royale...
— Du bâtard rebelle, n'est-ce pas! dit le page en ricanant.
— Et voilà à quel prix, ajouta Racliel, Esaii Manassès doit gagner ses éperons.
Le renégat ne put se contenir plus longtemps, et leva sur le page une main d'athlète. Celui-ci esquiva le coup par un léger bond en arrière et s'écria :
— Dites un mot, maîtresse, et j'envoie cet hercule pourrir au fond de la rivière i
La jeune fille, émue et effrayée de la lutte qui se préparait entre ces deux adversaires de force inégale, descendit ou plutôt glissa de la litière avec la souple et onduleuse agilité d'une chatte qui craint de gâter sa fourrure. Son voile s'écarta alors et laissa voir aux combattants une figure M^aiment angélique.
C'était bien la plus noble et la plus chaste créature que pût rêver l'imagination d'un poète. Son teint, légèrement olivâtre au jour, et qui devait se colorer chaudement aux lumières, était alors empourpré d'une fîère indignation. Rien de plus suave et de plus fin que l'ovale pur de son visage. Ses grands yeux étincelaient sous les franges un peu touffues de ses cils de velours, qui donnaient à son regard une expression à la fois charmante et bizarre. Il y avait un charme et un attrait irrésistibles dans ses yeux d'un noir lumineux et profond, dont l'éclat singulier devait troubler l'âme de ceux qui osaient les contempler. Ses cheveux, illuminés de ces retlets dorés et admirés par les peintres, étaient tordus en deux nattes qui s'enroulaient au-dessus de son front comme les souples anneaux d'un serpent ou les replis d'un turban. De longues aiguilles d'or rattachaient à ses nattes des grappes de perles, aux franges desquelles tremblaient des marahotins brillants enfilés. Cette coiffure élégante et hardie donnait à la tête divine de Rachel un caractère tout à fait idéal et déhcieux de fantaisie. Le grand voile cachait encore ses vêtements, mais laissait entrevoir sa petite main et le mince poignet de son bras nu, serré de trois cercles d'or qui en faisaient ressortir la blancheur de marbre. Un sculpteur fût
tombé à genoux devant une semblable apparition, et eût à peine osé croire à sa réalité.
Esaii oublia sa colère, et le page, sa menace. On eût dit que le ciel avait laissé échapper un de ses anges pour mettre la paix entre eux.
Le regard de la belle juive et celui du prétendu page se rencontrèrcEtt Tous deux éprouvèrent au cœur une sorte de commotion électrique. La rougeur de la fille de Samuel fit place à une pâleur étrange, et son sang tourna dans ses veines comme si, pour la première fois, elle voyait un être d'une nature supérieure et inconnue, un être semblable à ceux qui n'avaient encore existé pour elle que dans ses rêves.
Elle éprouva à la fois ce frisson de volupté ineffable que Dieu a permis à la femme d'éprouver lorsqu'elle sent son heure ■ cane d'aimer, et ce pressentimen-t de peur instinctive qu'il semble lui avoir accordé pour l'avertir du danger, comme un éclair qui illumine aux yeux du voyageur perdu les fondrières et les abîmes semés sur sa route.
Le regard ardent et passionné du page, qui n'avait pas cherché à déguiser son émotion, fut remarqué par Ésaii Manassès, qui, restant appuyé sur l'aviron, seule arme qu'il eût gardée, lui dit dédaigneusement :
— Arrière, serviteur trop zélé! Est-ce toi qui comptes arrêter sou hius, toi que mon souffle ferait trembler comme une paille au vent?
Le front de l'homme au tabard se plissa; ses yeux lancèrent un jet de flamme haineuse, et sa main fouilla à sa ceinture. Alors Samuel Beu-Lévi lui jeta un regard suppliant et éperdu, puis il dit d'un ton d autorité :
— Allons, désobéissant garçon, vas-tu entamer une querelle avec notre sauveur? Tu ne deviendras donc jamais sage? Est-ce le rôle d'un apprenti batteur d'or de vouloir toujours jouer du poignard comme un malandrin, au lieu de faire honnêtement les comptes de sou maître? Oh! Esaii valait mieux que loi, et j'ai perdu au change, car lu ne sais que fainéanter, te harnacher de toques à plumes comme un gonym, courir les aventures de nuit et chanter des billevesées sous les balcons et sous les auvents des hôtelleries. Tout cela, parce qur ton maître se fait vieux, et que tu n'as plus peur de lui»
— Oui, reprit Esaii, le jeune coq a besoin d'une leçon pour apprendre à chanl<'r moin? haut. Vos serviteurs sont devenus bien
hardis auprès des dames, et ils ont la langue un peu trop prompte, maître Samuel. Dieu sait ce qui me retient de livrer ce jeune drôle à un de nos capitaines, qui ne plaisante guère.
— Et comment appelez-vous ce capitaine, Esaii? dit Samuel d'un air indifférent.
— Juan Coupe-Tête, digne trésorier, répliqua Manassès. De tous' ceux qu'on lui a confiés, nul n'est revenu se plaindre de ses procédés.
Samuel Ben-Lévi avait seul tressailli à cette réponse, car le page avait conservé sa ferme contenance et son air résolu ; mais le vieux juif lui dit aussitôt :
— Allons ! enfant, priez le seigneur Esati de vous pardonner cette folie.
— Et hâte-toi, car ma patience pourrait se lasser, ajouta le renégat.
— Prier cet homme? Jamais ! jamais ! s'écria le page.
Mais, en ce moment, Rachel, qui n'avait cessé de le regarder et qui était restée adossée à la litière, se pencha doucement vers lui.
— Priez-le pour l'amour de moi, murmura-t-elle ; je vous en supplie, car il serait impitoyable.
— Je n'ai point voulu vous offenser, senor, dit enfin le pasre en pâlissant et en baissant les yeux, comme pour cacher le feu sinistre qui en jaillissait.
Esaù jeta sur eux un regard soupçonneux, et un sourire sardonique crispa ses lèvres :
— Elle lui parle bas, elle le comtemple comme une idole, pensat-il, et je les laisserais partir ensemble? C'est impossible !
11 reprit à voix haute :
— Vaillant défenseur des dames, je suis sûr que ce n'est pas le courage, mais les armes, qui vous manquent pour tirer vengeance de mon insulte. Pour un simple apprenti de Samuel, vous êtes vraiment bien haut monté sur vos ergots. Eh bien, moi, je veux être généreux J'ai des épces dans ma barque. Voulez-vous en essayer la trempe!
Le page tendit sa main droite vers Esaii, et répondit.
— J'attends!
Le renégat retourna vers la barque en dissimulant mal l'expression d'une joie farouche.
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