‹ Ésaü le lépreuxChapitre 21 sur 69 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

Le faux meunier la saisit dans ses grosses mains, et, la faisant plier comme un roseau.

— Oh! c'est une admirable lame de Tolède, s'écria-t-il. Gomme elle est légère à la main! On doit trancher le fer et pourfendre cuirasses et jaques d'acier avec cette épée. Rien que de la sentir à soncôté, ça doit donner du cœur au ventre. Oui, seigneur, c'est un hardi compagnon qu'un outil de cette trempe-là.

— Le meunier se trahit, dit laPaloma à don Pedro. Vois, mon fils! ses yeux brillent comme des charbons ardents en regardant ton épée. Ses narines se gonflent comme s'il s'apprêtait à courir sus à l'ennemi.

— Prends-la donc, Mendez, et tu pourras vaillamment faire face aux routiers de Duguesclin, dit le roi, que cet enthousiasme martial mettait en défiance.

— Oh ! je n'hésiterais pas à choisir pour guerdon cette fine lamc^ répliqua le meunier, si j'étais homme d'armes ; mais, voyez-vous, seigneur, si je suis armé, les routiers m'attaqueront. Si, au contraire, je chemine paisiblement comme un pauvre diable inoffensif qui n'a ni escarcelle à sa ceinture ni estoc au poing, ils me laisseront passer, et j'attraperai tout au plus quelques horions. D'ailleurs, je ne sais pas manier les épées, ajouta-t-il en soulevant la lame de Tolède, et la faisant tourner comme un bâton au-dessus de sa tête ; les truands me l'arracheraient et pourraient bien me pourfendre avec cette arme terrible.

Don Pedro se tourna vers sa nourrice.

— Eh bien, lui dit- il, croyez-vous encore que ce pauvre étendez soit un chevalier déguisé? Je ferais plus facilement de lui un maître queux ou un majordome qu'un sergent d'armes!

La Paloma hocha la tête d'un air de doute, et ne répondit rien. Les archers riaient des singulières évolutions que le meunier avait fait faire à l'épée de don Pedro, qu'il brandissait aussi gracieusement qu'un hoyau ou un soc de charrue.

— La mâchoire d'âne de Samson te serait à peu près aussi utile que mon vieil estoc de combat, reprit le roi. Eh bien, ajouta-t-il en tendant à Mendez un sac de cuir que Perce-Neige venait de lui remettre, accepte au moins comme souvenir de notre entrevue cette poignée de marabolins. J'aime mieux les voir dans ta poche que dans celle des soudards de don Enrique.

Le faux meunier fronça ses épais sourcils, mais ce premier mouvement eut la durée d'un éclair ; et, alTeclant aussitôt une joie grossière :

— A la bonne heure! s'écria-t-il. Les marabolins sont à leur place dans toutes les escarcelles, dans celle du manant comme dans celle du routier ou du rico-hombre. On sait toujours s'en servir, et il n'est mulets, chevaux ni épées qu'on ne puisse acheter avec leur secours. Si je puis rentrer dans la ville, seigneur roi, vous aurez bientôt de mes nouvelles, et les sacs de farine reviendront avec moi.

— Tu peux partir, Mendez, et je fais des vœux pour ton prompt retour; mais je veux que tu gardes le cheval etTépée avec le sac de marabolins. S'ils échappent à la rapacité des routiers, si le cheval et l'épée t'aident à sauver tes pièces d'or, j'irai te les redemander : soit vainqueur, soit vaincu. Vainqueur, ils me rappelleront le guerdon royal que je te dois. Vaincu, ils m'aideront peut-être aussi à échapper à la poursuite de mes ennemis.

— Le premier enfant venu vous indiquera, à Carmona, le moulin d'Antonio Mendez, dit Bertrand en s'inclinant gauchement devant

le roi.

Cependant le cheval piaffait avec impatience, et Perce-Neige avait peine à contenir ses bonds et ses élans. C'était un magnifique et fougueux animal, qui ne s'était encore laissé monter que par le centaure Blas, et les archers s'apprêtaient à rire aux dépens du cavalier inhabile et novice, qui regardait déjà sa monture avec un effroi assez comique.

Ah çà, vous me promettez que je ne cours aucun danger,

garçon? demanda 3Iendez au petit Perce-Neige.

Oh! rLtoile-Blanche est une bête douce comme un mouLon,

répondit Gil.

— 11 s'appelle Étoile-Blanche?

Oui, à cause de cette tache qui lui raye le front. Mais ne craignez rien : son ardeur vient de ce qu'il n'est pas sorti de l'écurie depuis plusieurs jours.

Don Pedro lui-même ne put s'empêcher de sourire en voyant les contorsions grotesques du pauvre Mendez, qui ne pouvait se décider à monter en selle.

Après avoir tourné longtemps autour de sa farouche monture,

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après s'être fait tenir l'étrier à plusieurs reprises, le meunier prit enfin son parti; et, au milieu des éclats de rire de la foule, que la gaieté du roi semblait encourager, il enfourcha l'animal, qui se cabra et se dressa tout droit, de manière à désarçonner son homme.

— J'aime mieux un mulet, un âne, un bœuf ou un chameau, n'importe quoi, qu'une si méchante bête! s'écria Mendez d'une voix lamentable, en se cramponnant à la crinière de sa monture.

— Prends garde ! dit don Pedro en retenant lui-même le destrier par la bride. Le plus difficile est fait, puisque ton cheval ne t'a pas jeté du premier coup à dix pas de lui. Ce n'est pas le moment de lui céder et d'encourager son mauvais naturel. Si tu essayes de descendre, il peut te jouer un vilain tour et te casser la jambe d'une ruade.

— Mais je suis ballotté comme un pendu à la corde du gibet, seigneur, reprit le meunier; aidez-moi du moins de vos conseils. Vous êtes bon écuyer : que feriez-vous à ma place?

— Rien que de très naturel, bon Mendez. Je tiendrais les guides d'une main ferme, au lieu de m'accrochera la crinière du cheval; je lui serrerais vigoureuseme les flancs entre mes deux genoux, au lieu de laisser mes jambes se balancer comme des sacs vides, et je rendrais l'animal souple comme la mule du pape.

— Qu'il soit fait suivant votre volonté! car moi, monseigneur, lorsque je demande un conseil, c'est avec l'intention de le suivre.

Don Pedro comprit seul le sens de ces paroles.

Bertrand exécuta ponctuellement tout ce qui lui avait été prescrit, et le destrier, sentant qu'il se consumait en efforts impuissants et qu'il avait trouvé son maître, cessa de se cabrer, au grand étonnement des archers et du roi.

Dans cette lutte, le cavalier avait laissé tomber le sac de marabotins et le parchemin qui devait lui servir de sauf-conduit pour franchir les portes de la ville.

Perce-Neige ramassa le sac et le parchemin, et les lui rendit; mais le meunier ne prit que le parchemin.

— Garde l'escarcelle, mon garçon, et distribue les marabotins aux archers, pour les récompenser d'avoir si bien gardé mon mulet, dit-il. Ces braves soudards en ont plus besoin que moi.

tsK.

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— Que signitîe cela? demanda le roi, surpris de ce soudain accès de générosité.

— Chacun reconnaît comme il peut les services qu'on lui rend, reprit le meunier, et vos archers, sans s'en douter, m'ont fait troquer mon mulet contre ce vaillant cheval. Je vois bien maintenant que j'ai gagné au change. Il ne me reste qu'à prendre congé de vous, seigneur, et à vous remercier de votre bienveillant accueil, du guerdon que vous m'avez octroyé et de votre dernier conseil.

— Je crois que tu n'en avais guère besoin, dit don Pedro, et tu es meilleur cavalier que tu ne voulais le laisser paraître. On ne profite pas si vite et si bien d'une leçon d'équitation quand on n'a chevauché que sur des mulets.

En effet, un vague soupçon venait de traverser l'esprit du roi qui se tourna pour consulter sa vieille nourrice; mais elle était remontée dans la salle aux Faïences-bleues.

— Mon Dieu ! répliqua Mendez, toute leçon profite à un écoher docile. J'ai suivi vos conseils, et je m'en suis bien trouvé. Si vous suiviez ceux que je vous ai donnés tout à l'heure, vous ne vous en trouveriez pas plus mal.

— Je commence à croire qu'en adroit meunier tu as plus d'une mouture dans ton sac, Mendez; et qui sait si tu ne t'es pas chargé de remplir ici quelque mission secrète?

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, seigneur, répondit en souriant le faux Antonio ; je n'ai d'autre mission que celle que j'ai accomplie, et qui m'a été confiée par vos frères de lait.

— C'est ce que je saurai par eux, reprit le roi. Mais quand rentreront-ils à Séville?

En ce moment, la Paloma parut à l'une des fenêtres qui donnaient sur le corral, et s'écria d'une voix stridente :

— Voici mes fds, le guetteur vient de les apercevoir, ils arrivent escortés de dix routiers prisonniers ; dans quelques instants ils seront ù la porte de l'Alcazar. Retenez le meunier ; qu'il ne se sauve pas avant de les avoir vus face à face.

Mais Mendez, jugeant à propos de ne pas courir les chances de cette entrevue, et s'apercevant trop tard que l'heure de la vespère était passé depuis lonpitemps, s'écria:

— J'ai assez tardé, je ne puis attendre davantage.

Puis, profitant du désordre que les paroles de la vieille nourrice venait de jeler parmi les gens qui l'entouraient, il lança résolument au galop son ardent destrier, menaçant de son bâton quiconque aurait tenté de s'opposer à sa fuite.

Le petit Perce-Neige seul ne s'était pas laissé troubler, et, tandis que les archers couraient à leurs chevaux en toute hâte, tandis que le roi, inquiet de ce brusque départ, donnait des ordres à peine entendus au milieu de la confusion, le malicieux avorlon s'était élancé sur la croupe d'Etoile-Blanche avec l'agilité d'un singe et galopait en compagnie du meunier, sans que celui-ci s'en doutât.

A peine Bertrand était-il sorti de la porte du Jugement, que les quatre frères l'aperçurent de loin et s'écrièrent :

— Arrêtez ! arrêtez! vous tenez le dogue de Bretagne!

— Duguesclin! répétèrent les archers et les almogavares terrifiés de surprise.

— Le dogue, à qui vous n'avez pas su casser les crocs, répondit Bertrand avec un incroyable sang-froid en se tournant vers eux, et franchement il y a trois heures que vous auriez dû vous en apercevoir.

— Aux arcs ! aux arbalètes ! s'écria le roi.

— L'Etoile-Blanche va plus vite que les flèches et les carreaux, n'est-ce pas? aussi vite que le vent du désert? dit Bertrand en riant, tandis que les flèches venaient siffler sur sa tête.

Cependant les quatre frères s'étaient arrêtés; et, quoique sans armes, ils comptaient exposer leurs poitrines au choc impétueux du destrier plutôt que de laisser le passage hbre au terrible Breton, et par leurs cris ils appelaient à l'aide tous les habitants des rues voisines. Mais au moment où le cheval de Bertrand arrivait sur eux avec la rapidité de la foudre, les dix routiers bretons, qui sans dire un mot s'étaient consultés et entendus du regard, s'élancèrent contre les quatre hardis jeunes gens et les renversèrent à terre, en s'écriant :

— Que Dieu et les prisonniers soient neutres!

Les frères, surpris par cette attaque imprévue, se relevèrent presque aussitôt en rugissant de colère et repoussèrent les routiers, mais il était trop tard, ils ne purent que s'élancer sur les traces de Duguesclin, et ils n'arrivèrent en vue de la porte de Jaën qu'au moment où les hommes de garde, commandés par Juan Diente, le scr-

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gent d'armes, après avoir examiné le sauf-conduit qui leur avait été présenté, venaient d'abaisser le ponl-levis.

Quant à Perce-Neige, il avait sauté de cheval pour venir au secours de ses frères, et cette faute sauva Bertrand, que seul il eût pu dénoncer au sergent d'armes. Cependant il avait compris sa maladresse, et pour la réparer, il s'était mis à courir avec son agilité extraordinaire jusqu'à la porte de Jaën. Arrivé là, il cria d'une voix haletante, éteinte, brisée, aux portiers qui tenaient les chaînes de les retirer au plus vite.

Cet ordre fut si promptement exécuté, que le capitaine breton, qui était arrivé au trois quarts du pont, sentit tout à coup les planches trembler sous les pieds de son cheval, et vit un gouffre effrayant s'entr'ouvrir béant devant lui.

A tout autre homme, ce danger suprême eût donné le vertige, mais Duguesclin, recommandant son âme à Dieu, frappa de son bâton le ilanc humide de son destrier, et le poussa en avant sans fermer les yeux.

Le destrier hésita une seconde; puis, au lieu de reculer, il s'élança et franchit d'un bond miraculeux la distance, qui semblait être infranchissable.

Malgré ce saut périlleux, messire Bertrand ne perdit pas les étriers, et le cheval retomba sur ses jambes, non sans rester étourdi quelques instants de sa chute.

Perce-Neige, exaspéré de voir que le chevalier allait continuer sa route sans encombre, saisit sa fronde et lui lança une pierre qui renversa son sombrero à larges bords.

Duguesclin mit tranquillement pied à terre, ramassa le feutre blanc de farine et dépoussière, et remonta à cheval; puis, s'adressant à l'avorton, qui cherchait encore une pierre pour la lui lancer du haut des créneaux de la porte :

— Tu as eu grand tort, lui cria-t-il, de faire tomber mon chapeau. Je ne suis pas assez discourtois pour' quitter Séville et ta compagnie sans te l'ôter moi-même en signe de salut et d'adieu.

Puis il s'inclina en agitant son sombrero de l'air le plus gracieusement goguenard, et partit au galop.

XTI.

La nuit était orageuse, la lune sombrait à chaque iustant sous des nuages

de tempête. (P. 294.)

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