‹ Ésaü le lépreuxChapitre 22 sur 69 · DANS LA LÉPROSERIE · texte numérisé non relu

DANS LA LÉPROSERIE

Le soir de ce même jour, la Mauresque entra hardiment dans la léproserie, en prenant de minutieuses précautions pour ne pas être

ÉSAU LE LÉPREUX. — ). ROUFF, ÉDIT.

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aperçue, et se dirigea vers la hutte du renégat, quittait la plus voisine de l'aqueduc.

Ésaû était étendu sur son grabat, tremblant de fiè^Tc, et lorsqu'il la vit pénétrer dans sa misérable demeure, un étrange sourire crispa ses lèvres, mouillées d'une écume blanchâtre.

— Ah! murmura-t-il, la haine est plus courageuse que ne le serait l'amour le plus violent. Vous venez sans crainte, noble dame, respirer l'air empoisonné de la léproserie !

— Je conçois ta surprise, Ésaii, repartit Aïxa. Pauvre juif, tu t'es élevé du fond de la fange oti croupissent tes frères en reniant ta race et ta croyance. Tu ne peux comprendre l'irritation d'une princesse de sang royal, dont l'âme fière a été indignement froissée. Je suis tombée du trône à l'exil. J'ai été publiquement humiliée par une femme que je méprisais comme la dernière de mes esclaves. J'ai été abandonnée par les chevaliers et les nobles qui m'entouraient de leurs sourires et de leurs flatteries, car ces flatteries et ces sourires ne s'adressaient qu'à la favorite. Jeune et belle, j'ai été rejelée comme une mendiante importune. Aussi, tant que je n'aurai pas vu ma rivale gous mes pieds, je souffrirai un martyre sans trêve. Mais je -suis certainement arrivée au bout de mon épreuve. Duguescliu a pu sortir de la ville, il connaît le secret de l'aqueduc, et don Pedro est perdu. S'il veut fuir, il est forcé de passer, ou par la porte de l'Eau pour rejoindre ses galères, que commande Bocca-Negra, ou par la léproserie pour gagner les montagnes. Ésaii, je te livrerai cette nuit l'amant de Rachel, mais à une condition.

— Vous me livrerez don Pedro, à moi qu'il a fait lépreux! s'écria le renégat en se soulevant sur son grabat.

Et la regardant avec anxiété.

— Oh! mais, c'est sans doute à quehiue condition terrible?

— Écoute. L'assaut ne peut tarder, et le roi sait maintenant que la résistance est impossible. Je garde avec mes genélaires la porte de l'Eau, car les excavations de l'aqueduc sont encore inondées, mais les galeries sont libres. Toi, tu veilleras au seuil de la léproserie. Faisons un pacte. Il ne se sauvera pas seul de Se ville, tu comprends. S'il veut fuir par la porte qui dci:ne sur le Guadalquivir, il tombe en mon pouvoir, lui et les siens : alors je te livre don Pedro, et je garde Rachel.

Un frémissement d'horreur agita les membres brûlants d'Ésaii.

— S'il veut fuir par la léproserie, tu garderas le roi et tu me livreras la juive, ajouta la Mauresque en souriant.

— Pourquoi donc, madame, ce pacte étrange? Quel horrible projet formez-vous contre Rachel? Certes, je dois la haïr, car elic; a flétri ma vie, elle m'a conduit dans cette enceinte maudite; et pourtant j'ai peur de votre sourire,

— Oh! rassurè-toi, Esaû, cette belle fille qui s'est crue digne d'être aimée d'un roi, qui a repoussé ton amour comme un affront, qui t'a laissé châtier si cruellement pour te punir d'avoir osé lever les yeux sur elle, je ne veux pas la faire soufTrir dans les tortures et les supplices; mais mes genétaires m'ont bien servie, et je la donnerai pour esclave à ceux de ces bons serviteurs qui la trouveront belle, à ceux qu'elle charmera comme toi et don Pedro.

— Parlez-vous sérieusement? s'écria le lépreux, dont les paupières enflammées s'entrouvrirent pour lancer un regard étincelant comme un éclair sur le visage pâle de la Mauresque. Croyez-vous que je vous laisserai exercer une si affreuse vengeance contre ma sœur d'enfance? Ah! je n'ai pas encore oublié ces jours heureux où, doues et craintive, Rachel me souriait avec effusion et me contait tous ses chagrins, où j'essuyais ses larmes et partageais ses jeux! Si vous l'aviez entendue, la pauvre enfant, prier avec tant de grâce son père Samuel de ne pas me gronder, quand j'avais encouru quelque réprimande ! Si vous l'aviez vue, pour mieux cacher mes fautes, les prendre sur son compte! Oh! non, jamais je ne livrerai Rachel à son ennemie!

— Pauvre dupe! reprit Aïxa; mais quand Rachel t'a laissé condamner au supplice le plus ignominieux, quand elle t'a vu râler de douleur, dis-moi, a-t-elle pleuré et cherché à fléchir le roi? s'est-elle souvenue de votre enfance? Non, les baisers de don Pedro lui ont fait oublier et mépriser Esaû Manassès. Pourquoi donc te souvenir, toi, quand elle oublie?

— Vous ne parviendrez pas à me faire haïr la fille de Samuel, répliqua froidement le lépreux. Je n'accepte pas votre pacte, madame. Si Dieu jette dans vos mains le roi et sa favorite, c'est qu'il les aura condamnés, et je respecterai sa justice. S'il les jette dans les miennes, oh! je punirai le vrai coupable par la peine du talion. 11 connaîtra le vrai supphce qu'il m'a infligé. Mais Rachel était-elle donc maîtresse

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de son cœur, cette enfant qui ne connaissait rien de la vie? Est-elle coupable de s'être laissé aimer? Est-ce là un crime à punir? Comment pourriez-vous comprendre les sentiments qui agitent mon cœur? vous ne comprenez que la haine ; quant à l'amour, vous avez pu le feindre, mais vous ne l'avez jamais ressenti.

— Soit, Esaii ! dit Aixa en se disposant à se retirer. Don Pedro trouvera son châtiment. Quant à l'autre, je saurai toujours bien l'atteindre, malgré la protection d'un lépreux.

— Encore des menaces, noble dame! murmura le renégat. Prenez garde ! La vipère a tort de siffler avant de mordre.

— Je suis venue ici sous votre sauvegarde, Esaii, répondit fièrement la Mauresque, et vous avez un cœur trop noble et trop généreux pour que je craigne rien de vous.

Et elle s'éloigna lentement, en dissimulant avec orgueil le dépit qu'elle éprouvait de l'obstacle que la résistance du renégat apportait à ses desseins.

Aïxa avait deviné juste. A la même heure l'armée de don Enrique se disposait à monter à l'assaut.

Du haut du mirador où don Pedro se tenait renfermé avec Racliel, il pouvait entendre les clameurs joyeuses des ennemis, et il remarquait avec douleur le silence qui régnait dans les rues de Séville.

— N'importe, disait-il, je lutterai jusqu'au bout. Il n'est pour un roi vaincu qu'une fin glorieuse: c'est de mourir percé de coups sur la brèche de son rempart démantelé. On dit alors de lui : « 11 méritait sa couronne; il n'a pas fui comme une femme timide, il a défendu son bien et son droit comme un homme. »

La juive restait silencieuse, le regardant avec des yeux pleins de larmes.

— N'est-ce pas votre avis? lui demanda-il inquiet.

— Non, Pedro, répondil-elle ; c'est là le courage vulgaire d'un homme d'armes, ce n'est pas celui d'un roi. Courir cette chance désespérée, c'est préparer le triomphe de votre ennemi. Savez-vous donc si vous pourrez tomber mortellement bles)^ i sur un monceau dei cadavres, si on vous laissera mourir? Peut-être vos propres archers] vous livreront-ils pour obtenir merci et largesse, et alors vous sere? trainé prisonnier derrière le cheval du vainqueur, la tête baissé( sous les insultes, les mains garrottées comme un criminel. Oh ! cette'

pensée fait refluer tout mon sang à mon cœur! Et quand on vous permettrait de mourir, Pedro, votre frère s'élèvera sur votre cadavre, marchepied de son trône. Non, seigneur, ce n'est pas ici qu'il faut défendre votre couronne. Vous êtes traqué dans Séville comme dans une tanière : il faut quitter Séville et gagner les montagnes, vous réfugier dans un château fidèle, et là appeler les Castillans aux armes contre l'étranger, et chasser de vos royaumes ces hordes d'écorcheurs et de vagabonds.

— C'est vrai ! Ma mort même serait un objet de risée et d'outrage ; mon courage serait mis en doute et ma vengeance perdue.

— Mieux vaut errer en proscrit dans les montagnes, Pedro, que d'être traîné de prison en prison. Tant que vous serez libre, vous ne devez pas désespérer de votre cause.

— Oh! tu m'aimes véritablement, Rachel; oui, tu as raison. Ils ne m'auront ni vivant ni mort pour faire parade et trophée de moi. Mais si je veux fuir, oh ! que ce mot est amer à mes lèvres! il n'y a pas de temps à perdre. Mais le pourrai-je? L'issue par laquelle Duguesclin est entré dans l'aqueduc est gardée. Que faire?

— N'y en a-t-il aucune autre? demanda vivement la juive.

— Une seule, répondit don Pedro après un instant d'hésitation, mais je n'osais en parler.

— Pourquoi donc? quel danger peut m'effrayer maintenant?

— Eh bien, c'est l'issue qui donne dans la léproserie, ce lieu maudit, aux miasmes infects, dont chacun se détourne avec horreur. Pour ne pas devenir le captif du bâtard, je puis affronter la contagion des ladres; mais je n'aurais pas le courage de te faire partager, à toi, pauvre enfant, cet ignominieux péril!

— Mais je te suivrai partout, Pedro! Pour moi, ton absence seule est un péril, une douleur, une honte. Me séparer de toi par lâcheté, par épouvante de cette contagion hideuse ; te voir aller au-devant du danger et ne point le partager avec toi; oh ! c'est impossible, impossible! Quand tu me repousserais, quand tu m'ordonnerais de rester, jt te suivrais.

— Viens donc avec moi, Rachel! aussi bien il me semble que j'aurais moins de courage si je ne te voyais plus, si j'étais inquiet sur ton sort. Mais il nous faut une escorte... et tous mes vaillants serviteurs reculeront quand il s'agira de traverser la léproserie ; car ce sont

des hommes... et il tant un courage surhumain pour violer cette enceinte!... Tous reculeront... tous, excepté les fils de la Paloma... Heureusement la nuit vient... Uachel, tu ne verras pas les figures hideuses des lépreux, tu n'entendras par leurs plaintes désespérées... A cette heure ils reposeront, s'il y a du repos pour ces condamnés de Dieu.

— N'affaibhs pas notre courage par ces réflexions pénibles, Pedro. Occupons-nous de tout préparer pour notre fuite.

— Je vais faire prévenir Diego Lopez et ses frères par la vieille nourrice, qui nous accompagnera.

Don Pedro sortit du mirador et alla visiter les postes d'hommes d'armes et d'archers qui veillaient sur les murs crénelés de lalcazar.

Une heure après, il quittait ce palais-citadelle avec la jeune juive enveloppée d'une mante de bure grise, suivi de la Paloma, de Perce- Neige, et de ses quatre frères de lait, bardés de fer, résolus et silencieux.

La nuit était orageuse. La lune sombrait à chaque instant sous des nuages de tempête.

Don Pedro et son escorte parvinrent sans encombre jusqu'à l'aqueduc. En s'engageant sous les arcades, Rachel frissonna, car il y régnait une humidité pénétrante et glaciale. L'eau suintait sur les murs. Ses pieds ghssaient sur le sol tout parsemé de flaques vaseuses. Le silence était sinistre. Les fugitifs n'entendaient que le bruit de leurs pas et de leur respiration. Par moments, ils s'arrêtaient pour écouter, mais tous les bruits de la ville s'amortissaient dans ces galeries souterraines. Si quelque bruit les eflarouchait, c'était une pierre qui se détachait de la voûte et qui tombait à quelques pas d'eux, attestant la vétusté de cet ouvrage antique.

— Ah! si le bâtard me savait ici, ne put s'empêcher de dire le roi, comme il serait jaloux de me surprendre dans ce couloir d'où je ne puis m'échapper que par une seule issue! Il pourrait me faire tuer obscurément par ses malandrins, ou m'emprisonner en murant les deux extrémités de l'aqueduc. Et alors nous mourrions dans l'ombre, de faim, et dans les convulsions d'une agonie désespérée.

— Chassez ces idées noires, Pedro, lui dit Rachel. Tenez, j'aperçois déjà au bout de la galerie une faible lueur,

— Oui, c'est l'air libre, c'est le ciel, reprit don Pedro. Oh! je

respire, car j'étouffais sous les voûtes de ce vieil aqueduc. Voici la porte de laléproserie. Encore quelques pas, encore cet asile des ladres à traverser et nous sommes sauvés. Hâtons-nous, Rachel, hâtonsnous !

— Laléproserie! murmura-t elle en tressaillant, tandis qu'elle gra\issait les marches de l'escalier; c'est donc ici qu'a été renfermé ce malheureux qui m'a trop aimée?

— La porte est ouverte, Dieu soit loué! s'écria le roi; et il s'élança sur le seuil de la redoutable enceinte.

Tout à coup il vit s'avancer un homme de haute taille, qui semblait le gardien de la porte et qui fit résonner sa cliquette en os comme pour engager les fugitifs à se retirer.

Don Pedro et la juive reculèrent machinalement.

— Qui donc ose troubler notre repos? dit la voix du gardien. Qui donc ose entrer dans la léproserie? Est-ce un compagnon de malheur? Qu'il ne craigne pas de me donner la main comme à un frère; mais si" c'est un heureux de la terre, qu'il s'éloigne, car la contagion l'attendrait bientôt, et Dieu lui-même ne pourrait le guérir ou le sauver.

Don Pedro s'avança hardiment et lui répondit :

— Pauvre ladre, nous aussi nous sommes dignes de compassion et de pitié, car la famine nous force à quitter la ville assiégée pour aller quérir aide et secours dans les montagnes. Mais pourquoi errestu comme un fantôme à cette heure et par cette nuit de tempête, au lieu de chercher dans le sommeil l'oubli momentané de tes maux?

— Oui, le sommeil est doux, dit le lépreux d'une voix triste; mais puis-je dormir quand je sens mes veines brûler, mes pieds se glacer, ma poitrine s'embraser? Cet orage me plaît d'ailleurs, ce vent froid rafraîchit mon front. Puis, c'est l'heure heureuse pour nous, car la nuit nous ne nous voyons pas.

L'accent plaintif et amer avec lequel il prononça ces dernières paroles fit frémir d'horreur et de pitié tous les fugitifs. Le lépreux continua :

— La nuit, nous ne nous regardons pas les uns les autres avec une involontaire aversion ; nous pouvons oublier un instant notre misère ; nous ne sommes plus jaloux de cette lumière du ciel, lumière odieuse qui fait resplendir les beautés de la nature et qui éclaire en même temps nos difformités. Vous souffrez de la faim, dites-vous?

Mais, nous autres, nous sommes à jamais morts à la vie humaine, avec des cœurs ardents de désirs, avec des cerveaux brûlants de pensées et d'ambition. Notre corps est emprisonné dans cet asile, et notre esprit dévore en vain l'espace.

En ce moment, les clairons et les cymbales de l'armée de don ^nrique retentirent. C'était le signal de l'assaut. Don Pedro fit un pas 5n avant et dit au lépreux :

— Ainsi, vous n'avez pas peur dans votre enceinte des routiers de don Enrique?

— Mais c'est de nous que les routiers auront peur ! s'écria le gardien avec un sauvage orgueil. Nous sommes également ennemis des deux partis ; nous sommes envieux et jaloux de tous ceux qui peuvent se battre, agir, vivre, enfin. Que nous importent les querelles de ces heureux? Tous nous respectent... Mais retirez-vous, ne m'approchez pas, n'essayez point de franchir le seuil de la léproserie. Vous seriez perdus !

Cependant, don Pedro gardait encore un espoir de fléchir l'inexorable gardien, décidé à s'ouvrir au besoin le passage de vive force :

— Je te plains, répliqua-t-il, d'être réduit à haïr tous les

hommes.

— Oh ! il en est un que je hais plus que tous les autres, s'écria le lépreux avec un sourd ricanement ; c'est un puissant seigneur, devant lequel s'inclinent les chevaUers et les nobles, qui a des trésors pour corrompre ceux qui lui résistent, des bourreaux et des gardes pour frapper ceux que l'or ne peut séduire, des palais qui servent de prisons à ceux qui ne se prosternent pas assez bas !

Quel est ce seigneur? demanda impétueusement don Pedro,

saisi d'une vague inquiétude.

— C'est le roi de Castille, le roi d'hier, qui ne le sera plus demain, répliqua le lépreux. Il m'a arraché à moi pauvre inconnu de la foule, à moi qui n'avais pour tout bien, pour toute force, pour toute ambition, qu'un amour ardent au cœur, il m'a arraché celle que j'aimais! El puis, comme j'osais souffrir et me plaindre de cette tyrannie, comme je voulais me venger, comme je devenais fou de douleur, il m'a fait jeter dans la léproserie pour me rendre un objet de dégoût et d'horreur aux yeux de cette femme qui emportait mon âme! Oh! que ne m'a-t-il fait jeter vivant dans un sépulcre; je ne souffrirais plus.

C'est Esau, murmura le lui. (P. 297.)

— C'est Esaii, murmura le roi avec terreur.

— Esaii, répéta la voix sourde, étouffée de la juive.

— Ohi comme je l'aime encore cette femme,, reprit le renégat; comme je pense sans cesse à elle dans cette immense enceinte! 11 me semble que je l'aurais rendue si heureuse, qu'elle eût fini par m'aimer! Si je pouvais la revoir un instant, sa présence calmerait cette fièvre dévorante qui me jjrùle. Mais penser à la belle Rachel avec cette face

ÉSAU LE LÉPREUX. — J. l'.OLKK, ÉDITEUU.

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