LIV
livide, avec cette bouche grimaçante et gonflée, dont l'aspect la ferait reculer d'effroi, c'est de la folie; oh! oui, de la folie! Aussi, voyez, je pleure, moi un homme, et c'est de douleur. Mais celui qui m'a fait cette douleur et cette infortune, si jamais il touchait de son pied mon domaine de damné, je jure qu'il tremblerait et reculerait devant moi comme vous reculez eu ce moment, fuyard deSéville.
Mais alors don Pedro s'arrêta et lui répondit d'une voix frémissante :
— Cesse de me braver ainsi, misérable! Crois-tu donc que je veuille recourir au mensonge pour me soustraire à ta haine? Je suis le rcà, Esaii Manassès, et je suis entré dans ton domaine.
— Le roi! répéta le renégat avec un éclat de rire, crois-tu donc à ton tour que je ne t'avais pas reconnu au premier son de ta voix? Mais je me jouais de ton inquiétude et de ton angoisse.
— Tu m'avais reconnu et tu m'insultais? dit don Pedro en portant la main à la croix de son épée.
— Insensé! mais au milieu du chœur des démons de l'enfer, je reconnaîtrais la voix qui m'a condamné au plus affreux supplice qu'ait pu inventer la cruauté d'un roi ! Mais pourquoi as-tu avoué si vite ton nom abhorré? Pourquoi en les prononçant n'as-tu pas fui loin de moi? Tu oublies que nous nous retrouvons d'égal à égal. Tu oublies que le lépreux Esaii ne redoute rien, ni les supplices, ni la pointe des épées, ni la honte de l'infamie, rien de ce qui retient les autres hommes dans l'accomplissement de leurs haines et de leurs vengeances. Tu ne peux plus me faire aucun mal : tu as été jusqu'à l'extrême des châtiments que tu pouvais m'infliger. Ici je suis, grâce à toi, plus puissant et plus fort que don Pedro de Castille. Quels que soient ta fierté et ton orgueil, tu vas devenir mon compagnon de misère, et comme moi tu perdras tout espoir d'une vie meilleure,
— Esaii, répliqua le roi en haussant les épaules, tu as la mémoire courte. Si je t'ai puni, c'est que tu es venu me surprendre traîtreusement, comme un assassin.
Le lépreux se rapprocha de lui en poussant un cri de rage :
— Un assassin! Non, car tu avais une épée pour te défendre comme j'en avais une pour t'attaquer. Et, devant Dieu, j'étais dans mon droit, car c'est toi qui t'es fait aimer de Rachel. Et par quels sacrifices, par quel dévouement avais-tu mérité cet amour? Vcux-m
que je t'ouvre le fond de mon cœur? eh bien ! je te pardonnerais si elle n'avait aimé en toi que le roi de Castille ; c'eût été un amour vain et frivole dont je n'aurais pas été jaloux. J'aurais méprisé la fille de Samuel, je l'aurais oubliée peut-être, voilà tout. Mais non! Rachel, qui est belle, qui est généreuse, qui a le cœur vaillant et dévoué, t'a aimé parce qu'elle a vu en toi un seigneur courageux, noble de tournure et noble de cœur ! Elle t'a aimé pour toi-même ! ajouta-t-il avec un accent désespéré. Eh bien! je veux faire une épreuve : je veux que Rachel ta favorite te voie semblable au hideux Manassès ; je veux savoir si elle reconnaîtra son amant lorsqu'il aura le visage gonflé et livide, les paupières éraillées et rougies, si elle voudra presser des mains flétries d'une poussière écailleuse. Elle pourra alors choisir librement entre nous, n'est-ce pas, roi don Pedro?
— Ne m'approche pas, lépreux, car mon épée s'aura t'écarter de mon chemin, dit le fugitif.
— Tu crois donc toujours commander à tes serviteurs? reprit Esaii ; tu menaces toujours, mais je ne crains pas la mort, te dis-je : la mort sera un bienfait pour moi, et quand Theure est venue de satisfaire une vengeance qui est mon unique pensée, qui est le but de ma vie, comment peux-tu croire que ces vaines menaces me fassent peur? J'étais tombé si bas qu'on eût dit que Dieu voulait te mettre hors de mon atteinte, et pourtant il te livre aujourd'hui entre mes mains.
Et Esaii tendit les bras vers don Pedro, comme pour le saisir et l'entraîner dans la léproserie.
— Pitié ! grâce ! s'écria alors la voix tremblante de la juive. Vous qui souffrez, Esaii, ne soyez pas si dur et si cruel.
Et, quittant le groupe de la Paloma et de ses fils, elle s'avança vers le renégat.
— Qui donc a parlé? dit ce dernier, troublé jusqu'au fond de l'âme.
— Une femme dont la main ne quittera pas la main de don Pedro, répondit Rachel, dont le cœur est attaché à son cœur, une femme qui est condamnée au môme sort que lui.
— Oh! tais-loi, tais-toi! dit le lépreux d'une voix sourde; j'ai reconnu cette voix qui me fait tressaillir de bonheur comme si le ciel s'ouwait devant moi.
300 ÉSAU LE LLi'lŒUX
— Oui, c'est Rachel, la fille de Ben-Lévi, qui t'implore.
— Oh! c'est un rêve! reprit Esati. Dieu a voulu me faire cette joie dans la misère. Depuis trois jours, que de fois tu m'es apparue comme une vision fugitive! Mais lorsque mes yeux éblouis croyaient te contempler, lorsque je me penchais pour t'atteindre, mes bras n'embrassaient que le vide! Je riais alors de ma folie ; je me disais : Rachel ne peut poser son pied dans cette enceinte maudite ; elle règne dans l'Alcazar, entourée d'humbles esclaves ; elle n'a pas une pensée pour ceux qui se lamentent, qui blasphèment, qui se tordent d'angoisses et de désespoir dans la maladrerie infecte ; elle sourit à ce roi qui a été impitoyable pour son frère d'enfance. Et pourtant j'avais dans le cœur quelque chose qui me disait : « Tu la reverras! » et pourtant je t'attendais. Oh! je suis avide de te voir! Je sais que c'est un désir insensé, car dès que la lumière d'une torche nous éclairera, tu vas t'enfuir épouvantée à ma vue, je te ferai horreur. Mais qu'importe! moi, je t'aurai vue, belle comme dans mes rêves, belle comme toujours dans laréahté.
— Pauvre Esati! murmura Rachel.
— Maudit soit ce fou entêté et insolent! dit don Pedro. Cependant le lépreux avait couru vers sa hutte, et il ne tarda
pas à revenir armé d'une torche de résine flamboyante, qui jeta sur tous nos personnages une lueur verdâlre. Il avait eu soin de ramener sur son front le capuchon de son caban ; néanmoins un cri d'horreur s'échappa de toutes les bouches à son aspect.
Rachel ne put voir sans un frémissement de douleur et de pitié le compagnon de sa jeunesse hideusement défiguré ; ses paupières rouges étaient dépouillées de cils, et des boutons verdâtres couvraient et déformaient les traits de son visage gonflé et livide.
Le malheureux s'arrêta, tremblant de tout son corps, et se sentant défaillir à ce cri de réprobation. Des sanglots violents étouffèrent un instant sa voix.
— Ah! ne me regarde pas, Rachel, s'écria-t-il enfin, mais laissemoi te voir! Tu me trouves bien hideux, n'est-ce pas? Tu disais tout à l'heure : « Pauvre Esati! » quand j'étais dans l'ombre, dans l'ombre qui me protège et dont je ne devrais jamais sortir; maintenant, tu n'as plus même le courage de me plaindre. Tu ne penses pas qu'un cœur puisse battre sous cette orlieuse enveloppe. Tu me compares à cet
homme dont tu admires le fier et mâle visage, à ce roi vaincu qui te semble resplendissant de force et de beauté. Mais, quels que soient ton dédain et ton aversion pour moi, je ne puis m'empêcher de te comtempler et de t'admirer, de te bénir comme une rayonnante apparition qui vient m'enivrer d'une félicité inconnue dans ma nuit amère et désolée. Rachel, tu est belle comme une sainte du ciel des chrétiens, comme une houri du ciel de Mahomet le prophète, avec tes cheveux dénoués comme un manteau sur tes épaules, avec tes grands yeux brillants comme des étoiles. Oh! ne t'en va pas, ne t'évanouis pas comme une ombre vaine, cette fois! Laisse-moi t'adorer à genoux. Parle-moi encore, Rachel! Que le son de ta voix calme mon angoisse et charme mon oreille comme le chant d'un oiseau! Si tu pars, si tu ne me réponds pas, il me semblera que le couvercle du cerceuil retombe sur mon front brûlant.
Et il s'agenouilla devant elle, les bras étendus pour la supplier, les yeux fixes, et comme absorbé dans une sorte d'extase.
— Décidément, cet homme est fou! s'écria don Pedro; nous avons perdu trop de temps à écouter son bavardage incohérent. Nous ne sommes pas des enfants ni des femmes pour avoir peur d'un lépreux, Allons, Esati, relève-toi, et hvre-nous passage, de gré ou de force.
Le lépreux ne bougea pas; mais, attachant sur le roi un regard haineux et sauvage:
— Insensé toi-même, seigneur roi, et plus insensé que moi, répliqua-t-il. Aimer, c'est être fou, n'est-ce pas? Tu penses à ton salut et à ta fuite, moi je ne pense qu'à Rachel. Tu as peur de la vengeance de don Enrique, tu as peur des routiers de Duguesclin, et tu entends d'ici le fracas de l'assaut; moi, j'oublie mes souffrances, le feu qui ronge ma chair, je suis sourd aux cris des combattants, je regarde Rachel, j'attends une de ses paroles et je suis heureux. Profite de ma faiblesse, don Pedro, sauve-toi pendant que je veux bien t'oublier; tout à l'heure il sera trop tard. Maistoi, Rachel, seras-tu aussi dure, aussi implacable que ton amant? Un mot de pitié encore, un seul mot, et jeté pardonnerai le passé. Tu sais de quel amour je t'ai aimée? Ta pensée ne quitte pas mon cœur, ton nom ne quitte pas mes lèvres, ton image ne quitte pas mes yeux, et toi, tu retournes ton regard quand je t'imj)lore ! Il est vrai que ces paroles de tendresse et de passion qui sortent de ma bouche, c'est une voix enrouée qui les apporte; ces bras que
je tends vers toi te repoussent au lieu de t'attirer; mon sourire même te semble une grimace, je suis si laid et ton amant est si beau, n'est-ce pas? oh! c'est trop souffrir! s'écria-t-il en se levant avec un mouvement de raee. Après tout, c'est Dieu qui a prononcé et qui m'envoie ma vengeance. J'étreindrai dans mes bras ce roi orgueilleux; il deviendra lépreux comme moi et souffrira mes tortures.
Puis il s'avança vers don Pedro en riant d'un rire affreux. Celui-ci ne put réprimer un involontaire tressaillement d'effroi et tira son épée. Rachel refoula courageusement le sentiment d'aversion que lui inspirait Esaii, et, se jetant entre lui et le roi :
— Mon frère, lui dit-elle avec force, ne commets pas ce crime. Respecte ton maître. Tu étais loyal autrefois, tu n'as pu devenir traître et féroce à ce point!
Le lépreux retira vivement sa main qui allait effleurer celle de la juive, et s'arrêta d'un air morne :
— A force de voir les autres hommes se montrer sans pitié pour ma douleur, je suis devenu cruel à mon tour, Rachel. Quoi ! l'on m'arracherait à moi tout repos, tout bonheur, toute espérance ; on me précipiterait tout vivant dans cet enfer, et lorsque je pourrais rendre à mon bourreau les tortures auxquelles il m'a condamné, j'irais lui montrer la porte ouverte sur le ciel, sur la liberté, sur l'avenir, et je le laisserais railler, sain et sauf, ma faiblesse et ma crédulité! Non, je ne t'obéirai pas, Rachel.
— Vous voyez bien, Rachel, dit alors le roi avec hauteur, que votre ancien ami est un fou furieux et méchant, sur qui les prières ne peuvent rien, et qui ne cédera qu'à la force.
— La force! répéta Esaii en éclatant de rire.
— Je vous défends, continua don Pedro en s'adressant à la juive, d'implorer davantage ce misérable que nous avons eu la faiblesse et la duperie d'écouter trop longtemps. En avant! compagnons, et, par saint .lacques! ncnis rougirons, s'il le faut, la lame de nos épées du sang impur de ce réprouvé.
XIII — COMMENT DON PEDRO RECONNUT LA VÉRITÉ DU PROVERBE « MIEUX VAUT DOUCEUR QUE VIOLENCE »
Les quatre frères gravirent les dernières marches de l'escalier, mais lentement, avec une sorte d'hésitation.
— En me faisant jeter dans la léproserie, bon roi, reprit le renégat, tu m'as donné une puissance contre laquelle il te sera impossible de lutter. Pourtant mon arme à moi n'est pas une épée dont la lame ait été forgée à Damas ou à Tolède: c'est cette cliquette d'os.
Et il se mit à faire résonner sa cliquette d'un air insouciant.
— Allons! mes braves frères, dit don Pedro, il faut en finir avec ce malencontreux portier de la maladrerie.
Les fils de la Paloma suivirent d'abord le roi, mais quand ils virent de près la face livide du lépreux, malgré leur courage, leur nombre, leurs armures de fer, ils se sentirent envahis par une terreur irrésistible et reculèrent devant cet homme qui les attendait seul et sans armes.
— M'abandonnez-vous donc? leur demanda don Pedro surpris.
— Mais n'est-ce pas tenter Dieu que de frapper un ladre, seigneur roi? dit Diego Lopez, honteux de cette brusque retraite. Ils sont sous la protection de saint Lazare, et c'est outrager leur patron que de ne pas les respecter comme on respecte les idiots.
— Ainsi, pour complaire à saint Lazare, dit don Pedro d'une voix railleuse et colère, vous laisserez ce lépreux m'insulter et me livrer à mes ennemis? Si vous n'êtes pas devenus des félons, je vous ordonne, sinon de le frapper, du moins de le prendre et de le garrotter.
— Pour le garrotter, il faudrait le toucher, répondit Ruy en relevant sa faux.
— Oh! si j'avais ici mon destrier, dit Blas, d'un coup de poitrail il renverserait à terre cet insolent ladre.
— Et je l'achèverais d'un coup de mon pic de fer, ajouta Perez, mais je laisserais à ses compagnons le soin de l'enterrer.
Esaii ne bougeait pas.
— Je De crains point vos armes, leur dit-il; elles peuvent me tuer, mais je puis, moi, en vous touchant ou en vous effleurant de mon souffle, faire de vous les plus misérables et les plus difformes des vivants.
Puis, voyant que Diego Lopez, qui était resté silencieux, s'occupait à bander son grand arc de bois de Norvège pour lui décocher une flèche, il marcha droit à lui.
Jusqu'à ce moment, la vieille Paloma n'avait pas fait un geste ni prononcé une parole; cachée dans les plis de sa mante, elle observait avec une attention inquiète tous les mouvements du lépreux; mais lorsqu'elle le vit passer de la menace à Faction, elle s'avança gravement à la rencontre d'Esaii :
— Mes enfants, s'écria-t-elle, fuyez, fuyez vite; toute lutte avec cet homme serait mortelle pour vous. Il lui faut une victime; quelqu'un doit se dévouer pour le salut des autres, ce sera moi. Fuyez tous! Je suis vieille, faible et inutile; vous êtes jeunes, forts et vaillants, votre frère le roi aura toujours besoin de vous. Il n'aura besoin de moi qu'aujourd'hui. Mourir pour vous sauver tous, c'est bien mourir. Dieu soit béni! »
Diego et Blas pâlirent en entendant leur vieille mère parler ainsi ; ils voulurent la retenir. Elle se débattit dans leurs bras et continua d'une voix frémissante :
— Depuis quand mes enfants n'obéissent-ils plus à la voix de leur mère?
— Ah! vous nous faites cruellement honte de notre lâcheté, mère, répondit Diego. Vous n'osez pas nous la reprocher, mais vous voulez la réparer en mourant pour nous.
— C'est ce qui ne sera pas! dit Ruy en brandissant sa faux.
— Non, ajouta Ferez, le lait dont vous nous avez nourris, mère, n'a pas fait de nous des lièvres timides.
— Mais c'est le roi qu'il faut sauver et non la vieille Paloma, s'écria la mère désespérée en agitant ses bras maigres, tandis que ses cheveux gris flottaient épars sur ses épaules. Je vous ordonne de me laisser avec le lépreux, si vous ne voulez pas que je vous maudisse. Je le retiendrai pendant votre fuite, mais entraînez le roi : qu'il ne lutte pas contre ce traître; entraînez-le, vous dis-je.
Mais déjà don Pedro venait de s'élancer sur Esau, l'épée haute et disant :
COo
... Et le misérable tomba en hurlant. (P. 308.)
— Tu es bien terrible, en effet, puisque mes frères, qui n'ont jamais connu la peur, qui n'ont jamais hésité ou senti battre leur cœur devant aucun péril et qui sont bardés de fer et armés comme sur un champ de bataille, reculent devant toi. Tu vas cependant trouver un homme que le bruit de ta cliquette n'intimide pas. J'ai eu trop longtemps pitié de toi. Place, ou je te tue!
Ruy et Ferez s'approchèrent :
É8AU LB LÉPREUX. — J. nOLFF, ÉDlTtUR.
— Frère, dit le premier au roi, nos armures nous mettent à l'abri du contact du lépreux ; avec ma faux et le pic de Ferez, nous le tiendrons à distance ; il ne pourra toucher aucun de nous. Passe donc librement avec la Paloma et Rachel, et nous te rejoindrons bientôt.
Puis ils croisèrent sur la poitrine d'Esaii le pic de fer et la faux, taudis que don Pedro faisait quelques pas en avant.
— Tu n'iras pas loin, seigneur, dit ironiquement Esaii, dont la cliquette résonnait toujours; je puis l'atteindre ainsi que tes hardis défenseurs sans bouger de cette place, quand vous plongeriez dans ma poitrine ces armes dont vous me menacez.
— Tais-toi, bavard! lui cria le faucheur.
— Don Pedro, poursuivit Esaii, tu resteras ici, tremblant de fièvre comme moi, hideux comme moi, lépreux comme moi.
— Si tu ne le tais pas, dit Perez en levant son pic de fer sur la tète du lépreux, je vais te rendre muet pour toujours.
— Tâche donc de rendre muets aussi tous les misérables dont le roi m'a fait le compagnon, s'écria Esaii d'une voix terrible. Il fallait me tuer plus tôt, pauATe niais, et empêcher ma cliquette d'appeler à l'aide toute notre tribu.
En môme temps, il éleva sa torche, et les fugitifs virent fourmiller dans l'enceinte une centaine de lépreux silencieusement sortis des huttes. Ils s^étaient réunis dans l'ombre, et ils accouraient maintenant au secours du renégat avec des cris rauques. Don Pedro recula d'épouvante h. la vue de cette légion infernale entrevue aux lueurs de la torche d'Esaii, et il se laissa entraîner jusqu'au milieu de l'escalier par ses frères, qui aimaient mieux retourner à l'Alcazar que de rester au milieu de ces effrayants adversaires. Mais il s'arrêta à la voix du renégat qui s'écria :
— Enfin, mon jour de revanche est arrivé! Je l'ai payé cher, mais enfin j'ai la joie de voir le fier, le vaillant, le téméraire roi de Castille fuir lâchement devant moi. Qu'as-tu fait de ton courage, de ton orgueil, de ton amour pour la juive? Tout cela est brisé par la peur. Tes frères de lait s'enfuient; qui donc te sauvera de mon étreinte? Celte vieille femme, qui seule, toute débile qu'elle soit, a encore pitié de son royal nourrisson? Tu vois, Rachel, qu'avec la permission de Dieu, Job sur son fumier peut tenir à sa merci ce roi si beau et si puissant, si vaillant et si redouté.
En entendant ces outrages le poursuivre, don Pedro s'arrêta et retourna pour faire face aux lépreux.
Leur nombre s'était encore augmenté. Ils venaient d'allumer d'autres torches à la torche d'Ésaù et rejetaient leurs capuchons en arrière.
C'était un horrible tableau que celui de ces êtres difformes, aux faces grimaçantes, boursoufflées, ulcérées, dont les lèvres, souillées d'une écume sanglante, vociféraient des menaces et des imprécations, et qui, semblables à des damnés, armés de leurs cliquettes au son lugubre et monotone, et le barillet sur l'épaule, s'étageaient sur le haut de l'escalier et s'avançaient comme une marée en resserrant leur cercle.
La juive, terrifiée en voyant onduler les flots de cette foule hideuse, ressentit ces angoisses, ces oppressions du cœur et de l'esprit qui provoquent les visions monstrueuses du cauchemar ; elle crut que la folie envahissait son cerveau. Sa tête s'alourdit, des lueurs vertigineuses éblouirent ses yeux, ses bras s'étendirent comme pour chercher un appui; elle voulut appeler Pedro à son aide, mais sa voix était éteinte; elle chancela et vint tomber presque inanimée sur la première marche de l'escaher.
— Oh ! il faut emporter Rachel! s'écria le roi en remontant deux ou trois marches l'épée à la main.
Ésaû, qui deux fois avait tendu sa main vers la juive pour la retenir par un mouvement instinctif, et qui l'avait retirée précipitamment, descendit les premières marches et se plaça devant la jeune fille.
— Viens la chercher au milieu de nous, dit-il à voix basse à don Pedro ; mes compagnons t'arracheront ton épée et salueront la bienvenue d'un hôte si noble. Vraiment, don Enrique nous devra un guerdon magnifique si nous nous nous chargeons de sa vengeance, si nous t'amenons à lui lépreux et incapable d'être roil
— Oh! devenir hideux et difforme comme ces monstres! murmura don Pedro. Cette pensée me glace le cœur; il me semble déjà que l'haleine de ce réprouvé me brûle !
— Venez, frère, venez! lui crièrent Ruy et Perez; il n'y a pas de honte à fuir devant ces maudits. Nous avons peur pour vous et pour nous. Venez, ou nous vous entraînerons de force comme Diego et Lopez entraînent notre vieille mère.
308 ÉSAU Li: LÉPnKLX
— Mais Kachel, je veux la sauver! je ne puis la laisser, l'abandonner aux mains des lépreux! répliqua le roi avec un expression de douleur déchirante.
— Nous ne pouvons leur arracher la juive, dit Ferez. Qu'elle devienne leur proie, puisqu'elle est la cause première de la haine de ce renégat contre vous. Nous voulons bien mourir pour vous, mais nonp our elle! Venez, seigneur.
Les lépreux se rapprochaient de Rachel et contemplaient son pâle visage avec une curiosité ardente.
— Fuyez donc, mes frères, dit dédaigneusement don Pedro. Quant à moi, je vais rejoindre Rachel. Tant que je serai vivant, ma bien-aimée me verra à côté d'elle. Si vous voulez me forcer à vous suivre, osez me venir chercher au milieu des ladres.
11 remonta les marches de l'escalier et se pencha, ainsi que le renégat, vers la jeune fdle, qui commençait à recouvrer ses sens. Ruy et Ferez, émus des reproches du roi, firent un effort de dévouement et revinrent vers lui, non sans hésitation ; mais lorsqu'ils virent le flot menaçant des lépreux onduler, s'avancer à leur rencontre, ils s'arrêtèrent effarés, puis s'enfuirent sous les huées de cent voix glapissantes. Ruy avait trébuché dans sa course, la main d'un lépreux se tendit pour le saisir; mais Ferez frappa le lépreux à la tête de son pic de fer, et le misérable tomba en hurlant, aux cris frénétiques de ses compcgnons. Alors les deux frères de lait devinrent fous de terreur, et s'élançèrent de toutes leurs forces dans la galerie de l'aqueduc pour rejoindre la Faloma et ses autres fils.
Lorsque la juive rouvrit les yeux, elle crut assister à une scène infernale. Elle se demanda si elle était dans le monde des vivants. Ces lueurs vacillantes formant des langues de lumière sur des parois humides et glaciales, ces visages enflammés, cette foule confuse et fourmillante, tout cela troublait encore son esprit. Mais la vue de son amant haussa bientôt son cœur et son courage à un degré surhumain. La force des nobles sentiments qui l'agitaient prêtait à cette créature frêle et délicate une exaltation nerveuse assez violente pour lutter là où le courage des hommes les plus téméraires faiblissait où s'anéantissait.
C'était un groupe étrange avoir que celui de ces trois personnages sur qui tombait d'aplomb la lumière de la torche du renégat; ce dernier,
avec sa haute taille, son caban rouge et ses yeux étincelants dans son visage défiguré, faisait ressortir encore mieux la beauté séraphique de la jeune fille, dont le front pur, la bouche vermeille, les longs cheveux, les mains blanches, les regards mourants excitaient déjà un sentiment d'intérêt et de pitié dans Fâme des lépreux. Quant à don Pedro, dont l'amour avait retrempé le courage, il se tenait à genoux devant elle, couvert de son épée comme d'un bouclier; ils se regardaient tous deux avec cette ivresse et ce détachement de toutes choses qui caractérisent l'égoïsme de la passion. Ils oubliaient le monde, la léproserie, Ésaii, ils attendaient la mort; mais ils n'avaient plus ni angoisses ni frémissements, car ils l'attendaient ensemble.
Le renégat, voyant don Pedro ainsi prosterné, crut qu'il s'abandonnait à un moment de lâcheté et s'écria:
— Ton amant a peur, Rachel, il a peur lorsqu'il est avec toi. et qu'il ne devrait songer qu'à te défendre.
Don Pedro leva les yeux sur le lépreux, et sourit sans daigner répondre. Ce dernier comprit sa méprise. La juive se leva.
— Ésaii, dit alors Rachel à voix basse pour ne pas être entendue de la foule, tu as été l'ennemi acharné du roi parce que je l'aimais. Parce que je l'aime toujours, tu dois le sauver. Je croirai que tes protestations étaient sincères, si tu m'aimes assez pour sacrifier à mon bonheur ta haine et tes souffrances.
— Si tu l'aimes toujours, Rachel, répondit le renégat avec une farouche ironie, tu l'aimeras lépreux. L'amour véritable est un échange des âmes, n'est-ce pas? Ce n'est point un manteau royal, une moustache blonde, un écu armorié, une épée victorieuse qu'on aime! Je t'assure, Rachel, que ce cœur bat avec autant de force sous les haillons du lépreux que sous un pourpoint de velours ou de soie.
— Ésaii, interrompit la jeune juive d'une voix ferme, ne te raille pas plus longtemps des sentiments les plus sacrés ! Je ne te demande que du respect pour le roi, ton seigneur. Je ne suis pas de ces femmes frivoles qui n'aiment d'un homme que ses dons extérieurs. Pour moi, tant que tu n'auras pas porté une main impie sur don Pedro, tant que tu n'auras pas commis ce crime honteux et lâche, tu seras toujours pour moi un frère que je ne renierai pas. Ce n'est point ton mal qui m'épouvante, c'est ta haine contre le roi. Tu
peux serrer ma main dans la tienne, tu verras qu'elle ne tremble pas. Elle lui tendit courageusement la main.
Esaii recula en frissonnant.
— Oh! être privé même de cette joie, murmura-t-il ; n'oser répondre à son étreinte ; me trouver près de Rachel et me sentir plus séparé d'elle que si des mers inconnues, des espaces que je pourrais espérer franchir s'étendaient entre nous! Non, je n'ai plus de but ni d'espoir dans la vie ; la porte du ciel m'est à jamais fermée : il ne me reste que ma vengeance, et encore elle veut me l'arracher!
— Pourquoi ce renoncement, Esaii? lui dit doucement la juive. Pourquoi repousser tout avenir? Espère plutôt, toi qui as souffert au delà de ce que peut rêver l'imagination d'un trouvère. Tu peux être heureux encore. La vie peut recommencer pour toi.
— Impossible, c'est impossible! s'écria sourdement le lépreux. Pourquoi te jouer ainsi de moi sans pitié et sans trêve? Gomment cela pourrait-il se faire? Qui donc pourrait opérer un tel miracle? C'est faire espérer à un aveugle que son œil vide reverra la lumière du soleil. Rêve et folie que tes paroles, Rachel!
— Je ne sais ni mentir ni tromper, même quand il s'agit de sauver ceux que j'aime, réphqua la juive avec dignité.
— Mais quel mire^ quel physicien aurait donc la science de me guérir et de me rendre semblable même au dernier des hommes? reprit le renégat avec moins de violence. Autrefois j'étais ambitieax, tu le sais, Rachel ; mais à cette heure, j'envie le Galicien courbé sous les fardeaux, le crieur de nuit errant parles rues, le mendiant accroupi sur le porche des éghses, tous ceux qui arrosent de leur sueur le pain de chaque jour, mais qui sont libres d'aller travailler oh il leur plaît, qui entendent des voix humaines, qui aiment, qui agissent, qui vivent, enfin. Oh! que je regrette ces bonheurs vulgaires que j'ai dédaignés! Mais que faut-il faire, Rachel, pour retrouver ce que j'ai perdu?
Elle s'écarta un peu de don Pedro, et, se penchant vers le lépreux:
— 11 faut, lui dit-elle d'une voix si basse que nul autre ne put entendre, renoncer à ta vengeance, car alors je t'aimerai, Esaii, je resterai avec toi sans un regret, sans une plainte. Je serai ta servante, ton esclave ; j'apaiserai tes douleurs par mes soins; je m'ensevelirai dans ce tombeau de misères, et je bénirai Dieu chaque jour de m'avoir permis de sauver don Pedro à ce prix.
ÉSAU LE LEPREUX 3H
— Tu l'aimes à ce point ! s'écria Esaii stupéfait. Tu resterais avec moi? Tu ne te trompes pas; tu ne t'abuses pas toi-même sur une folle illusion de générosité? Oh! c'est impossible ! As-tu bien réfléchi à ta promesse? Tu te sacrifierais à remplir le vide de ma vie proscrite? Tu ne détournerais pas les yeux de moi, tu me sourirais? Au lieu d'être à jamais loin de moi et d'appartenir à un autre, tu te soumettrais à rester emprisonnée dans la léproserie ? tu renoncerais à revoir les fêtes, les richesses, les joies du monde extérieur?
— Je partagerai votre tombe, Esaii, dit simplement Rachel. Des gouttes de sueur froide coulèrent du front empourpré du
lépreux. Du violent combat se livrait dans son âme.
— Mon Dieu! mon Dieu! tu l'as permis! s'écria-t-il enfin. 0 sainte fille, mille fois bénie, tu es le plus noble cœur qui ait jamais battu sous le voile d'une femme! Non, je n'abuserai pas d'un si généreux dévouement; je ne lierai pas ta destinée à celle d'un cadavre; tu vivras encore dans cet air libre et dans cette lumière du soleil dont Dieu a voulu que chacun eût sa part. Ton souvenir sera désormais pour mon cœur, non une souffrance, mais un baume qui cicatrisera ses blessures. Plus d'une fois sans doute je regretterai de ne pas avoir accepté ton sacrifice, mais j'aurai Fâme plus hère et plus digne de paraître devant le Juge suprême. Tu as voulu partager ma tombe : ce mot t'a sauvée, Rachel, et a sauvé ton amant.
— Oh! je t'avais bien jugé, Esaii, dit la juive avec des larmes dans les yeux. Je reconnais toujours en toi le frère de mon enfance.
— Tout à l'heure, répondit le renégat d'une voix étouffée, nul pouvoir humain n'aurait pu t'arracher de mes bras, morte ou vivante. JMaintenant tues libre. Quant à toi, don Pedro, remercie Dieu de t'avoir donné pour protectrice cette âme divine et pure. L'amour est un diamant que ne saurait payer nul trésor de la terre. Ma vengeance est assouvie, puisque je t'ai vu pâlir, trembler et reculer devant moi. Je ne cesse pas d'être ton ennemi, mais je ne combattrai contre toi qu'à armes égales.
Cependant les lépreux, surpris de ce long entretien qu'ils ne pouvaient entendre, éclataient en murmures.
— Pourquoi tant de paroles? dit l'un d'eux. Ceux qui ont violé l'asile de la léproserie ne doivent plus en sortir. Telle est la loi.
3fî ÊSAU LE LÉPREL'X
Le renégat se tourna vers eux, et lorsqu'il eut obtenu un peu de silence:
— Compagnons, leur dit-il arec force, cet homme qui vient à IPOBS n'est pas un ennemi, mais un suppliant : c'est le roi don Pedro,
— Traître et parjure, tu me trahis I dit le roi à Esaû.
— Don Pedro ! répétèrent arec étonnement les lépreux.
— Don Pedro, qui vous a fait construire cette maladrerie^ poursuivit vivement le renégat, qui y a fait récemment élever une fontaine, qui a imposé au couvent de Se ville l'aumône d'une soupe par jour pour chacun de tous, et qui a condamné à la prison tous ceux qui vous outrageaient. Si vous lui refusez le passage de la léproserie, il se tuera plutôt que de tomber aux mains de son frère don Elnrique. Si vous protégez sa fuite, an contraire, il promet de remplacer par un hospice immense les misérables cabanes que vous habitez, lorsqu'il reviendra vainqueur à Séville. Telle est la rançon qu'il vous ofire.
— Vive don Pedro, le justicier ! s'écria le lépreux qui avait déjà pris la parole; et s'approchant du roi, il lui dit à haute voix : « Seigneur,
'VMis ne vous souvenez plus qu'un jour un mendiant osa toucher la bride du cheval de don Enrique, en lui demandant l'aumône. L'infant firappa l'audacieux et le renversa à terre, du pommeau de son épée. Alors, vous, seigneur, que don Enrique accompagnait humblement, vous descendîtes de cheval pour relever le mendiant, et vous lui ordonnâtes de vous suivre. Ce mendiant, c'était moi, et, ce jour-là, voas m'avez fait boire dans votre coupe et manger dans votre plat d'argent, assis à la même table que l'infant; et quand j'eus fini, vous m'avez dit d'emporter le plat et la coupe. J'ai souvent conté cela à mes compagnons, et nous vous aimons tous. Voulez-vous que je vous donne un bon conseil? Pendant que j'irai chercher vos serviteurs qui se sont enfuis, et que je les ramènerai ici, allez à I^ tour du guetteur de la maladrerie, où vous pourrez vous vêt'- du costume prescrit aux ladres par les édits. Quand vous aure" endossé le caban rouge et échangé votre épée contre une chquet' j et un barillet vous traverserez la campagne sans être reconnu ni inquiété.
— Je suivTai ton conseil, brave mendiant, répondit le roi.
— Vive don Pedro, le justicier! s'écrièrent tous les lépreux.
— Et ces gens-là allaient pourtant, sur un mot de vous, me tuer ou me livrer I dit don Pedro à Eàâii.
ni3
Au même instant le cor retentit de la Queltc. (P. 318.)
— Parce que vous n'auriez pas osé leur révéler voire nom, répliqua le renégat, votre nom vénéré parmi eux. Mais je complais bien sur votre silence pour assurer ma vengeance.
Le roi entra avec Racliel dans la maladrerie entre deux fdes de lépreux qui s'efi'açaient soigneusement de peur d'effleurer leurs vêtements, et il se dirigea vers la tour du guetteiT.
ÉSAu LE i.Éi'n:;u.\. — j. uoltk, kditeuu.
uv. 40.
:^li ÉSAU LE LÉPREUX
Une heure après, la Paloma et ses (ils Tavaient rejoint, el tous les fugitifs sortaient silencieusement de la léproserie par une porte ({ui s'ouvrait sur la campagne.
xrv. — ou l'on verra qu'un bienfait est souvent perdu, surtout
QUAND LE bienfaiteur EST RUINÉ
Un mois après la scène que nous \enons de raconter, le malheureux roi de Castille avait gagné, à travers des obstacles et des dangers sans cesse renaissants, le château fort de Lugo, en Galice, qui était défendu par deux de ses plus fidèles partisans, don Fernand de Castro et don Men Rodriguez de Senebria.
Dès le lendemain de son arrivée, il envoya ses frères de lait quérir l'aide de tous les seigneurs de la Galice et du nord de la Castille, qiî'il regardait comme ses hommes liges les plus dévoués.
Pendant qu'il attendait avec impatience leur retour, il apprenait chaque jour les nouvelles les plus désolantes du reste de son royaume. -Nobles et bourgeois recevaient partout avec enthousiasme don Enriqiie. Le bâtard n'avait pas eu besoin de donner l'assaut à Séville. La populace ameutée s'était portée en masse contre l'Alcazar dès quelle avait connu le départ de don Pedro; elle s'était emparée de l'arsenal et des galères avec l'aide des genétaircs maures ; puis elle avait enfoncé les portes du palais, et tout mis au pillage.
Quand don Enrique fit son entrée dans la ville, rafflueiice du peuple fut si grande pour y assister, qu'il fallut plusieurs heures à l'infant victorieux pour traverser la foule avide de le contempler. Arrivé aux portes de Séville de grand matin, il ne put entrer à l'Alcazar qu'après l'heure de nones. Les serviteurs de don Pedro étaient venus baiser humblement la main du vainqueur, el lui prêter hommage. Don Enrique gagnait une nouvelle ville et un château par jour. Le roi de Grenade Mohamed, persuadé que la cause de son ancien protecteur était à jamais perdue, envoya demander la paix et l'oljtint facilement.
Cependant, don Pedro comptait encore sur la fidélité de Martin
ESAU LE LÉPREUX 31Î
Valiez, le trésorier qui avait remplacé Ben-Lévi. Il l'avait chargé de faire embarquer sur une galère trente-six quintaux d'or et une grande quantité de pierreries renfermées dans le château d'Almodovar del Rio, et de se rendre avec ce trésor à Tavira, en Portugal, pour y attendre de nouveaux ordres.
Les fils de la Paloma revinrent à Lugo, au bout d'une semaine de courses dans les provinces du Nord; ils rapportaient de bonnes promesses de la plupart des ricos-hombres galiciens, qui étaient pleins d'ardeur et de résolution et qui devaient amener au roi leurs vassaux en armes, cinq cents cavaliers et deux mille fantassins, le jour de la Saint-Jean.
Don Pedro passa aussitôt du plus profond découragement à une joie extrême et aux plus vives espérances.'
Le château de Lugo offrait de grandes ressources de résistance, comme toutes les forteresses bâties dans le montagneux royaume de Galice, Des gorges et des défilés nombreux en rendaient les abords très difficiles. 11 se dressait comme l'aire d'un aigle sur une montagne couverte de bruyères, et les quatre angles du manoir étaient flanqués de tours élevées; il était entouré d'une muraille crénelée, qu'une ceinture de larges fossés mettait à l'abri d'une surprise.
L'entrée, qui faisait face à une petite vallée toute fleurie de bruyères et bordée par des collines couronnées de sapins, était défendue par la haute tour du beffroi ou donjon, au haut de laquelle flottait la bannière armoriée des rois de Castille.
En face, à l'endroit où s'abattait le pont-levis, d'énormes pieux formaient une palissade autour de la barbacane ou corps de garde avancé, dont les murs épais étaient percés de meurtrières.
Des hommes d'armes, bassinet en tête, l'arbalète sur l'épaule, couverts de la cotte de mailles que l'on nommait brigandino, se promenaient gravement derrière les créneaux jour et nuit.
Au sommet de la grande tour, le gaite ou guetteur ne bougeait pas de son poste et jetait à chaque instant un regard perçant sur les montagnes voisines, prêt à sonner du cor à la moindre alerte.
Les précautions de guerre les plus minutieuses avaient été prises pour éviter une surprise. Le pont-levis était toujours levé et la herse abaissée. Le château renfermait des vivres pour trois mois. Le matin
31G ÉSAU LE LEPKËUX
de la Suint-Jean, don Pedro se leva tout joyeux et fut surpris de voir sa maîtresse tout en larmes.
— Pourquoi pleures-tu, Racliel, lui demanda-t-il, le jour où mes plus dévoués serviteurs se rassemblent pour venir à mon aide, où, comme un nouveau Pelage, je vais m'élancer du haut des montagnes pour reconquérir pied à pied mon royaume?
— Hélas! Pedro, j'ai fait cette nuit un songe terrible, répondit la juive. Je vous voyais assis devant une table magnifiquement servie, couverte de coupes d'argent, d'assiettes d'émail et de plats d'or chargés de pièces de venaison fumantes. Au centre de la table s'élevait la salière, gigantesque ouvrage d'orfèvrerie en argent qui représentait un château fort avec ses tours, ses murailles et ses créneaux, et qui contenait dans ses divers compartiments le sel et les épices. De nombreux convives vous tenaient compagnie. Le maître queux venait de s'incliner pour annoncer qu'il était prêt à remplir son office. Les pages venaient de s'avancer avec des aiguières et des bassins d'argent pour que tous ceux qui étaient assis à la table royale se lavassent les mains, suivant l'usage d'Orient. Chose étrange ! j'étais habillée en page, et ce fut moi qui vous présentai le bassin et versai l'eau sur vos mains que vous me tendiez en riant. Mais l'eau, en touchant vos mains, devint rouge comme du sang, quoique nulle blessure ne rayât votre chair. Je devins pâle comme la mort à ce signe funeste. Ni vous ni aucun des convives n'aviez eu l'air de vous en apercevoir. Le chapelain commença à dire ensuite le bencdicite, et je vis aussitôt la table vaciller et le dais tendu au-dessus se déchirer avec un bruit lamentable. Le maître queux voulut toucher la salière pour y prendre le sel et les épices ; elle fut renversée à grand fracas sur la nappe blanche et fine, que les épices souillèrent de taches. Les convives riaient toujours et ne voyaient rien. Le sel s'était disséminé à terre et avait disparu, comme dévoré par des êtres invisibles. Vous étiez altéré par la chaleur, et vous me fîtes signe de vous verser à boire. J'obéis ; mais le vin que je vous versai, c'était encore du sang, et vos lèvres se refusèrent à ce contact impur. Vous aviez faim, mais le maître queux avait beau charger tour à tour votre assiette de viandes et de fruits, les viandes étaient brûlées, et les fruits desséchés tombaient en poussière dès que vous les touchiez. Les convives, eux, mangeaient et riaient toujours sans se soucier de votre angoisse. Tout à coup, un homme d'armes vint annoncer qu'une troupe
ennemie s'approchait du château. Aucun de vos compagnons ne se leva. Je vous vis porter votre main à votre épée; mais les anneaux qui joignaient les plaques d'argent de votre ceinture s'étaient rompus, et votre épée était disparue ou vous avait été enlevée. Vous voulûtes vous lever. Le chapelain toucha du doigt le dais tendu au-dessus de la table, et le dais s'écroula sur vous. En ce moment, les chevahers du bâtard entraient dans la salle, car le pont-levis s'était abaissé devant eux, et vos fidèles compagnons leur rendirent leurs épées et leurs poignards, en leur disant : « Avec ces bonnes lames, servez votre maître et tuez Famant de la juive! » Voilà mon songe, don Pedro, et je ne puis vous cacher qu'il m'épouvante.
— Rassure-toi, ma chère amie, dit le roi; de vains pronostics peuvent troubler l'esprit d'une femme, mais un homme de guerre doit croire à la réalité, et non aux songes.
— Mais la réalité n'est-elle pas terrible, seigneur? Êtes-vous plus en sûreté, enfermé dans ce pauvre château de montagnes, que dans votre Alcazar de Séville? Ne feriez-vous pas mieux de vous embarquer à la Corogne et de vous rendre à Bordeaux, auprès du prince de Galles, avec qui vous avez conclu, il y a deux ans à peine, un traité d'alliance offensive et défensive? Vous connaissez le caractère loyal et chevaleresque de ce grand capitaine. Il s'empressera, n'en doutez pas, de voler au secours de son allié. Avec l'aide de cette glorieuse épée, vous rentrerez dans votre royaume et vous disperserez en un instant tous vos ennemis.
— 11 est dur, Rachel, de devoir uniquement la victoire aux étrangers. Il vous la font payer bien cher, et lorsqu'ils ont levé leurs tentes, tout est à recommencer. Si les habitants des villes ont ouvert leurs portes à don Enrique, les alcaïdes des châteaux et des forts me sont presque tous restés fidèles. J'ai écrit au prince de Galles et aux rois de Navarre et de Portugal pour leur rappeler leurs traités et leur demander des secours. Mais don Fernand de Castro, don Men Rodriguez, le maître d'Alcantara, sont d'avis que je puis immédiatement reprendre l'olTensive avec les nombreux partisans qui me rejoindront aujourd'hui, tandis que j'attendrai avec sécurité la réponse du prince anglais et des deux rois. Ils ne doutent pas que ma présence ne ranime le courage de mes amis, et que je ne réussisse à rétablir mon autorité dans les provinces, que le bâtard a traversées à la course plutôt qu'il ne les a soumises.
3l8 ES AU LE LEPHKUX
— Je crois à la loyauté (le don Fernand et de ses compagnons, reprit tristement Racliel, mais il me semble qu'il est dangereux de vous exposer, par un coup désespéré, aux chances d'une nouvelle trahison. D'ailleurs, qui vous répond sûrement du dévouement de la Galice, et qui sait s'il sera facile de conduire hors de leur pays les montagnards armés par le vaillant alcaide de ce château?
— Celte journée décidera de ma résolution, dit don Pedro d'une voix sombre. Si l'armée qui m'a été annoncée se réunit sous les murs de Lugo, je marcherai en avant; sinon je fuirai encore. C'est une habitude peu glorieuse que me fait prendre don Enrique, c'est une dette de plus à ajouter à toutes celles que j'ai contractées envers lui; mais tant qu'il ne t'aura pas arrachée de mes bras, Rachel, il ne m'aura pas vaincu. En te regardant, je retrouverai de l'espoir dans mon cœur, de la force dans mon bras, comme ce héros des temps anciens qui reprenait toute sa vigueur chaque fois qu'il touchait du pied la terre. Depuis six semaines que nous avons quitté Séville, nous trahiant sur des chevaux épuisés, exténués nous-mêmes par les veilles, les fatigues, les angoisses et les déceptions continuelles, tremblant que chaque défdé ne recelât une embuscade, chaque bourg une trahison, je ne t'ai pas entendue proférer une plainte, héroïque enfant! Aussi je^l'aime, car tu es mon véritable ange gardien, et si je puis reconquérir mon héritage, c'est à toi seule que je le devrai ; car sans toi j'aurais vingt fois désespéré, et je me serais fait tuer. Mais me tuer, ce serait me séparer de toi, et tant que mes yeux pourront puiser du courage et du bonheur dans les tiens, je veux vivre, fût-ce sur la terre nue, sous le chaperon vert des forêts, fût-ce au fond de quelque barque battue des flots et des vents qui me conduira au port de Bordeaux! Mais nous n'en sommes pas réduits à cette extrémité, Uachel; mes partisans ne larderont pas à arriver,
— Dieu le veuille! répliqua mélancoliquement la juive.
Au même instant le son du cor retentit de la guette, et don Pedro tressaillit.
— Que te disais-je? s'écria-t-il, as-lu entendu? Déjà! déjà! voici mes amis! Et maintenant vienne dans ces âpres montagnes de Galice, que jamais cheval étranger n'a franchies sans mourir, vienne le dogue de Bretagne, l'évèque Gudiel et son frère Satan en personne, je les brave !
— Ne blasphème pas, je t'en supplie, Pedro! dit Racliel en l'étreignant de ses bras.
— Viens avec moi, viens, reprit le roi, et tu verras que je ne suis pas encore abandonné de tout mon peuple.
Il entraîna la juive avec lui, pour se rendre sur la plate-forme du rempart, vers la porte du donjon.
Ils virent avec surprise que les corridors et la cour du château étaient déserts. Pas un homme d'armes, pas un écuyer, pas un archer ne paraissait. Ils étaient sans doute tous aux créneaux. Don Pedro hâta le pas.
Parvenu sur la plate-forme, il assista à un spectacle singulier. Tous les défenseurs du château, simplement vêtus de colobes, sorte de chemise sans manches, de pourpoints et de chausses noires, de labards ou manteaux courts, étaient agenouillés sur le rempart, tête nue, le chaperon à la main, sans armes.
Don Fernand de Castro, les bras croisés sur la poitrine, restait fièrement debout devant la plate-forme.
— Que se passe-t-il dans ton château, don Fernand? lui demanda le roi avec une vague inquiétude.
— Je ne suis pas le maître de m'opposer à ce que tous veulent faire; mais je suis votre vassal et vous êtes mon hôte, monseigneur roi, et je verserai jusqu'à la dernière goutte de mon sang avant que ni prêtre ni chevalier osent toucher à un de vos cheveux.
Puis il montra tristement de la main le chemin qui conduisait de la barbacane au défilé qui séparait les deux montagnes voisines.
C'était un si étrange spectacle que don Pedro pâlit, et que Rachel jeta un cri de douleur. Il lui semblait que son rêve commençait à se Idéaliser.
Sur deux files chevauchaient des chevaliers armés de toutes pièces et la lance en arrêt. Ils avaient la visière de leur casque relevée, et le roi reconnut parmi eux les plus dévoués de ses partisans et ceux qu'il avait le plus comblés d'honneurs et de largesses.
Entre cette haie guerrière s'avançait une procession de moines, la tête cachée sous le capuchon, dans lequel étaient percés deux trous à la place des yeux ; ils chantaient l'hymne des morts d'une voix forte et lugubre.
— Que signifie ceci? murmura don Pedro avec stupeur. Tous ces
320 ESAU Li: LÉPREUX
moines viennent-ils nous demander asile, ou jeter le froc pour mieux manier Tépée?
— Oh! souvenez-vous de mon rêve, seigneur, murmura la juive. C'est Dieu qui m'a avertie. .
— Rassure-toi, Rachel, reprit le roi, je reconnais tous mes amis. Ils viennent se ranger autour de ma bannière. ^
— Mais ils vous ont vu, Pedro, et ils ne font entendre aucune acclamation. Ce morne silence n'est pas naturel. Voyez-vous, il y a en moi une voix qui me parle quand vous êtes en danger. Et si , dans ce moment, je suis troublée, éperdue, si mes mains se glacent, si mes pieds s'alourdissent, si ma tête brûle, si mon cœur se resserre comme dans un étau, c'est qu'un grand péril vous menace, Pedro.
Le cortège venait de s'arrêter devant le pont-levis, et les chevaliers firent tourner bride à leurs destriers pour s'aligner en face de la barbacane. Le roi n'eut pas plus tôt aperçu celui qui venait en tête qu'il lui cria :
— Salut à toi, 3Iateo Fernandez, mon bon chancelier! Ah! j'avais raison de compter sur toi. Sois le bienvenu. Je t'attendais, mon lidèle.
Le chancelier du sceau privé baissa la tête et passa sans répondre.
— Ah! voici mon compagnon de guerre et d'aventures, don Pedro de Haro, commandeur de Saint-Jacques. Et toi, Gulierre Gomez de Toledo, tu t'es souvenu que, lorsqu'on t'amena devant moi la chaîne au cou, je te fis grâce de la vie. Les amis qu'on se fait par sa clémence sont des boucliers que Ton retrouve au jour du danger.
Les deux chevaliers passèrent immobiles sur leurs monhires, et sans répondre.
— Ce silence est étrange, en effet, dit le roi étonné. Mais voici deux autres de nos fidèles : tel Gonzalez Palomèque et Juan Manso de Yalladolid. Ceux-ci ne me trahiront pas, car ils ont rempli un triste office pour me complaire; et s'ils tombaient aux mains du billard et des Français, ils savent bien qu'ils n'obtiendraient pas merci.
Tout à coup, le moine qui marchait à la tête de la procession entrouvrit son capuchon, puis le rejeta en arrière en fixant sur don Pedro et sur la juive des regards d'une haine sauvage.
— Augustin Gudiel! s'écria le roi frappé de surprise et sentant
... Quatre d'entre eux portaient un cercueil... (P. 320.)
KSAL LE LÉPREUX. — J. UOl KK, KDIT.
alors sa défiance se changer en terreur. Que vient faire ici l'évêque de Ségovic? Croit-il que j'aie oublié sa trahison, ou veut-il mettre fin en Galice à l'œuvre de félonie que messire Bertrand a fait échouer à Séville?
— Don Pedi'o, dit l'évêque d'une voix tonnante, ce sont tes péchés que tu viens d'évoquer. Les pierres que tu as lancées retombent sur ton propre front. Nous ne venons pas ici pour te secourir, mais pour appeler la vengeance divine sur toi, et nous délier de notre serment de fidélité.
— Traîtres! répliqua le roi, auriez-vous cette audace de venir me surprendre pour me livrer au bâtard comme une proie de haute rançon? Mais le pont-levis du château est encore levé, et je saurai défendre contre vous mon dernier refuge.
— Nous ne sommes pas des traîtres, mais des juges, poursuivit Augustin Gudiel. Que chacun de ces nobles chevaliers t'accuse publiquement ici, et tu n'oseras répondre à leurs accusations. Humiliezvous donc, mes frères, pour abaisser l'orgueil de don Pedro le Cruel I
— 0 mon rêve ! murmura la juive. Il ne m'avait pas trompée. Ce chapelain qui fit crouler le dais sur vous. Seigneur, avait le visage et le sourire perfide de l'évêque de Ségovie.
Cependant, Mateo Fernandez s'était avancé vers la barbacane, sur un signe du prélat, et, élevant la voix de façon à être entendu de tous :
— A partir de ce jour, dit-il au roi, je ne suis plus ton chancelier, roi de Castille, car tu n'as pas donné cette dignité au serviteur intègre et fidèle, mais au cousin de ta maîtresse, Maria de Padilla.
— Et moi je te rends la commanderie, ajouta Haro, car tu ne l'as pas donnée à ton compagnon de guerre, mais à l'assassin qui promettait de tuer l'infant son maître pour que tu héritasses de ses dépouilles.
— Et moi, poursuivit Tel Palomèque, en mon nom et au nom de Juan Manso, je te rends ces clefs qui nous brûlent les mains comme celles de l'enfer, les clefs du château d'Aravalo, où nous avons été geôliers de la douce reine Blanche, ta femme.
Et il jeta violemment les clefs dans l'enceinte de la barbacane.
La stupeur et raccablement avaient pétrifié le roi. 11 écoutait ses accusateurs avec l'immobifité d'une statue, et comprenait h peine le sens de leurs paroles.
— Et toi, parloras-lu à ton tour, Gutierre Gomez? dit don Pedro en tendant la main vers le chevalier ; as-tu aussi à me reprocher quelque chose: ton salut, par exemple?
— Moi, répondit froidement Gutierre Gomez, lu ne m'as sauvé que pour l'amour de Maria de Padilla, qui s'est jetée à tes pieds pour implorer ma grâce, et je ne te dois pas de reconnaissance.
— Est-ce tout? demanda don Pedro avec un calme terrible et un sourire amer.
— Oli! retirons-nous, mon cher seigneur, dit Racliel, et ne bravez pas plus longtemps les insultes de ces félons...
— N'ous retirer! répliqua-t-il durement, car déjà la colère enflammait ses joues et faisait étinceler ses yeux bleus d'une lueur qui les faisait paraître noirs comme dans sa statue peinte qui existe encore à Madrid, au couvent des religieuses de Saint-Dominique; mais tu ne vois donc pas, enfant, que je prends plaisir à voir le malheur s'acharner à moi et combler la mesure? Ne suis-je pas aussi calme que si j'étais assis sur mon trône, dans TAlcazar de Séville, entouré de mes bons vassaux? J'y prends plaisir, te dis-je.
— L'orage gronde dans votre cœur, Pedro, et votre voix tremble de l'irritation que vous cherchez à contenir, répondit douloureusement la juive.
Un autre chevalier s'avança et ne dit que ces mots :
— Souviens-loi du corral de l'Alcazar, seigneur. Je t'ai servi contre Fadrique aux dépens de mon âme.
Cette fois, don Pedro devint blême et laissa jaillir toute sa colère dans une exclamation de rage :
— Oh! les lâches et les Judas! s'écria-t-il. Voilà donc votre fidélité, ricos-hombres, qui venez vendre votre roi à son frère rebelle ! 0 lrafi(iuanls de sang royal, combien vous achète-t-il mon cadavre? Oui, Hachel, ces hommes que tu vois, ils n'avaient pour tout bien en ce monde que leur jaquette d'acier et leur épée. Je les ai nourris à ma table ; je les ai faits chevaliers et je leur ai donné des ceintures d'honneur ; je les ai faits ricos-hombres et je leur ai donné des patrimoines : ils me doivent tout. Ils ont excité mes haines, envenimé mes soupçons, abusé de ma confiance, afin d'être les exécuteurs de ma justice. J'ai attaché à la ceinture de Pedro de Ilaro celte épée qu'il va tourner contre moi. Ce cheval que monte Tel Palomèque, c'est le
mien. Quand à Gutierre Gomez, je n'ai fait que lui sauver la vie, qu'il méritait dix fois de perdre ; mais, pour 3Iateo Fernandez, j'ai fait mieux, je lui ai rendu justice contre mon favori, le puissant Albuquerque, et alors je ne connaissais pas encore Maria de Padilla. Gudiel lui-même n'était qu'un pauvre clerc; je l'ai tiré de l'obscurité, parce qu'il avait défendu hardiment devant moi la cause d'un pauvre armurier dont la fille avait été enlevée par l'infant don Tello. 11 est devenu chanoine, et j'ai demandé pour lui au saint-père la crosse épiscopale. Aujourd'hui, il va brandir cette crosse comme une lance contre moi. Il faut bien que ces ingrats, après m'avoir rendu le cortiphce involontaire de leurs iniquités, fassent à mes dépens leur paix avec le bâtard. C'est pour eux et par eux que je me suis ahéné la noblesse du royaume et que j'ai versé le sang des miens. C'est sur eux que je comptais pour me défendre. Je les attendais. Ils sont venus en effet, mais pour me donner le dernier coup du lâche. J'aurais dû comprendre qu'ils devaient me haïr, puisque je les avais gorgés de dons et d'honneurs. Oh! les âmes de boue!
— Tous les hommes ne ressemblent pas à ces misérables, dit sourdement à l'oreille du roi Fernand de Castro. Vos frères de lait attendent vos ordres sur le rempart; ils ont gardé leurs armes et regardent la vieille Paloma, leur mère, comme des gens qui ont fait d'avance le sacrifice de leur vie. Don Men Rodriguez vient de se joindre à eux.
Don Pedro sourit tristement.
— Merci, Fernand, répondit-il. A cette heure, il m'est facile de compter mes serviteurs. Pourtant, si je triomphais un jour, j'en verrais accourir un plus grand nombre pour réclamer la récompense de leur fidélité que je n'en ai vu répondre aujourd'hui à mon appel.
Puis, jetant sur la chevauchée de ses anciens partisans un regard de souverain mépris :
— Le lion a encore des griffes, ajouta-il à voix haute, et il saura se défendre contre ses amis infidèles. Vous avez avoué trop tôt votre trahison, mes dignes seigneurs! Il eût mieux valu vous introduire dans le château de Lugo, comme les défenseurs de votre malheureux roi, et le surprendre désarmé et confiant dans votre loyauté; car je ne pouvais me défier de vous. A celui qui m'aurait dit : « Prenez garde! ils viennent comme Judas vous baiser la main et vous livrer, car ils
32r, ÉSAU LE LÉPREUX
VOUS ont vendu d'avance » ; à celui-là j'aurais répondu : Vous mentez! Ces paroles lirent une impression douloureuse sur les chevaliers. Ouelques-uns baissèrent la tête pour cacher le trouble et l'embarras qui se peignaient sur leurs visages.
— Roi aveugle, reprit alors Augustin Gudiel avec une feinte douceur, notre conduite te prouve que nous ne venons pas te chercher jusque dans ton dernier refuge pour te trahir et te livrer. Ces vaillants chevaliers ont consenti à m'escorter dans ma pieuse mission, par respect pour notre sainte mère FÉglise. Nous n'avons besoin ni de ruse ni de violence pour enfoncer les portes de ce château; elles vont s'ouvrir devant nous sans obstacle, car ce n'est point avec des armes matérielles, mais avec une arme sacrée que nous venons te surprendre, toi qui vas bientôt mourir au monde et à Dieu.
— Que veux-tu dire, Augustin. Gudiel? demanda le roi. Parlestu maintenant par énigmes?
— Regarde! répondit l'évêque de Ségovie.
Et il étendit sa main vers la file de moines qui s'arrêta. Quatre d'entre eux, qui se trouvaient au milieu du cortège, portaient un cercueil. Deux prêtres suivaient, l'un supportant dans ses mains un large bénitier, l'autre déployant un grand parchemin.
— Oue sip^nifie cette momerie? s'écria don Pedro.
— Silence, sacrilège! répliqua Gudiel; ce cercueil est celui où va reposer tout à l'heure l'homme qui se nommait don Pedro l", roi de Castille.
— Don Pedro de Castille? répéta le malheureux prince en souriant avec effort. Et qui suis-je donc, moi?
— L'homme sans nom, l'homme mort, que chacun fuira comme un pestiféré, l'impie foudroyé et maudit par le Seigneur, dit l'évêque.
— Faites! je vous regarde, reprit le roi avec une colère concentrée. Je veux voir jusqu'où iront ma patience et votre audace.
Deux arbalétriers, courbés sous le poids d'un énorme poteau, s'approchèrent de la porte de la harbncane.
Puis vint un moine qui balançait une croix dorée, soigneusement caciiée sous un linceul noir en signe de deuil et de désolation,
La Paloma et ses fils venaient de monter sur la plate-forme et entouraient silencieusement le roi.
— Maintenant, dit à haute vfùx l'évêque de Ségovie. je vous
ÉSAL' LE LEPREUX 327
ordoime, sous peine d'excommunication majeure, à vous tous, serviteur du réprouvé, de nous ouvrir les portes de ce château.
XV. — co.mme^hT il fut prouvé que la vieille paloma et la jeune juive
RACHEL n'avaient PAS LA MÊME MANIÈRE d'aIMER
Tous les hommes d'armes agenouillés sur le rempart se relevèrent et se disposèrent à aller baisser le pont-levis.
— Je vous le défends! s'écria don Pedro. Si vous ne vous souvenez pas de votre serment de fidélité, vous craindrez peut-être le poids de ma colère.
— Faut-il résister aux ordres de Tévêque, bonne mère? demanda Diego Lopez à la Paloma. Faut-il empêcher nos compagnons de trahir le roi?
Mais depuis la menace lancée par Augustin Gudiel, la vieille nourrice tremblait convulsivement de tous ses membres, et regardait don Pedro avec des yeux rouges de larmes. Cette femme stoïque, qui n'avait jamais eu peur pour elle-même, semblait en proie, pour la première fois de sa vie, à un sentiment de consternation et de désespoir qui bouleversait son visage. C'est que la pauvre Paloma, qui poussait la foi et la dévotion jusqu'au fanatisme, qui se glorifiait d'être née de vieux sang chrétien, qui était imbue de toutes les croyances superstitieuses de son époque et de son pays, avait été frappée comme d'un coup de foudre par l'imprécation solennelle de l'évèque de Ségovie. Son affection pour son nourrisson était bien absolue et bien profonde, puis([u'elle n'avait pas été tuée dans son cœur par l'horreur secrète que lui inspirait l'amour de don Pedro pour la Mauresque Aïxa et la juive Rachel.
Souvent elle s'était reproché comme un crime ce lien de la chair qui lui faisait pardonner l'énormilé de ces péchés chez son royal nourrisson, car elle regardait comme une odieuse souillure de donner seulement la main à un juif. Elle avait, ainsi que beaucoup d'Espagnoles, une dévotion particulière et presque idolâtre à la croix, parce
qu'elle était née le troisième jour de mai, jour de la fête de la Croix, et elle avait obtenu de don Pedro, à force d'insistance, qu'il portât toujours une croix suspendue à son cou. Aussi le croyait-elle à l'abri de tout maléfice ou de toute punition céleste, grâce à l'influence protectrice de ce talisman. Elle eût pu ciler vingt exemples à l'appui de sa croyance.
Un jour, dans une escarmouche, le roi, atteint d'un coup d'épée, était tombé sans pouvoir riposter; mais quand tout le monde le croyait perdu, on trouva seulement la marque de Fépée sur la croix, qui avait amorti le coup. Dans la guerre contre l'Aragon, don Pedro s'étant embarqué sur une galère qui heurta contre un écueil caché, puis s'entr'ouvrit et se brisa, put gagner la terre ferme sain et^auf en embrassant un madrier, mais ce madrier avait la forme d'une croix. Il est donc facile de juger quelle fut la terreur de la vieille Paloma en entendant retentir à ses oreilles la menace de l'excommunication :
— 0 mon Dieu! s'écria-t-elle en joignant ses mains ridées; doisje donc choisir entre vous et l'enfant que mon sein a nourri? Pedro, pourquoi as-tu attiré sur toi la colère du ciel? Tu souris, mais c'esj une chose terrible que de sentir l;i main de Dieu s'appesantir sur soi. Toute ma vie, j'ai prié chaque jour pour ton salut; j'ai obéi à tous les commandements de l'Église, j'ai évité de faire le mal; j'espérais paraître bientôt devant le Juge éternel et trouver grâce devant lui, et maintenant il s'agit de ma damnationéternelle si je continue àt'aimer et à te servir. Tant d'affection pour la créature était-elle donc un péché dont Dieu veut me demander compte?
Les hommes d'armes se dirigeaient vers la porte du donjon. L'évêque, voyant les frères de lait rester seuls immobiles, ainsi que Fernand de Castro et Men Rodriguez, leur cria de nouveau :
— ^"avez-vous pas entendu, chevaliers et vassaux?
La vieille nourrice s'approcha du roi, et, saisissant une de ses mains :
— Je t'en supplie, Pedro, humilie-toi devant Dieu; il n'y a pas. de honte à s'humilier devant ce souverain maître. Que sommes-nous à ses yeux ? Un peu de poussière. Ce serait un oigueil impie que de ne pas se soumettre h. son arrêt.
— Surtout quand l'arrêt est prononcé par un de mes anciens flatteurs, qui se gardait bien de me trouver si coupable lorsque son
Perce-Neige et Ruy reparurent sur la plate-forme... (P. 332.)
oncle Pero Gomez Gudiel gardait coniplaisammeril la reine Blanche, et que je faisais du neveu un chanoine de Séville, répondit froidement don Pedro. Mais joignez-vous à ceux qui vont ouvrir la porte du donjon, bonne mère! Vous qui m'avez appris à joindre les mains et à prier Dieu, abandonnez-moi comme les autres!
— Oh! reprit la Paloma en frissonnant, comme si elle eut vu un abîme s'ouvrir devant elle, je n'ai pas le droit de juger les ministres
ESAL" LE LL.^RELX. — J. KOLlf, EDI TEin.
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du Dieu tout-puissant qui s'est retiré de toi, don Pedro. Mais il est encore temps de te repentir. Je prierai tant pour toi, mon fils, que tes péchés te seront remis et pardonnes. J'irai me jeter aux pieds de l'évêque.
— Va-t'en donc, répliqua durement le roi, puisque ton cœur ne t'inspire que de vaines supplications et qu'une lâche soumission.
Mais la Paloma, ne lâchant pas la main de son nourrisson et le regardant avec des yeux effarés, avec un visag^e qui semblait pâli et contracté par les approches de la mort, tomba à genoux :
— Oh! ne me parle' pas si cruellement, mon fils; j'ai pu te préférer jusqu'à ce jour à moi-même et à mes enfants ; eh bien ! je te préférerai même à Dieu, je resterai avec toi. Et pourtant, n'est-ce pas horrible de perdre volontairement son âme, après avoir vécu saintement, après avoir élevé ses enfants dans la crainte de Dieu? Pendant toute l'éternité, comprends-tu, Pedro? je serai reléguée dans l'enfer, où les méchants, les avares, les blasphémateurs et les traîtres grincent des dents et souffrent sans espoir de pardon. Les anges se voileraient la face de leurs ailes, s'ils apercevaient une misérable pécheresse comme moi. Quant au mépris et aux malédictions qui m'atteindront sur la terre, je les supporterai avec joie pour l'amour de mon nourrisson, mais je ne puis exiger de mes enfants un si grand sacrifice. N'est-ce pas, Pedro? Une mère peut bien ordonner à ses fils de donner leur vie pour toi, mais non leur salut éternel. Ni mon sang ni mes prières ne pourraient les racheter, et, vois-tu, mon cher seigneur, je n'aurais jamais le courage de condamner mes pauvres enfants à ces supplices qui n'auront point de fin. Si je leur ordonnais de résister à l'évêque, ils obéiraient cependant. Mais si je les voyais fr;i|)p('s par la justice de Dieu, je sens que je deviendrais folle et que je blasphémerais son saint nom.
Les fils de la Paloma éprouvèrent, ainsi que le roi et Rachel, une vive émotion, en entendant ces paroles désordonnées prononcées avec un accent plaintif et déchirant. C'était en effet un tableau touchant que celui de cette vieille femme attachée à don Pedro par les liens du ca-ur les plus étroits, et dont la tendresse presque aveugle était en liilte avec l'ardeur de sa foi calholique. Jamais plus grand dévouement ne fut accompli d'une façon plus spontanée et plus sincère.
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— Nous ne résisterons pas à l'évêque, dit Lopez d'une voix sombre ; mais nous défendrons notre frère le roi si on ose porter la main sur lui.
Don Pedro restait silencieux ; mais son cœur avait battu aux lamentations de sa nourrice.
— Ouvrez les portes! répéta Augustin Gudiel d'une voix éclatante.
— Seigneur roi, dit Ruy le Faucheur, nous ne pouvons empêcher ces pauvres diables d'obéir sans risquer notre salut éternel, comme nous l'a dit la vieille mère. Pardonnez-nous, si nous restons neutres.
— Laisse-les faire, Pedro, murmura la juive. Peux-tu résister seul à tous ces hommes crédules et fanatiques? Par pitié pour moi, cède à l'orgueilleux évêque. Tu ne saurais les vaincre maintenant que par une apparente résignation.
— Oui, répliqua-t-il; à quoi bon me faire tuer comme un sanglier forcé dans sa' bauge par cette meute de chrétiens stupides et féroces? Ces prêtres croient m'avoir abattu: je veux leur montrer qu'un roi de Castille peut les vaincre encore sans violence et sans combat en s'appuyant sur sa dignité et son droit.
Puis se tournant vers ses frères de lait:
— Pendant que les défenseurs du château de Lugo vont en ouvrir les portes, obéissez du moins à mes derniers ordres, ajoula-t-il. Apportez ici des coupes et des flacons remphs de vin de Xérès.
Perce-Neige et Ruy quittèrent aussitôt la plate-forme pour aller quérir les coupes et les flacons.
Le pont-levis fut abaissé et la herse levée.
— .Mais quels desseins méditent donc ces moines? dit Rachel. Leurs yeux brillent d'une haine implacable en nous regardant. Que ne puis-je, en donnant ma vie, détourner de toi ce danger que je pressens et que je ne puis comprendre !
— Ta vie! Oh! tais-toi, Rachel. ils m'arracheraient la mienne auparavant. Mais patience ! attendons.
L'évoque venait de se tourner vers les moines qui le suivaient et de leur faire un signe de la main. La moitié d'entre eux quittèrent aussitôt leur frocs grossiers, qu'ils remirent aux mains des frères servants, et la foule qui accompagnait le cortège les vit s'avancer, vêtus d'aubes blanches et portant des cierges noirs et renversés.
Augustin Gudiel était entouré des abbés et des prieurs, dont les mitres, les crosses elles étoles étincelaient aux feux du soleil.
Ils se rangèrent autour du cercueil et chantèrent l'hymne des agonisants, au milieu d'un silence profond. Entre les versets, les cloches portées par les moines sonnaient un glas funèbre.
Perce-Neige et Ruy reparurent sur la plate-forme, apportant au roi les coupes et les flacons qu'il avait demandés.
— Seigneur évêque, dit alors don Pedro avec un sourire forcé, veux-tu accepter l'hospitalité que je t'offre dans mon dernier château? Veux-tu boire avec moi à la longue vie et au long règne de ton nouveau maître, don Enrique le Bâtard? Je te convie à mon repas de mort.
L'évêque s'avança, couvert de sa dalmatique brochée d'or .
— Il n'est plus temps de railler, mauvais roi, répondit-il. Songe plutôt à te repentir. Vois où l'habitude du péché t'a conduit. Ton épée est clouée au fourreau. Ta main est paralysée, ton front allier foudrové. Tes serviteurs s'écartent de toi avec terreur. Oti sont tes arsenaux, tes trésors, tes armées, tes bourreaux? Tu ne peux plus même réclamer l'asile de l'autel ouvert aux derniers criminels. L'Église te recette de son sein.
Don Pedro jeta sur la plate-forme un coup d'œil rapide, et parut troublé en voyant la solitude menaçante qui se faisait autour de lui. Il rétléchit un instant et répondit avec moins de hauteur :
— De quels crimes m'accuse donc la sainte Église ?
— De quels crimes ! tu le demandes? s'écria Augustin Gudiel avec une indignation fanatique. N'as-tu pas porté la main sur un ministre de Dieu, sur don Manrique, archevêque de Tolède?
— C'est vrai, répliqua le roi en paraissant accablé par cette réponse ; il m'avait trahi, mais...
— Mais tu n'en avais pas le droit, interrompit le fougueux prélat. Ne m'as-tu pas outragé moi-même devant ton Alcazar, il y a quehiues semaines à peine? Tes chevaliers n'ont-ils pas tué ton frère, le grand maître de Saint-Jacques?
— C'est vrai, dit don Pedro en pâlissant. Cette mort était justice. Pourtant si j'avais pu l'empêcher...
La parole mourut sur ses lèvres tremblantes, et il ajouta seulement d'une voix sourde :
— Continuez!
— N'as-tu pas favorisé les juifs et les Maures, tandis que tu accablais les chrétiens d'impôts? Enfin, ne t'es-tu pas souillé d'un crime plus horrible encore que tous ceux qui viennent de t'être reprochés?
— Quel est ce crime? demanda le roi avec étonnement.
— 0 aveugle, dix fois aveugle! s'écria l'évêque de Ségovie, ce crime, c'est ton amour pour cette magicienne juive qui ose paraître devant nous sous ta protection, et qui t'as sans doute fasciné et séduit par quelque charme diabohque.
Et il étendit sa main vers Rachel, qui poussa un cri d'effroi et tomba à genoux, tandis qu'une immense clameur s'élevait du sein de la foule.
— Tu as tout dit, seigneur évêque? reprit don Pedro avec une douceur affectée. Mais n'est-il aucun moyen de me laver de ces crimes? ne puis-je, par aucun sacrifice, désarmer le courroux de rÉghse ; n'est-elle pas miséricordieuse comme le Dieu qu'elle sert?
— Ne joue pas avec le nom de Dieu, dit Gudiel, et ne crois pas me tromper par une feinte humilité.
3Iais don Pedro, persistant dans le nouveau rôle qu'il venait de s'imposer, continua :
— Si j'offrais à la cathédrale de Ségovie les trente-six quintaux d'or et les pierreries que mon trésorier Martin Yanez a fait transporter par mon ordre à Tavira?
— Oses-tu tenter Dieu par des promesses qui sont une insulte? répliqua l'évêque. Les dons de l'impie ne peuvent être agréables au Seigneur. D'ailleurs, les trésors dont tu parles ne t'appartiennent plus. Pendant que tu fuyais de Séville, ton amiral, le Génois Bocca-Negra, a descendu le Guadalquivir avec quelques galères et a cinglé vers les côtes du Portugal. Il s'est mis à la poursuite du vaisseau qui portait Maitin Yanez et les trente-six quintaux d'or. Il l'a atteint dans les eaux de Tavira et l'a capturé sans peine.
— Ce sont deux traîtres de plus, dit don Pedro accablé; car Yanez était sans doute d'accord avec les Génois, pour s'être laissé prendre si facilement. Ainsi, je suis dépouillé de tout, et je ne puis acheter mon pardon?
— Non, nous ne vendons pas la clémence du ciel.
Le roi ne put retenir un sourire de mépris, en murmurant :
— Ils ne la vendent pas à ceux dont l'escarcelle est vide.
Puis, voulant profiter des dispositions encore incertaines de la multitude, pour voir si, à force de concessions religieuses, il ne pourrait pas retrouver quelques chances de secours et d'aide pour sa cause, il dit avec force à Augustin Gudiel :
— Ainsi donc, pieux évoque, quand même je me repentirais sincèrement, tu ne pourrais m'ouvrir aucune voie de salut?
Cette question embarrassa singulièrement l'évêque.
Il pâlit : car il craignait, lui, l'ami dévoué du comte de Trastamare, d'offrir à don Pedro un moyen de ressaisir son influence sur une grande partie du peuple qui les entourait; mais, comptant sur l'orgueil inflexible du roi, il lui répondit avec arrogance :
— Tes crimes sont si grands et si nombreux, 'qu'ils lasseraient la miséricorde de Noire-Seigneur Jésus lui-môme. Pour qu'ils te soient pardonnes, il faudrait te soumettre à une pénitence publique, éclatante ; il faudrait t'engager à venir implorer l'indulgence de l'Église, pieds nus et la corde au cou.
— Et si j'y consentais? répliqua don Pedro d'une voix forte. Cette réponse produisit une impression profonde sur la foule,
parmi laquelle courut un murmure de joie. Le roi se relevait dans l'opinion. Tous les regards se portèrent vers lui avec une sorte de pitié et d'attendrissement. Il échappait par cette concession à la haine d'Augustin Gudiel. qui ne s'était pas attendu à voir le fier don Pedro s'abaisser publiquement avec tant d'abnégation.
Cependant l'évoque sourit à la pensée de cette humiliation si facilement acceptée, et il poursuivit avec moins d'aigreur :
— Si tu es de bonne foi dans tes promesses, si tu jures de rompre toutes relations avec les juifs et les mécréants, si tu fais acte public de repentir, tu éviteras l'excommunication. C'est tout ce que nous pouvons le répondre,
— Et tous ces chevaliers me défendront-ils? demanda le roi.
— Contre les hommes, il n'est pas un de mes vassaux qui ne vous serve jusqu'à la mort, seigneur, répondit don Fernand de Castro.
— Vive don Pedro ! s'écria la foule.
Mais les chevaliers restèrent mornes et muets ; ils se voyaient pris au piège, et redoutaient la vengeance du roi qu'ils venaient d'insulter si grièvement.
L'évêque résolut alors de sortir de cette position embarrassante, et de tenter un dernier effort pour vaincre la dissimulation de don Pedro. Il s'avança vers la porte du donjon, en disant:
• — Je puis maintenant accepter ton hospitalité, et te prouver la confiance que je mets en ta parole, seigneur roi.
— Sois le bienvenu, Augustin Gudiel, répondit don Pedro. Je te jure par ma foi en Dieu que tu sortiras sain et sauf du château de Lugo.
— Je ne crains rien, ditaudacieusement l'évêque ; je veux seulement m'assurer de la sincérité de ton repentir, en te faisant agenouiller devant moi pour entendre la pénitence à laquelle tu seras soumis.
Il entra par la porte du donjon, suivi de quatre abbés et prieurs. Nul n'osa d'abord les suivre ; car, malgré les apparences de réconciliation, un triste pressentiment oppressait tous les esprits.
Les deux guetteurs qui faisaient sentinelle dans la cage de pierre accrochée au haut de la tour du befTroi sonnèrent du cor pour annoncer l'arrivée du prélat. Le son du cor parut lugubre aux prêtres, aux chevaliers et à la foule. Le cortège se remit machinalement en marche, et pénétra dans le château, tandis que le roi descendit de la plateforme pour aller recevoir l'évêque, après avoir ordonné à Perce-Neige et à Ruy de le suivre, en apportant les flacons et les coupes. Rachel avait voulu se retirer, mais il avait impérieusement exigé qu'elle restât près de lui.
Dans la cour du château, il s'avança vers Augustin Gudiel, et, voilant sous ses cils abaissés et sous un sourire contraint la violence de son ressentiment, il lui dit :
— Merci de votre générosité, seigneur évêque ; vous m'aviez vraiment terrifié. Les paroles qui sortaient de vos lèvres me paraissaient plus dangereuses qu'une pluie de flèches lancées par Lopez.
— C'est à Dieu seul qu'il appartient de pardonner et d'absoudre, dit Gudiel ; nous ne sommes que les ministres de ses volontés.
Il ne semblait ni être surpris ni se défier de cet excès d'humihté chez l'irascible roi de Castille; mais tout à coup il s'arrêta, et, résistant à la main qui l'entraînait avec une douce violence, il s'écria :
— Où me conduisez-vous, seigneur? pourquoi cet objet de scandale n'est-il pas déjà loin de nous?
Et ;1 désignait Rachel avec horreur et mépris.
— Oul)liez-vous ce que vous venez de promettre et ce que vous allez jurer?
— Je n'ai rien oublié. Ordonnez, mon père, et j'obéirai.
■ — 11 ne suffit pas de s'engager à une pénitence extérieure. Avant tout, il faut chasser cette créature de discorde, cette magicienne qui vous a ensorcelé. Comment ose-t-elle rester en notre présence, cette juive dont le bûcher devrait faire justice?
Rachel frissonnait de honte; elle eût voulu fuir; don Pedro la retint avec force.
Mais cette juive n'a fait d'autre mal que de me sauver la liberté et la vie, en me révélant la conspiration tramée contre moi par les juifs de Se ville.
— Si elle ne s'éloigne pas, je sors de ce château, dit l'inflexible évêque. Ne la protège pas, si tu veux rentrer dans le giron de l'Église.
Et se tournant vers les moines qui le suivaient :
— Saisissez celte fille, ajouta-t-il.
Rachel recula de terreur, en murmurant :
— 0 Pedro, pourquoi ne m'avez-vous pas écoutée?
— Que pas un de vous ne la touche et ne l'insulte, s'écria le roi avec violence en s'adressant aux moines, s'il ne veut paraître devant le Créateur avant l'heure !
— Vous la défendez? dit froidement le prélat. Voilà donc comment vous comptez tenir vos promesses! S'il est ainsi, je pars.
— Non! répliqua don Pedro, Rachel, éloignez-vous de ce saint homme. Maintenant, Augustin, ajouta-t-il à voix basse, nul ne nous entend. Soyez généreux, je me soumets à votre volonté. Mais que vous a fait cette jeune fille? Pourquoi exiger que je vous la livre, et la récompense ainsi d'avoir été mon ange gardien?
— Elle est juive, dit sèchement l'évêque de Ségovie.
— Juive! Eh bien! elle mérite encore plus de reconnaissance de ma part, poursuivit le roi en s'animant et élevant peu à peu la voix. Elle ne devait aucune pitié à un chrétien et pourtant elle s'est conduite suivant les préceptes que Notre-Seigneur Jésus nous enseigne dans son Evangile.
— Respecte mon caractère sacré, don Pedro, et ne viens pas glorifier devant moi ta passion coupable, honteuse, insensée pour une juive.
Et il heurta violemment les lèvres d'Augustin Gudiel de sa coupe à moitié pleine. (P. 338.)
— Mais si une juive est noble et généreuse, dois-je donc la haïr, la mépriser, la repousser, parce que le hasard ne l'a pas faite chrétienne? Regarde-la, seigneur évêque, et en \oyant ce front pur, ces yeux limpides et doux, dis-moi si c'est là le visage d'une magicienne.
' — Le démon sait prendre les formes les plus attravanles, mon fils.
— Cependant, Augustin Gudiel, aucun signe de réprobation ne
ÉSAU LE LÉPHELX. — J «OUFF, ÉDITELI».