‹ Ésaü le lépreuxChapitre 24 sur 69 · I.IV · texte numérisé non relu

I.IV

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la désigne au mépris et à la haine. Ne prie-t-elle pas Dieu comme nous? N'a-t-il pas ouvert ses yeux à la lumière du soleil comme les nôtres? Lui a-t-il refusé la beauté ou l'intelligence? Son cœur ne bat-il pas librement dans sa poitrine ? Et si elle mourait, la terre rejetteraitelle son cadavre par quelque prodige, ou le garderait-elle aussi bien que celui d'un prélat? Et pourtant c'est une juive.

— Tu blasphèmes et tu outrages l'Église, malheureux roi, dit l'évêque, qui détourna les yeux avec effroi, entendant ces audacieuses paroles.

■ — Tu resteras donc impitoyable?

— Je maintiendrai les droits de l'Église contre toute hérésie.

— Puisque tu es si opiniâtre, Gudiel, je veux de mon côté faire preuve devant tous de mon repentir en me réconciliant avec l'évêque de Ségovie, ce bras droit du Seigneur, ce saint prélat qui ne sait pas transiger avec sa conscience.

Augustin Gudiel regarda don Pedro. Ce dernier était calme, grave, solennel.

— Perce-Neige, tends-nous deux coupes pleines, ajouta-t-il, l'une pour l'évêque, l'autre pour moi. Je veux boire à notre réconciliation.

L'avorton obéit.

Le prélat effleura à peine de ses lèvres le bord de sa coupe ; le roi vida à moitié la sienne . Puis il regarda Gudiel, et, comprenant son hésitation :

— Tu doutes de moi? lui dit-il le visage rayonnant d'un sourire vague et étrange; tu crains le poison? Bois donc dans ma coupe!

Et il heurta violemment les lèvres d'Augustin Gudiel de sa coupe à moitié pleine. Le vin éclaboussa la dalmatique d'or et jaillit sur le visage du prélat, qui pâlit de colère et d'effroi.

— Ah! misérable! ajouta don Pedro, s'abandonnant à toute sa fureur longtemps comprimée, ce n'est pas la volonté de Dieu qui te poussait dans ce complot contre ton maître, c'était la crainte de ma justice, c'était l'ambition et la cupidité; mais tu sais maintenant que j'ai lu dans le fond de ton âme et que tu ne paniendras pas à m'inspirer d'autre sentiment que le mépris.

Cependant le geste terrible du roi avait été vu de toute la foule. Ce fut un cri d'horreur et d'indignation générales. Les chevaliers relevèrent leurs lances. Des liommes d'armes se précipitèrent autour de

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i'évêque en criant : /( Vengeance ! » et les vassaux de Fernand Castro eux-mêmes se rapprochèrent de don Pedro d'un air menaçant.

— Qu'as-tu fait, Pedro? dit la juive en s'élançant vers Augustin .Gtidiel, qui venait d'étendre sa main; vers le roi comme pour le maudire: ,

— Monseigneur, pardonnez à celui qui vous a outragé. Il a tant souffert, il a été aigri par tant d'angoisses et de déceptions, que la colère le saisit et l'agite facilement. Et quand il est en proie à ces accès terribles, sa tête s'égare, il ne voit plus autour de lui que des ennemis ; ma voix a seule alors quelque puissance sur lui.

Augustin Gudiel sourit perfidement, car les paroles imprudentes de la juive venaient de lui suggérer une nouvelle idée. 11 fit un signe pour demander le silence. Les cris cessèrent; la foule écouta.

— Mon di\in Maître a été aussi insulté et ne s'est pas vengé, dit I'évêque. Cette femme vient de nous confesser la vérité. Nous devons avoir pitié de ce blasphémateur. L'esprit de tout mal l'agite et le tourmente. Priez pour lui, mes frères I

— Hypocrite ! murmura don Pedro, qui était redevenu calme. Les moines déposèrent à terre le cercueil et l'enveloppèrent

d'une étoffe noire semée de flammes rouges. Puis ils se rangèrent en cercle autour et continuèrent les prières des morts.

Les deux arbalétriers plantèrent les poteaux, et Augustin Gudiel, tenant en main le parchemin sur lequel était inscrite la sentence d'excommanication, dit d'une voix sonore :

— Celui pour qui sont récitées ces prières, c'est don Pedro de Castille, qui va cesser d'exister dans le monde des chrétiens. Le blasphémateur qui nous a frappé n'est plus qu'un être sans nom, rejeté par les hommes et par l'Église, et qui ne doit plus attendre de qui que ce soit, secours pour son âme et son corps. Écoutez donc.

Don Pedro se sentit involontairement ému de voir tous les regards s'attacher sur lui avec une expression d'horreur et de haine. INéanmoins, il comprima ce mouvement de faiblesse, et puisant une nouvelle force dans les yeux de Racliel, il garda un visage ferme et tranquille, tandis que I'évêque prononçait la formule consacrée.

— De laulorité du Dieu tout-puissant, du Fils et du Saiiil-Espril, et de la bienheureuse vierge Marie, avec le secours de tous les saints apôtres, martyrs et confesseurs, puisse don Pedro le sacrilège être

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damné pour avoir blasphémé l'obéissance due au vrai pape, pour avoir commis le meurtre et le fratricide, pour avoir eu des relations hérétiques avec les juifs et les mécréants! Nous l'excommunions, l'anathématisons et le rejetons du sein de la sainte Église de Dieu. La Paloma poussa un cri aigu et tomba presque mourante dans les bras de Diego Lopez et de Blas.

La pauvre Rachel regardait avec des yeux dilatés par l'épouvante cette cérémonie lugubre. Enfin, elle saisit le bras du roi, et lui dit d'une voix que saccadait la sourde ardeur de la fièvre :

— Tu écoutes tout cela avec calme, Pedro. Tu vois s'évanouir comme une fumée ton pouvoir, ton dernier trésor, ta dernière armée; tu vois tes amis te renier et se détacher de toi, et tu restes calme ! Le ciel même conspire contre toi et te menace par la bouche de ces prêtres, et tu ne trembles pas ! Du haut de ton trône, tu vas retomber plus bas que le dernier mendiant qui erre seul, sans abri, sans défense. On te refusera l'eau et le feu ; on te refusera l'auvent ou le seuil d'une porte qui serait ton asile contre le vent et la pluie du ciel. Ta main ne pourra toucher aucun arbre, tes lèvres ne pourront se désaltérer à une source appartenant à un chrétien, car tu l'as bien entendu, n'est-ce pas? bien compris, tu es excommunié !

— Je sais le sort qui est réservé aux excommuniés, dit doucement le roi ; mais pourquoi semblés tu surprise de l'insouciance avec laquelle je brave les foudres de l'Église ?

— Mais tu sais aussi, reprit la juive en fixant sur lui un regard pénétrant, que c'est moi qui ai fait éclater ces foudres sur ta tête. C'est pour moi que tu te laisses si cruellement humilier et avihr par ces traîtres qui devraient se prosterner devant toi pour te demander grâce de leur félonie. Tu sais que d'un mot, d'un geste, d'un regard, tu peux changer leurs cœurs et redevenir leur maître ; qu'en me livrant à ces moines tu resteras pour eux le roi de Castille. Et c'est pour une fille d'une race persécutée, méprisée, proscrite, que tu trouves en ton cœur tant de courage et de résignation ! Oh ! mais moi je n'accepte pas un tel sacrifice ; je suis plus jalouse que toi de ton honneur, Pedro. Le roi doit passer avant l'amant. Abandonne-moi !

— C'est impossible ! s'écria-t-il ; car ce serait m'abandonner moi-même, puisque sans toi tout mon courage ne me servirait qu'à mourir.

Les chants cessèrent encore. Rachel ne répondit rien, et écouta avidement les paroles sacramentelles de l'évêque.

— Qu'il soit ainsi fait! répéta la foule.

Il y eut alors un moment de morne silence, où chacun semblait s'attendre à voir le feu du ciel tomber sur l'excommunié.

Don Pedro restait impassible. Mais la jeune juive, frappée par ce spectacle imposant, et se penchant vers lui :

— Soumets-toi, lui dit-elle d'une voix éteinte. Ce supplice est trop cruel. Je voudrais être morte. Il me semble que le ciel se ferme pour toi, et que la terre va manquer sous tes pieds, à cause de ton amour pour la pauvre Rachel.

Il jeta sur elle un regard passionné, et répondit doucement:

— Mais pour moi le ciel est là oîi tu es, ma chère âme, parce que près de toi ma vie s'écoule comme un rêve, le temps n'existe pas, le soleil brille toujours sur l'horizon, une fête perpétuelle réjouit mon cœur. Ainsi, à cette heure suprême, je te regarde et je ne crois pas à la réalité de cette scène qui t'épouvante. Ces hommes me paraissent des ombres: j'entends leurs voix, mais leurs paroles n'ont pas de sens pour mon esprit. Toutes ces menaces ne m'atteignent pas. Il me semble que tu es entourée d'un de ces nuages que les peintres font flotter autour des dieux et des saints, et que ce nuage me voile le monde entier. Plus on veut me faire honte de mon amour et plus je sens que je t'aime. En m'arrachant ma couronne, ils me feront libre. J'étais emprisonné dans mon royaume; lorsque je n'aurai plus de sujets, je n'aurai plus de maîtres!

Le cœur de Rachel se brisait.

— Je voudrais être chrétienne ! murmura-t-elle en regardant avec une terreur mêlée de mépris ces hommes qui proscrivaient leur roi.

— Chrétienne! répéta don Pedro surpris.

— Si j'étais chrétienne, reprit Rachel, je pourrais demander ta grâce à ton Dieu et te racheter par ma pénitence. Oh! ce Dieu est grand, qui plie ainsi tout un peuple sous son arrêt, et qui défait les rois!

Les hymnes avaient cessé. Les prêtres s'approchèrent du cercueil et brisèrent leurs cierges noirs sur le couvercle. L'évêque prit un de ces débris et le lança aux pieds de don Pedro en s'écriant :

— Seigneur, que ta colère dévore l'excommunié ! Que les chemins deviennent sous ses pieds des charbons ardents ! Que le vent

dessèche sa face et que ses enfantg soient orphelins ! Qu'on hérite de ses biens! Que quiconque ne le fuira pas et lui accordera l'hospitalité soit excommunié comme lui, et que le contact du maudit lui donne la mort! Tousses serviteurs sont déhés du serment de fidélité.

Puis la sentence fut affichée sur les deux poteaux.

Fernand de Castro, don Men Rodriguez et les frères de lait s'éloignèrent alors de don Pedro, qui ne vit plus près de lui que la juive et Perce-Neige ; il sourit à ce dernier en murmurant:

— Pauvre d'esprit, riche de cœur.

— Mes frères, ajouta Augustin Gudiel, priez pour l'âme de notre seigneur de don Pedro; il est retranché de la communion des fidèles ; la proie de l'esprit malin, et celui qui l'approchera ou ne se séparera pas de lui sera possédé comme lui.

— Possédé! possédé! répéta Perce-Neige en reculant; puis, vaincu par l'épouvante, il s'enfuit et rejoignit ses frères.

— Cet enfant, lui aussi ! dit don Pedro qui sentit une larme trembler au bord de ses cils. Hélas ! ajouta-t-il en regardant Rachel, un cœur vivifié par l'amour peut seul partager un pareil supplice et le transformer en bonheur. Une âme généreuse s'élève par le sacrifice. Plus le cilice déchire la fiancée de Dieu, et plus son adoration devient profonde.

En ce moment, la juive pressa convulsivement la main de don Pedro, puis, séloignant de lui, s'avança d'un pas incertain vers l'évêque de Ségovie. Ce dernier pâlit et fit un pas en arrière, regardant si la main de Rachel ne cherchait pas un poignard sous ses voiles.

— Je viens à vous suppliante, lui dit-elle humblement.

— Qu'atlendez-vous de moi, malheureuse? lui dit-il avec d'autant j'ius de dureté qu'il voulait cacher cette impression involontaire doul il rouifissail.

— Je ne veux pas que don Pedro soit victime de son amour pour moi, reprit-elle d'une voix altérée. Je suis prête à obéir à votre volonté.

Augustin Gudiel se sentit pénétré d'une joie profonde, car jusqu'alors il ne s'était pas cru vengé. Le calme du roi l'avait humilié. 11 n'avait pu dompter sous ses imprécalions forgueil et le dédain de don Pedro, qui s'était monlré supérieur à tant d'outrages. L'aveu de la juive lui fil concevoir l'espérance d'arracher enfin un cri de

douleur à son ennemi et de lui faire enfin confesser sa défaite.

— Rachel, répondil-il avec un sourire perfide, si vous restez avec don Pedro, il accomplira jusqu'au bout son sacrifice. Si vous l'abandonnez, il retrouvera son orgueil royal, et cette séparation lui rendra ses serviteurs et ses partisans.

— L'abandonner! répéta-t-elle en tressaillant, quand il ne compte plus que sur moi!

— C'est pour son salut, Rachel.

— Pour son salut! Les yeux de la jeune juive étincelèrent sous ses sourcils arqués comme des diamants enchâssés dans du jais : Pour lui que ne ferais-je pas?

— Demandez à abjurer votre croyance, et à prendre le voile après votre conversion.

— Mais il ne croira jamais que je puisse l'abandonner!

— Vous le lui direz vous-même. Vous lui direz que la foi a touché soudainement votre cœur, que vous vous repentez de l'avoir aimé, et que vous préféreriez la mort à l'amour d'un excommunié.

— Mais il ne me croira pas! dit encore la juive avec un de ces cris du cœur qui eussent ému tout autre qu'Augustin Gudiel.

— Quand il se verra seul, quand vous aurez disparu loin de lui et qu'il vous cherchera vainement, alors il ne doutera plus, répliqua froidement l'évêque.

— Et vous me promettez, insista-t-elle en tremblant de tous ses membres, qu'à ce prix vous lui pardonnerez et que vous lui rendrez ses amis et ses défenseurs?

— Le moment est venu de votre expiation, Rachel, dit le prélat à haute voix. Abandonnez l'homme que Dieu condamne.

Rachel n'osa pas jeter un regard sur don Pedro. Ce dernier, qui n'avait pas dissimulé son inquiétude en la voyant s'approcher de l'évêque et lui parler à voix basse, la regarda avec stupeur s'éloigner et rejoindre le groupe de ses frères de lait. Mais lorsqu'il vit qu'elle ne retournait pas la tête vers lui, saisi d'une surprise désespérée, il lui cria :

— Où vas-tu donc, Rachel? d'une voix si déchirante, que la juive s'arrêta, comme si ses pieds eussent été soudainement scellés au sol.

Mais sur un signe impérieux de Gudiel, elle reprit sa marche.

Don Pedro frissonna et chancela, comme si tout son sang s'échappait de ses veines. 11 voulut s'élancer vers elle, mais il ne put faire un seul pas.

— Rachel! cria-t-il encore d'une voix creuse. La juive s'éloignait toujours.

Augustin Gudiel lui dit alors d'un air triomphant :

— Tu le vois, don Pedro, cette femme pour laquelle tu t'es perdu fuit loin de toi comme les autres. C'est là une leçon sévère pour ton orgueil. Soumets-toi donc aux arrêts de l'Église.

Le malheureux roi, qui se croyait le jouet de quelque vertige, interrompit d'une voix menaçante :

— Quel charme, quel sortilège as-tu employés pour tromper cette âme crédule, car tu as dû la tromper? Rachel était toute ma vie. Pour elle, j'oubliais le malheur, la ruine et la honte, et elle s'éloigne froide, indifférente, sourde à ma voix, pour se joindre à mes ennemis. Insensé que j'étais d'appuyer ma force sur mon cœur, de regarder son amour comme mon bouclier, de croire que les bras d'une femme s'ouvriraient pour cacher la tête d'un proscrit! Oh! comme son sourire mentait!

— Elle l'aimait, dit l'évêque, quand sa main mignonne pouvait jouer avec ton sceptre ou lancer tes faucons dans une joyeuse partie de chasse!

— Non, non, c'est impossible! Rachel n'a pu me tromper.

— La femme n'est-elle pas faite de vanité et de caprice? reprit le prélat. Peut-être, lorsque tu étais puissant, était-elle sincère dans son enivrement. A cette heure, le nuage doré qui l'éblouisait a disparu.Il est doux d'aimer quand l'amour est une joie et une fête.; mais quand il devient une doulmir et une angoisse continuelles, le cœur se lasse comme la fleur se fane sous le vent d'orage. Imite ta maîtresse, don Pedro, et son abandon sera ton salut. Jure de ne bmais la revoir, de l'oublier, d'effacer son nom de tes lèvres, ftOn image de ta pensée, et tes anciens amis reviendront te défendre. J'oublierai moi-môme ton offense, si tu fais un sincère repentir!

Don Pedro l'interrompit par un éclat de rire méprisant :

— Que me font tes promesses? que m'importe le retour des

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Don Fernand de Castro et Diego Lopez l'arrêtèrent. (P. 346.)

traîtres? Oublier Rachel, moi! mais je l'aime! Tu ne sais donc pas ce que c'est d'aimer? Je l'aime !

— Ainsi, tu avoues encore ton indigne faiblesse, s'écria Aup^uslin Gudiel. Roi de Castille, dédaigné par une juive, tu ne trouves nir^me plus dans ton cœur si orgueilleux un mouvement de noble fierté? Ello te renie, et tu n'as pas la force de la renier à ton tour? Comme un esclave peureux et avili, tu es prêt à baiser la main qui te frai)pe!

ÉSAD LE LÉPREUX. — J. ROUFF, ÉDITEUR. LIV. ii. #

Mais don Pedro ne l'écoutait plus; brisé, anéanti, il regardait douloureusement Rachel qui venait de s'approcher de la Paloma.

La vieille nourrice fixait sur la juive des regards étincelants; et, la repoussant a^ec un geste de colère et de mépris, au moment où cette dernière allait lui adresser la parole :

— Va-t'en loin de moi, fille de Samuel! lui dit-elle d'une voix que l'indignation faisait trembler: ah! tues bien lâche comme tous ceux de ta race, qui ne savent que se prosterner aux pieds du vainqueur. Don Pedro t'a aimée, fille ingrate et servile; pour toi, il a damné son âme et découragé le dévouement de ses amis ; et le jour où tu le vois frappé à mort, tu lui portes le dernier coup! tu le vois abandonné de tous, et tu l'abandonnes à ton tour! Mais il ne restera pas écrasé sous la malédiction de Dieu et des hommes. Puisqu'une juive même, une juive qui ne doit pas redouter les foudres de l'excommunication, s'écarte de lui avec cette lâcheté, moi je veux prouver à don Pedro qu'une vieille chrétienne sait mieux aimer qu'une juive. Que lui as-tu donné? Des sourire^ menteurs tant qu'il a pu se croire roi de Gastille. Moi, je lui donne le salut de mon âme! pour lui, je serai séparée de mes pauvres fils dans l'éternité. Tu peux t'éloigner, Rachel ; je resterai avec l'excommunié.

La juive baissa la tête pour cacher des larmes qui venaient gonfler ses paupières : elle parut hésiter un instant, puis, se tournant vers deux prêtres qui l'avaient suivie sur un signe de l'évêque, elle murmura :

— Conduisez-moi hors du château, seigneurs 1

Les deux prêtres s'empressèrent de l'accompagner, pour la protéger contre les insultes de la foule.

Don Pedro, qui semblait paralysé par une stupeur douloureuse, ne regardait que Rachel. Lorsqu'il la vit disparaître, il poussa un cri terrible et voulut s'élancer sur ses pas. Don Fernand de Castro et Diego Lopez l'arrêtèrent. Le roi leur lança un regard de menace et dcreprociie; mais il avait été si affaibli par la secousse qu'il venait d'éprouver, que, cédant comme un enfant, il retomba dans leurs bras, en disant d'une voix brisée :

— Je veux la revoir! je veux la revoir!

— Prends garde! repartit l'évêque de Ségovie; si tu persistes dans

ton égarement, tous ces chevaliers prendront parti contre toi. Ce château ne te servira plus d'asile.

— Je ne chasserai pas mon hôte royal du château de Lugo, dit fièrement don César de Castro; le motif qui a attiré sur lui la colère de l'Église n'existe plus : don Pedro est à jamais séparé de cette juive. 11 est en ce moment hors d'état de répondre à vos questions, seigneur évêque; mais je suis garant qu'il se repentira bientôt de sa passion pour cette fille sans cœur. Que ceux qui veulent aller chercher fortimc à la cour de don Enrique sortent librement de ce château ; mais que les chevaliers qui veulent rester fidèles à leur malheureux roi se joignent à moi pour le défendre.

Les ricos-hombres gahciens elles fils delà Paloma se rangèrent aussitôt autour de don Fernand.

Les compagnons de l'évêque vinrent se grouper autour de lui, tandis que les prêtres et les moines se dispersaient déjà dans la plus grande confusion. Mais Augustin Gudiel, voyant le changement qui venait de s'opérer dans les esprits depuis le départ de Rachel, s'écria aussitôt :

— L'Église a horreur du sang. Nous avons foi dans la parole du loyal don Fernand, et nous ajournerons le roi son maître à trois mois, pour comparaître à notre tribunal.

Puis, faisant signe à ses partisans de lui faire place, iLs'éloigna solennellement, tandis que les abbés et les prieurs cherchaient à rétablir Tordre si brusquement troublé dans le cortège.

Cependant don Pedro souriait d'un air égaré, en regardant ses ennemis se retirer devant lui et sortir du château. Quand le dernier moine eut disparu sous la porte du donjon, il se retourna veVs Diego Lopez comme un homme qui s'éveillerait d'un rêve pénible, et lui demanda d'une voix navrante :

— Où donc est Rachel?

Tout son corps tremblait et brûlait d'une fièvre ardente. Le délire s'empara de lui, et pendant huit jours il se débattit entre la vie et la mort, sans que sa vieille nourrice le quittât d'une minute.

Le neuvième jour il se leva, encore tout chancelant d'une torpeur et d'une faiblesse extrêmes; mais il avait recouvré sa raison, et il ressentit alors une hoi-reur si profonde pour ce château où sa maîtresse l'avait quitté, qu'il nomma don Fernand de Castro adclantado

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des royaumes de Léon et de Galice et comte de Lemos, pour le récompenser de sa loyauté, et qu'il partit le soir même accompagné seulement de ses frères de lait pour aller demander asile à son allié le roi de Portugal.

Ce dernier se trouvait alors au château de Valada, près Santarem. Don Pedro ne devait pas tarder à connaître l'accueil qui l'attendait sur la terre étrangère,

11 venait d'arriver à Coruche, sur la rive gauche de la Guadiana, lorsqu'un seigneur portugais vint lui signifier, de la part de son maître, ([u'on ne pouvait le recevoir à Santarem, ni lui donner asile en I*ortugal.

Don Pedro écoula le message d'un air sombre, sans répondre une parole.

Puis, resté seul avac ses frères de lait, il fouilla dans son escarcelle, en tira quelques doubles castillans d'or et les jeta par-dessus le toit delà maison où il s'était arrêté.

Diego Lopez le regarda avec surprise et lui dit :

— Pourquoi, seigneur, ne pas donner cet or à quelqu'un de vos pauvres serviteurs, plutôt que de le semer sur une terre inhospitalière?

— Oui, je le sème, dit le roi avec un sourire farouche, mais un jour je viendrai récolter.

Diego Lopès se tut.

Don Pedro se dirigea vers la Corogne, et y trouva un envoyé du prince de Galles qui l'engageait à se rendre en Angleterre auprès du roi Edouard 111, lui promettant d'avance l'accueil le plus favorable.

Le même jour, il s'embarqua pour Bordeaux avec ses frères de lait.

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