‹ Ésaü le lépreuxChapitre 25 sur 69 · LE PRINCE NOIR · texte numérisé non relu

LE PRINCE NOIR

I. — DES DÉSAGRÉMENTS Qu'ÉPROUVA LE PORTIER DE VILLE BARILLARD DANS l'exercice DE SES FOMCTIONS, ET COMMENT UN FOUET PEUT ÊTRE CASSÉ QUAND ON A l' IMPRUDENCE DE s'eN SERVIR

Le jour commençait à baisser, et l'on venait de sonner le couvrefeu, lorsque le sergent d'armes qui commandait Fescouade préposée à la garde d'une des portes de Bordeaux sortit d'une petite salle d'armes pratiquée dans l'épaisseur même des murs de la ville. Suivi de douze archers anglais, il alla relever les sentinelles qui veillaient sur le rempart. De son côté, le portier décrocha ses lourdes clefs et se dirigea vers la porte qu'il devait clore, selon sa consigne, à la chute du jour.

Ce portier était un ancien gendarme anglais qui avait vaillamment combattu dans son temps, mais chez qui l'âge avait tellement développé l'abdomen, que, désespérant de pouvoir se loger à l'avenir dans aucune armure, il avait été réduit à solliciter, comme dernière ressource, la garde d'une des portes delà ville.

N'ayant pu se défaire des habitudes martiales qu'il avait contractées pendant sa jeunesse, il avait coutume, dans l'exercice de ses fonctions civiles, de considérer comme un ennemi et de traiter comme tel quiconque osait demander passage quand l'heure de la fermeture était venue.

Blotti derrière sa porte, qu'il laissait malicieusement entr'ou-

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verle, maître Barillard guettait de loin les voyageurs sur la route, et se plaisait à les voir presser le pas de leurs montures essoufdces pour venir se prendre au piège qu'il leur avait tendu; et, au moment oii les malheureux remerciaient leur bonne étoile de les avoir fait arriver assez à temps pour ne pas coucher dehors, il leur fermait impitoyablement la porte au nez.

Un soir, il joua ce tour à un cadet de Gascogne qu'il avait laissé passer à moitié, et qui n'eut que le temps de se jeter en arrière pour ne pas être écrasé. La soubreveste de buffle que portait cet infortuné resta prise dans la terrible porte, et, malgré tous ses efforts, il lui fut impossible de la dégager. Ni prières, ni promesses, ni menaces ne purent vaincre cet incorruptible gardien, qui, le lendemain, retrouva son homme cloué à la même place, attendant avec une patience un peu forcée l'ouverture des portes.

Avant de mettre la clef dans la serrure, il passa donc la tête en dehors afin d'explorer la campagne. Sa physionomie s'anima d'une joie soudaine en apercevant sur la grande route, à trois cents pas environ, une nombreuse cavalerie suivie de litières, qui arrivait en toute hâte.

De son œil oblique, il vit en même temps un pauvre piéton se traîner péniblement par la droite en longeant les remparts, et accourir pur la gauche, de toute la vitesse de son cheval, un cavalier fort bien monté, qui se hâtait comme un homme parfaitement au courant des habitudes de la place,

— Eh! eh! nous allons avoir bonne chasse ce soir, se dit à luimême maître Barillard en se réfugiant derrière sa porte.

Et son petit œil flamboyait, et son abdomen tremblotait; ce qui lui arrivait chaque fois qu'il riait intérieurement.

Il courut donc se loger à son poste d'observation. Mais un des cavaliers de l'escorte, ayant vu la porte s'ébranler légèrement, se détacha du groupe et accourut au galop. Puis s'adressant au guetteur, qui se tenait immobile dans sa cage de pierre sur le rempart, il le pria de demander au sergent d'armes de vouloir bien retarder de quelques minutes la fermeture des portes, afin de laisser à ses compagnons le temps d'arriver. Il ajouta ([u'à la tête des cavaliers qui le suivaient se trouvait l'ambassadeur du roi de Castille.

A peine celte requête eut-elle été transmise au sergent d'armes,

qu'un son de trompette retentit du haut des murailles. En entendant ce signal, sur le sens duquel il était impossible de se méprendre, le portier sortit en grommelant de sa tanière, et, tandis que le sergent d'armes achevait de relever les sentinelles, la cavalcade faisait halte à quelques pas de la porte en attendant qu'on vînt la reconnaître. Pendant ce temps, le piéton que nous avons signalé arrivait lentement, comme un homme brisé de lassitude et de souffrance.

Ce voyageur, quoique dans la force de l'âge, marchait courbé sur un bâton noueux; il portait une longue barbe inculte et hérissée ; ses longs cheveux blonds flottaient en désordre sur ses épaules ; son piètre surtout, flétri tour à tour par la poussière et par la pluie, sa chaussure percée par les cailloux des chemins, tout son costume misérable témoignait d'une longue et pénible marche dans les landes et dans les bois.

En passant devant l'escorte de l'ambassadeur, qui stationnait sur la route, il rabattit \ivement sur ses yeux les bords de son large feutre, et, hâtant le pas avec effort, il allait entrer dans la ville, lorsqu'il sentit un poignet vigoureux le happer au passage.

Il venait de tomber entre les mains du gardien, qui, furieux de voir que l'une de ses victimes lui échappait, comptait se dédommager sur les deux autres.

— Çà! drôle, où allons-nous donc ainsi? dit-il en toisant le voyageur d'un regard insolent.

Le piéton, à qui s'adressait cette question, se retourna brusquement. Un éclair jaillit de son œil bleu, et, se redressant de toute sa hauteur, il leva son bâton.

Il y avait dans son regard, et surtout dans l'attitude qu'il avait prise, tant d'audace et de résolution, que maître Barillard, quoique brave, crut prudent de lâcher prise et de battre provisoirement en retraite. Mais l'étranger, comme honteux de son emportement, jeta loin de lui son bâton, et son visage devint impassible.

— Pourquoi voulez-vous m'empêcher de passer outre? demandat-il au portier d'une voix calme.

— Attends ! s'écria celui-ci en décrochant son grand fouet qui pendait au coin de la porte, à l'usage spécial des gueux, des vagabonds et des chiens ei-rants, puisque lu l'ignores, je vais prendre la peine de te l'apprendre.

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L'étranger allendit sans bouger le portier qui s'avançait d'un air menaçant ; mais on voyait tout son corps frissonner, comme s'il eût été en proie à une fièvre ardente.

— Ah! tu veux savoir pourquoi je ne te laisse pas entrer dans la bonne ville de Bordeaux comme un porc dans son étable, continua le digne Barillard, en déroulant avec un empressement exemplaire la lanière de son fouet. Eh bien, c'est parce que ma consigne est de ne laisser pénétrer dans la ville, où monseigneur le prince de Galles tient sa cour, ni larrons, ni mendiants, ni chiens enragés, et qu'à coup sur tu es l'un ou l'autre, si tu n'es pas tous les trois ensemble.

— Misérable ! s'écria l'étranger, dont le visage s'empourpra d'une rougeur subite; et, sautant sur le portier avec une agilité et une soudaineté à laquelle le vieux gendarme ne s'attendait guère, il lui arracha son redoutable fouet et en brisa le manche en éclats.

Nous ne tenterons pas de décrire la stupeur dans laquelle ce trait singulier d'audace plongea le majestueux Barillard, et qui ne put d'abord se manifester que par des mots entrecoupés :

— Truand! ribaud! mais tu es donc un fou furieux!... Oh! tu payeras cher ta hardiesse !... Avoir cassé un si beau fouet acheté des deniers de la ville ... Tu seras condamné à la prison ,à l'amende , au fouet !

— En tout cas, reprit l'étranger en mettant le pied sur les débris du manche de cormier, ce ne sera pas celui-ci qui pourra servir d'instrument du supplice.

— Mécréant, oses-tu bien encore railler? s'écria maître Barillai-d exaspéré par les rires des cavaliers de l'escorte. Je vais te faire conduire au prévôt, et tu verras s'il est permis de casser impunément le fouet d'un portier de la ville.

— Aimerais-tu mieux, interrompit froidement l'étranger, que je l'eusse gardé pour t'en caresser les épaules?

A ce dernier sarcasme, qui redoubla les rires de l'escorte, le pauvre Barillard ne se contint plus, et s'avança vers le piéton en levant sur lui son trousseau de lourdes clefs.

— Ali! maintenant, tu viens m'offrir les clefs de la ville, dit l'étranger avec un sourire amer. Merci de ta courtoisie, digne portier. Tu serais vraiment digne de porter une armure de chevalier; mais tu as sans doute assez de besogne et de mérite de pouvoir porter ton ventre.

Je me souviendrai que vous m'avez fait l'aumône, charitable évêque. (P. 356.)

Les rires des cavaliers redoublèrent, et maître Barillard devint violet de rage; mais au moment où la lutte allait s'engager entre lui et le piéton, une des femmes voilées qui faisaient partie de la suite de l'ambassadeur poussa un cri de surprise et d'effroi.

En même temps, le cavalier que nous avons laissé galopant le long des remparts de gauche, et qui venait enfin d'arriver devant le front de la petite troupe, tourna court et entra dans la ville.

ÉSAU LE LÉPREUX. — J. BOIFF, ÉDITEUR.

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