LIV
Au son de cette voix vibrante et pleine d'émotion, l'étranger avait hrusquement tourné la tête.
De son côté, le portier, en voyant le dernier de ceux qu'il guettait près d'érliapper à sa surveillance, s'était élancé à sa poursuite, reracifant la fin de sa querelle à une meilleure occasion.
Mais à peine se fut-il jeté à la bride du cheval, qu'il sentit une main herculéenne le saisir par l'épaisse forêt de cheveux grisonnants qui décoraient son chef, et l'enlever de terre avec une facilité miraculeuse.
Le cavalier, qui le tenait d'une main, lui distribuait de l'autre des gourmades avec une prodigalité inouïe.
— Cornebœufî s'écria Barillard tout en cherchant à s'arracher de l'étau vivant qui le tenait suspendu entre le ciel et la terre, je croyais qu'il n'y avait qu'un homme au monde capable de me balancer de la sorte !
— Et quel est l'homme doué d'un poignet aussi respectable? demanda le cavaher.
— Le capitaine des écorcheurs Tom Burdett, répondit le portier d'une voix étranglée.
— Par la mordieu! voilà qui s'appelle deviner juste, répliqua le baronnet en lâchant tout à coup le gardien, qui retomba lourdemeiil sur ses deux pieds ; et, à mon tour je te reconnais.
— C'est très généreux de votre part, gracieux capitaine, dil maître Barillard en cherchant à reprendre son équilibre. Mais, franchement, j'aurais préféré que vous m'eussiez reconnu un peu plus toi.
— Ah! oui, à cause de cette petite correction... Que veux-tu, mon cher Patrick, j'ai la main si prompte et si légère!
— Vous trouvez votre main légère, capitaine? grommela le por- (ioi-. Enfin chacun son opinion...
— Quant à toi, mon brave, je te félicite... Tu as encore engraissé, car ton corps m'a semblé fort lourd et fort pesant pendant cette opération... Ah çà! j'espère, maintenant, qu'en souvenir de nos bonnes relations d'autrefois, tu ne vas plus tenter de t'opposer à mon passage?
— Impossible de vous obéir, noble capitaine, reprit Patrick Barillard en s'inclinant avec beaucoup d'humilité,, en se irotlant les épaules et en lâtant son front pour s'assurer si la main légère de Burdett ne l'avait pas bossue.
— Et pourquoi cela? dit durement l'écorcheur.
— Ce que vous me demandez est tout à fait contraire à ma consigne. Sans cela, vous ne pouvez douter de mon désir de vous être agréable, répondit le portier en essayant un sourire gracieux, qui resta à l'état d'ébauche et de grimace.
— Je ne veux pourtant pas coucher à la belle étoile! répliqua Burdett, qui fronça le sourcil.
A force de se tâter le front, maître Barillard en tit jaillir une idée, ce qui, chez lui, était de la dernière rareté.
— Vous n'avez qu'un moyen, murmura-t-il, mais il est bon : c'est de vous glisser à mon insu parmi la suite de l'ambassadeur de Castille et d'entrer sans que je vous voie, ajouta-t-il ingénument.
— Merci de ton conseil, Patrick.
— Ahçà! sans rancune, capitaine?
— Sans rancune, répondit Tom Burdett. Je ne reproche jamais les coups que j'ai donnés.
Et après avoir fait décrire à son cheval un quart de cercle, le capitaine des écorcheurs alla se glisser parmi les derniers cavaliers de l'escorte.
Quant à l'étranger que maître Patrick Barillard avait si brutalement repoussé, non seulement il ne songeait plus à pénétrer dans la ville, mais il avait à peine conscience de ce qui se passait autour de lui. Dominé par une seule pensée, par un seul désir, aussi irrésistible que la soif qui torture les blessés du champ de bataille, sentant son cœur battre avec violence sous ses haillons, oubliant sa misère, il jetait des regards rapides et hardis sur les femmes qui faisaient partie de l'escorte, comme s'il eût voulu découvrir, sous le voile qui la cachait, celle dont la voix vibrait encore à son oreille.
Pendant ce temps, le sergent d'armes, qui avait enfin relevé ses sentinelles, s'avançait à la rencontre de l'ambassadeur. Ce dernier, de son côté, se détachant du groupe de ses compagnons, et rejetant en arrière le capuchon de la longue robe de voyage qui le couvrait, lit quelques pas en avant et mit pied à terre. Aucun de ses écuyers et varlets ne l'avait suivi.
Apercevant donc, non loin de lui, l'au lacieux piéton qui errait autour de la cavalcade comme une louve inquiète de son louveteau, il lui fit signe de s'approcher.
Le pauvre diable sapproclia macliiiialemeiit.
L'ambassadeur lui jeta avec une superbe insouciauce les guides de sa mule; puis il tira de sa robe un parchemin, au coin duquel pendait le sceau royal.
— Je suis Tévêque de Ségovie, dom Augustin Gudiel, ambassadeur du roi de Gastille, dit-il en s'adressant au sergent d'armes et en lui présentant le parchemin déployé.
A ce nom, et surtout à cette voix, le piéton devint d'une pâleur livide, ses yeux s'injectèrent de sang, tous ses membres s'agitèrent d'un tremblement convulsif, et de la main qu'il avait de libre il fouilla dans ses haillons, comme s'il eût espéré y trouver une arme cachée.
— Ainsi, continua Augustin Gudiel, sans même remarquer l'émotion du misérable qui remplissait auprès de lui l'office de varlet, au nom de don Enrique, mon bien-aimé maître, je demande passage pour moi, pour les chevahers qui m'accompagnent et tous les gens de
notre suite.
— Vous pouvez entrer, noble évêque, répondit le sergent d'armes, après avoir jeté sur le parchemin un coup d'oeil rapide, et je vais vous faire conduire par quelques-uns de mes archers auprès de monseigneur le prince de Galles, si vous le désirez.
Augustin Gudiel accepta l'offre du sergent, et, tandis que celui-ci recrutait son monde, il ordonna au piéton de lui tenir l'élrier.
Sans répondre au seul mot, ce dernier présenta lentement et d'une main l'étrier à l'ambassadeur. Puis il l'aida à monter sur sa mule.
— Tiens, dit l'évêque en tirant de son aumônière quelques pièces de menue monnaie, voici le salaire de ta peine. Tu pourras te réconcilier avec le portier de la ville en vidant un broc de vin à la santé de don Enrique, mon maître.
Par un geste invotontaire, le piéton laissa tomber à terre l'argent que lui offrait Gudiel ; mais, voyant que celui-ci le regardait avec étonnement, il se baissa aussitôt pour ramasser les pièces de monnaie, en ramenant soigneusement son feutre sur son front, et il murmura d'une voix sourde :
— Merci, seigneur! Que Dieu vous récompense, vous et votre maître, comme vous le méritez! Quant à moi, tant que je vivrai, je me souviendrai que vous m'avez fait l'aumône, charitable évêque.
En entendant la voix de ce malheureux, l'ambassadeur ressentit
une sorte de commotion violente et faillit tomber à bas de sa mule. Un soupçon étrange, insensé, venait de lui traverser l'esprit. Le timbre de cette voix humble, il l'avait déjà entendu résonner à ses oreilles, mais impérieuse, sévère, menaçante. Dès qu'il fut remis du premier choc de la surprise, il feignit d'ajuster son étrier, afin d'avoir occasion de se baisser et de voir ainsi si l'homme qui se cachait sous ce large feutre déformé et sous ces guenilles était bien celui dont la voix seule avait encore le privilège de le faire trembler. Mais déjà le piéton s'était relevé, avait brusquement tourné le dos au généreux évèque, et regagnait la campagne.
Gudiel sourit de ses soupçons et de ses craintes en le regardant s'éloigner avec sa taille courbée et sa démarche traînante; néanmoins, avant d'entrer dans Bordeaux à la tête de son cortège, il dit au sergent d'armes :
— Veillez bien à ce que ce gueux qui tenait ma mule tout à l'heure ne s'introduise pas dans la ville ; il a le visage étrangement sinistre, et je crois même que ses mains étaient souillées de sang.
— Personne n'entrera, monseigneur, répondit le sergent, car maître Patrick Barillard va fermer les portes à l'instant même.
En effet, le vieux portier était à son poste. Après avoir posé un doigt sur sa bouche, cligné de l'œil et échangé un signe d'intelligence avec le dernier cavalier de l'escorte, il fit rouler sur ses gonds la lourde porte de chêne massif et ferma sa serrure à double tour.
L'évêque de Ségovie et sa suite entrèrent lentement dans la ville. En tête marchaient d'un pas lourd et cadencé les archers anglais; mais ils eurent à peine dépassé les premières maisons que les curieux se ruèrent aux fenêtres et sur le seuil des portes pour voir défiler ce cortège, composé de dignitaires de l'Église, de ricos-hombres castillans, de riches juifs et de chevaliers maures; assemblage étrange, remarquable surtout parla variété des types, la bigarrure des costumes et des couleurs, qui étonnaient les regards et précipitaient sur les pas de l'escorte une foule nombreuse et compacte.
Aux côtés d'une mule grise, aux jambes fines et déliées, aux crins artistement tressés, chevauchaient deux hommes qui portaient la robe à rouelle jaune et le bonnet à corne des juifs.
Dès que le plus vieux de ces dignes cavaliers put supposer (juc
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le bruit des pas des chevaux et les exclamations des curieux ne permettaient plus à ses voisins de recueillir la moindre de ses paroles, il se pencha vers la jeune femme voilée que portail la mule grise.
— Imprudente enfant! lui dit-il à voix basse, as-tu donc oublié les recommandations de ton père et le conseil de notre ami Sédécias?
— Pardonnez-moi, mon père, répondit la jeune juive, mais Taudace de cet homme qui a osé le menacer de son fouet...
— Silence, malheureuse! se hâta d'interrompre le vieux Samuel Ben-Lévi en posant un doigt sur sa bouche et en roulant autour de lui des regards qui décelaient toute l'inquiétude de son âme.
— Que voulez-vous, mon père? continua Racliel d'une voix suffoquée par les sanglots. Certes, jusqu'à ce jour j'ai bien souffert... J'ai subi l'insulte... j'ai entendu les cris de la haine frapper mon oreille et mon cœur... des mains violentes et féroces ont déchiré mon voile... la pointe des couteaux a effleuré mon sein ; je croyais n'avoir plus rien à apprendre en fait de douleur... Eh bien! je me trompais. L'angoisse que j'ai ressentie tout à l'heure en reconnaissant sous ses guenilles le vaillant seigneur qui m'a aimée... car c'est bien lui... mes yeux ne pouvaient se tromper, mes oreilles n'ont pu oublier le son de celte voix qui remue tout mon cœur... cette angoisse si courte était au-dessus de mes forces. Maintenant, je n'aurais plus peur des dangers qui ne menaceraient que moi; mais lorsque j'ai vu le plus fier des hommes, ce maître puissant dont je n'ose prononcer le nom par crainte d'attirer la foudre sur sa tête, humilié, chassé, injurié par ce manant grossier; lorsque je l'ai vu se redresser sous l'atTront, par un jnstinct plus fort que sa volonté, puis se repentir de cet excès d'orgueil et servir d'écuyer à son ancien serviteur, alors j'ai senti comme un voile sanglant s'étendre devant mes yeux. J'aurais voulu pleurer, mais mes larmes retombaient sur mon cœur oppressé et ne pouvaient se faire jour... Je sentais que la fièvre envahissait mon cerveau. J'étais folle, et je n'avais peur que d'une chose : c'était d'oublier le danger du malheureux et de le trahir moi-même en courant vers lui et en prononçant son nom. Je l'aimais autrefois pour son courage, sa générosité, son grand cœur; aujourd'hui, je l'aime encore plus pour sa misère et ses souffrances. Lorsqu'il était entouré de noml)reux serviteurs dévoués à ses ordres, je rougissais parfois de mon enivrement, mon amour pouvait être accusé d'ambition et d'orgueil. Maintenant il
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semble que son malheur le rapproche de moi, et qu'il est permis à la pauvre juive de souffrir avec lui.
— Rachel, dit froidement Ben-Lévi en se rapprochant de sa fille,, encore une imprudence pareille à celle que tu viens de commettre, et nous sommes perdus.
— Que ne m'avez- vous laissée en Castille? répondit la jeune iîlle; Déborah, qui m'aime avec la tendresse d'une mère, aurait veillé sur moi, et avec elle j'aurais pu pleurer.
— - T'abandonner! repondit Samuel, pauvre créature qui m'as déjà coûté tant d'angoisses; t'abandonner après les funestes événements qui viennent de s'accomplir dans notre pays, méprisée de tes frères que tu as reniés, haïe mortellement par tous ceux qui haïssent don Pedro. Te laisser en Castille, c'était t'ensevelir dans ton tombeau !
— Qu"ai-je fait à ces hommes, mon Dieu? murmura douloureusement Rachel.
Sédécias se penchant à son tour vers la jeune juive :
— Vous avez aimé celui que la Castille a maudit, lui répondit-il durement.
— Et je l'aime encore, Sédécias, répliqua Rachel avec orgueil.
— Tais-toi, mon enfant, dit Ben-Lévi. C'est pour te soustraire aux haines profondes et terribles qu'a soulevées contre toi ton amouiinsensé que j'ai sollicité la faveur de faire partie de l'ambassade que don Enrique envoyait à Bordeaux. Je t'ai alors emmenée avec moi, malgré toi, presque de force.
— Oh! je ne m'en plains plus, mon père, car maintenant je suis heureuse de vous avoir accompagné, et ce pays étranger me semble, depuis quelques instants, plus beau que notre pays de lumière et de soleil.
— Et pour prouver ta reconnaissance à Sédécias, qui, pendant le long trajet que nous venons de parcourir, a bien voulu m'aider à te cacher aux regards d'Augustin Gudiel, ton plus implacable ennemi, voilà qu'arrivée au terme du voyage, tu vas imprudemment révéler par un cri d'épouvante ta présence au milieu de nous.
— Ne soyez pas tout à fait sans pitié, répliqua la juive, et à l'avenir, quoi qu'il m'en coûte, je saurai refouler au fond de mou cœur et cacher, même à mon père, mes terreurs et mes larmes.
Tout à coup un grand mouvement s'opéra dans le cortège, dont la tète venait d'arriver aux portes du monastère de Saint-André. C'était là que d'habitude le prince de Galles tenait sa cour.
L'évêque de Ségovie et les ricos-hombres espagnols mirent pied à terre, et des pages armés de flambeaux les introduisirent dans la salle du conseil, où le prince anglais les attendait.
Quant au capitaine Tom Burdett, comme il n'avait suivi l'escorte de l'ambassadeur que pour ne pas coucher à la belle étoile, ayant aperçu chemin faisant une hôtellerie d'assez bonne apparence, il s'y était judicieusement arrêté.
Edouard, prince de Galles, était assis sur un fauteuil couvert de brocart d'argent, dans la salle du conseil. Ce héros, qui passait pour le premier capitaine de son temps, avait gagné, dès l'âge de treize ans, ses éperons de chevalier à la sanglante et funeste bataille de Crécy. Il était vulgairement connu sous le nom de prince Noir, que lui ont conservé les historiens, parce qu'il combattait toujours couvert d'une armure entièrement noire et monté sur un destrier noir : à cette heure, il portait un manteau court de velours violet bordé d'hermine, la croix de Saint-Georges brillait sur sa poitrine, et la plume d'autruche des princes de Galles se balançait sur un front large et blanc, sillonné déjà par les lignes de la réflexion.
Debout à ses côtés se tenaient ses lords, au milieu desquels on distinguait le fameux sir John Chandos, Marthew, Gourney, Robert Knolles et William Felton.
Le héraut du palais annonça à haute voix l'ambassadeur de Castille, et Augustin Gudiel parut sur le seuil de la porte, où s'arrêtèrent ses compagnons.
Après s'être profondément incliné, il alla mettre un genou en terre devant Edouard, qui s'empressa de le relever; mais afin qu'il ne se méprît sur cet acte de déférence, et qu'on sût qu'il s'adressait au prélat et non à l'envoyé :
— Je félicite le comte de Traslamara, dit-il à haute voix, d avoir choisi pour son ambassadeur un ministre de Dieu. Le caractère dont vous êtes revêtu me fait espérer que vous venez à nous avec des paroles de paix et de conciliation.
L'exorde du prince de Galles décontenança visiblement l'évêque de Ségovie.
Ainsi, messire prince, vous refusez le gage d'amitié de mon maître? ditievêque. (P. 366.)
ÉSAU LE LÉPREUX. — J. KOUFF, ÉDIT. LIV. 40.
ÉSAU LE LÉPREUX 3G3
— Très haut et très puissant seigneur, se hâta-t-il de répondre, afin de ne pas se laisser entraîner sur un terrain autre que celui sur lequel il désirait combattre, je viens au nom de don Enrique, mon maître, roi de Castille et de Léon.
— Seigneur évêque, interrompit le prince de Galles en se levant, je ne connais d'autre roi de Castille et de Léon que don Pedro, mon aUié.
— Don Pedro a cessé d'être roi, reprit Gudiel avec un calme affecté. Aussi la Castille tout entière loue-t-elle Dieu de l'avoir, dans sa miséricorde, délivrée d'un si terrible maître, qu'elle avait baptisé h juste titre du surnom de Cruel.
— Je sais que ceux qu'il a châtiés de leurs crimes et de leurs révoltes l'ont appelé le Cruel; mais ceux qu'il a vengés de l'oppression l'ont nommé le Justicier, dit Edouard avec dignité.
— Il fut le bourreau de ses sujets et non leur justicier, monseigneur, car il condamnait sans jugement et frappait en aveugle.
— Étes-vous donc venu à Bordeaux pour poursuivre votre malheureux roi de ces accusations mensongères, pieux évêque? interrompit Edouard, dont le visage pâle commençait à s'animer.
— Je dois vous faire connaître la vérité, puisque vous semblez l'ignorer, messire prince, continua hardiment Gudiel : don Pedro a abusé de sa toute-puissance pour faire lâchement mourir la reine dona Blanche de Bourbon, sa femme légitime, la reine dona Léonor d'Aragon, sœur du roi Alphonse son père, dona Juana et dona Isabelle de Lara, filles de don Juan Nunez, seigneur de Biscaye, ses cousines, donaBlanca de Villenaet autres nobles dames, afin d'hériter de leurs terres.
Un murmure d'indignation circula dans les rangs des lords. Le prince de GaUes le réprima du regard.
— Ce récit de meurtres de femmes peut fournir un beau texte aux bourdes des ménestrels errants, dit froidement Edouard, mais les conseillers d'un prince ne doivent pas se laisser influencer par des lais el des fabliaux. J'aurais besoin de preuves irrécusables pour croire à ces cruautés de mon vaillant alhé.
Mais l'évêque de Ségovie, voulant exploiter habilement l'effet produit par ces accusations sur l'esprit des barons, reprit d'une voix éclatante :
36i ÉSAU LE LÉPREUX
— Qui donc oserait nier le meurtre de don Fabrique, grandmaître de Saint-Jacques; celui de don Gil, seigneur d'Albuquerque, et de tant d'autres chevaliers qui étaient l'honneur et le rempart du royaume? Enfin, don Pedro n'a-t-il pas usurpé publiquement les droits du peuple et des prélats?
— Mais ces querelles intestines ne regardaient que les Castillans, dit Edouard. C'était à eux seuls de défendre leur cause, si elle était juste, honorable et loyale. De quel droit don Enrique a-t-il requis aide et secours d'un capitaine français notre ennemi, Bertrand Du-> guesclin? De quel droit a-t-il fait franchir les Pyrénées à une armée de routiers et de malandrins étrangers? Non, ce n'est pas la Castille qui s'est révoltée contre lui! C'est la France qui lui a demandé compte de la mort de Blanche de Bourbon, et qui l'a détrôné. Ce n'est pas don Enrique qui a vaincu son frère, c'est le Breton Duguesclin. Aujourd'hui, l'Espagne est une nouvelle province du royaume de Charles V. En détrônant don Pedro, mon alhé, Duguesclin m'a jeté son gant au visage, et je dois le relever; don Enrique m'a porté un défi que je serais couard de refuser ; c'est moi que le roi de France a voulu atteindre et braver, et n'osant essayer de prendre en Aquitaine sa revanche de Crécy et de Poitiers, il l'a prise en Castille. Maîtres de TEspagne, les Français ne tarderont pas, s'ils me voient accepter l'insulte et abandonner mon allié, à mépriser ce prince iVozV devant lequel, jusqu'à ce jour, ils ont toujours reculé. Oh! je reconnais là cette prudente politique qui a valu déjà à Charles Vie surnom de Sage. Aujourd'hui que don Enrique est vainqueur, il vous envoie vers moi pour m'engager à oublier l'affront qu'il m'a fait en ne tenant pas compte de mon alliance avec son frère, et pour endormir mes soupçons par quelques vaines promesses et par des protestations d'amitié. Mais tout homme de guerre, tout porteur de cotte d'armes que je sois, je ne deviendrai pas dupe de tout ce manège ; je ne resterai pas vaincu et humilié dans la personne de mon allié. Avant de juger le roi de Castille avec la même sévérité que vous, son sujet, digne évêque, j'entendrai sa défense. Dites donc au comte de Trastamara que si don Pedro peut se justifier à mes yeux des crimes dont on l'accuse, je serai fidèle à mon devoir et à mon alliance envers le roi auquel j'avais promis aide et protection, et saurai faire rentrer sous son obéissance les sujets félons qui ont osé méconnaître les droits de leur souverain légitime.
Cette réponse fîère, dans laquelle se révélait la jalousie de la politique anglaise contre tout accroissement de l'influence française, déconcerta l'évêque de Ségovie, malgré toute son habileté, car il vit l'impression profonde qu'elle produisait sur les lords. Cependant il ne perdit pas courage et reprit :
— Croyez, monseigneur, que les Castillans n'ont pas mérité le reproche de félonie. Ils ont souffert longtemps la plus cruelle oppression et beaucoup ont défendu leur roi conirele?» malandrins étrangers, quoiqu'il semblât s'abandonner lui-même et fuir sans combat devant Duguesclin.
— C'est-à-dire que vous accusez maintenant don Pedro de lâcheté, interrompit amèrement le prince de Galles. Quel roi ou quel chevaher oserait, en effet, attendre de pied ferme l'invincible dogue de Bretagne. Voici pourtant, seigneur évêque, un de mes conseiflers, sir John Chandos, qui a dompté et fait prisonnier ce rude champion.
Don Augustin regarda avec curiosité ce robuste capitaine, dont la froide prudence égalait la valeur héroïque; puis il continua adroitement:
— Mais ce n'est pas Bertrand lui-même qui a vaincu don Pedro, monseigneur; c'est Dieu qui l'a renversé du trône et chassé du royaume par la voix de ses ministres. Jusqu'au moment oii il a mis le comble à ses iniquités par sa passion pour une juive, et oii l'excommunication a été fulminée contre lui, don Pedro avait conservé des partisans et des serviteurs dévoués. La Castille pouvait encore oublier ses fautes et devenir le tombeau des grandes compagnies. Mais lorsque Dieu eut prononcé la sentence et eut étendu sur lui sa malédiction redoutable, don Pedro vit la solitude se faire autour de lui, et n'eut plus de ressource que dans la fuite. Alors les ricos-hombres, les chevaliers, les communes et les villes du royaume ont tendu les bras vers don Enrique et lui ont dit : « Soyez roi ! » Le nouveau souverain n'a pas voulu que le prince de Galles cessât d'être l'allié du roi de Castille, et il m'a chargé de vous porteries témoignages de sa loyale amitié.
Puis il fît signe à un des chevaliers castillans, don Juan de Haro, de s'avancer. L'ancien favori de don Pedro obéit et déposa sur la table du conseil un petit coffret de bois de sandal, que le prélat s'empressa d'ouvrir. Les lords et les barons ne purent retenir un cri d'admiration à la vue d'un magnifique chapelet dont chaque grain était
formé d'une pierre précieuse éblouissante pai' sa couleur, par son éclat, perles, rubis, topazes et émeraudes.
— DonEnrique a espéré, monseigneur, dit Gudiel en présentant au prince de Galles le chapelet de pierreries, que vous accepteriez ce gage de son loyal dévouement; il l'a porté sur sa poitrine depuis le jour ot il a été couronné roi à Calahorra.
Mais Edouard, qui ne partageait pas l'esprit de cupidité rapace des chevaliers de son temps, et qui, dans sa générosité magnanime, attribuait souvent à ses hommes d'armes sa part de butin dans le pillage des villes, ne laissa percer aucune émotion sur sa pâle figure. 11 regarda le chapelet avec une sorte de pitié mélancolique; puis il répondit:
— Don Pedro, lui aussi, l'a porté sur sa poitrine, car c'est le chapelet de sa mère, qu'elle lui mit au cou tout enfant. Ces pierreries ont été ravies aux Maures par son père Alphonse; chaque grain a été taché du sang de ce noble roi et gagné par lui dans un combat. Ce chapelet est presque toute l'histoire de son glorieux règne. Ton maître croit-il donc, en me donnant cette dépouille sacrée, cette portion de son butin, éteindre en moi le ressentiment d'une offense, seigneur évêque? Il s'est grandement trompé. Je ne suis pas à vendre comme' les compagnies de routiers. Le capitaine d'aventures Bertrand Duguesclin peut mettre ses services et son sang aux gages du comte de Trastamara; le prince de Galles ne fait pas payer sa honte et sa trahison. 11 n'abandonnera pas son allié parce que cet allié n'a plus ni trésors, ni galères, ni soldats.
— Ainsi, messire prince, vous refusez le gage d'amitié de mon maître? dit l'évêque.
— Je refuse le don d'un rebelle, répliqua Edouard, et de plus je vendrai ma vaisselle d'argent, je mettrai en gage, s'il le faut, chez les juifs, celte croix de Saint-Georges qui orne ma poitrine comme un talisman, afin de rendre une armée à don Pedro, s'il est innocent de tous ces crimes, et pour forcer le bâtard de cesser d'usurper un titre qui ne lui appartient pas.
Dom Augustin rejeta dans le coffret de sandal le précieux chapelet, sur lequel les barons ne cessaient de fixer des regards avides qui n'échaj>paienl pas à l'attention du rusé prélat.
— Cette menace attristera le cœur de mon noble maître, répon-
dit- il adroitement, car don Enrique ne se croit pas en état de résister à l'invincible prince Noir, accompagné des plus redoutables chevaliers du monde. Il ne comptera plus que sur l'appui de Dieu, car Dieu doit protéger le prince qui défend l'héritage de ses pères.
— Dom Augustin Gudiel, cesse cette guerre de mots : tu sais aussi bien que moi que la Castille est l'héritage de don Pedro, observa Edouard, surpris de l'affectation avec laquelle l'évêque avait prononcé ces dernières paroles.
— Vous avez raison, noble prince, répliqua doucement l'ambassadeur; mais don Pedro n'a pas de fils, et, si vous envahissez l'Espagne, ce sera pour en faire un fief de la couronne d'Angleterre et usurper ce qui ne vous appartient pas. Ce sera un grand sujet d'étonnement pour ces ménestrels et ces trouvères errants qui chantent en tous lieux la loyauté du prince Noir.
— Je crains qu'il n'y ait un grain de folie dans ton cerveau, évêque de Ségovie, dit Edouard avec une sourde impatience. Tu parles tout à fait comme si don Pedro avait cessé de vivre.
— Et qui pourrait affirmer que mon ancien maître est encore en état de venir réclamer votre appui, seigneur? poursuivit le prélat au milieu d'un profond silence. Qui sait si sa main raidie n'a pas lâché pour toujours le sceptre et le glaive, et s'il n'a pas déjà comparu à cette heure devant son Créateur, auquel il a un compte si terrible à rendre?
Le prince de Galles avait perdu son sang-froid ordinaire. Il attachait sur l'ambassadeur des yeux effarés, comme si la foudre éclatait soudainement à ses oreilles. Ce doute, jeté soudainement du ton le plus naturel, au milieu de cette audience, jetait un soupçon terrible dans son esprit. Son visage pâle passa bientôt de la surprise à l'expression de la colère et de la menace, tandis que les lords, émus d'une curiosité anxieuse, se rapprochaient de l'évêque.
— Que veux-tu dire? s'écria enfin Edouard d'une voix métallique et vibrante. Parle clairement. Veux-tu nous faire entendre que don Pedro a traîtreusement péri? Son frère rebelle l'aurait-il fait prisonnier et mis à mort par félonie? S'il en était ainsi, j'armerais mes vassaux, je ferais prêcher la croisade sainte pour tirer vengeance de ce crime. Dugueschn est entré en Espagne pour demander compte à don Pedro de la mort de Blanche de Bourbon ; j'irai, moi, demander
compte à don Enrique de son fraticide. Mais, parle franchement, je te l'ordonne.
— Patience, messire prince, reprit don Augustin avec calme. Vous avez rejeté le gage d'alliance du nouveau roi de Castille; j'ai un autre guerdon à vous offrir.
— Ne te joue pas de ma bonté, astucieux prélat, dit Edouard. Je refuserai tout ce qui viendra de ta main.
— Erreur, généreux prince, répliqua l'évêque avec un sourire perfide, car ce que je veux vous offrir, c'est un souvenir de l'ancien roi de Castille, et vous l'accepterez sans scrupule.
Gudiel fit un nouveau signe à don Juan de Haro, qui s'avança et déposa sur la table une épée sans fourreau, dont la croix était brisée et la lame toute rouillée.
— Cette épée, dit l'évêque, est la dernière qu'ait touchée don Pedro. Tous les seigneurs castillans qui m'ont accompagné peuvent vous l'attester.
Edouard regardait avec stupeur cette arme ternie; mais, surmontant l'angoisse qui lui serrait le cœur :
— Si don Pedro a perdu son épée, je lui donnerai la mienne, dit-il d'une voix sombre.
L'évêque ne répondit rien ; mais Juan de Haro jeta alors sur la table une de ces ceintures d'argent richement travaillées, qu'on nommait ceintures d'honneur, parce que les chevaliers avaient seuls le droit de les porter: elles se composaient de larges plaques de métal réunies par des anneaux, et on les ceignait fort bas.
Le prince de Galles frissonna en la regardant.
— Reconnaissez-vous celte ceinture, monseigneur? s'écria dom Augustin. C'est celle que votre envoyé a remise de votre part à don Pedro lorsqu'il s'est embarqué à la Corogne pour venir vous rejoindre. Sur celte plaque d'argent vos armoiries sont gravées. Votre allié l'a portée pendant son voyage; si elle est tombée entre les mains des serviteurs de don Enrique, c'est que son possesseur n'existe plus.
— Un traître a pu lui ravir par surprise cette ceinture, murmura Edouard accablé.
— Non, reprit l'évêque, don Pedro ne se serait pas laissé arracher vivant ce signe de votre amitié, grâce auquel il pouvait parvenir facilement jusqu'à vous, une fois débarqué en Guienne. Enfin, si vous
Un homme, à demi vêtu, apparut sur le balcon de bois ... (P. 371.)
douiez encore, ajouta-t-il en étendant sa main droite vers le prince, voyez à mon doigt la bague qui servait de sceau royal à votre allié, et qu'il n'a cessé de porter depuis le jour où il a succédé à son père.
Puis, détachant la bague de son doigt, il la jeta sur la table du conseil en ajoutant :
— Vous accepterez sans doute, même de ma main, ce legs du roi mort. Voilà tout ce qui reste de don Pedro. Son frère est donc
KSAU LE J.ÉPREIX. — J. KOLKF, ÉDITELB.
Liv. 47.
roi par la volonté de Dieu et de tous, et vous ne sauriez, sans injustice, lui déclarer la guerre ; car Dieu, que le départ d'un. tyran n'avait pas désarmé, l'a suivi dans sa lutte. De son souffle puissant il a soulevé les flots de la mer, il a déchaîné la tempête. Vous ne pouviez le défendre contre ce nouvel ennemi, contre ce Dieu irrité qui l'atteignait. Les pêcheurs de la côte de Biscaye ont vu longtemps la galère du roi battue parla vague; puis la nuit est venue, nuit sinistre, qui a caché dans ses ténèbres les angoisses et le désespoir des naufragés, et le lendemain, au point du jour, ces hommes ont trouvé des débris de navire ballottés au milieu des écueils, et parmi d'autres cadavres le corps défiguré de don Pedro, qu'ils ont reconnu à cette épée, à cette ceinture et à ce sceau royal.
Le prince de Galles se leva, et après avoir interrogé d'un regard pénétrant l'impassible regard de dom Augustin Gudiel :
— Si la mort de mon malheureux allié se confirme, dit-il, nous n'interviendrons pas dans les affaires du royaume de Castille, et nous respecterons le choix du peuple. Cependant l'ami et le protégé tdu roi de France ne sera pas le mien. C'est d'une mauvaise politique pour les princes que de soutenir ou d'approuver la cause d'un frère rebelle. Mais si don Pedro n'a pas péri comme vous venez de l'assurer, dom Augustin, s'il vient me sommer en personne de tenir la promesse que jo lui ai faite, fidèle à mon serment, je jure par saint Georges qu'aidé de mes lords d'Aquitaine et de mes lords d'Angleterre, j'irai jusqu'au cœur de la Castille pour en chasser l'usurpateur !
— J'espère que Dieu et l'apôtre saint Jacques ne feront point un miracle contre mon glorieux maître, messire prince, répondit Gudiel.
— Je remets ma cawsc au jugement de Dieu, et par avance je vous rends responsable, vous et les vôtres, de tout le sang versé. Allez, seigneur évêque.
Le prélat n'insista pas davantage, et après avoir fièrement salué le prince do Galles et l'assemblée, il rejoignit l'escorte qui l'attendait dans la galerie.
A peine fut-il hors de la cour du monastère de Saint-André, que, j>renanl à part Sédécias, Juan de llaro et deux autres chevaliers castillans sur la fidélité desquels il pouvait compter, il leur dit à voix basse en dardant sur eux un regard étiiicelant :
— Vous l'avez entendu. Don Pedro mort, c'est la paix ; vivant, c'est la guerre. Bordeaux a quatre portes, je vous en confie la garde secrète. Si malheureusement notre espoir est trompé, si l'excommunié a échappé sain et sauf à ce terrible naufrage et s'il tente d'entrer dans la ville, vous savez ce qu'il vous reste à faire.
Don Juan de Haro, Sédécias et les autres chevaliers s'inclinèrent en signe d'assentiment, et, sans répondre un- seul mot, ils montèrent à cheval et s'éloignèrent de quatre côtés différents.