‹ Ésaü le lépreuxChapitre 27 sur 69 · II. — TOM BURDETT EST OBLIGE DE SE CONDUIRE EN PRISON · texte numérisé non relu

II. — TOM BURDETT EST OBLIGE DE SE CONDUIRE EN PRISON

Quatre heures venaient de sonner, et le jour commençait à poindre, lorsque les bons bourgeois furent réveillés en sursaut par un bruit inaccoutumé. De nombreuses cavalcades, parties des divers points de la ville, traversaient bruyamment les rues au galop.

Les plus braves se levèrent à la hâte, mais ils se contentèrent d'enlre-bàiller leurs fenêtres avec précaution, de manière à ne pas attirer sur eux l'attention des passants. Quant au plus grand nombre, ils se contentèrent de barricader prudemment leurs portes.

Dans ces temps de luttes continuelles, les alertes étaient si fréquentes, que ces braves habitants trouvèrent dix prétextes ingénieux pour justifier leur épouvante ; ils s'imaginèrent même que, pendant leur sommeil, les Français venaient de reprendre la ville aux Anglais.

Pendant qu'ils se demandaient avec terreur s'ils devaient crier saint Georges ou saint Denis, une des fenêtres de l'hôtellerie de l'Ecu d'Or s'ouvrit avec fracas, et un homme, à demi vêtu, enveloppé dans un grand manteau, apparut sur le balcon de bois qui décorait la façade de la maison.

Het homme, tenant à la main une f'igantesque épée nue, se pencha sur la balustrade et se mit à vociférer comme un possédé des imprécations contre ces tapageurs nocturnes qui, sous prétexte qu'ils ne dormaient pas, n'avaient nul souci du sommeil des autres.

Les gens du voisinage qui n'avaient pas encore osé mettre le nez

dehors, élecliisés par l'air déterminé de l'hôte de l'Écii d'Or, ouvrirent alors leurs fenêtres et mêlèrent leurs cris aigres et discordants à la voix mâle de l'homme du balcon.

— Il n'y a que des gens ivres ou des larrons poursuivis par les archers delà ville, qui courent ainsi les rues pendant la nuit, disait l'un.

— Si par ce maudit vent du nord je ne craignais pas de m'enrhumer, disait l'autre, ils trouveraient à qui parler.

— Par la mordieu ! s'écria à son tour l'homme à l'épée nue, en interpellant un cavalier qui passait au galop, faites prendre à votre haquenée une allure moins bruyante, ou je fais pleuvoir sur votre tête tous les pots de fleurs qui garnissent ce balcon.

Celui à qui s'adressait cette menace continua d'avancer, faute de pouvoir retenir son cheval ; mais dès qu'il en fut redevenu maître, il revint sur ses pas et s'arrêta en face du balcon.

— Je croyais que quelqu'un m'avait adressé la parole? dit-il en promenant tranquillement ses regards autour de lui.

A cette question, si simple en elle-même, toutes les têtes du voisinage disparurent aussitôt, et les fenêtres se refermèrent comme par enchantement, à l'exception pourtant de celle de l'hôtellerie de l'ECU d'Or.

— C'est moi qui me suis permis d'entrer en conversation avec vous, répondit sans hésiter l'homme du balcon, et je répète que si vous continuez à troubler mon sommeil, je tiendrai à m'assurer si votre crâne est à l'épreuve de quelques misérables pots de fleurs.

— Je n'ai malheureusement pas de pots de fleurs sous la main, et je ne puis vous rendre la pareille, reprit le cavalier; mais si vous consentez à descendre dans la rue, vous ferez connaissance avec un poignet qui s'est déjà acquis quelque renom en Guienne.

Un long éclat de rire accueiUit les paroles du cavaher ; l'hôte de Œcu d'Or se tordait de gaieté sur son balcon.

— Mais, Dieu me damne! dit-il, lorsqu'il eut enfin recouvré l'usage de la parole, c'est le hardi Robert Knolles?

— Et mon chevalier aux pots de fleurs est le capitaine Tom Burdett, s'écria le jeune homme en riant à son tour.

— En chair, en os et en épée, mon cher Robert.

— J'étais bien loin de vous croire logé à l'Écu d'Or. D'où diable arrivez-vous donc?

— Du fond de l'Andalousie, cette nuit même, et je commençais à m'endormir pour la première fois depuis dix jours, et uniquement pour ne pas en perdre l'habitude, lorsque vous avez eu la précaution délicate de m 'éveiller.

— J'espère que vous me pardonnerez.

— Je suis ravi que vous m'ayez ainsi procuré le plaisir de vous revoir quelques heures plus tôt. Mais, maintenant, Robert, expliquez moi un peu la cause de tout ce vacarme nocturne.

— Elle est bien simple, Tom. Le prince de Galles a invité tous ses lords et tous ses chevaliers à courre le cerf avec lui ce matin dans le bois de Larnac, et c'est à qui fera galoper le plus vite son cheval vers le monastère de Saint- André.

— Courre le cerf, ventre Mahom! Si vous êtes mon ami, Robert, vous n'irez pas sans moi. C'est une excellente occasion de reparaître aux yeux du prince.

— Hâtez-vous donc, car l'heure nous presse.

— Je ne vous demande que le temps de vêtir mon pourpoint et ma cotte d'armes. Pour ne pas perdre un instant, éveillez l'hôtelier, et ordonnez-lui de me seller un cheval.

Sir Robert Knolles, pour toute réponse, mit pied à terre, et, se dirigeant vers le heurtoir qui pendait à la porte de riiôtellerie, il en frappa plusieurs coups qui justifiaient l'éloge qu'il avait fait précédemment de son poignet.

— On croirait, en vérité, que vous grattez timidement à la porte d'une jeune fille ! s'écria Burdett au fond de sa chambre.

— Il paraît que ces manants ont le sommeil lourd, repartit Robert Knolles.

— Ils ronflent plus fort que vous ne frappez ! Comment diable voulez-vous qu'ils vous entendent?

Robert se mit alors à siffler un air de chasse en s'accompagnant du heurtoir, dont chaque coup, cette fois, retentissait de façon à produire sur lès oreilles et sur les murailles le même effet que les trompettes de Jéricho.

Excités par la curiosité, quelques bourgeois, qui, au lieu d'un combat à outrance dont ils espéraient être les paisibles spectateurs, voyaient les deux champions rire et causer familièrement, remirent

peu à peu le nez au dehors pour se rendre compte de ce singulier incident.

— Enfin, s'écria Robert Knolles, j'aperçois de la lumière et j'entends des pas lourds descendre l'escalier ; mais il m'a fallu, pour réveiller votre hôtelier, mettre tout le quartier sur pied, s'écria-t-il, en voyant quelques têtes embéguinées apparaître aux fenêtres.

— Qui donc ose s'en plaindre? s'écria Tom Burdett, qui s'élança sur le balcon et jeta autour de lui des regards flamboyants.

— Personne, comme vous pouvez le voir, répondit en riant sir Robert.

Et il montra de la main à son ami les fenêtres du voisinage. En effet, les bourgeois, effrayés de cette brusque apostrophe, avaient précipitamment abandonné leurs postes d'observation, et, par excès de prudence, avaient fermé soigneusement leurs fenêtres.

Un sourire de dédain effleura les lèvres charnues du capitaine des écorcheurs: il haussa les épaules, et prenant son manteau, son feutre et son épée, il s'engagea dans l'escalier tortueux qui conduisait à la salle basse.

11 y arriva en même temps que Robert Knolles, à qui l'hôtelier venait enfin d'ouvrir la porte, tout en maugréant comme un païen contre le fâcheux qui avait interrompu son sommeil. Mais lorsqu'il eut vu briller les éperons d'or du chevalier, le brave homme garda un respectueux silence et se hâta d'obéir aux ordres de Burdett, qui lui dit de seller promptement son cheval pendant qu'il viderait avec son ami un flacon de vieux vin pour prendre patience.

Grâce au zèle que la voix et les manières du joyeux capitaine ne manquaient jamais d'inspirer à ses inférieurs, l'hôtelier vint bientôt lui annoncer que son cheval était prêt, et les deux compagnons d'armes ne tardèrent pas à être en selle. Robert KnoUes partit le premier, et Burdett allait le suivre, quand il vit l'hôtelier planté devant sa haquenée M dans une attitude humble, tenant son bonnet d'une main et tendant l'autre vers lui d'une façon significative.

— Que me veux-tu, manant? demanda le capitaine avec une expression do naïve surprise qui donna une sueur froide à l'hôtelier de rÉcu d'Or.

— Mon Dieu! messire, c'est une misère pour vous, mais chacun

vit de son état... Yous ne vous offenserez pas si je réclame le petit compte que vous me devez?

— Comment, ribaud! s'écria Tom Burdett en levant les bras au ciel, tu oses me réclamer de l'argent pour m'être arrêté dans ta maudite hôtellerie, oii je n'ai pu fermer l'œil, oii tu as fait attendre une demi-heure à la porte mon vaillant ami, sir Robert, oii tu l'as injurié comme un de tes semblables ! Voilà comment tu es reconnaissant du choix que j'ai fait de ton Écii d'Or, pour m'y reposer des fatigues d'un long voyage, lorsque je pouvais aller dM Soleil d'Aquitaine'^ Car rien ne m'empêchait d'aller au Soleil d'Aquitaine, n'est-ce pas? Tu ne pouvais pas t'y opposer, manant !

— Certainement, messire, certainement. Mais puisque que vous avez daigné loger hTEcu dO'r, c'est à l'hôteherde fÉcu d'Oi^que vous devez...

— Quelques bons coups de houssine pour son insolence... Tu m'y fais penser... car il ne faut pas encourager un pareil vice chez les hôteliers, qui n'y sont que trop enchns.

Le manant recula vivement, mais en barrant toujours le passage à son terrible débiteur.

— Le prince de Galles m'attend, reprit Burdett, et je n'ai pas le temps de te combler ce matin de mes largesses... Mais sois patient... et si je fais bonne chasse, je te rapporterai ce soir quelques solides pièces de venaison.

— Mais si, du moins, vous me laissiez un gage de votre retour, messire? insista l'hôtelier d'une voix suppliante.

— Ah çà! douterais-tu de la parole de Tom Burdett, misérable avare?

— Hélas! non, votre parole ne m'inspire aucun doute... aucun, murmura-t-il à voix basse, sur la perte de mon argent... Mais un gage, cela n'a rien d'offensant. Avant-hier encore, deux jeunes cadets sont venus loger à fBcu d'Or, et comme ils n'avaient pas un denier en poche pour payer leur dépense, car ils s'étaient évadés du manoir paternel pour courir les aventures, ils m'ont laissé, l'un un chien de chasse qui n'a pas son pareil pour la vigueur et l'agilité, l'autre un faucon qu'il a dressé lui-même, et qui es( de race norvégienne...

— Et tu n'as pas rougi de dépouiller ainsi ces pauvres damoiseaux? s'écria Tom Burdett, qui avait écouté attentivement ce récit.

— Mais je suis prêt à leur rendre leur chien et leur faucon dès qu'ils m'auront payé, répondit l'hôtelier. Je suis un honnête homme, messire. Seulement un gage, voyez-vous, cela tranquillise toujours l'esprit. Si vous laissiez votre cheval dans mon écurie, eh! bien, cette confiance me ferait attendre plus patiemment l'efTet de vos promesses.

— Non, tu te vantes, loup rapace! Tu ne retiens pas dans ton chenil deux animaux si nobles.

— Mais, par la croix de Saint-Georges, je vous le jure, capitaine !

— Ne mens pas. Je voudrais le voir pour le croire.

— Eh bien, vous verrez, puisque vous êtes aussi incrédule que saint Thomas, dit l'hôtelier d'un air triomphant.

Et il entra précipitamment dans la salle basse. Tom Burdett fut sur le point de profiter de cette bonhomie pour lancer son cheval au galop; mais, réflexion faite, il préféra attendre.

Un instant après, Thôtelier reparut tout effaré, craignant déjà que son débiteur n'eût disparu, et il respira plus librement en le voyant toujours à la même place. *

Le bon bourgeois portait grotesquement sur son poing un superbe faucon dont le bec recourbé l'inquiétait visiblement, aux pattes duquel tintaient de petites sonnettes d'argent. De l'autre main, il traînait en laisse un lévrier de chasse admirablement découplé, et dont la robe était gris de perle.

— Que dites-vous de ce faucon, messire? demanda l'hôtelier. N'est-ce pas là un excellent gage?

— Mais si son maître ne revient pas, ce bel oiseau de proie ne peut le servir à rien, à moins que tu ne comptes le faire rôtir pour tes hôtes, dit Burdett.

— Non, non, j'en tirerai meilleur parti, répliqua le manant. Notre très haute et très puissante dame la princesse de Galles, à qui on ne reproche qu'un défaut, celui d'être passionnée pour la chasse au vol, m'achètera ce beau faucon son pesant d'or.

— Oui, c'est un cadeau digne d'une princesse, dit Burdett en le regardant avec l'attention d'un fauconnier consommé; mais voyons s'il a été bien dressé et s'il reconnaît l'appel.

11 fit en même temps enlendre un sifflement aigu et le faucon

... S"amusait à encapuchonncr le glorieux iaucon. (P. 381.)

s'élança aussitôt du poing de l'hôtelier, stupéfait, sur l'épaule large du capitaine.

— Ah! le brave oiseau! dit le capitaine, il est vraiment de bon lignage, et n'aime à percher qu'en lieu noble.

— Eh bien, avais-je menti, messire? s'écria l'hôtelier en caressant le lévrier, qui se mit à grogner et qui tira sa laisse pour venir sauter après les chausses de Tom Burdett.

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— Non, certes, et ce chien de chasse me paraît aussi trop fiei et trop rusé pour rester paresseusement accroupi dans l'aire d'une méchante hôtellerie.

— Pourtant, le faucon et le chien y resteront tous deux jusqu'à ce que leurs maîtres m'aient payé leur compte, dit le bonhomme en se frottant les mains d'un air goguenard.

Tom Burdett sourit.

— Tu as tort de mépriser un chien de chasse comme un chien d'aveugle, reprit-il. Si tu n'y prends garde, ce lévrier te jouera un mauvais tour. De quel nom son maître l'avait-il baptisé?

— Il l'appelait Roland, dit naïvement l'hôteher.

— Eh bien, Roland, si tu veux prendre un peu d'exercice aujourd'hui, lâche ce manant et viens avec moi! s'écria le capitaine en donnant un violent coup de houssine sur la main de l'hôteher, qui tenait la corde attachée au coUier du chien.

Le bonhomme poussa un cri de surprise et de douleur et lâcha la corde, à laquelle le lévrier donnait en même temps une violente secousse ; mais, ne perdant pas tout à fait la têt^e, il se jeta presque aussitôt au-devant de la haquenée du capitaine, en jurant:

— Par le sang-dieu ! vous me le payerez, messire!

— Je ne payerai rien du tout, réphqua en riant Tom Burdett; mais je t'emprunte, en revanche, ce faucon et ce chien pour compléter mon équipage de chasse. Maintenant, fais-moi libre passage !

— Jamais ! hurla l'hôtelier en grinçant des dents.

— Tant pis pour toi, réphqua l'écorcheur ; et, levant sa houssine d'un geste impérieux vers le pauvre diable :

— Çà! Roland, s'écria-t-il, sus à la gorge du ribaud, et fais-lui mordre la poussière 1

Le chien ne perdit pas une si belle occasion de prouver à son nouveau maître quelle brillante éducation il avait reçue, et s'élança avec une telle fureur sur le malheureux hôtelier, qu'il le renversa dn choc au beau milieu du ruisseau.

— Grâce ! grâce 1 cria le bonhomme d'une voix rauque : car, sentant les crocs du lévrier efileurer sa peau, il crut sa dernière heure arrivée. Je te permets de t'en aller, Roland ; emmenez-le à tous les diables avec vous, messire !

Le féroce et cupide tard-venu riait de tout son cœur en voyant

son créancier lutter si désavantageusement contre cet adversaire imprévu; mais craignant de pousser la plaisanterie trop loin, il rappela Roland et lui fît lâcher prise, non sans peine, avec quelques coups de houssine, puis il partit au galop, suivi du lévrier et le faucon sur l'épaule, après avoir crié en guise d'adieu à l'hôtelier :

— Je ne te l'ai pas fait dire. Si j'emmène ces puavres bêtes, c'est toi qui l'as voulu et ordonné, j'en prends le ciel à témoin. Sans moi, pourtant, ce chien te dévorait. J'espère que tu t'en souviendras quand je reviendrai loger à VEcu-d'Or.

Cependant l'infortuné bourgeois se relevait contusionné, souillé de boue, ensanglanté, tremblant et furieux à la fois de peur, de rage et de honte.

— Oh! oui, je m'en souviendrai, grommela-t-il en se hâtant de rentrer chez lui pour éviter les quolibets de ses voisins. Et que Satanas me garde dans son enfer si je ne porte pas plainte à notre seigneur le prince de Galles contre ce maudit pillard !

La ville avait du reste repris son calme ordinaire, et le bruit s'était concentré dans la grande cour du monastère de Saint- André, oii arrivaient en foule tous les grands seigneurs invités à faire partie de la chasse, auxquels Robert Rnolles annonça le retour du capitaine des écorcheurs.

Les plus renommés étaient sir John Chandos, qui joignait à une force prodigieuse, à une résolution froide et indomptable, la courtoise générosité d'un chevalier et la sagacité d'un général consommé ; sir William Felton, le comte d'Angus et Jean de Grailly, captai de Buch, qui joua un si grand rôle dans les guerres de cette époque,

Lorsque Burdett arriva, couvert de son manteau troué, avec son faucon et son lévrier, devant la porte du monastère, les archers lui crièrent rudement de ne pas aller plus avant. Le capitaine ne tint point compte de l'avertissement, et lança son cheval dans la cour; mais les archers se mirent à sa poursuite, et tandis que deux d'entre eux saisissaient la bride de son cheval, Tom Burdett vit s'avancer vers lui deux personnages à l'air grave et compassé, qu'il reconnut pour les maréchaux d'Aquitaine, sir Stéphen Cosington et sir Guiscard d'Angle.

— Eh bien, dignes barons, voilà donc l'accueil que le prince de Galles fait à un de ses plus fidèles serviteurs? J'espère que vous reconnaîtrez votre compagnon de guerre Tom Burdett, et que vous ordon-

nerez à ces truands de lâcher prise, pour m'épargner la peine de leur donner une leçon de courtoisie !

— -Aîessire capitaine, nous vous reconnaissons parfaitement, répondit Stéphen Cosington; mais nos ordres sont formels. Les chevaliers désignés par notre maître peuvent seuls entrer ce matin dans le monastère et faire partie de la chasse.

Le tard-venu devint rouge cle colère.

— Je ne pense pas, cependant, sir Stéphen, que vous ayez l'intention de me faire chasser d'ici comme un mendiant, maintenant que jai forcé la consigne?

— Non, certes, nous n'aurons pas besoin d'en venir là, répliqua courtoisement le maréchal d'Aquitaine ; car vous êtes un trop fidèle serviteur, en effet, pour ne pas vous éloigner de bon gré, et sans retard.

— Prenez garde, noble maréchal, s'écria le tard-venu furieux; si vous me poussez à bout, il adviendra malheur!

— A qui donc, messire? demanda ironiquement Cosington : à celui qui veut faire respecter l'autorité d'Edouard de Galles dans son logis, ou à celui qui la brave?

— C'est un défi! hurla le capitaine, qui voulait tirer son épée du fourreau.

Mais déjà les archers venaient, sur un signe de sir Guiscard d'Angle, de la lui enlever.

Cet incident avait rassemblé autour du petit groupe les seigneurs, les écuyers, les fauconniers et jusqu'aux varlets de la vénerie, qui formaient un cercle compact et curieux. Chacun élevait la voix, l'un pour soutenir les maréchaux, l'autre pour plaindre Burdett et dire qu'il ne méritait pas un si rude accueil. Le tumulte arriva jusqu'aux oreilles du j)rince de Galles, qui envoya un de ses pages pour en demander la cause.

Le jeune homme parvint, non sans peine, jusqu'à Tom Burdett, et, imposant le silence à tous d'un signes impérieux, dit à sir Stéphen :

— .Monseigneur Edouard veut savoir quel est l'auteur de ce tapage ?

— C'est moi, répliqua hardiment le caj)i laine au moment oii le maréchal allait prendre la parole. Beau damoisel, va dire au prince que ses nobles barons ont voulu empêcher son pauvre vassal, son

homme lige du pays de Galles, Tom Burdett, de pénétrer jusqu'à lui, après une absence de plusieurs mois. Dis-lui que si sa volonté est que je sois jeté à la porte du monastère de Saint-André, je ne ferai pas résistance, mais que je le supplie du moins d'accepter ce lévrier de noble race, qui est trop précieux pour appartenir à un simple capitaine d'aventures. Porte aussi à ta noble maîtresse, la princesse de Galles, ce faucon norvégien, qui l'émerveillera par ses prouesses.

Le page sourit, et après avoir dit au capitaine de ne pas bouger et d'attendre la réponse d'Edouard, il siffla le chien et le faucon, et s'éloigna en les emmenant. Tom Burdett ne s'était pas trompé dans ses prévisions. Le prince Noir et sa femme étaient tous deux passionnés pour la chasse, et lorsqu'ils eurent vu les admirables bêtes dont le tard-venu leur faisait hommage, ils ne purent s'empêcher de se récrirr d'admiration.

Le page reçut l'ordre d'introduire sur-le-champ le capitaine Tom Burdett, qui put enfin mettre pied à terre, à la confusion des deux maréchaux d'Aquitaine, et qui, après avoir jeté les guides de son cheval aux mains de l'écuyer de Robert Knolles, suivit son jeune conducteur. Ce dernier le fit entrer dans une salle immense dont les murs étaient tapissés d'armes offensives et défensives, et au milieu de laquelle se trouvait une table de chêne merveilleusement sculptée, chargée de manuscrits et de gantelets, de casques, de missels, de jaunes parchemins et de couteaux de chasse.

Debout près de cette table et presque perdu dans l'ombre se tenait un chevalier de haute taille, portant une cotte d'armes de buffle ; c'était Edouard de Galles, qui fixait ses yeux doux et brillants sur le beau lévrier, tandis que Roland lui léchait les mains comme s'il l'eût déjà reconnu pour son maître.

Quant à la jeune et belle femme qui, assise dans un large fauteuil surmonté d'armoiries fouillées en plein chêne, s'amusait à encapuchonner le glorieux faucon de Norvège, c'était la princesse de Galles, pieuse et chaste dame qui partageait son existence entre Dieu, son mari et ses enfants. Lorsque Edouard devait la quitter pour aller guerroyer, elle ressentait de mortelles angoisses ; mais elle n'eût pas osé détourner le vainqueur de Poitiers de la voie d'honneur dans laquelle il marchait. Aussi, pendant les trêves de guerre, lorsqu'il se délassait de son repos par les violents exercices de la chasse, son

amour pour lui l'entraînait-elle à l'accompagner et à affecter une passion irrésistible pour ce genre de plaisir.

Tom Burdett, après s'être respectueusement incliné devant la princesse, alla saluer son maître et lui baisa la main.

— Eh bien, jovial et redouté capitaine, dit Edouard en souriant, après avoir disparu pendant une année, vous forcez donc notre logis comme un château pris d'assaut; vous entrez chez votre seigneur comme la foudre et la tempête? Soyez néanmoins le bienvenu! ce brave lémer intercède pour vous !

Et il se mit à caresser Roland.

— Messire prince, vous ne pouviez me faire un crime de mon ardent désir de vous revoir et de mettre à vos ordres mon bras et mon épée.

— Sans compter votre terrible compagnie de routiers. Vous venez en temps utile. J'aurai peut-être bientôt besoin de réunir autour de ma bannière tous mes braves compagnons. Dites-moi combien d'hommes d'armes marchent sous votre pennon?

Tom Burdett, à cette question, fit une grimace piteuse.

— Hélas! mon cher seigneur, dit-il d'une voix étranglée, je marche seul sous mon pennon, car ma compagnie n'existe plus. Elle a été entièrement détruite par une infâme trahison. Je n'ai plus ni sou ni maille, moi qui aurais pu, il y a quelques mois, rivaliser de puissance et de fortune avec un chevalier baronnet.

— Est-il possible que vous ayez éprouvé de tels revers, s'écria Edouard, vous, le plus rusé de nos capitaines d'aventures?

— Hélas! soupira Burdett, j'ai trouvé plus rusé que moi. J'ai été fait prisonnier, et j'ai dû vendre tout mon butin à un maudit juif pour qu'il consentît à me payer ma rançon. Enfin je serais réduit à devenir de capitaine simple soudard, si mon maître n'était le plus généreux prince de la chrétienté. Maître Job, sur son fumier, n'était pas plus gueux que moi, car il ne me reste que mon bras et mon épée.

— Mais il n'en faut pas davantage dans ce temps-ci pour gagner fiefs et châteaux, messire Burdett; vous n'êtes que le fils d'un sauvage chevrier gallois : vous ne comptez d'ancêtres ni parmi les lords normands ni parmi les barons d'Aquitaine; mais vous avez su rendre votre nom redoutable aux Français, vous m'avez toujours servi en bon vassal, et je ne vous abandonnerai point.

— Tom Burdett n'est pas un ingrat, mon généreux seigneur, et quelque charge que vous daigniez lui confier, il la remplira avec dévouement.

— Comptez sur ma parole, ajouta le prince Noir; je réparerai envers vous les torts de la guerre, mais pour l'instant il faut attendre.

— J'attendrai donc! dit Burdett en poussant un soupir, et, tout en laissant tomber négligemment sa tête sur sa poitrine et pendre ses bras comme un homme abattu, désespéré, il jeta sur la princesse un regard furtif, afin de voir si son soupir avait produit sur elle l'effet qu'il en espérait.

11 la vit en effet se lever, et, tout en caressant les plumes lisses du faucon, s'approcher d'Edouard et lui parler à voix basse. Un sourire rusé crispa les lèvres du tard-venu à l'ombre de son épaisse moustache, et il devint tout oreilles des pieds à la tête.

— Je viens, mon ami, disait la princesse, d'apprendre que le gouverneur du donjon compte vous demander aujourd'hui même l'autorisation de retourner en Angleterre, car les fièvres de ce pays ont miné sa santé.

— Il se pourrait! s'écria Burdett sans s'apercevoir de l'indiscrétion qu'il avait commise, car, pour mieux entendre, il s'était avancé de quelques pas.

Le regard sévère que lui lança Edouard lui fit comprendre sa maladresse, et il regagna sa place à reculons.

— Je suis fâché que messire Barat, ce bon vieux chevalier, ne puisse plus remplir ses fonctions, reprit le prince de Galles, car le donjon renferme des prisonniers de marque, et je ne trouverai pas facilement un homme capable de remplacer un si bon geôlier.

— Cette charge conviendrait peut-être à sir Tom Burdett? continua la princesse en interrogeant le capitaine du regard.

— Je crois pouvoir répondre d'être aussi vigilant que messire Barat, répondit le tard-venu. J'ai fait des prisonniers dans ma vie, et quoique je n'eusse pas de donjon de pierre, mais une simple tente pour les garder, je n'en ai jamais laissé évader un seul qu'après rançon payée plutôt deux fois qu'une.

— C'est bien, dit le prince Noir. Accompagnez-nous à la chasse, capitaine, et si notre vieux gouverneur persiste dans sa résolution, jo penserai à vous.

Edouard de Galles se disposait alors à sortir, lorsque le hardi Burdctt, fléchissant un genou devant lui, s'écria :

— Monseigneur, s'il ne s'agissait que de moi, j'attendrais patiemment; mais permettez-moi d'insister en faveur de ce pauvre gouverneur qui désire si ardemment retourner dans son pays pour y retrouver la santé, et à qui, d'un seul mot, vous pouvez rendre l'espérance. Promettez-moi de lui octroyer sa demande.

Ah ! j'aime à vous voir plaider avec cette chaleur la cause d'un

homme que vous ne connaissez pas, dit en riant le prince de Galles. Vous servez votre prochain comme vous-même, capitaine. Eh hien, soit! Je consens au départ de messire Barat, et je vous choisis pour son remplaçant. Damoisel, ajouta-t-il en s'adressant au jeune page qui avait introduit le capitaine, vous irez annoncer cette bonne nouvelle au vieux gouverneur.

Dès que Tom Burdett eut vu la tapisserie retomber derrière la porte, il se précipita aux pieds de la princesse de Galles, et baisa respectueusement le bas de sa robe.

— Messire, dit Edouard, je n'ai pas besoin de vous recommander de vous rendre digne de vos nouvelles fonctions, par une activité et une surveillance de tous les instants.

— J'ai appris, dans mon métier de malandrin, à ne jamais dormir... que d'un œil à la fois. Et, quant aux prisonniers récalcitrants, ajouta le tard-venu, dans les yeux duquel brilla un éclair féroce, je sais le bon moyen d'adoucir leur caractère et de leur fermer la bouche.

— Vous ne m'avez pas compris, Tom, reprit vivement le prince. Soyez sévère, mais non cruel. Gardez bien vos prisonniers, mais ne poussez pas au désespoir des hommes de guerre qui doivent au premier jour recouvrer la liberté. Les traiter sans pitié, c'est s'en faire des ennemis irréconciliables.

— Je partage d'autant mieux votre opinion, messire prince, dit le tard-venu, que je sors moi-même de prison.

— Où donc avez-vous été fait prisonnier, capitaine? demanda Edouard.

— Mais en Espagne.

— En Espagne! s'écria le prince Noir. Comment, vous arrivez d'Espagne ?

— Oui, monseigneur.

Le hardi braconnier lui-même eût étage sur ces cimes les démous convoqués pour

le sabbat... (P. 391.)

— Et vous y avez combattu ?

— Chaque fois que j'en ai trouvé l'occasion.

— Et sous quelle bannière? demanda Edouard avec une vivacité qui lit tressaillir le tard-venu, malgré sa hardiesse.

— Sous celle du roi don Enrique.

— Du bâtard Trastamara! s'écria le prince, exaspéré à cet aveu. Et tu oses, damné routier, reparaître devant moi! Tu oses te vanter

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de tes prouesses contre mon alli(^ don Pedro! Tu oses venir solliciter mes faveurs après avoir aidé notre ennemi Bertrand à détrôner ce malheureux roi! Es-tu donc un de ces barons indépendants qui ne reconnaissent aucun souverain, un de ces insolents malandrins qui n'ont plus de patrie et qui se vendent à quiconque peut les payer? Mais tu as eu tort d'entrer si audacieusement dans la tanière du lion. Tu as violé la foi lige que tu devais à ton seigneur; eh bien, chevalier félon, tu as encouru la dégradation, et tes éperons d'or te seront arra^rhés par la main du bourreau !

Burdett croyait faire un rêve. Il tombait rudement du ciel sur la terre. Au moment même où il se réjouissait d'avoir obtenu les bonnes grâces d'Edouard de Galles, il venait de s'attirer une foudroyante disgrâce, et ne trouvait plus une parole pour se justifier.

Ce fut la princesse qui vint généreusement à son secours :

— N'accablez pas de votre colère ce pauvre chevalier, dit-elle à son mari d'une voix douce et suppliante. Il n'a fait que suivre l'exemple de sir Hugues Calwerley et de tant d'autres qui ont cru racheter leurs péchés en se croisant contre le meurtrier de Blanche de Bourbon. N'est-il pas étrange que ce soit vous, Edouard, vous, le plus parfait chevalier de notre temps, qui vous entêtiez à vouloir défendre la cause d'un prince abandonné de Dieu et des hommes, que l'Église a chassé de son sein, et que ses peuples ont chassé de ville en ville à cause de ses scandaleuses amours et de ses alliances honteuses arec les juifs et les Maures?

— Don Pedro n'est tombé du trône, madame, que pour avoir voulu régner au lieu de servir de jouet à ses barons, et je l'approuve. Dieu a décidé contre lui, quand son frère bâtard l'a combattu avec les poings carrés et la lourde hache d'armes du Breton Bertrand. Nous verrons si Dieu décidera pour le bâtard, quand don Pedro prendra sa revanche avec la lance et l'épée du prince Noir.

— Je ne saurais lutter contre votre volonté, Edouard, répliqua la princesse; mafs, je vous en prie, soyez indulgent à ce brave vassal, de qui j'ai accepté ce beau faucon de Norvège.

— Votre prière doit être exaucée, madame. Messire Burdett, vous ne serez point dégradé; mais si vous voulez que j'oublie votre forfaiture, il faut que vous vous rendiez de ce pas au donjon... pour porter au gouverneur...

— L'ordre de hâter son départ? demanda vivement Tom Burdett; qui commençait à reprendre espoir.

— Au contraire, l'ordre de ne pas partir, et de vous garder pen* dant trois mois avec lui dans le donjon.

— Mais à quel titre, monseigneur?

— Gomme prisonnier, par saint iMartial! s'écria Edouard. Pensiez-vous encore à remplacer messire Barat? La peine est légère. Vous expierez ainsi la tache que voiis avez faite à votre honneur en portant les armes contre l'allié de votre seigneur suzerain.

- — Quoi! messire prince, vous exigez que je me conduise moimême en prison? dit Tom Burdett avec un désappointement comique.

— Ce sera une leçon pour Calwerley et ses compagnons.

— Et dans quelle prison encore! dans ce donjon dont vous veniez de me nommer gouverneur!

— La Providence vous destinait à l'habiter, messire, vous n'en pouvez douter, dit froidement Edouard. Allez, vous dis-je.

Tom Burdett s'inclina profondément et sortit pour aUer prendre possession de son nouveau logis.

Mais à peine eut-il mis le pied dans la cour, que ses frères d'armes, qui l'attendaient avec impatience, l'accablèrent de félicitations, à son grand étonnement.

Il ignorait que le jeune page chargé de porter à messire Barat, gouverneur du donjon, le message du prince, s'était empressé d'annoncer mystérieusement la nomination de Burdett à Robert Kuolles, qui en avait aussitôt fait part, à voix basse, à William Felton, lequel, à son tour, avait confié le secret à sir John Ghandos.

Au bout de cinq minutes, la nouvelle, en passant aussi discrètement de bouche en bouche, avait fait cinq fois le tour de la cour d'honneur.

— Messire gouverneur, dit Felton en voyant le capitaine mettre le pied à l'étrier, je ne vous laisserai pas vous éloigner sans vous témoigner ma joie de l'excellent choix que le prince de Galles a fait de vous pour remplacer sir Barat.

Le tard-venu fronça le sourcil, car il prit cette apostrophe pour un sarcasme, et il enfourcha lestement sa mouture afin de s'éloigner au plus vite.

— Messire gouverneur, dit à son tour Robert Knolles en s'appro-

chant le sourire sur les lèvres, si jamais je tombe entre vos mains, souvenez-vous de notre ancienne amitié, et enfermez-moi dans un cachot qui soit au midi,

Tom Burdett regarda son ami Knolles de travers, et, sans répondre un seul mot, il enfonça son éperon dans le ventre de son cheval.

— Çà! messire gouverneur, reprit Robert Knolles en retenant la haquenée par la bride, méconnaissez-vous déjà vos amis? et pour leur laisser le temps de vous féliciter sur votre nouvelle charge, ne vous arrêterez-vous pas un instant au milieu d'eux?

— M'arrêter! répondit Burdett avec un profond soupir, mais c'est précisément pour cela que je vous quitte, compaing Robert.

— Je ne vous comprends pas, dit le chevalier.

— Par saint Georges! messires, je ne vous comprends pas davantage, répliqua le tard-venu, qui commençait à perdre patience.

— Entendons-nous, Tom! où allez-vous maintenant? demanda Robert Knolles.

— Au donjon.

— Dont vous êtes nommé gouverneur?

— Non pas; mais où je vais, par ordre de notre gracieux prince, me conduire moi-même en prison.

Robert Knolles regarda son ami d'un air consterné.

— Sangdieu! j'avais oublié de vous prévenir de ne pas vous vanter de vos prouesses de Castille. Ah! mon pauvre ami, je suis navré de mon étourderie. Ainsi, vous ne venez pas chasser avec nous?

— C'est difficile; à moins, dit Burdett en essayant de rire, que je ne consente à me laisser évader. Mais je suis mon propre prisonnier, et je réponds de moi corps pour corps.

Puis, saluant le i)lus gaiement possible ceux qui l'entouraient, il partit au galop.

Au même instant, une grille qui conduisait à la cour du cloître s'ouvrit et donna passage au prince Noir.

Il montait un magnifique palefroi baibe, qui réglait complaisammcnt son pas sur celui d'une petite mule richement caparaçonnée que montait la princesse de Galles, escortée de quelques nobles châtelaines du duché.

Edouard, après avoir salué de la main la foule des seigneurs qui se pressaient sur son passage, donna le signal du départ.

Le cortège se mit en marche, tandis qu'à une ceutaine de pas en arrière venaient les capitaines de vénerie, les piqueurs et les varlets qui conduisaient les meutes.

III. — CE QUE COUTAIT AUX MANANTS ET VILAINS d'aQUITAINE LE MEURTRE d'un CHEVREUIL ET d'uNE LOUVE.

Au milieu des vapeurs du matin, qui jetaient sur tout le paysage une ombre mystérieuse, les chasseurs apercevaient çà et là des villages dont les cabanes, faites de troncs d'arbres grossièremunt joints, s'écroulaient à moitié dans les landes de sable mouvant, où ne croissaient que des sapins résineux à l'aspect triste et sauvage. Les coteaux aux terrains pierreux étaient égayés par les pampres de la vigne. Au front des collines lointaines se dressaient dans la brume des châteaux crénelés, manoirs féodaux, repaires inaccessibles d'où le seigneur dominait la plaine et la lande comme l'aigle du haut de sou aire.

Mais bientôt le soleil, soulevant le voile qui semblait intercept'^r ses rayons, anima tout à coup ces sites pittoresques et colora l'horizon de mille teintes variées. La chasse arrivait en ce moment sur la lisière des bois de Larnac.

Une centaine de paysans, jeunes ou vieux, noirs de peau, maigres et petits pour la plupart, les pieds et les jambes nus, le corps enveloppé d'un sayon de toile grise et rude, étaient silencieusement étendus sur le revers des fossés en attendant l'arrivée du prince de Galles.

Depuis plusieurs heures, les pauvres diables réunis, au lieu du rendez-vous qui leur avait été assigné, grelottaient sous la bise du malin, car ils n'avaient d'autre abri contre la brume que l'herbe et la mousse humide qui bordaient la forêt.

Dès qu'ils entendirent la voix des chiens, ils se levèrent en toute hâte, secouèrent la rosée dont ils étaient inondés, et accoururent se ranger à côté des meutes dont ils devaient former le supplément.

A celte époque, en effet, le seigneur féodal livrait aux bêtes fauves la subsistance même du paysan. Le berger devait, sans se plaindre, voirie loup dévorer son troupeau ; le laboureur devait laisser la meute dévaster ses moissons.

Avant le manant, le gentilhomme plaçait la bête fauve, car la bêle fauve était destinée au plaisir du maître, et le plaisir du maître était chose sacrée. On ne pouvait y porter atteinte sous peine de la corde, et si le paysan parfois se mêlait à la chasse, ce n'était que pour aider les chiens, les remplacer au besoin et rabattre avec eux le gibier.

Mais Jacques Bonhomme, comme les barons nommaient en riant le vilain, Jacques Bonhomme n'était qu'un supplément inteUigent et plein de mauvais vouloir. 11 n'obéissait que par crainte, et la rage dans le cœur. Le chien, ne suivant que son instinct, se lançait avec ardeur à la poursuite du gibier, car il avait en perspective la curée sanglante; il avait sa part comme le noble chasseur avait la sienne. Mais le sert, lui, ne marchait qu'à contre-cœur, car, à chaque pas, il brisait de son pied sa propre vigne, il écrasait et couchait son blé, il ravageait son champ.

Aussi, lorsque la chasse devait avoir lieu, s'empressait-il presque toujours, pour éviter la réquisition des piqueurs, d'abandonner sa cabane d'argile, de mousse et de troncs d'arbres, et d'aller se réfugier dans quelque épais couvert, dans quelque grotte solitaire.

Mais les paysans des environs de Bordeaux n'étaient pas assez hardis pour oser se soustraire à la corvée qui leur avait été imposée, et ils vinrent subir l'inspection du capitaine de vénerie.

Celui-ci, après s'être assuré que chacun des rabatteurs avait apporté son épieu, les échelonna sur un des côtés du bois, puis il donna le signal avec sa trompe, les cors sonnèrent et la battue commença.

Le prince de Galles^ les seigneurs et les dames qui assistaient à la chasse, s'élancèrent alors au galop dans une des longues avenues formées de chênes aux rameaux noueux et larges, et au tronc court et enfoui dans l'herbe, ils disparurent bientôt sous les vertes arcades, au milieu de bruyants éclats de joie.

Pendant ce temps, une scène bien différente se passait à l'autre exlréniilé de la forêt, dans sa retraite la plus cachée et la plus inaccessible.

C'était un site d'un aspect à la fois sauvage et charmant.

La moitié d'une colline, formée dune terre friable et sablonneuse, s'était, quelques années auparavant, éboulée par suite de l'infiltration des eaux, et cette chute avait creusé une sorte d'entonnoir gigantesque. Sur le bord de la crevasse, des houx et de gros chênes verts avaient résisté à la violence de la secousse, parce qu'ils étaient retenus par d'énormes racines ; mais, étant restés courbés, ils semblaient se pencher curieusement sur l'abîme avec leurs branches brisées et leurs poussés pendantes, comme des gnomes difformes regardant ce qui se passait au-dessous d'eux.

L'entonnoir se déchiquetait en vagues de terrain bizarres, monticules arides et bas-fonds d'oii s'élançaient de jeunes hêtres effilés, dont la verdure égayait les parois jaunes ou grisâtres du gouffre, auxquelles s'accrochaient d'ailleurs çà et là des buissons de ronces.

Le sentier, qui descendait comme une rampe raide et ardue du haut de la colhne dans la fondrière, ressemblait par ses tons blanchâtres au lit desséché d'un torrent; les eaux^ qui, lors des grandes ■pluies et des ouragans, s'écoulaient en effet par ce sentier, avaient creusé dans la ravine une mare verdâtre dormant sous une mante de joncs, de roseaux et de nénuphars, sur lesquels bruissaient des tourbillons d'insectes au corsage étincelant.

A part les déchirures du gouffre, larges raies crayeuses, toute cette solitude était verdoyante: les saules mutilés qui enlaçaient comme une ceinture le contour de la mare, les ormes que les festons de vigne sauvage embrassaient et unissaient les uns aux autres, la terre tapissée d'une herbe épaisse et fleurie, la mousse humide de rosée d'où s'exhalait l'odeur enivrante du matin, toute cette végétation robuste embaumait l'air de senteurs amères et pénétrantes. Quant aux sombres sapins qui surplombaient le sentier, ils laissaient couler la résine des fentes de leur écorce comme d'une blessure béante.

La brume fraîche et légère nageait comme un voile fantastique sur la mare, que le soleil commençait à piquer de minces flèches d'or. Pas un blanc flocon de nuage ne tatouait l'azur étincelant du ciel.

Au clair de lune, l'imagination du paysan superstitieux eût peuplé ce site étrange de fées, de larves et de sorciers. Le hardi braconnier lui-même eût étage sur ces cimes les démons convoqués pour le sal)bat

nocturne. A cette heure, on ne pouvait y rêver que des scènes d'amour et de bonheur.

Le silence était profond, mais ce n'était pas le silence du cloître, du cach<U ou de la tombe, c'était un silence animé qui semble un h^ mne solennel célébrant les \Ouanges de Dieu et qui est fait de mille bruits divers . La vie de la création se trahissait dans le clapotement de la grenouille verte qui sautait au fond de la mare, dans le trille fugitif de l'oiseau qui volait chercher son nid obscur, dans le frôlement des ailes de l'aigle qui décrivait de grands cercles au bleu du ciel, dans la chute des ramiers effrayés s'abattant au pied des arbres, et dans la fuite du lapin regagnant son terrier sablonneux en fixant sur les feuilles agitées par la brise ses yeux rouges et transparents comme du cristal, dans ces feuilles elles-mêmes bercées par le vent avec une sonorité harmonieuse que nulle expression ne saurait rendre.

Cependant des créatures humaines se cachaient dans cette solitude, et leur cœur était déchiré par l'angoisse. Quatre paysans deminus, entourés de femmes et d'enfants, écoutaient, pâles, tremblants, retenant leur haleine, le son lointain des trompes que le vent apportait jusqu'à eux.

— Mon père, mon père, fuyons! la chasse va déboucher bientôt par le sentier! s'écria l'un des enfants en se cramponnant aux jambes d'un homme de haute taille qui, le cou tendu, l'oreille penchée vers la terre, semblait interroger jusqu'au moindre bruit.

— Malheureux! dit à voix basse le paysan en étouffant de sa large main calleuse les cris de l'enfant, veux-tu donc nous livrer

tous?

— Laisse-le crier, Daniel, et puissent ses cris être entendus de nos bourreaux ! murmura d'une voix éteinte une femme jeune encore, dont le visage pâle, maigre et hâlé, conservait des traces de beauté, el qui, étendue contre une souche moussue près de la mare, grelottait d(; frayeur et de froid en serrant dans ses bras deux enfants enveloppés dans un haillon de laine brune. ^ '^

— Deviens-tu folle, .lehanne? dit le paysan étonné, en la couvrant d'un regard navrant de tendresse et de pitié. Si tu n'as pas peur de la corde pour nous, pense à nos enfants, qui, sans nous, seront aband(jnnés et perdus,

— Pauvre Daniel, tu voudrais me donner envie de vivre,

... J'étais appuyé sur ma charrue que traînaient ma pauvre Jeiianne cl ma

fille aînée. (P. 397.)

répliqua Jehanne avec un sourire amer; mais le supj)lice que le séiK'^rhal nous réserve est certes moins cruel que la faim qui nous ronge. Ces pauvres chers petits! ajouta-t-elle en les pressant convulsivement sur son sein glacé, qu'ont-ils besoin d'un père qui ne peut les nourrir, d'une mère qui ne peut plus même les réchauffer contre son cœur?

— Encore un peu de courage, femme! reprit Diiniel on rlierchant à éteindre et a disperser le feu de brandies et de feuilles sèches

ÉSAU LE LKI'REUX. — J. KOUFF, ÉDITEUR.

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