‹ Ésaü le lépreuxChapitre 28 sur 69 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

qui couvait à quelques pas et qui eût pu les trahir par sa fumée. Peutêtre ce soir nous sera-t-il possible de gagner les- landes.

— Hélas, mon Dieu! n'aurez-vous pas pitié de nous, vous qui avez fait ce beau ciel et ce brillant soleil pour tous vos enfants? dit en joignant les mains avec désespoir et en éclatant en sanglots une autre femme à qui sa petite fille demandait du pain.

— Écoutez ! dit un paysan qui, comme Daniel, suivait avec anxiété les flottantes rumeurs de la chasse ; on dirait que le bruit se rapproche.

— Silence! reprit un autre : je viens d'entendre marcher dans les bois taillis qui côtoient la mare.

— Malheur au piqueur imprudent que sa mauvaise destinée conduirait parmi nous! dit Daniel avec une expression farouche.

— Oui, malheur à lui! 11 payera pour tous, ajoutèrent les paysans.

— Plus un mot, dit Daniel en posant son doigt sur sa bouche. Celui qui vient n'est qu'à quelques pas de nous. J'entends le bruit des branches sèches qu'il broie sous ses pieds. Couchez-vous dans l'herbe, afin de ne pas lui donner l'éveil. 11 ne faut pas qu'il puisse retourner en arrière et avertir ses compagnons qu'il a découvert le gîte du meilleur gibier.

En même temps il s'étendit à terre, et un couteau à manche de corne étincela dans sa main. Ses compagnons avaient à peine eu le temps de suivre son exemple, que le feuillage s'écarta tout à coup, et qu'un homme à la barbe inculte, aux traits sévères, aux haillons sordides, apparut au milieu d'eux.

Les quatre paysans se relevèrent soudainement, et le plus hardi routier eût pu frissonner en voyant l'expression sauvage et implacable qui enflammait le visage de ces vassaux révoltés et réduits au désespoir. Mais sans s'inquiéter des lames acérées qui effleuraient sa poitrine, le piéton qui venait de s'aventurer si imprudemment au milieu de ces manants grossiers s'appuya des deux mains sur un long bâton noueux, et se mit à rire d'une si étrange façon, que les couteaux s'abaissèrent devant lui.

— Je ne suis pas gâté par le hasard, murmura-t-il. Aux portes de la ville, un portier me menace du fouet. Au fond des bois, les paysans me menacent du couteau. Décidément ce pays n'est pas hospitalier.

Puis, tandis que les vassaux se regardaient entre eux avec un étonnement mêlé de crainte :

— Rengainez vos couteaux, mes maîtres, leur dit-il d'un ton railleur, car tous les haillons qui me couvrent valent à peine un des bouts de la corde qui doit vous pendre un jour. *

— Nous n'avons tiré nos couteaux que pour notre défense, reprit Daniel involontairement, dominé par le regard hardi et impérieux de l'inconnu. Si le hasard seul t'a conduit parmi nous, si tu n'es qu'un voyageur égaré, voici la route qu'il te faut suivre, ajouta-t-il en lui désignant brusquement de la main le sentier qui grimpait au bout de la colline.

— Merci de ton conseil, répondit le piéton, mais je ne le suivrai pas plus que la route que tu m'indiques. ^

— Que veux-tu donc alors? demanda rudement Daniel en fixant sur lui un regard perçant.

— Je veux, dit avec effort l'inconnu, ce que je n'ai pu trouver dans les bourgs et les villages que je viens de traverser, je veux du pain.

— Du pain ! murmura Daniel en lançant vers le ciel un regard qui ressemblait à une menace, du pain!

Et il porta ses deux poings crispés à son front.

Puis, comme si ce mot seul eût suffi pour réveiller la faim qui torturait sourdement les entrailles de ses malheureux compagnons, hommes, femmes et enfants éclatèrent en gémissements, en plaintes et en sanglots.

Le nouveau venu, à son tour, regarda les vassaux avec étonnement; il ne s'expliquait pas leur désespoir, il ne devinait pas leurs souffrances ; dans l'égoïsme de son malheur, il ne comprenait que ses douleurs à lui.

— J'ai marché pendant deux jours et une nuit, ajouta le voyageur, et ni baron ni paysan ne m'a dit de m'asseoir, soit au bout de sa table, soit au coin de son âtre. Je n'ai trouvé de charité chrétienne que chez un pauvre bouvier, qui m'a laissé coucher dans son étable. Mais vous qui connaissez les angoisses de la fatigue et de la faim, serez-vous aussi impitoyables que ces cœurs de pierre?

— Tu as faim ? répondit Jehanne, la femme de Daniel, en se levant légère et silencieuse comme un fantôme ; mais moi aussi j'ai faim... Ce n'est pas le sommeil qui engourdit ces pauvres enfants et

les tient accroupis sur celte terre humide et glacée, c'est la faim; et je ne puis les nourrir de mes baisers, les désaltérer avec mes larmes; je ne puis les faire vivre, ni au prix de mes veilles, ni au prix de mon sang. Tu ne sais pas, toi, un homme, ce que c'est pour une mère que de voir souffrir, se glater et mourir peu à peu son enfant. Vois donc leurs lèvres desséchées! Vois donc leurs yeux qui s'éteignent et qui me cherchent, leur bouche qui se tord, qui se ferme et qui m'appelle encore! 0 mou Dieu! mon Dieu! mon Dieu! ayez pitié, mes enfants vont mourir!

En effet, les enfants gémissaient et appelaient leur mère.

Et la misérable Jehanne les enleva de terre et les pressa entre ses bras à les étouffer, posant ses lèvres sur leurs pauvres petites lèvres pâles pour éteindre leurs cris d'agonie, et les regardant avec une fixité avide comme si la chaleur de son regard eût pu leur distiller et leur communiquer la vie, comme si elle eût pu verser son sang dans leurs veines. Puis, se tournant tout à coup vers l'hiconnu :

— Tu viens de tomber au milieu d'une bande d'affamés, s'écriat-elle, et tu leur demandes du pain! du pain qui manque à ces enfants!

Et la pauvre femme, après les avoir déposés à terre, parce qu'elle se sentait défailhr, se tordit les bras et s'affaissa sur elle-même en poussant un éclat de rire effrayant.

Le voyageur tenta de relever Jehanne.

— Entends-tu là-bas le son des trompes? continua-t-elle en se redressant sur ses genoux tremblants, tandis que ses yeux étincelaient d'un éclat fiévreux, c'est la chasse du prince Noir qui passe... Ils ont du pain, ces fiers veneurs; ils en ont de trop, puisqu'ils foulent sous les pieds de leurs chevaux celui des manants. Va donc en demander au généreux prince de Galles, et il aura pitié de toi, comme ses sénéchaux et ses varlets ont eu pitié de nous !

— C'est pourtant sur sa protection que je compte, reprit le voyageur, et je l'aurais vu dès hier, si je n'étais arrivé trop tard pour entrer en ville.

— Si tu as quelque espoir en lui, répondit Daniel, il fallait, au lieu de l'engager inqjrudemment dans cette forêt, attendre aux environs l'ouverture des portes.

— Jai attendu, couché sur la poussière du chemin, à deux cents pas des murs, l'heure où le rigide portier Patrick Barillard serait forcé de me laisser entrer, dit l'inconnu. Mais l'adversité me rend défiant. Maître Patrick venait d'ouvrir sa porte de meilleure heure que de coutume à cause de la grande chasse, et j'allais en profiter, lorsque j'ai cru reconnaître, cachés sous d'amples capuchons, des visages qui m'ont paru de mauvais augure, .\lors j'ai gagné la forêt, espérant obtenir l'hospitalité d'un bûcheron ou d'un charbonnier.

— Tu es venu trop tard, maître, répliqua tristement Daniel. Ma pauvre maison, sous le toit de laquelle le voyageur, le pèlerin et le mendiant ont toujours trouvé un abri, n'est, depuis trois jours, qu'un monceau de décombres noircis. Les archers du prince Noir l'ont incendiée ; les débris en fument encore, et il ne nous est pas permis, à nous tous qui grelottons du froid pendant ces nuits sombres, d'aller nous réchauffer à sa cendre.

— Quel crime as-tu donc commis? demanda vivement le voyageur, ému de pitié. As-tu offensé quelque noble, tué un de tes compagnons, volé ton voisin ou refusé la corvée?

— J'ai fait plus que tout cela! reprit Daniel avec un sourire plus terrible qu'une violente malédiction sortie de ce cœur ulcéré. Il y a trois jours, j'étais appuyé sur ma charrue que traînaient ma pauvre Jehanne et ma fille aînée...

— Ta femme et ta fille I interrompit l'inconnu singulièrement surpris.

— 11 fallait bien remplacer mon attelage dévoré cet hiver par les loups du seigneur! A qui aurais-je demandé des nobles d'or pour acheter des bœufs? Oui, Jehanne et sa fille traînaient la charrue, comme des bêtes de somme, sous le soleil ardent; la sueur coulait en longs ruisseaux de leurs pauvres membres; l'haleine sifilait entre leurs dents ; leurs genoux tremblaient et défaillaient ; mais elles avaient bon courage, parce que cette terre qu'elles labouraient à la peine de leur corps devait leur rendre la vie de nos enfants. Ah! quelle dure vie à acheter, Jésus! J'étais donc là, appuyé sur la charrue, et je regardais ces innocents, que vous voyez là moribonds, jouant à deux pas du tronc noueux d'un chêne qui faisait fourche à sa racine, et qui se bifurijuait en l'air comme deux fièches verdoyantes hors de la trousse de l'archer. De les voir jouer et rouler l'un sur l'autre, d'entendre résonner leurs

petits rires d'argent, ça nous réjouissait le cœur comme une gorgée de bon vin, et ça nous reposait de la fatigue du midi. Tout à coup, 6 sainte Vierge miséricordieuse! le rire s'étrangle dans le gosier des enfants; j'entends deux cris rauques de terreur qui m'appellent; ils veulent fuir, et tombent le pied embarrassé aux rugueuses racines du tronc, et à deux pas j'aperçois la tête hideuse d'une louve énorme, la bave à sa gueule rouge, la langue pendante, ses yeux sanglants fixés sur les enfants. Je n'eus pas le temps de parler ni de penser. Je m'élançai, le couteau à la main, et d'un bond je sautai au tronc du chêne. Heureusement la louve était si grosse qu'elle était restée prise dans la fourche, et s'y débattait en efforts enragés ; ses crocs flairaient les enfants. C'était effrayant à voir. Son hurlement sinistre glaçait le cœur de Jehanne, mais moi je ne l'entendais pas. Je lui enfonçai le couteau dans la gorge. La douleur la fit s'arracher de l'étau qui l'emprisonnait, elle me renversa du choc, et ma main resta mordue dans sa gueule sanglante; mais les enfants étaient saufs.

Elle se traîna à terre et expira les yeux ouverts. J'emportai la louve dans ma maison, avec l'aide de mes voisins. Voilà mon crime. Un des gardes du capitaine de vénerie m'avait vu sauver mes enfants, et tuer le gibier du prince. Il n'y avait pas à nier. J'étais condamné d'avance, ainsi que ces pauvres gens qui m'avaient aidé au lieu de me dénoncer. Les archers vinrent dès le soir pour me prendre. Nous avons été avertis à temps, et nous avons fui vers les bois en abandonnant nos cabanes, que les lâches, furieux de manquer leur proie, ont brûlées derrière nous. Notre fuite a été éclairée par l'incendie de nos pauvres logis.

— C'est donc ainsi que les seigneurs traitent leurs vassaux en Guyenne? s'écria le vagabond inconnu ; mais ils finiront par dépeupler les campagnes !

— • Oh! le paysan est heureux sous le gouvernement du prince de Galles, reprit Daniel avec un sourire farouche, en comparaison du Jacques des autres provinces. Le routier, noble ou vilain, mesure sa gloire à son butin. Il assaille les châteaux par échcllade de nuit, met le châtelain en prison et à rançon, et revend le château. Il boute le feu aux maisons des bourgs, et, après avoir forcé coffres et écrins, il disparaît. Quant au paysan, il ne dort plus. Celui qui est riverain d'un fleuve passe la nuit dans les lies ou dans les bateaux arrêtés au mihcu

du fleuve. D'autres se creusent des villages souterrains dans la terre, et s'y réfugient, heureux quand ils peuvent y cacher leurs bestiaux et y trouver un puits pour avoir de l'air et de l'eau.

— Mais ces paysans sont donc des lâches'? dit l'inconnu; pourquoi ne se défendent-ils pas contre ces malandrins?

— Parce qu'ils n'ont qu'un sayon pour cuirasse, et qu'une fourche pour épée, répliqua tristement Daniel. Deux fois le désespoir les a fait sortir de leurs tanières, mais après de grands massacres, les pauvres Jacques ont dû renoncer à la lutte.

— Mais au lieu d'attendre la mort dans les tortures de la faim et d'imposer cet horrible supphce à vos enfants, que ne vivez-vous de braconnage? Le gibier manque-t-il donc aux forêts?

— Hélas! sortir de cette retraite, c'est risquer de tomber entre les mains des piqueurs.

— Par saint Jacques de Compostelle! cria le vagabond, mort pour mort, j'aimerais autant la mort par la corde que la mort par la faim : elle n'est pas plus gaie, mais on en souffre moins.

— Tu as raison, reprit le vassal, mais que veux-tu! Habitué dès l'enfance à trembler devant ces brillants seigneurs, ces justiciers redoutables, je ne me suis jamais senti le courage de tuer, autrement que pour ma défense, le gibier que seuls ils ont le droit de chasser.

Le voyageur sourit et haussa les épaules en signe de pitié.

— • Et pourtant, continua Daniel, j'ai souvent tenu au bout de ma flèche un daim gras qui aurait pu servir à nourrir ma famille pendant plusieurs semaines. L'arc était tendu, mais mes doigts n'osaient se détacher de la corde, et le cœur me manquait.

— Aujourd'hui, répliqua le vagabond qui commençait à ressenti? les vertiges de la faim, c'est une question de vie ou de mort, et il n'y a plus à hésiter.

— Que comptes-tu donc faire? demandait Daniel avec une inquiétude qui commençait à gagner ses compagnons.

— Prends ton arc et tes flèches, et viens avec moi.

— Imprudent! murmura le vassal épouvanté, n'entends-tu pas le son des trompes et les abois des chiens se rapprocher de nous?

— Tant mieux! répondit le vagabond en s'emparant de l'arc et des flèches que Daniel tenait d'une main tremblante; nous n'en ferons

(jiie meilleure chasse, elles orgueilleux barons nous serviront de rabatteurs.

— Tu es trop hardi, vraiment, dit Daniel en retenant l'inconnu et en dardant sur lui des regards brillants de défiance. Tu n& crains donc pas d'attirer les chasseurs dans cette ravine et de nous dénoncer par ton coup de flèche à leur vengeance? Ne serais-tu point, par hasard, un espion du capitaine de vénerie envoyé pour nous tenter?

Un dédaigneux sourire effleura les lèvres du voyageur; il allait répondre, lorsqu'un cri de joie sauvage s'échappa de sa poitrine.

Un chevreuil, aux yeux bruns et vifs, à la robe fauve, au ventre l)lanc. aux pattes noires, venait d'apparaître au bord de la fondrière et de s'arrêter sur ses jambes tremblantes au haut du sentier, cherchant éperdu le chemin qu'il devait suivre pour dépister les chiens.

Profitant de ce temps d'arrêt, le vagabond banda son arc, visa soigneusement le chevreuil, qui ne l'avait pas aperçu et écoutait d'une oreille inquiète le bruit de la chasse, puis la flèche partit et atteignit le pauvre animal entre les côtes. Les paysans avaient regardé avec stupeur l'action rapide de l'inconnu.

Le chevreuil blessé voulut fuir en emportant dans son flanc la flèche meurtrière, mais ses jambes fléchirent sous lui, et il tomba baigné dans son sang en poussant un gémissement plaintif.

Le vagabond franchit rapidement le sentier, et chargeant lestement son gibier sur ses épaules, il rejoignit les vassaux atterrés de tant d'audace et surtout de tant d'adresse. Mais le repas qu'ils avaient en perspective leur fit oublier leurs injurieux soupçons, et la joie se peignit sur les visages de tous ces affamés.

— Par saint Jacques! dit en riant l'inconnu tout en se déchargeant de son fardeau, voilà qui va rompre la chasse et mettre les chiens aux abois.

— C'est un coup hardi qui prouve que ce n'est pas toujours celui qui chasse la bête qui la tue, dit Daniel.

— Ne chantons pas encore victoire, mes maîtres, car ce n'est pas non plu* toujours celui qui la tue qui la mange, répondit le vagabond en c(^nimençant à dépecer le chevreuil en veneur expérimenté.

... Tu es bien hardi, ribaud!... Avoir osé tuer la bête que ton seigneur

poursuivait... (P. 404.)

ÉSAL LE LÉPHHLX. — J. ROUFF, ÉDIT. LIV. ."Jl.

En effet, tandis que les vassaux, dans leur avidité, ramassaient les uns des branches sèches, et que les autres ranimaient les braises presque éteintes, ils entendirent la voix des chiens se rapprocher et les clameurs confuses delà chasse devenir de plus en plus distinctes.

Tous les paysans tressaillirent, en tendant l'oreille. L'inconnu seul r^sta impassible.

— Nous sommes perdus ! s'écria Daniel avec un accent de terreur inexprimable. Ma pauvre Jehanne! mes pauvres enfants! Maudit vagabond, pourquoi as-tu tué ce chevreuil? La tête de la meute aboie déjà sur la colline.

A ces mots, la femme et les enfants se levèrent comme mus par une puissance surhumaine, et se ruèrent vers une espèce de tanière pratiquée, comme dernier refuge, dans l'endroit le plus épais du fourré, où l'entrelacement des branches interceptait même les rayons du soleil.

Les chiens arrivaient, suivant le chemin qu'avait parcouru le chevreuil, et derrière eux on entendait les cris des piqueurs.

En présence d'un péril imminent, les serfs sentirent se réveiller en eux le soupçon que leur avait inspiré l'inconnu.

— Oh! je me doutais bien qu'il ne s'était glassé parmi nous que pour nous livrer aux valets de vénerie! s'écria Daniel.

— Pas de miséricorde pour le traître, ajoutèrent les autres paysans en tirant leurs couteaux.

— Ça ! mes compagnons, dit le voyageur qui se mit en défense avec son lourd gourdin, si la main vous démange pour le meurtre, cherchez un gibier plus facile à abattre que moi !

— A mort! à mort! s'écrièrent les vassaux en tournant autour de lui avec leurs lames étincelantes.

— Vous perdez votre temps, mes agneaux, et vous oubhez que la corde qui vous menace s'allonge à chaque pas des chiens vers vous. Arrière donc si vous ne voulez pas tomber sous le poing et le fouet des piqeurs. Et surtout plus un mot, plus un cri, ajouta l'inconnu avec un geste impérieux, car vos cris vous perdraient; et moi, qui veux me dévouer pour vous, je ne pourrais plus vous sauver.

Le bruit des cors se rapprochait toujours. Les paysans, d'abord subjugués par l'énergie de l'inconnu, se sentirent mordus au cœur par une frénésie de rage, et se jetèrent sur

lui pour l'entraîner avec eux dans le fourré, tandis que Daniel lui criait : Hf

— Pourquoi veux-tu te séparer de nous? Si tu n'es pas un espion, partage notre sort. Tu seras découvert et pendu, ou tu seras sauvé avec nous!

11 était temps. Les chiens, remplissant l'air de leurs cris furieux, fondirent comme une avalanche sur la place oij gisait le chevreui' éventré.

Le vagabond, repoussant alors les vassaux qui cherchaient à comprimer ses mouvements avec la sauvage énergie de la peur, leur dit à voix basse :

— Misérables fous! croyez-vous que les chasseurs ne chercheront pas le braconnier qui a tué cette bête? La flèche qui Ta percée n'a pu tomber du haut des airs. Laissez-moi donc essayer de détourner leurs soupçons sur moi avant que les chiens cernent ce taillis et le fouillent de leurs gueules sanglantes.

Et il s'élança hardiment hors du fourré, où serfs, femmes et enfants, restèrent blottis. Il fut aussitôt assailli et entouré par la meute haletante, et il commençait à craindre de ne pouvoir se dégager de ce cercle de bêtes dont l'ardeur de la chasse avait irrité les instincts féroces, et qui se culbutaient les uns les autres pour le déchirer comme une proie, lorsque les piqueurs arrivèrent, et parvinrent, à force de cris et de coups de fouet, à leur faire lâcher prise.

Sir Stephen Cosington, qui précédait le prince de Galles, parut alors au haut du sentier, et ayant compris d'un coup d'œil de quoi il s'agissait, désespéré de voir la chasse rompue, il ordonna qu'on pendît le braconnier sur l'heure.

Les piqueurs, à défaut de cordes, délièrent celles qui accouplaient les chiens de la réserve. Pendant ces apprêts, assez tristes pour l'inconnu, Edouard de Galles arriva lui-même sur la hauteur au milieu de ses lords et barons. Après avoir contemplé la scène bizarre qu'offrait en ce moment la fondrière, il descendit de cheval et se dirigea vers le groupe formé parle vagabond, les piqueurs et les chiens.

Le coupable n'avait pas proféré une plainte, n'avait pas jeté un cri de détresse ou de grâce. Le prince de Galles, qui aimait les caractères courageux, s'approcha de; lui.

— Tu es bien hardi, liliaud, d'avoir osé tuer la bête que ton sei-

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gneur poursuivait et que ses piqiieurs avaient rabattue ; bien maladroit, car tu ne pouvais manquer d'être surpris ; bien orgueilleux, puisque tu n'implores pas la pitié.

Le braconnier leva ses yeux bleus sur Edouard.

— Vous n'êtes pas mon seigneur, répondit-il avec un fier sourire; j'ai tué le chevreuil, parce que j'étais sûr que vous voudriez interroger celui qui vous volait votre chasse ; je ne demande pas de grâce, parce que j'ai commis le crime dont on m'accuse, et que, suivant la coutume d'Angleterre, je mérite la mort.

Le prince Noir le regarda avec une profonde surprise.

— N'as-tu donc rien à obtenir d'Edouard de Galles? reprit-il.

— Une seule chose, répliqua le vagabond en secouant avec insouciance ses longs cheveux sur ses épaules. Avant qu'on ne me passe autour du cou la corde de vos chiens, permettez-moi de recommander mon âme à Dieu.

Edouard, de plus en plus étonné de cette assurance extraordinaire, lui fit signe de la main qu'il lui accordait le temps de faire sa prière.

— Est-ce que le digne évêque de Ségovie ne vous accompagnerait pas, messire prince? demanda le vagabond en promenant autour de lui ses regards brillants d'un feu sombre.

— Quels rapports un ribaud comme toi peut-il avoir avec l'évêque de Ségovie? répliqua le prince de Galles.

— C'est moi, seigneur, qui hier lui ai tenu l'étrier au moment oh il entrait dans Bordeaux, et je désirais qu'il pût m'assister au moment oti je vais être lancé dans l'éternité.

— Tu te passeras forcément de son pieux office, car il n'a pas cru devoir prendre sa part d'un plaisir aussi mondain que la chasse.

— Qu'à cela ne tienne, seigneur! répliqua froidement le vagabond. N'éprouvant pas le besoin d'être pendu sur l'heure, je consentirai volontiers à attendre jusqu'à demain.

— Tu es un rusé compère, dit en sourianl le prince Noir; mais ton courage me plaît, et je t'octroie ta requête.

Puis, après avoir ordonné aux varlets d'emmener le braconnier les mains liées :

— Songe, ajouta-t-il en le voyant s'éloigner, que c'est partie remise, et que demain, à pareille heure, tu seras pendu !

— Peut-être, répondit le vagabond en riant de son rire étrange. Mais vous avez perdu la vraie piste, et ces malheureux serfs sont sauvés, murmura-t-il tandis que chasseurs, meute et varlets remontaient le sentier sans que les feuilles du fourré s'agitassent.

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