‹ Ésaü le lépreuxChapitre 29 sur 69 · IV. — DE l'inconvénient POUR TIN HÉRITIER d'aVOIR DES · texte numérisé non relu

IV. — DE l'inconvénient POUR TIN HÉRITIER d'aVOIR DES

FRÈRES BATARDS.

Le soir du même jour, la cour d'honneur du monastère de Saint- André était encombrée de litières et de chevaux gardés par des pages et des varlets. Ces honnêtes serviteurs jouaient aux dés, devisaient de leurs exploits et se querellaient en attendant leurs maîtres, qui, à l'issue de la chasse, avaient été conviés à un somptueux repas préparé, par ordre du prince de Galles, dans la grande salle du réfectoire.

Autour d'une table immense, couverte d'une nappe dune extrême finesse et chargée de venaison, de lourdes pâtisseries, de fruits et de vins choisis, étaient assis Edouard et la princesse, ayant à leurs côtés les lords elles barons. Au nombre des convives figuraient aussi dom Augustin Gudiel, le chevalier de Haro, et les principaux personnages qui composaient l'ambassade du nouveau roi de Castille.

Aux quatre angles de la salle se tenaient, immobiles comme des statues de pierre, de vigoureux vassaux qui portaient des torches de cire odorante, et sur les pourpoints desquels étaient brodées les armoiries du prince Noir.

Entre les hommes et les convives circulaient de jeunes pages, qui veillaient à ce que les coupes fussent toujours pleines et les assiettes d'émail largement pourvues.

Ils remplissaient les devoirs de leur charge avec tant de zèle et de bon vouloir que, vers le milieu du festin, toute gêne disparut. La princesse se retira dans son oratoire, et dom Augustin lui-même, dont la physionomie avait conservé jusqu'alors une expression de conirainte et do réserve, se laissa gagner par la gaieté générale.

C'était un déluge de gais propos, de plaisanteries, de folles liis-

toires, entremêlés de sarcasmes et d'éclats de rire. Les uns devisaient tout bas d'amour, d'autres racontaient bien haut les prouesses du prince, qui avait été, comme toujours, le roi de la chasse, car il avait tué un cerf dix cors.

— Ne me flattez pas aux dépens d'autrui, dit avec une franche bonhomie Edouard; la journée a été bonne pour tout le monde, car chacun a fait preuve d'adresse.

— Jusqu'à notre grave maréchal d'Aquitaine, sir Stephen Gosington, ajouta John Chandos en regardant malicieusement son voisin.

— C'est vrai! reprit Robert KnoUes, tandis que le maréchal s'agitait impatiemment sur son fauteuil de chêne, aussi lourd et aussi massif qu'une stalle de chanoine dans une cathédrale. Lui qui n'atteint jamais rien, il a blessé aujourd'hui trois piqueurs et tué deux chiens.

— C'est-à-dire, répliqua le maréchal, pourpre de colère en entendant les convives éclater de rire, que sans ce misérable vagabond qui a eu l'effronterie de tuer le chevreuil que je poursuivais, j'aurais été le plus adroit chasseur de la journée après monseigneur Edouard.

— Rassurez-vous, adroit veneur, dit Robert KnoUes, vous serez vengé demain du manant qui vous a volé votre gloire.

— Et vous l'eussiez été sur l'heure, ajouta John Chandos, si l'évêque de Ségovie n'eût pas dédaigné notre partie de chasse comme un divertissement trop profane.

— Aussi ai-je vivement regretté son absence! soupira sir Stephen d'un air de profond regret.

— La robe d'un prêtre sied mal au milieu de ces jeux qui sont l'image de la guerre, dit froidement dom Augustin. L'Église a horreur du sang, et, pour moi, je ne me plais pas à ces scènes de meurtre et de destruction.

— Vous y eussiez cependant trouvé cette fois l'occasion d'exercer votre pieux ministère, répHqua ironiquement le prince de Galles, offensé de ce blâme indirect.

— Moi, monseigneur? reprit l'évêque avec étonnement.

— L'audacieux braconnier qui a si méchamment nui à la réputation de notre maréchal d'Aquitaine, poursuivit Edouard, allait être pendu à un chêne de la forêt, lorsqu'il a eu l'ingénieuse idée de demander un confesseur; ce que je ne pouvais, comme bon chrétien, lui refuser.

— Quoique ce vilain me soit inconnu, messire prince, répliqua l'évêque, je vous remercie hautement, au nom de l'Église, de lui avoir accordé le temps de recommander son âme à Dieu.

— Inconnu! répéta Edouard, pas tant que- vous le croyezv le drôle a eu l'honneur de vous tenir hier l'étrier à votre entrée- dans la ville, et, en raison de ce léger service; il tenait à obtenir dé vous Tah-solution de ses péchés. .:'...'.-•

Augustin Gudiel, frappé comme d'un coup de foudi;e, se sentit pâlir malgré lui. ::'•;"';[; ' :'..(;;;.; - ' — Où est cet homme, monseigneur? demanda-t-il en proie à la plus violente émotion. v i ..- ^ ....... ^ ^..

— Dans les cachots du monastère. ' ' ' : !t.r.;.'. '.'. t.!

— La religion me fait un devoir de ne pas laisser plus longtemps: ce malheureu.x; sans consolation, dit vivement Tévêque. V -

Et il se leva dans l'intention de sortir aussitôt du réfectoire, car iL avait hâte d'éclaircir le vague soupçon qui assiégeait son esprit depuis la veille.

— Rassurez-vous, dom Augustin, dit le prince de Galles envoyant l'agitation que son hôte ne pouvait parvenir à dissimuler malgré tout l'empire qu'il possédait sur lui-même, l'affaire est beaucoup moins grave que vous ne le supposez.

— Pour nous autres gens d'Eglise, répliqua Gudiel avec une sorte de pieuse exaltation, c'est une lâcheté que d'hésiter à quitter une fête pour se rendre là oti il y a une douleur a consoler, et puisque ce pauvre homme n'attend que ma bénédiction pour mourir, en paix, je ne veux pas retarder le moment qui doi| lui procurer une éternelle ^ félicité au lieu d'une vie de misère et d'amertume. , .. ) z^,: i'^ :

— Demeurez, je vous prie, seigneur évêque, insista Edouard. Jevais envoyer quérir le prisonnier, qui nous divertira, j'en suis sûr, par son audace joviale, si j'en juge par le sang-froid et la présence d'esprit qu'il a montrés ce matin en regardant la corde qui allait lui serrer le cou. 11 était moins pâle que vous ne l'êtes à cette heure, seigneur évêque.

Et sur un signe du prince de Galles, un des pages sortit delà salle.

— J'aurai la hardiesse de vous faire observer, monseigneur, que ce n'est jMjiut (;ii paieil lieu que nous (levons jouer avec les angoisses d'une créature de Dieu condamnée à mourir.

;aD Là. Ltl'JtLLX

' ril;ll1lliiili31J,' I 1111

Je suis don Pedro de Castille. (P. 413.)

— Ne vous alaiiiifz pa^ si cliaudoiiienl, dom Augustin; si lu grâce de ce vagaboud vous tient beaucoup à cœur, j'aurai peut-être la faiblesse de vous l'octrover.

— Oh! nionscigin'ur! muinnira (iudiel.

El la voix expira sur ses lèvres niim:es avant qu'il eût pu achever sa pensi'îe.

— Qu'en pens(*z-\ous, sir Strphen? continua Kdouard.

hSAr m: Li:rnEi:\. — j r.oii i . koiikiu.

— I^ ruslre m('»rilcrail poutiaiil bien une leçon, mcssire prince, roponJil le inan'îclial.

— Convone/ (pic jiour l'avenir celle-là ne lui servirail guère.

— Au fait, en y rétlùcliissanL uiùreincnl, je crois que vous avez raison, m()nseip:neup.

Au même inslant la porte de la ^^alle se rouvrit, et le prisonnier parut sur le seuil, où les archers qui l'avaient ciicorlé sarrêlèrcnt.

A la vue de cet homme, les traits de dom Auj;iistiii se conlractcrc»t, sou visage se couvrit d'une pâleur livide, cl tout soa corps frissonna,

— Avez-vous donc onhlii") que le sort de ce vagabond est entre vos mains? lui demanda le prince Noir.

— One ne dls-tn vrai? n'-pliqua mentalement Gudicl. dont les yeux brillaient d'un sinistre éclat. Et, se tournant vers le prince, il essaya de sourire.

Quant an nouveau venu, il ne bongeail pas. Il supportait sans embarras comme sans audace le poids de tous les regards, secouant sa longue chevelure blonde comme la crinière d'un lion, relevant sa lète avec majesté, et fixaut ses yeux bleus, calmes et froids, sui* Edouard de Galles.

Le prince lui fit signe d'approcher. H ob'Mt.

Les convives ne purent s'empêcher d'admirer la fière contenance de ce vagabond.

— l^.'^-lu un serf fugitif et rebelle du ducliô de Guyenne? lui demanda Étlouard.

— Qui je suis à cette heure? répondit-il d'une voix rail!i>use : moins que rien, car je n'ai pas d'esau-celle gonllée d'or pour aclieler des amis, pour corrompre mes juges, pour séduire mon geôher ; car je n'ai pas d'ar.ncs pour me faire craimlrc de mes ennemis. Je ne suis bon (ju'à être insulté, foulé aux pi»'ds, pendu.

— Tu as pourtant du courage et de l'orgueil?

— A (pioi sert le coui'age, lorsipi'on est pauvre, désarmé, abandonné? I>'h(imme ne vaut que |)ar ce (pii n'est pas lui, par la jx'santeur de sa hache, par le nondjie de ses vassaux, par les pierreiies de son manleau.

— l^■a^ais-lu donc pas de famille pour te protéger et taider? Les yeux du vagabond étincelcrent.

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— Une famille! CUii, jvavais une famille, une niellée de frères qui m'enviaieut el me baï^saienl paice que j'étais l'akié. Chaufles à la flamme de mon âlre, ils épièrent pendant des années l'inslanl favorable pour me cliasser de I-a maison que mon père m'avait laissée. Je ij'ai pas toujours été gueux comme aujourdbui, monseigneur. J'uvais bérilé de mon pauvre père de nombreux troupeaux, de gras pâturages, de riaiiles vii^nes au soleil.

— El comment as-lu perdu toutes ces ricbesses?

— Parce que j'avais des frères tapis dans mon héribige comme le ver au cœm* du fruit. Je les aimais, j'avais confiance en eux. Ma lable élail la leur; ils nionlaienl mes cbevaux, cbassaient dans mes bois et manueaicnt à nia table. Eb bien, l'un d'eux abusa iodinnemeiil de mon loil. Un jour, je m'absentai et le chargeai de veiller sur ma jeune femme comme sur mon plus cher trésor. Je croyais qu'il sérail jaloux de njon honneur comme du sien. 11 se fit un jeu de ma crédulité aveugle, et fit entendre à cette femne qui portait mon nom des pai'oles d'amour. Quand je revins, mon honneur était un sujet de complainte et de risée.

— Et tu souffris patiemment cet outrage? interrompit vivement Edouard.

— C'était mon frère, répliqua douloureusement le vagabond, dont le visag3 devint blême. Qu'auriez-vous fait à ma place, monseigneur?

— Je l'aurais tué! répliqua froidementle prince de Gal'es.

— Vous, le loyal chevalier, vous l'auriez tué! reprit le vagabond, avec un visige plus calme. Eli hien, moi, j'avais liorreur de verser le sang de ce frère coupable. Je voulus seulement ne plus revoir celui qui m'avait trompé; mais il eut l'audace de rentrer sous mon toit, de cliercber à m'abuscr par de fausses paroles, et mes vai-lels irrités, plus soucieux que moi-même de mon honneur, voulurent le repousser, et, dans la lutte qui s'engagea, ils le tuèrent sur le seuil de ma maison.

— C'était justice! s'écrièrent les lords et les barons.

— Justice! rép Ha le vagabond. Pourtant le plus envieux de n>es autres frères me traita alors de félon el d'ai>sass.iu. En vain je le comblai de preuves de mon amitié; en vain je lui donnai une part de mon héritage, il ne me pardonnait pas. Mais comme il n'était. pas assez

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hardi pour m'attaquerenface, il loua le?* brasol les t'pées d'une troupe de spadassins de profession, et une nuit ils assaillirent mon logis, blessèrent et tuèrent les quelques serviteurs dévoués qui tentèrent de me défendre, et, appelant à la curée nombre de mes voisins jaloux de ma prospérité, ils me chassèrent de mon bien. Depuis ce jour, j'erre comme un maudit, ne trouvant nulle part Thospilalité que j'ai souvent octroyée à tous.

— Par le Dieu qui niouiut pour nous, tu mérites d'être pardonné ! s'écria le prince Noir. Dom Augustin, je vous remercie de votre intercession en faveur de ce malheureux. Achevez votre œuvre. Je vous le donne, car j'espère que vous exercerez envers lui cette charité chrétienne dont vous parliez si éloquemment tout à l'heure.

L'évêque de Ségovie, pâle et stupéfait, n'osait lever les yeux sur ceux qui l'entouraient.

Tout à coup, le vagabond, marchant droit à lui, posa une main sur son épaule et lui dit d'une voix forte :

— Dom Augustin, acceptes-tu le don du joince Noir? Veux-tu m'avoir pour serviteur? Marcherai-je à côté de ta selle en qualité de varlet d'éperons? Serai-je nourri des miettes de ta table? Seras-tu si généreux envers celui devant qui tu as tléchi le genoux autrefois?

Tous les convives fixèrent des yeux étonnés sur le prisonnier, et remarquèrent avec surprise que dom Augustin frissonnait sous la pression de sa main, comme si elle eût été de fer rougi;

Pourtant il ne répondait pas un mot. Alors une flamme de colère jaillit des yeux bleus du vagabond, et il lui cria d'une voix qui retentit comme la foudre au milieu du profond silence :

— Lève-toi donc, infidèle serviteur, et fais place à ton maître!

— Oue veux-tu dire? demanda Edouard, qui ne comj)renait rien à l'audace de cet homme et à la prostration singulière de l'évêque de Ségovie.

— Ce <iue je veux dire? nq)iit h; manant, c'est que le jour de ma vengeance est arrivé, puisque le traître qui a contribué à ma chute me rend lui-même témoignage par son silence et sa terreur! Il était fier envers moi, lorcpie je commandais encore à des épées fidèles; mais en me voyant ajiparaître devant lui en captif, couvert de haillons et le visage pâli et creusé par la faim, le n-mords de son crime a pénétré

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jusqu'à son cœur : il tremble devant le mendiant et l'affamé, lui qui «^tait si orgueilleux envers le roi don Pedro.

— Le roi don Pedro! s'érrièrent tous les convives efîarés de stureur.

L'évêque de Ségovie s'était levé machinaJement. n'ayant pas la force de résister à cette voix impérieuse.

Le vagabond le repoussa dans le rang des pages, et dit fièrement :

— Oui, messeigneurs, je suis don Pedro de Castille, et je demande à l'ambassadeur du comte de Trastamara s'il osera me démentir.

Dom Augustin, écrasé sous le poids de cette révélation foudroyante, baissait humblement la tête.

— Messire prince, reprit le roi, je n'ai pas aujourd'hui d'autres preuves à te donnnerà l'appui de la vérité. Tous ces chevaliers castillans m'ont reconnu, quoique je n'aie plus mon épée et la bague qui me servait de sceau roval. Pourtant, si tu es ici le maître, et si tu préfères l'alliance du puissant et heureux don Enrique à celle du pauvre fugitif quia tué un chevreuil dans tes forêts, tu peux confirmer le don que tu as fait à l'éNêque de Ségovie de mon corps et de mon âme. Je n'ai p3int de rançon à lui oITrir, et toi seul tu es assez riche pour pouvoir dégager ta parole. Quant à notre traité d'alliance, ne te crois pas retenu par ce lien fragile : je le déchire, car tu î'as conclu avec un roi, et non avec un vagabond condamné à la corde. Maintenant. Augustin Gudiel, verse-moi à boire, car je suis cruellement altéré.

Et il tendit à l'évêque sa coupe d'argent ; tous les lords et les barons s'étaient levés, muets d'élonnement et de pitié, pour taire honneur à celte grande infortune. Les yeux se fixèrent avec une curiosité anxieuse sur dom Augustin, à qui un des pages venait de remetlre en main un flacon de vin.

La main de l'évêque tremblait. Après un moment d'hésitation, au moment où chacun pensait qu'il allait arracher la coupe d'argent des mains du vagabond, il leva les yeux avec une expression qu'il essayait de rendre arrogante; mais, subjugué parle regard noble et imposant du roi, troublé par la vue de ces haillons qui contractaient ^i étrangement avec la majesté et la sérénité royales de son ancien

maître, il flécliille genou et remplit la coupe, rendant ainsi un éclatant hommage à la vérité.

Le prince IS'oir s'avança alors vers don Pedro et lui lendit les l>ras, au milieu des applaudissements de la foule des convives.

— Beau cousin, dit-il ensuite, à partir de ce monarnl vous êtes mon liùle, et nul ne vous fera plus insulte. Quant à jotre alliance, elle ne sera pas rompue si vous vous justiîiez des accusations que les partisans de don Enrique ont portées contre vous jusque dans notre cour; les bras de mes chevaliers ne feront pas défaut au roi injustement détrôné.

— Tout mon crime, comme je vous l'ai dit tout à l'heure, répliqua don Pedro, c'est de n'avoir pas distribué mon royaume à mes frères bâ'ards, et de ne | as avoir voulu être l'esckve ou le jouet couronné des grands ûe Casli'le, qui veillaient sur mon peuple comme les loups veillent sur un troupeau de moutons.

— Pourtant, l>eau cousin, le peuple 1 li-même vous accuse de favoriser les Sarrasins et les juifs.

— Parce que le peuple est une race ingrate et aveugle, qui met ses rancunes au-dessus de ses véritables intérêts, reprit don Pedro avec fei-meté; tai;t(;u'il a tremblé devant la tyrannie des ricoshombres, il est venu se bio'tir liumblement h 1 ombre de mon nom de justicier. J'étais l'arLre sous 1 qiel rop[.rimé venait chercher un abri pendant l'orage; mais quand justice; fut faite, quand l'azur eut reparu au ciel, chacun, abandonnait l'asile protecteur, partit en en eni|X)rtant une hi'ancbc.

— Votre cause est celle de tous les rois, et je la soutiendrai avec l'uiJe de Dieu et de mes vaillants barons, dit le prince de Gidles en interroj-Cint du legard les seigneurs qui l'entouiaicnt. Si le bâtard don El rique gardait cette ricbe proie, fx)us les bâtards jjrendraient exemple sur lui et chercheraient à dépouiller les véritables héritiers.

Ces paroles devaient trouver un écho dans le cœur de tous ces capitaines habitués au tumulte de la guerre, à la vie aventureuse des camps, et qui coinuiençaienl à se lasser de rester inaclifs au milieu des grands événements qui s'accomplissaient autour d'eux. Aussi accueillirctil-ils avec un entlious'iasme sincère rapj)el du priuce Noir, et y répoiidirent-ils par un cri unanime et terrible :

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— En Espagne! en Espagne!

Ce cri 6lail une suprême insulle, un sanglant défi jel6 à la face de l'ambassadeur de don Enrique. Aussi Gudiel, ayant vu tous ses compagnons se ranger autour de lui, éleudi(-il sa main vers Edouard de Galles, et lui dil-il d'une voix brève et sourde :

— iMessire prince, l'accueil que vous venez de faire à l'ennemi démon maître est la preuve que ma mission est terminée. Vous ne vous oiTenscrez point si je désire ne pas assister plus longtemps à ce festin.

— Dom Augustin, répondit Edouard, tu peux te retirer; mais tu diras à ton mallre Irionipliant que tu m'as vu boire dans la même coupe qu3 le vagabond don l^edro.

Et, prenant la coupe des mains de son royal hôte, il la vida en souriant.

Le roi était dcl)out: ses yeux bleus étincelaient; un éclair de joie venait d illuminer son front, et, malgré ses longs cheveux en désordre, sa barbe inculte et ses baillons, ([ui contrastaient dune façon si i trange avec les brillants coslumcs de tous ceux qui l'entouraient, il était beau de noblesse et de fierté.

— Tu diras aussi à ton maître, ajouta-t-il, orgueillenx évêque, que dans trois mois je serai de retour en Castille, accompagné de chevaliers qui savent comment on fait prisonnier l'invincible Bertrand, et comment on fait fuir les malandrins sans acheter leur fuile par des indulgL'nces et des chariots de florins. Et souviens-toi, Augustin, que si je remets le pied dans mon alcazar de Séville, mon premier soin sera d'y tenir une audience solennelle où je citerai quiconque aura été traître envers moi.

— Ce jour-là, reprit fièrement Gudiel, je paraîtrai sans crainte devant loi, car tu es mon débiteur, seigneur roi. Le prince de Galles m'avait fait don tout à l'heure de son prisonnier; tu étais mon esclave; je pouvais le forcer à me servir et à t'humilier devant moi. J'ai respect' Ion infortune et je n'ai point exigé de rançon en échange de ta liberté. Cette rançon, tu me la dois toujours.

Et ré\ê([ue de Ségovie, s'inclinant devant le prince Norr, s'éloigna la lêfe haute, suivi de ses compagnons, dont aucun n'avait osé intervenir dans celte scène terrible.

Après son départ, la gaieté des convives devint plus bruyante : la

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îïraude coupe où pétillail iiii \hi géiiùroux circiila à la ronde, et les «liants (les ménesln^ls, s'élevant dans la salle du festin, mirent le comble à l'enthousiasme soudain des lords et des barons pour la cause (It; ce roi dépouillé par son frère.

Le prince Noir, ne voulant pas laisser leur ardeur se refroidir, ]»roposa à don Pedro de se rendre le lendemain malin à l'église et d'y faire bénir les étendards et les bannières par l'évêque de Bordeaux. Tous les convives jurèrent d'assister à cette cérémonie, et Edouard dit ;dors à son hôte :

— Beau cousin, vous êtes entré dans Bordeaux nu, désarmé, j;arrotté comme un brigand, mais vous en sortirez maintenant à la tête, de la plus vaillante armée du monde.

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