III. — COMMENT UN LAID CHEVALIER ÉCHANGEA SON ROUSSIN POUSSIF
CONTRE LES PRISONNIERS d'eAU
Samuel s'approcha aussitôt de son serviteur, et lui dit à voix
basse :
— Y songez-vous? lutter avec ce misérable renégat, lorsque chaque minute écoulée est plus précieuse qu'un diamant de la couronne de Castille ! Mais vous vous trahissez vous-même !
— Afin qu'il ne soit pas dit qu'il y ait un seul homme fidèle à son seigneur en Espagne, répondit le page en souriant.
— Refusez ce combat inégal, reprit Samuel. Esaii est d'une force herculéenne.
— Et moi, ai-je jamais passé pour un enfant inhabile à maniei les aiguilles de Tolède? dit le page. Je le vaincrai, mon bon Samuel, comme David vainquit Goliath dans l'histoire de ton peuple, et je me réjouis de penser que je verrai couler le sang d'un de ces rebelles abhorrés, d'un de ces traîtres qui vendent l'honneur et la vie de leur roi.
— Mais votre victoire sera notre perte à tous et le triomphe do Mos ennemis, insista le trésorier. Le temps s'écoule comme les flots de cette rivière. Les troupes françaises se rapprochent déplus en plus. Les maraudeurs gascons et anglais vont nous surprendre et nous livreront vivants à don Enrique.
— Vivants ! c'est ce qui te trompe, dit en frémissant le page.
— Enfin, Esali peut seul nous livrer passage.
— • Ecoute, Samuel; je ne crains personne en Espagne quant au maniement de l'épée et de la hache. Don Enrique lui-môme, quoique renommé par son adresse et sa vigueur, je l'ai toujours désarmé dans la salle d'armes de l'Alcazar. Dès que ton géant apostat sera couché à terre, je sauterai dans sa barque et je ramerai de façon à te transporter, toi et la fille, à l'autre rive, avant que les flèches des archers anglais aient pu se ficher en terre sur cette berge. Une fois arrivés aux bergeries, ma bonne nourrice, la vieflle Paloma, et mes frères de lait nous donneront asile et secours. Trêve aux sermons. Samuel. Figurez-
... Avait saisi la couverture de laine, jetée sur son cheval. (P. 3i.J
VOUS que vous assistez à un tournoi dont votre divine fille est la reine.
Et il s'inclina gracieusement devant la belle Rachel, vers laquelle il sï'tait avancé en disant ces dernières paroles..
Mais la jeune fille, pâle, émue, le cœur oppressé d'un poids indéfinissable, et sentant des larmes involontaires trembler au bord de ses cils, lui dit avec agitation :
— Ne vous battez pas avec l'apostat, serviteur de mon père. Je
ftSAI' I.P I.IÎ'PnBUT- — J. nOTFF, éOITBUn LIV. 4
VOUS l'ordonne, si c'est nécessaire. 01)6issez à la fille de votre maître. Tous ces outils de oiort sont familiers au sauvage Esaii; et que peut le courage contre la force et l'expérience des armes?
Le page la regarda avec admiration et se sentit ému de l'intérêt passionné qu'elle prenait à son sort.
Cependant Esaii revenait vers eux, et Samuel s'empressa de crier avec l'accont de la colère à son varlet :
— Je n'aime pas les bravaches et les querelleurs; entends-tu, garçon? Si, au lieu de manier les balancés, tu veux brandir les couteaux et les épées, nous ne ferons pas de longs comptes ensemble. Je te chasserai de ma maison, et tu iras chercher ton pain où tu pourras.
— Eh bien ! es-tu prêt, mignon? dit à son tour Esaii, en oflrant le choix des épées au page.
-^ Vous entendez que mon maître me défend de me battre, répondit ce dernier avec embairas.
— Oui-dà! fit Esaii. Es-tu donc plus hardi de la langue que du cœur et de la main? Je t'avais mieux jugé!
— J'ai juré obéissance au maître qui me nourrit.
— Et tu es fort aise de ce serment, n'est-ce pas? répliqua le renégat. Tous les poltrons sont vantards, grands faiseurs de fanfaronnades et grand* chercheurs de queielles. Ah ! tu es bien fait pour être page de danje, quoique tu ne sois plus un jouvenceau de première jeuflessie; mais lu «« un cœur de femme et non d'homme. Tu es fier et brave tot que les épées dorment au fourreau; dès qu'elles luiseût m soleil, jtu voudrais te csieher derrière la robe et le voile 4e !ta maîtresse. Tujpji^.as arrogamment insulté tout à l'heure, et tu crois qu'il sufiit joi^pitenant de retrancher ta frayeur derrière les ordres de ton maître? Il faut que je t'inflige un châtiment digne de ton insolence, et que tes épaules fassent connaissance avec le pommeau de mon épée.
Mais à l'instant oîi Esaii allait exécuter sa menace, la juive, qui
vit luire un éclair de rage dans les yeux du page, fit deux pas en avant,
et posa sur le bras du renégat sa main mignonne, alourdie par de
'rosses bagues d'or massif. Ce doux contact le fit frissonner comme
jne fouille, et il laissa retomber l'épée à terre.
— Uacliel vous prie d'épargner ce pauvre diable, dit-elle de cette voix au timbre argentin qui avait toujours le privilège de bouleverser le cœuid Esaii Mauassès.
— C'est pour lui que vous consentez à me parler, Rachel, et même à me prier, répondit le renégat. Je lui dois ce bonheur. C'est pour ce lâche que vous avez peur et que vous daignez toucher le bras de l'être odieux que vous reniez. Je lui pardonne donc à cause de vous. Aussi bien sa faiblesse m'a ôté les soupçons singuliers que m'avait inspirés son audace. Je commençais à me méfier d'un serviteur juif si hardi et si impétueux. Je ne suis pas accoutumé à trouver tant de courage chez mes anciens frères.
— Merci, Esaii, dit-elle gravement, et à cette heure laissez-nous partir. Dans quelques minutes les cavaliers de don Enrique seront ici !
— Qu'ils partent tous! s'écria le renégat; mais vous, belle Rachel, il faut que vous restiez sous ma garde.
Et il prit convulsivement dans ses mains les mains de la jeune fille, qui devint blanche comme de la neige.
Alors le page ramassa avec la rapidité de l'éclair l'épée tombée aux pieds d'Esaii et lui cria :
— Auxépées! aux épées ! bravache!
— Ah! te voilà réveillé de ta couardise, mignon? dit le renégat. Soit : aux épées! puisque tu le veux; j'aime mieux cela. Rachel, ce n'est pas moi qui vous désobéis.
Le page se mit en garde avec une souplesse remarquable, et fit tournoyer l'épée au-dessus de sa tête, suivant l'usage du temps, avec une vigueur que son adversaire n'eût pas attendue de lui en voyant ses membres nerveux et bien proportionnés, mais un peu délicats. L'expression revêche qu'il avait gardée jusqu'alors envers Samuel fit place à l'air hautain et vindicatif d'un guerrier outragé, qui trouve l'occasion de se venger, et qui est décidé à user de tout ce que la nature lui a départi de force et d'adresse pour triompher dans une lutte légitime.
— Partez! cria-t-il au vieux trésorier, partez tous, tandis que je retiens ici ce chasseur de fugitifs, cet espion lancé sur le gibier humain. Sauvez votre fille, Samuel. Gagnez l'autre rive; là vous serez en sûreté.
— C'est ce qui te trompe, dit Esaii en reculant de quelques pas et étendant son épée vers l'autre rivage. Regardez!
Tous les fugitifs jetèrent les yeux de ce côté, et virent en effet
des tourbillons de fumée rougeâtre s'élever au loin au-dessus des arbres. Ils poussèrent des cris d'effroi.
— iNos tard-venus prennent leur revanche du nom qu'on leur donne, reprit le renégat d'un air de triomphe, ils se chauffent les mains, à ce qu'il paraît. Il leur faut un incendie de forêt pour foyer.
— Mon Dieu! mon Dieu! s'écria le page, que va devenir la pauvre vieille nourrice, qui n'a sans doute d'autre défenseur, en ce moment, que l'idiot Perce-Neige?
Pendant ce temps, Esaii le comtemplait avec une vive et soucieuse attention, et, se retournant tout à coup vers Samuel, il lui demanda:
— Depuis quand as-tu ce hardi compagnon à ton service, maître?
— Depuis quelques jours seulement, répliqua le juif, les yeux baissés, afin d'éviter le regard inquisiteur de son ancien apprenti.
— 11 est bien téméraire pour un varlet qui porte la rouelle jaune.
— Il ne l'est pas autant que toi, mon cher fils.
— Il est bien habile au maniement de l'épée pour un enfant de la juiverie, maître?
— Oh! tu lui en remontrerais encore, Esaii Manassès. Ce dernier réfléchit quelques instants, puis il poursuivit :
— Ta fille le connaît-elle? Ne me mens pas, Samuel. Je suis des vôtres, et je sais lire dans le pli de tes paupières baissées, dans les rides de tes lèvres souriantes.
— Rachel l'a vu aujourd'hui pour la première fois; car il n'était pas admis dans l'appartement des femmes comme toi, fils de mon vieil ami Manassès, répondit gravement le trésorier. Je te le jure par les tables de la loi. Et quant à lui, il a entrevu tout à l'heure pour la première fois le visage de Rachel, lorsque son voile s'est écarté.
— N'importe! reprit Esaii, il est dangereux d'avoir de si beaux serviteurs dans une maison qui abrite une si belle fille. Ecoute-moi, mignon, contjnua-l-il en s'adiessant au prétendu page, qui restait immobile et consterné à regarder l'horizon, teint d'une pourpre sanglante, sais-tu qu'en temps de paix le sang d'un juif vaut quatre sous d'amende, mais qu'en temps de guerre on n'en doit compte à personne?
Le blond varlet, réveillé de sa stupeur, éclata d'un rire étrange, et, tendant vers Esaii sa main gauche avec l'allure suppliante d'un mendiant quAtant l'aum^^ne, il s'écria :
— Et le sang d'un renégat, combien m'en donnes-tu, Manassès?
— Misérable! hurla Esaii, tu as prononcé ton arrêt. Et il le\a sur lui sa longue épée.
Mais, au même instant, Rachel jeta un cri d'effroi et d'angoisse qui troubla tellement l'ex-apprenti, que son coup porta à faux très heureusement, carie page n'avait pas bougé, bravant jusqu'à l'imprudence la rage de son ennemi.
11 se fît alors un silence qui permit d'entendre le lourd trot d'un cheval sur la lisière de la forêt. Samuel Ben-Lévi laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et la jeune juive s'écria :
— Esaii, êtes-vous donc devenu un lâche? Avez-vous oublié que vous avez rompu pendant des années le pain azyme avec nous? Avezvous perdu le souvenir du passé à ce point que vous nous livriez vousmême à nos ennemis ! Le souffle de leurs chevaux fume déjà sur nous ; sera-t-il en votre pouvoir de nous sauver ensuite!
— Vous avez raison, dit Esaii ému et apaisé par cette voix aimée, et inquiet de ce bruit de pas lourds et réguliers qui se rapprochait. 11 faut que vous partiez sans retard, mais je vous accompagnerai. Ma présence peut seule vous protéger au milieu de ces bandits français, cette peste, dont le dogue de Bretagne nous a infestés.
— Voici des paroles qui sonnent mal à des oreilles françaises, mon gars, répliqua une voix rude du côté de la forêt.
Et en même temps, un chevalier apparut hors de la lisière verdoyante, traînant par la bride un cheval épuisé de fatigue, qui baissait sa tête vers la terre.
Tous les fugitifs le regardèrent avec étonnement.
Le nouveau venu n'avait pas une apparence fort gracieuse. Il était vêtu d'une jaque noire très minable, et à son cou pendait une hache d'armes. Ce triste accoutrement donnait plutôt l'idée d'un brigand et d'un soudard que d'un chevalier, malgré son casque brillant dont la visière était relevée. Il avait le visage rond et brun, le nez camus, de gros yeux verts, et des cheveux touffus et hérissés. Ses membres étaient mal proportionnés. Son cou tors et court reposait sur de larges épaules fort épaisses et un peu élevées. Ses bras étaient très longs et se terminaient par de petites mains aux gros poings carrés. Sa taille était ramassée, et ses jambes mal faites, aux
genoux cagneux, contribuaient à faire de lui une sorte de gnome assez repoussant.
Il était certes impossible de voir un chevalier plus mal taillé el plus désagréable de regard et de physionomie. Cependant, en l'examinant bien, on s'apercevait que son visage était franc, ouvert et jovial. Jamais la ruse et la dissimulation venimeuse n'avaient pincé ses grosses lèwes rouges où souriait la bonne humeur, et, si son premier aspect inspirait la crainte, son parler net et gai accusait en lui une heureuse nature. Ce corps de Titan contrefait devait cacher un cœur noble et généreux.
Il s'avança directement vers le renégat, et, lui mettant familièrement la main sur l'épaule :
— Ah ! ah ! l'ami, vous vouliez dérober cette belle prise à votre maître? Mais je crois que nos malandrins n'aiment guère qu'on se gabe d'eux. Par Dieu qui peina en croix et le troisième jour ressuscita! ils vous feraient mauvais parti. Retournez donc près du bon roi don Enrique, et je me chargerai, moi, de cette caravane. Le vieux juif sera mis à rançon, et je pense qu'il ne sera pas nécessaire de le tenir trente jours les grézillons aux doigts et les fers aux pieds pour lui faire remplir de marabotins les casques de dix hommes d'armes.
Les fugitifs restaient accablés de ce nouvel incident, et en attendaient l'issue avec une anxieuse impatience. Ils furent surpris de voir le fier Esaù baisser la tête devant ce chevalier brutal qui lui commandait en maître. Cependant le renégat répondit :
— Seigneur chevalier, vous pouvez courir des dangers en pareille aventure, tomber dans une embuscade, au milieu d'un parti ennemi.
— Eh! par saint Yves! interrompit brusquement l'inconnu, me parler de danger, c'est me donner un nouvel appétit. Je reste. Vat'en.
Mais Esaii, humihé d'être ainsi traité devant ses anciens frères, et sentant une sourde colère fermenter dans son cœur, ne bougea pas et répliqua :
— Le roi monseigneur don Enrique m'a ordonné de garder ce poste, et je le garderai. Je suis Espagnol, et je n'ai pas d'ordre à recevoir d'un Français. Quant à ces prisonniers, ils m'appartiennent.
— Comment, vilain! dit le chevalier en éclatant de rire, es-tu devenu si hardi que de jouter de langue avec moi? Crois-tu que je
ramasserais ton gant si tu le jetais devant moi? Si tu sais qui je suis, tu sais aussi que je connais ton honnête métier; prends donc garde à ne plus te trouver sur mon chemin, ou je te ferai brancher haut et ferme, comme il convient à un espion infidèle.
— Un espion! répéta Rachel en reculant et joignant les mains avec horreur.
— Voilà donc où l'a conduit cette noble ambition dont il parlail, dit le page en ricanant.
Esaii, écrasé de honte, gardait le silence; mais des gouttes de sueur froide perlaient à ses cheveux.
— Ah! ah! belle juive, reprit gaiement l'inconnu, vous ignoriez l'office du beau sire; maintenant que vous le connaissez, ne vous fierez-vous pas mieux à un loyal chevaher qu'à un espion du soin de vous protéger?
Et il tourna dédaigneusement le dos au renégat.
Samuel Ben-Lévi et ses compagnons l'imitèrent tous. Rachel remonta, avec l'aide du page, dans la litière, qui fut transportée dans le milieu de la barque.
Esaû, saisi d'un accès de vertige et de désespoir, s'élança alors l'épée haute vers le nouveau venu en s'écriant :
— Un homme vaut un homme. Rendez-moi mes prisonniers, capitaine pillard! Je ne me laisserai pas tondre comme un mouton. Si vous me volez ma prise, je me payerai avec votre sang.
Le chevalier l'attendit de pied ferme et lui répliqua d'un air goguenard, en lui montrant son cheval efflanqué et poussif:
— Vilain, tu as raison : il faut être loyal en affaires. Troc pour troc! je te fais don de ce roussin en échange de tes prisonniers.
Esaii, aveuglé et étourdi par la rage, voulut frapper le railleur, qui, sans toucher à sa hache d'armes, avait tout bonnement saisi la lourde couverture de laine jetée sur son cheval, et qui la faisait voltiger en l'air avec une dextérité digne d'un habile torrero. L'épée du renégat vint s'engager dans les plis de la couverture et la perça d'un trou déplus.
— Tu vas voir, mon gars, lui cria le chevalier, que, pour châtier les espions, je n'ai pas besoin d'entrer en lice avec eux.
Et, en un tour de main, il eut enveloppé de cette couverture grossière la tète et les bras d'Esaii; puis, malgré sa résistance désespérée,
32 f:SAU LE LÉPREUX
il lui étreignit les mains comme dans un étau, et tordit autour de ses poignets la corde qui lui servait de ceinturon. Ensuite, il le transporta dans ses bras et l'attacha sur le dos du cheval en disant :
— Ce n'est pas tout de faire des prisonniers, beau sire, il faul savoir les garder. Je me charge de ces braves gens, et je te promets que nul ne me les enlèvera en chemin. Bon voyage, écumeur d'eau douce!
Et, sautant dans la barque, il coupa l'amarre. Les fugitifs avaient suivi de l'œil cette scène rapide et extraordinaire avec un étonnement mêlé d'admiration. Le page et le chevalier saisirent les rames, et la barque s'éloignait du rivage, tandis que le misérable renégat disparaissait dans les profondeurs de la forêt, ivre de douleur et répétant :
— Grâce à ce capitaine aux têtes d'aigle, Rachel sait maintenant à quel prix j'ai essayé de m'élever ! comment j'ai dû monter à genoux Its premiers échelons enfouis dans la boue! Oh! oui, chevalier, je te connais ; mais si Dieu est juste, nous nous retrouverons encore face à face !
IV. — d'un méchant tour de l'innocent perce-neige, et du danger
QUE courut rachel d'ÉTRE NOYÉE.
Pendant la route, il s'échangea peu de paroles. Chacun était inquiet et dans l'attente de quelque incident sinistre, à l'exception du nouveau venu, dont la: ton hardi faisait supposer aux fugitifs qu'il était le chef d'une des compagnies blanches, un de ces hommes de proie qui allaient à la curée des royaumes,
lis aimaient mieux cependant être ses captifs que ceux d'un serviteur du comte de Trastamara, car les paroles de l'inconnu avaient confirmé leur espoir d'être relâchés moyennant une bonne rançon. Toutenraniiirit, lepage regardait les flammes qui coloraient de pourpre l'azur du ciel, et le moment vint où, sentant ses bras se fatiguer et sou ardeur convulsive s'épuiser, il s'écria :
— Mau(Ht sois-tu, Enrique, toi qui as attiré sui ton pays cette nuée d'écorcheurs, de niendiaiils et dr voleurs '
ÉSAU LF LÉPREUX
Nino le frappa de sa masse. (P. 34.)
Mais le bon chevalier, au lieu de s'offenser outre mesure de cette apostrophe provocante, lui répondit tranquillement :
— Ces écorcheurs sont venus guerroyer contre le tyran qui a fait étrangler sa femme, la vertueuse Blanche de Bourbon. Ces mendiants sont venus demander l'aumône au roi qui à fait tuer ses barons pour mettre la main sur leurs fîefs et les distribuer à ses favoris juifs ou sarrasins. Ces voleurs sont venus dérober un trône au mauvais frère qui
ftSAU LE LÉPREUX. — J. ROUPF, ÉDITEUR. LIV. 5
volait les héritages de ses frère;^ Enrique, Sancho, Fadrique et Tello.
— Mensonge et blasphème! s'écria le blond varlet, malgré les regards de Samuel. Oh! je reconnais là les calomnies du doucereux Enrique. Il sait pourtant qu'il a tiré l'épée en présence de son roi don Pedro, qu'il a frappé devant lui un de ses conseillers, et que ce cruel tyran l'a laissé fuir sain et sauf.
— Parce que sa conscience lui disait que c'était assez d'un fratricide.
— Oui, c'était assez! mais si le grand-maître de Saint-Jacques a péri, c'est que l'honneur du roi l'exigeait. Ce dernier savait que don Fabrique aimait la reine, et que la reine sacrifiait son devoir à cet amour.
— Tu es bien hardi do prendre ainsi la défense de ce tyran qui n'eut pas le courage d'offrir au grand-maître un combat loyal, qui le fit venir à sa cour trompé par un sauf-conduit, et qui, là, ordonna et contempla lâchement son assassinat. Est-ce une action digne d'un chevalier?
— Ce jour-là, don Pedro n'était pas un chevalier, mais un justicier, messire. Il avait donné un sauf-conduit à son frère rebelle et lui pardonnait sa rébellion; mais il ne pouvait lui pardonner son déshonneur et devenir la risée de la cour.
— Ce sont là des mots et non pas des preuves, dit le chevalier en hochant la tête. Il est facile de calomnier les morts.
— Mais ignorez-vous, reprit le varlet avec impatience, que don Fadrique brava ouvertement le roi dans son entrevue avec lui, et qu'il lui montra avec un sourire railleur, lorsqu'il fut descendu dans le corral de l'Alcazar, une ceinture d'or merveilleusement incrustée de pierres précieuses et de perles que la reine lui avait donnée? Don Pedro ne put résister à sa colère, et il cria à Pero Lopez de Padilla, chef des arbalétriers à masses d'armes : « Prenez-le grand-maître! » Lopez obéit, mais Fadrique se dégagea de ses mains et se mit à courir éperdu dans le corral, portant la main à son épée. Jamais il ne put la tirer, la garde étant engagée dans le baudrier et la croix retenue par la courroie. Alors les ballesteros de iNuno Fernandez de Roa, Ruy Lonçalez de Aliença, Juan Dente et Rodrigo Perez de Castro se ruèrent sur lui, et Nino, ne pouvant le saisir à cause de ses bonds, le frappa de sa masse d'armes pour l'étourdir. Le roi leur cria d'arrêter.
car il regardait d'une fenêtre cette horrible scène; mais don Fadrique était tombé raide mort sous le coup.
— Ce récit est une fable inventée par les courtisans de don Pedro, dit rudement le chevalier. Où sont les témoins qui pourraient affirmer que tout s'est passé ainsi?
— Je suis le neveu du sergent d'armes Juan Diente, répliqua le page, et je l'accompagnais ce jour-là au palais. J'ai tout vu, et je puis dire que c'est la pure vérité.
— Tais-toi! dit le Français. Il n'appartient pas à un vilain de race si petite de parler si librement des princes. D'ailleurs, nul prêtre, fûtce celui qui tient les clefs de saint Pierre, n'oserait absoudre le roi Pedro du meurtre de Blanche de Bourbon, recluse si longtemps dans la tour de l'Or, et étranglée ou étouffée sous des coussins par de misérables juifs.
— Eh bien! je parlerai encore, s'écria le neveu de Juan Diente, et j'affirmerai que don Pedro n'est pas coupable de ce meurtre, messire. Pourtant, il est souvent rentré sombre et pensif à son Alcazar sans pouvoir y trouver le sommeil, poursuivi qu'il était par le fantôme de Blanche de Bourbon. Certes, il ne l'aimait pas. C'étaient les grands qui lui avaient imposé ce mariage, entre autres, son ancien gouverneur, le puissant don Juan Alonzo Albuquerque, qui désirait forcer ainsi le roi à abandonner sa maîtresse 3Iaria de Padilla, dont la faveur lui faisait ombrage, quoiqu'il l'eût commencée de ses propres mains. Blanche arriva de France en victime à laquelle on avait appris à trembler devant son mari comme devant un ennemi. Elle ne put cacher son effroi et ses frémissements, lorsque don Pedro lui donna le baiser des fiançailles.
— C'est qu'elle pressentait sa destinée, interrompit le chancelier.
— Non, c'est qu'elle avait un autre amour criminel dans le cœur, reprit impétueusement le varlet. Don Fadrique, qui avait été la chercher dans son heureux pays, qui l'avait accompagnée dans son long et interminable voyage, sut gagner sa tendresse. Leurs regards se souriaient, leurs mains s'entrelaçaient lorsqu'ils se croyaient à l'abri de tout espionnage. Voilà pourquoi don Pedro abandonna sa femme sans daigner se plaindre, et se contenta de la garder prisonnière sous la garde de Pero Gomez Gudiel, évêque de Ségovie, de Tel
36 ÉS\U LF. LÉPREUX
Gonzalez Palomède de Tolède, et de Juan Manson, officier de sa maison.
— C'est faux! dit le chevalier. Blanche était la plus sainte des femmes, et. si tu continues, méchant varlet, à flétrir comme un mécréant sa bonne renommée, je te ferai rentrer tes paroles dans la gorge.
Mais, au même instant, le page sourit en entendant une sorte de complainte chantée sur l'autre rive d'une voix tramante et monotone.
— Je connais cet air-là, dit-il. Et, tenez, messire chevalier, dans votre pays, le proverbe veut que la voix du peuple soit la voix de Dieu; eh bien ! en Espagne, le peuple a consacré dans ses romances les soupçons de don Pedro. Ecoutez!
Tous firent silence, et ils distinguèrent parfaitement les vers suivants, psalmodiés par un chanteur invisible :
On dit le soir, près du donjon, Que, pour maîtresse et souveraine, Don Fadrique a choisi la reine Blanche, la sœur du fier Bourbon.
Le page poussa un éclat de rire amer en ajoutant :
— Vous voyez que le déshonneur du roi de Gastille court les rues et les campagnes !
Samuel, inquiet du calme peu naturel du chevalier, se pencha à l'oreille de son serviteur et lui dit :
— Prenez garde à vous, seigneur ! Vous vous perdrez de gaieté de cœur. Un peu de prudence, je vous en conjure!
— Bah! je ne crains pas ce dogue mal léché, répondit-il ; il est seul et empêtré de sa cotte de mailles. Je sais nager et ramer, et lui, s'il toml)ait à l'eau, il ne s'en retirerait pas facilement.
Mais le chevalier, qui avait observé tous ces chuchotements, se leva tout à coup, fit vaciller la barque sous son pas formidable, et, saisissant le page à bras-le-corps, il le souleva en l'air et le suspendit audessus des flots avec une vigueur prodigieuse :
— Louveteau! lui cria-t-il alors, sans remarquer la pâleur mortelle des fugitifs, loue Dieu de ce que j'aime les serviteurs féaux, et que je pardonne volonliersà qui risque sa peau pour son maîti<'. Mais s'il est
bien d'être fidèle, il est mal, je le répète, de calomnier les morts, qui ne peuvent se défendre. Ainsi donc, plus un mot sur la sainte reine Blanche, la nièce de mon maître; car, par saint Yves! chaque insulte qu'on lui fait est une insulte sur ma joue.
Levarlet, après s'être vainement débattu, avait gardé le silence; mais lorsque le bon chevalier- le laissa glisser sur le plancher de la barque, les réseaux de la litière s'entr'ouvrirent, et le page vit briller les yeux de Rachel et sapetite main lui tendre un poignard. Use courba à terre comme un serpent, et, se redressant tout à coup, il essaya de frapper le chevalier au défaut de sa cotte de mailles ; mais ce dernier avait déjà imprimé du pied au rebord de la barque un mouvement si brusque et si violent, que son adversaire trébucha. Alors le Français lui arracha sans peine le poignard et lui mit les rames à la place :
— A la corvée, mon gars! ajouta-t-il dédaigneusement, et ne t'amuse pas à piquer mon Jacques avec cette aiguille de femme, ou je t'enverrai prendre des leçons de nage chez les poissons.
Le varlet, blême de colère, se laissa retomber sur le banc des rameurs, et un gémissement se fit entendre dans la litière.
— Quant à vous, la belle, continua le chevalier, vous portez là de petits objets de toilette qui pourraient procurer à votre père quelque surprise désagréable, comme celle d'être pendu. Si mes écuyers avaient assisté à ce tournoi, à coup sûr, pas un de vos compagnons n'eût obtenu merci. Quant à moi, j'excuse cet accès d'impatience féminine.
Et il se mit à rire bruyamment.
La juive répondit d'une voix douce, mais ferme :
— Ma vie est dans vos mains, messire; mais j'ai cru que vous vouhez tuer ce pauvre serviteur pour le punir de sa franchise.
— De ses mensonges, dites, la belle.
— De sa franchise, messire. Quoique j'aie toujours été renfermée dans notre maison de la juiverie de Séville, j'ai su, comme tout le monde en Espagne, que Maria de Padilla était seule accusée du meurtre de la reine, qu'elle voulait remplacer sur le trône. Blanche de Bourbon n'avait pas de lignée de son mari. La favorite craignait de voir succéder à Pedro son ennemi mortel le comte de Trastamara, au préjudice de ses trois enfants. Elle envoya à la reine un de nos frères qui lui vendait hahiluellement des parfums empoisonnés. Don Pedro en
conçut une si grande horreur pour Maria qu'il l'exila, après l'avoir forcée d'assister au supplice de l'empoisonneur et aux magnifiques funérailles .de sa femme, qui fut transportée dans le caveau des rois. Quant aux crimes de don Pedro, ils consistent à avoir empêché le? grands de puiser à pleines mains dans les coffres de la trésorerie, de violer la foi des traités jurés avec les Maures, et de dépouiller les juifs. Trastamara est le roi des ricos-hombres, parce que c'est un joyeux compagnon avec qui ils espèrent recommencer leurs violences, leurs assassinats, leurs débauches, queréprimait la justice de don Pedro ; celui-ci est le roi des soldats, des laboureurs, des matelots et des mendiants, parce qu'il a bu à leur gourde, a vidé sa bourse dans leurs mains et a tiré l'épée pour les protéger.
— Par la benoîte Tiphaine! comme vous vous animez, jouvencelle, à faire l'éloge de ce traître roi! dit le bon chevalier tout émerveillé. A-t-il composé quelque romance en l'honneur de vos beaux yeux, ou vous a-t-il affranchie de la loi qui interdit aux femmes de votre race de porter des pierres précieuses?
— Don Pedro ne m'a jamais vue, répliqua froidement Rachel, mais il m'a rendu un service que je n'oublierai jamais de ma vie. Un jour, je me rendais au bain public, suivie de mes deux esclaves nubiennes, au lever du soleil, à l'heure prescrite pour nous autres juives dont l'aspect souillerait le regard des chrétiens. A la porte du bain, nous nous trouvâmes entourées d'une troupe déjeunes fous, de débauchés de la noblesse, suivis de leurs pages qui portaient des torches flamboyantes, car la nuit finissait à peine. Je voulus me retirer en entendant leurs galants propos. L'un deux, grand, élancé, plus insolent et plus hardi que tous les autres, porta la main à mon voile pour me l'arracher, en déclarant, au milieu des éclats de rire, que, si j'étais jeune et belle, je n'aurais pas à payer mon bain, car je le prendrais dans son palais, et que, si j'étais vieille et laide, il me le ferait prendre dans le fleuve, où un de ses lévriers favoris me repêcherait. Vous pouvez juger quelle fut mon épouvante. Je crus mourir. Quant à mes Nubiennes, l'une s'était enfuie en criant; l'autre, agenouillée et n'osant dire mot, tremblait de tous ses membres. Je me débattais contre le ricu-hombre insolent, mais déjà je sentais mon voile se déchirer sous ses mains, lorsqu'un homme, vêtu d'un grossier ^aban de pêcheur tout rapiécé, et In figure cachée à moitié par le
ÈSAn LE LÉPREUX 39
capuchon, s'élança dans le groupe, et, arrachant la torche d'un des pages, la porta au visage du téméraire en lui criant : « Vous n'y voyez pas assez clair, infant ! Regardez bien ce visage-ci, puisque vous êtes en veine de curiosité, et dites si vous le trouvez de votre goût ! » Don Enrique, car c'était lui, poussa un rugissement de douleur. Sa barbe avait pris feu, pendant que ses compagnons s'éparpillaient. Le pêcheur courut prendre une jarre qu'il avait déposéee à terre, et la vida sur la tête de l'infant en disant avec ironie : « Je ne vous ferai pas payer ce bain, Enrique ; mais ne me forcez pas de vous en faire prendre un second, car à chaque œuvre son salaire! » Et faisant signe à l'infant de le suivre, il s'éloigna sans même me demander mon nom. Ce pêcheur, vous l'avez deviné, c'est don Pedro, qui s'était déguisé pour rôder, suivant son habitude, dans les rues de Séville pendant la nuit, et surveiller la négligence des crieurs nocturnes.
■ — Allons ! vous êtes reconnaissante, et je ne puis vous en blâmer, dit le chevalier inconnu. Votre récit me réconcilie un peu avec ce maudit Pierre; mais vous êtes juive, et je ne puis vous accorder pleine confiance. Eh! notre ami aux blonds cheveux joue mieux des rames que du poignard, et avant cinq minutes nous aurons gagné l'autre bord, au train dont il y va.
Le varlet ramait en effet vigoureusement, mais d'une façon tout à fait machinale. Il avait prêté aux réponses de Rachel une attention très profonde, et lorsqu'elle eut raconté la scène du bain, un sourire radieux éclaira ses traits assombris, et ses regards restèrent attachés à la litière avec une expression passionnée et attendrie ; mais cette distraction ne tarda pas à devenir fatale aux passagers.
Samuel, qui avait hâte de toucher le bord, répondit au chevalier d'un ton joyeux :
— Oui, messire, nous arrivons, car le flot écume et blanchit, signe qu'il se brise contre la berge.
— C'est singulier, dit le Français; l'eau gronde là-bas, devant, comme si elle se précipitait dans un entonnoir.
En entendant ces mots, le page cessa de ramer, et, se redressant d'un mouvement impétueux, il regarda à l'endroit indiqué parle chevalier, et vit les flots, blancs d'écume, tourbillonner et s'engouffrer comme dans un puits avec un fracas épouvantable. Ses cheveux se hérissèrent et ses genoux tremblèrent sous lui.
— Nous sommes perdus! s'écria-t-il. Voici le tourbillon qui entoure l'écueil du Maure. Quelle est la main maudite qui a arraché le pennon du comte de Cardonne, planté là de tout temps pour signaler ce banc invisible?
La barque était déjà entraînée avec une effrayante rapidité contre recueil invisible sous l'eau, à cent pas de la rive. Les prisonniers se mirent à pousser des cris de détresse en se voyant menacés de ce danger inévitable. Le vieux Samuel commença à faire le tour de la litière comme une bête fauve, s'arrachant la barbe et criant . « Ma fille ! ma vie! mon sang! » avec un accent de douleur à fendre l'âme, mais sans trouver de moyen de salut plus efficace que des cris et des gémissements. Heureusement un autre s'occupait aussi de Rachel, et d'une façon plus utile et plus active. En un instant, levarlet eut laissé tomber les rames, et, s'étant débarrassée de sa robe juive, il ouvrit violemment la litière, et dit à sa belle maîtresse :
— Fie-toi à ton serviteur, jeune fille : il te sauvera ou mourra avec toi.
Rachel, tremblante, reculait comme une biche effarée devant lui, quoiqu'elle le trouvât beau d'exaltation et de dévouement; il l'enlaça alors dans ses bras nerveux :
— Pas un cri, pas une vaine parole, continua-t-il, car il s'agit de vie et de mort.
Mais la jeune fille, se débattant contre ses efforts, répondit :
— Peux-tu sauver aussi mon vieux père?
— Impossible.
— Pourquoi impossible?je ne veux point l'abandonner. Sauve-le plutôt. Sauve ton maître et laisse-moi périr!
Le varlet sourit dédaigneusement et frappa du pied le plancher de la barque.
— Folle résistance!... Rachel, vous voulez donc me clouer à cette place, et me voir eogloutir avec tous les poltrons qui n'ont pas osé, comme vous, venir à mon aide tout à l'heure.
La juive répliqua :
— Obéissez-moi! je vous l'ordonne. Sauvez mon père.
— Mais lui-môme veut que je vous sauve. N'est-ce pas, Samuel? Pour vous obéir, qu'il choisisse librement entre sa vie et la vôtre.
Le vieux trésorier se prosterna à ses pieds.
Vas-tu donc mourir dans mes bras? (P. 45.)
ÊSAD LE LÊPrF.LX. — J. I\OUFF, KUirtfa.