‹ Ésaü le lépreuxChapitre 33 sur 69 · UNE FIANCÉE · texte numérisé non relu

UNE FIANCÉE

A peine entré dans la sacristie, don Pedro prit la main de Rachel et dit au prince de Galles :

— Pour épargner a la fille de Ben-Lévi des humiliations et des tortures, je consentirai à tout.

— Beau cousin, répondit Edouard d'une voix haute et ferme, ce n'est ni par le fer ni par le feu qu'un roi peut recouvrer sa couronne perdue. Son pouvoir est mieux défendu par des cœurs dévoués que

436 ES AL IJ; LliPHEl X

par des ciladelles. Gagnez donc les cœurs avant de songer à gagner des batailles. Les chrétiens d'Espagne ont eu horreur de votre amour pour une juive; cet amour vous avilissait à leurs yeux et faisait de la religion l'auxiliaire de don Enrique. Je vous le dis dans toute la franchise de mon àme, si vous êtes las de voir la révolte et la sédition éclater comme des brandons de feu dans vos royaumes, il faut rompre toute relation avec cette femme et avec les gens de sa race.

Don Pedro tourna vers Racliel des yeux mornes, éteints par l'angoisse secrète; mais elle ne le vit pas, car elle se tenait debout, immobile et la tête baissée, comme un coupable devant ses juges. Elle comparaissait en effet au tribunal d'Edouard, qui allait décider de son sort.

— Fille de Samuel, poursuivit le prince Noir, si vous aimez véritablement don Pedro, si vous avez quelque souci de Ihonneur et de la fortune de votre roi, si vous voulez qu'il rentre glorieux et triomphant en Castille, il faut que vous renonciez à lui pour toujours. Une barrière infranchissable doit s'élever entre vous. Voilà le gage que nous exigeons avant de donner notre sang pour lui.

— Renoncer à lui pour toujours! s'écria Rachel tremblante. Ainsi je ne pourrai plus le voir, plus jamais l'entendre? Il ne me sera pas même permis de le suivre de loin du regard, dans les jours de fête et de joie ! Pour moi, il sera mort! Que m'importe de vivre à ce prix? Oh! quoi qu'il m'en coûte, j'obéirai, monseigneur, ajouta-t-elle en tombant aux genoux d'Edouard. Tant que mon cœur battra, je verrai don Pedro dans mon souvenir; je prierai pour lui. J'entendrai parler de ses hauts faits, je serai heureuse. Ordonnez, messire prince.

— Je vais vous demander un sacrifice étrange et cruel, dit Edouard en hésitant. Il s'agit d'adjurer votre religion et de devenir chrélienne.

— Chrétienne! répéta Rachel comme frappée de la foudre, chréti«*nne! Quoi! renier mon Dieu, blasphémer la foi de ma mère, le Dieu quelle a n'mercié en me donnant la vie et qui a versé sa bénédiction sur mon enfance calme et riante! ce Dieu à qui ma mère me faisait i>albulier des prières murmiu-ées par ses lèvres et entrecoupées par ses baisers! Oh! c'est horrible? Ne savez-vous pas combien on méprise les renégats? Comment croirez-vous à mes serments, quand ma bouche sera souillée fmr l'abjuration? El moi qui avais horreur

d'Esaii le renégat, je serai donc aussi vile que lui ! Eh bien ! je prierai le Dieu de don Pedro, je me ferai chrétienne! Les chrétiens me mépriseront, mais vous pardonnerez à don Pedro de m'avoir aimée. Les juifs me haïront et me maudiront comme un opprobre vivanf, mais votre épée rendra la Castille à don Pedro. Je serai heureuse.

Elle dit toutes ces paroles incohérentes d'une voix si faible, si abattue, si plaintive, que les orgueilleux barons eux-mêmes se senliient émus.

— Et quand je serai chrétienne, ajouta-t-elle amèrement, je m'ensevelirai dans l'ombre d'un cloître ; j'irai y cacher mon repentir et mes larmes.

— L'absence guérit mal d'un amour si profond, et les perles d'un cloître se rouvrent quelquefois, observa le prince de Galles.

— Qu'exigez-vous donc de plus? demanda Rachel avec un vague pressentiment de terreur, elle qui croyait avoir touché le comble de l'angoisse.

Le cloître, au moins dans sa pensée, c'était la paix du tombeau. Elle pouvait s'y éteindre, s'y glacer lentement, absorbée dans la pensé»; de don Pedro.

Le roi la regardait avec des yeux avides et ardents. Jamais il ne l'avait vue si belle, malgré son effrayante pâleur. La jalousie le mordait toujours au cœur de ses ongles de fer. Il accueillit aussi avec joie l'idée de cloître. Là, du moins, il n'aurait de rival que Dieu dans le cœur de la belle juive; elle resterait pure de toute étreinte, de foute flatterie, de tout regard profane.

— Je veux, reprit Edouard de Galles, trouver un chevalier assez émerveillé de votre beauté, assez touché de votre repentir. j»our consentir à oublier le passé et se placer comme une égide entre la nouvelle chrétienne et don Pedro. Si vous épousez ce chevalier, le soin de son honneur nous réj)ondra de l'avenir.

Le roi poussa un cri de rage qui n'avait rien d'humain. Rachel, éperdue, regarda le prince Noir avec une expres>i(.ii navrante, et lui répondit d'une voix si basse, que lui seul entendit :

— Vous êtes bien cruel, messire prince. Les manants de la nie n'auraient torturé que mon corps; vous, vous brisez mon v(vm\ Croyez-vous que je puisse renier mon amour et le chasser d'un souffle comme la feuille sèche tombée de l'arbre? Épouseï- un de vos cbeva-

iJS ES AL \Ai Lli PREUX

liers. quand mes lèvres ue savent prouoncer quun seul nom, quand ma pensée, mes rêves, mon sang, les baltemeuts de mon cœur, tout mon être, appartiennent à don Pedro! Oli! c'est là une monstrueuse [lensée, monseigneur! El qui donc voudrait d'une femme flétrie par un amour qui est tout sou bien et toute sa gloire? Celui-là qui m'aceepterait pour femme, je le mépriserais comme le plus lâche et le plus abject des hommes !

— Oh ! nous connaissons maint vaillant capitaine qui n'a souci que de l'apanage et des fiefs de la fiancée, dit tout bas à son tour le prince de Galles. Plus d'un, dans ces derniers temps, a épousé l'héritière d'un château qu'il avait forcé par escalade. Mais tâchez, belle t.'ouverlie, de remonter ces scrupules hors de saison, dans l'intérêt de votre seigneur et maître. 11 vous regarde avec angoisse. S'il croit que ie veux contraindre votre volonté, il se perdra par quelque éclat terrible.

Rachel jeta aussitôt les yeux sur don Pedro et frémit ; car il élreignait déjà de sa main crispée le manche de son poignard. Ivre de colère, il attachait des regards provoquants de défi sur les chevaliers, parmi lesquels Edouard pouvait avoir choisi le mari de sa maîtresse.

Si elle ne paraissait pas accepter de plein gré les conditions du prince, elle pouvait être sûre que le roi réaliserait la crainte exprimée par ce dernier.

— J'obéirai encore, messire prince, dit-elle d'une voix éteinte. Puis, comme si ce suprême effort eût épuisé le reste de son courage et de ses forces, elle étendit la main pour chercher un appui.

Don Pedro fit un pas vers elle ; mais la jeune fille le retint par un geste si suppliant, qu'il n'osa afier plus loin. 11 comprenait la nécessité de ce douloureux sacrifice, mais il ne se sentait pas l'héroïsme de l'accomplir. Il se disait que ce mariage honorable n'aurait j)as lieu, qu'aucun homme ne saurait braver sa vengeance, que Uachel trouverait le moyen de fuir. 3Iille folles idées bourdonnaient dans son ceiTcau.

Cependant Edouard, prenant avec douceur la main de la juive, dont les barons ne pouvaient s'empêcher d'admirer la beauté :

— Mes lords et seigneurs, dit-il, cette jeune fille va abjurer sa foi mauditr- : elle est désormais placée sous ma sauvegarde et ma protection. Le chevaliei- qui oubliera les fautes de Rachel pour ne se

souvenir que de la générosité de son cœur et de son héroïque dévouement, le clievalier qui l'acceptera pour femme recevra comme dot mes fiefs de Tring et de Wing, dans le pays de Galles, et pourra compter sur notre constante faveur.

Le plus profond silence accueillit les paroles du prince Noir.

Sans doute parmi ces aventureux capitaines, plus d'un aurait facilement, en toute autre occasion, fait bon marché du déshonneur attaché à une telle union, lorsque ce déshonneur était compensé par le don de deux fiefs importants ; mais le scandale avait été trop public, et, malgré la licence singulière des mœurs féodales h cette époque de troubles et de brigandages, aucun chevalier n'eût voulu, devant ses compagnons, braver ouvertement le scrupule d'honneur qui semblait dominer leur conscience.

Les chevaliers échangèrent entre eux quelques sourires dédaigneux, et Robert Knolles dit enfin assez haut ces mots qui résumaient la pensée de tous :

— J'aime mieux gagner un fief en poussant ma lance dans la mêlée qu'en mettant mon anneau au doigt, de la maîtresse d'un roi.

Le prince de Galles, qui, sans doute pressentait ce résultat, avait peu auparavant parlé bas à l'oreille d'un de ses pages. Ce jeune homme, qui avait sauvé Rachel en l'entraînant dans une église, était sorti sur-le-champ de la sacristie, et, montante cheval en toute hâte, était parti au galop.

— 3Iessire, vos scrupules vous font honneur, dit alors Edouard à Robert Knolles avec un accent de raillerie. Pourtant, bien des châtelaines au grand renom de vertu, ne valent pas, à mes yeux, cette jeune fille, qui a le courage d'immoler son cœur à la fortune de celui qu'elle aime !

Les barons restaient silencieux et hautains, presque froissés de la proposition étrange que leur avait faite le prince Noir, quoiqu'elle fût justifiée parla politique et les mœurs du temps.

Rachel n'assistait plus à cette scène que comme une statue. Elle paraissait plus morte que vivante. ^

Le visage du roi de Castille, au contraire, s'était animé d'un ray^n de joie soudaine ; il eût volontiers embrassé tous ces chevaliers qui venaient de montrer tant de dédain pour la juive. C'est qu'il n'aimait pas Rachel avec sa vanité, mais avec son cœur.

440 KSAU Li-: Li:i»i\Lrx

— B<'au cousin, dil-il en s'approchant d'Edouard, soyez moins ciuol envers cetle enfant. L'épreuve que vous lui faites subir est un sanglant outrage. Vos chevaliers sont trop fiers pour épouser la maîtresse d'un roi.

— f^atiencc! seigneur, répondit le prince Noir, tout n'est pas désespéré : j'attends encore ici une de nos meilleures lances.

En etTet, la porte de la sacristie ne tarda pas à se rouvrir, et tous les assistants virent avec surprise entrer le nouveau prisonnier du donjon, le jovial et formidable capitaine des écorcheurs, Tom Burdett. que le page d'Edouard venait de tirer de son cachot et d'amener dans son piètre accoutrement, tout étouvdi de cet incident inattendu.

— Messire Burdett, dit le prince Noir en s'avançant brusquement vers lui. vous avez été en Espagne?

— Hélas! oui, monseigneur, répondit le lard-venu en tirant de sa large poitrine un formidable soupir, et je me souviendrai longtemps de ce que j'ai gagné à ce voyage-là...

— Vous avez sans doute vu alors à Séville une fille de Samuel Beu-Lévi, trésorier de don Pedro? continua Edouard.

— Je l'ai vue dans deux circonstances qu'il me paraît impossible d'oublier, seigneur prince, dit Burdett d'un air refrogné. La première fois, je faillis être empoisonné par un avorton de sorcier nommé Perce-Neige, à ([ui je ne conseille pas de tomber jamais entre mes mains. La seconde fois, je fus pris moi-même au piège que j'avais tendu au roi don Pedro, et je pus voir un gibet dressé en ma faveur dans le corral de l'Alcazar. Ces deux incidents ont gravé dans ma

■mémoire le souvenir de la juive d'une façon ineffaçable.

— On vante sa beauté extraordinaire, reprit le prince. Partagezvous l'opinion de ses admirateurs?

Une pareille question, en pareille lieu surtout, avait lieu de surprendre le capitaine des écorcheurs. Il lui était advenu malheur, l'avant-veille, pour avoir répondu avec une franchise étourdie à une interrogation d'Edouard. Aussi cette fois, avant de se prononcer, jugea-t-il prudent de prendre le temps de la réflexion.

— l'onn[noi cette question, messire prince? demanda-t-il res- |»ectueusement, mais avec l'intention bien arrêtée de voir où son maître voulait en venir.

El, tout en promenant des regards inquiets de l'un à l'autre de

Le jour de son abjuration elle trouva un couteau planté daoi la porte de sa

cellule... ^P. 445.)

tW.r LE LftPREUX, — J. BOl'FF, ÉWTRtJB. UV. R6.

ÉSA.U LE LÉPREUX 443

ses compagnons d'armes, ses yeux rencontrèrent le pâle visage du roi de Caslille, bouleversé par la douleur, et il entendit les sanglots que la jeune fiUe, adossée à la muraille, étouffait sous son voile.

Burdett tressaillit : il ne comprenait pas comment il pouvait être mêlé aux intérêts de don Pedro et de sa maîtresse.

— Je veux marier cette belle Rachel, répondit laconiquement Edouard.

— Le marier, seigneur ! répliqua le capitaine, dont le regard flottait incertain du prince de Galles au roi.

— Oui, messire Burdett, et c'est sur vous que j'ai compté...

— Pour lui trouver un mari ? s'écria le tard-venu en grimaçant un sourire.

— Non ; mais pour l'épouser vous-même, dit Edouard d'une voix sèche.

Un coup de massue en pleine poitrine eût fait éprouver à Tom Burdett une commotion moins violente que celle qu'il ressentit à ces paroles. Ses oreilles bourdonnèrent, un nuage passa devant ses yeux ; puis il réfléchit que Ben-Lévi, le père de Rachel, était le plus riche des juifs de l'Espagne, et il recouwa toute son assurance.

— Mais un chevalier chrétien ne peut épouser une juive ? observa-t-il.

— Rachel a promis d'abjurer sa foi chaldéenne et d'ouvrir les yeux à la lumière du Christ, répondit Edouard.

— Mais ce sera un triste mari pour elle, reprit Burdett, qu'un malheureux prisonnier qui devra sans doute, aussitôt après l'échange des anneaux et la bénédiction du prêtre, être ramené au fond du cachot.

— En épousant Rachel, vous redevenez libre.

— Je n'hésiterais certes pas à contracter cette honorable alliance, dit le tard-venu, si, en échange de tant de grâces et de tant de beauté, j'avais à offrir à la fille de Samuel quelques gages précieux de ma reconnaissance. Mais vous le savez, messire prince, je suis plus gueux que Job.

— Notre générosité ne vous fera pas défaut, Tom, répliqua Edouard. Le mari de Rachel pourra offrir à sa femme chaînes d'or et colliers de perles, missels enluminés et rosaires à grains de corail.

— Ah! grâce à vous, seigneur, elle portera les ornements qui

444 ÉSA.U LE LÉPREUX

indiquent le rang d'une châtelaine, dit Burdett avec effusion. Mais lorsqu'elle sera vêtue d'une riche parure, pourrai-je la conduire dans rhùtellerie qui sera mon seul abri? Si j'avais l'honneur d'être l'époux de cette belle convertie, je voudrais avoir un palais à lui offrir pour demeure.

— Je vous comprends, capitaine, dit le prince Noir en souriant. J'avais oublié de vous dire que je donne au mari de Rachel mes domaines de Tring et de Wing, dans notre pays de Galles.

— Ah ! messire prince, que de bienfaits ! s'écria Tom Burdett en tombant aux genoux d'Edouard. Malheureusement, reprit-il en se relevant, il pousse bien des bruyères sur les collines de Tring et de Wing. C'est le cas de dire que la cage ne nourrit pas toujours l'oiseau.

— J'ajouterai à ce don cinquante nobles d'or tous les mois, dit le prince, en attendant la première charge vacante...

— Colle de messire Barat, le gouverneur du donjon, dont la maladie s'aggrave de jour en jour, murmura Burdett en étudiant la physionomie de son seigneur.

Mais, voyant qu'Edouard gardait le silence :

— Assez! assez! noble prince, s'écria le tard-venu rapace, car, à l'exception des frais qu'entraînera la célébration des noces, et dont vous n'avez pas encore parlé, je n'accepte plus rien ! La beauté de la iiancée sera seule ma dot. Je ne suis pas un de ces hommes qui ne se marient que par intérêt, et qui comptent les vassaux d'une héritière avant de donner leur parole.

Tandis que les lords et les barons riaient tout bas entre eux de la hardiesse du capitaine des écorcheurs, qui semblait mettre le prince de Galles, son suzerain, à rançon, le roi, qui sentait tous les serpents de la jalousie lui lacérer le cœur, s'approcha de Rachel, et lui dit d'une voix vibrante d'angoisse :

— r^lutôt que de te savoir aux mains de ce grossier soudard, je renoncerais à ma couronne de Castille. 11 y a des instants, vois-tu, où je sens que mon amour pour toi tient plus de place en mon cœur que tous mes projets ambitieux et mes rêves de vengeance. Dis un seul mot, et je pars. Je quitte avec toi cette cour où l'on me vend l'hospilalilé et l'alliance au prix de mon bonheur!

— Oubliez-moi, seigneur, reprit douloureusement Rachel, car nous nous voyons aujourd'hui pour la dernière fois.

ÉSAU LS LÉPREUX 445

Au même instant, le prince de Galles s'approcha de la juive.

— Rachel, lui dit-il en lui montrant le tard-venu, le capitaine Tom Burdett vous choisit pour femme. L'acceptez-vous volontairement pour époux?

Le capitaine s'inclina gauchement, et il s'apprêtait à sourire; mais son regard ayant involontairement rencontré l'œil menaçant de don Pedro, le sourire expira sur ses lèvres.

— Oui, monseigneur, volontairement, répondit la juive.

Puis ses yeux se voilèrent, ses genoux fléchirent, et elle tomba sur la dalle.

Elle était évanouie.

Les étendards et les bannières furent bénis ce jour-là par l'évêque de Bordeaux.

Page 1