‹ Ésaü le lépreuxChapitre 34 sur 69 · VII. — LES CLOCHES · texte numérisé non relu

VII. — LES CLOCHES

Quinze jours s'étaient écoulés depuis la bénédiction des bannières.

Rachel, que le prince de Galles avait fait conduire dans un couvent de religieuses, avait abjuré le judaïsme.

Le jour de son abjuration, elle trouva un couteau planté dans la porte de sa cellule, et, sur un parchemin retenu par le couteau, elle lut ces mots écrits en caractères hébreux : « Celle qui renie la foi de Moïse sera maudite dans le ciel et lapidée sur la terre. »

Sédécias, au péril de sa vie, s'était introduit la nuit dans le couvent ; après y avoir laissé cette trace de son passage, il s'était enfui de Bordeaux et avait rejoint l'escorte de dom Augustin Gudiel, qui, avant de rentrer en Espagne, s'était arrêtée au château de sir Stéphen Cosington, sur la lisière des landes ou plaines de sable, afin d'observer les préparatifs de guerre du prince Noir.

Quant à Samuel Ben-Lévi, il n'avait pas voulu revoir sa fille ni être témoin de son opprobre, et il avait quitté la ville à la suite de l'évêque de Ségovie.

Le jour de mariage de Rachel était venu.

Jusqu'au dernier moment, don Pedro avait espéré qu'un obstacle imprévu surgirait, que la jeune fille violerait son serment, que Tom

Burdett mourrait, que la princesse de Galles s'opposerait à cette union. Rien de tout cela n'était arrivé. L'aube avait fait place à un ciel bleu, riant et doux. La cour du monastère de Saint-André commençait à s'emplir de bruits joyeux : les palefreniers riaient en étrillant leurs chevaux, les pages fredonnaient des chansons d'amour.

L'amant de Rachel, encore pâle d'une insomnie douloureuse, se leva la tête ardente. Devant ses yeux flottait une vision dont il ne pouvait se délivrer. La fièvre brûlait le sang qui bouillonnait dans ses veines. Il essayait de chasser cette chère image, mais en vain ; elle lui souriait avec une langueur enivrante. Il se voyait affamé, assiégé avec Rachel dans l'Alcazar de Séville, mais heureux parce qu'il sentait les bras de la jeune enfant se nouer autour de son cou, parce qu'il pouvait tordre dans ses mains cette longue chevelure qui eût pu lui servir de manteau. Mais désormais, c'est eu vain qu'il voudrait se rapprocher d'elle ; la pauvre fdle n'oserait plus lui répondre ni du geste, ni du regard, ni du sourire : elle était le bien d'un autre homme.

A celte pensée, il crut devenir fou. Certes, il avait souvent créé dans son esprit tous les malheurs qui pouvaient atteindre son amour; il s'était bien dit que Rachel pourrait lui être enlevée et jetée dans quehiue prison, mais il se sentait l'assurance de la délivrer à force de volonté et de courage. Elle pouvait mourir, mais son âme serait morte avec elle, et il n'eût pas tardé à la rejoindre. Ce qu'il n'avait jamais supposé, c'est qu'elle pût devenir la femme d'un autre, c'est qu'un inconnu, un soudard grossier, aurait le droit d'exiger d'elle des paroles tendres et soumises. Ce Tom Burdett serait peut-être pour Rachel un maître dur, emporté, violent, et lui, le roi de Castille, il n'aurait pas le droit de défendre sa bien-aimée. Puis tout à coup il éprouvait une joie secrète de penser que ce mari abhorré était un routier aux façons vulgaires, car elle ne pouvait pas aimer cet homme et oublier pour lui don Pedro.

Tout à coup il tressaillit, comme réveillé en sursaut de son rêve par un joyeux carillon de cloches qui annonçait aux fidèles la cérémonie du mariage.

Ce carillon assourdissait ses oreilles et lui semblait lugubre comme un glas do mort. Chaque son frappait son cœur avec la lourdeur d'un marteau de forge. Des rages folles lui troublaient l'esprit.

Il avait envie de devancer les fiancés dans l'église et d'arracher de force Rachel à Tom Burdett; ou bien il pensait à défier le capitaine, à le combattre et à le tuer avant la bénédiction nuptiale. Puis il comprenait l'impossibilité de tout cela et retombait dans sa torpeur nawante, les lèvres crispées, les yeux baignés de larmes. Et quand il sortait de cet accablement, comme s'il eût tout oublié à force de douleur, il se demandait pourquoi il avait pleuré. Dom Augustin Gudiel n'aurait pu le regarder dans cette situation sans avoir pitié de lui.

Les cloches carillonnaient toujours : elle secouaient sur la ville des volées de gammes, d'arpèges et de trilles qui réjouissaient les oreilles des bourgeois et manants de Bordeaux. La vieille église s'épanouissait sous ces vibrations sonores.

Don Pedro eût voulu voir les murs s'écrouler au son de ces cloches maudites. Il résolut de ne pas rester plus longtemps dans la ville oti son malheur se consommait, de se sauver loin de cette harmonie railleuse qui semblait se moquer de sa douleur par dix bouches de cuivre retentissantes, et d'aller chercher dans la campagne de l'air et de l'espace. Il fit seller promptement son cheval barbe, et partit d'un galop furieux. Ceux qui le rencontrèrent crurent qu'il était devenu fou. Ses yeux hagards regardaient et ne voyaient pas.

Une seule image courait devant lui : c'était la juive agenouillée au pied de l'autel en recevant l'anneau de Burdett. Alors il pressait la course de sa monture, comme s'il eût voulu l'atteindre et l'emporter dans ses bras. Mais toujours la vision fuyait, ombre vaine, vapeur insaisissable, comme ces branches chargées de fruits que la lèvre de Tantale effleurait sans cesse. Par moments, le malheureux poussait un éclat de rire étrange ; puis il retombait dans son silence sinistre. Cet homme vivait par la passion, et depuis que Rachel avait accepté le mariage proposé par le prince Noir, il y avait quelque chose de mort en lui.

Il allait toujours, poussé en avant par l'église qu'il sentait s'élever derrière lui joyeuse et sereine, par ces cloches dont le sarcasme le poursuivait avec un fracas implacable, par cette rumeur de la ville qui bourdonnait à ses oreilles. Il enfonçait ses éperons dans le ventre du cheval, qui volait sur le sable avec la roideur d'une flèche. 11 prenait un plaisir farouche au danger. Dans la campagne, il regarda le ciel et fut surpris de ne pas le voir tendu de nuages noirs comme

d'un crêpe ; le soleil souriait et rougissait les pampres des coteaux. Des vipères, paresseusement engourdies et nouées aux broussailles, se chauffaient à ses chauds rayons ; des lézards verts fuyaient sous les pieds du cheval ; la campagne était en fête comme la ville. Don Pedro se rappela involontairement sa fuite avec la fille de Samuel dans la forêt de Cardonne, et un doux sourire illumina son visage. Il se rappelait comme elle lui parut belle dans ses voiles, avec la couronne de marabolins enfilés aux tresses de ses cheveux ; il répétait les premières paroles qu'elle lui avait adressées, et il retrouvait dans sa mémoire l'action et l'expression avec laquelle ces paroles avaient été prononcées. 11 regarda alors derrière lui, pour voir s'il était bien éloigné de Bordeaux. Il vit encore, brunies dans l'air bleu et Hmpide, les deux tours de cette église où Rachel venait sans doute d'entrer.

Le vent apportait toujours jusqu'à lui le son des cloches, jplus vague, plus léger, mais aussi cruel pour son cœur. Ce supplice était au-dessus de ses forces. Il sentait sa tête s'alourdir : il y porta la main, comme si sa couronne royale, rougie au feu, se fût resserrée autour de son front ; il voulait arracher, briser, fouler aux pieds cette couronne dont il était l'esclave et qui le séparait de Rachel. Mais c'était encore un rêve. Un simple chaperon de velours couvrait sa tête. Alors des idées de haine et de vengeance montèrent comme une vapeur malfaisante à son cerveau, il eut soif d'assouvir cette colère qui s'amassait dans son sein. Il jeta ses regards devant lui, et aperçut la lisière des bois de Larnac.

Il pensa aussitôt à ce misérable Daniel, qui lui avait pris brutalement son honneur en poursuivant Rachel jusque dans l'éghse de Bordeaux, et un sourire terrible contracta son visage. Daniel ne méritait pas de pitié, car la juive venait de lui faire l'aumône lorsqu'il lavait lâchement insultée. Le serf proscrit n'avait eu que le temps de fuir, au moment où les sergents du prévôt allaient l'arrêter au sortir de l'éghse. Don Pedro connaissait son gîte : il se dit qu'il le trouverait sûrement dans le fourré de la fondrière, et que là il se vengerait.

Il se rappela, en traversant la forêt, sa première marche sous les vertes arcades. 11 était fugitif, demi-nu, affamé ; mais il portait encore avec orgueil et courage le poids de cette misère. Maintenant, à la veille de reconquérir son trône, il se sentait faillie, découragé, brisé.

Je creuse le lit de mes enfants. (P. 450.)

Cette couronne, qu'il allait bientôt ramasser dans le sang des batailles, lui semblait le vide et le néant à côté de cet amour qui avait rempli son cœur.

11 parvint enfin à la fondrière, et jeta les yeux sur la mare stagnante. Les serfs campaient encore dans cet asile, ressemblant plutôt à des spectres qu'à des êtres vivants. Ils étaient couchés sur des tas de cendres froides, et aucun ne se leva à l'approche de don Pedro. Us

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n'avaient plus la force de craindre ni même de fuir les serments du

prévôt.

Jehanne, hâve, maigre, le visage terreux, était seule debout. Elle avait noué aux branches de deux chênes voisins les bouts d'une chemise de toile rousse, trouée et usée, et elle balançait dans ce berceau ftottant ses deux enfants, en leur chantant dune voix mourante et rauque ce refrain : « Dormez, petits, yeux fermés, bouche muette ! »

— Jehanne! cria don Pedro.

Elle le regarda avec un sourire naïf, mais elle ne bougea pas et répliqua à voix basse :

— Pas de bruit, bon seigneur, pas de bruit; vous réveilleriez les enfants, et ils vous demanderaient du pain.

Où est Daniel? dit doucement le roi.

Jehanne le regarda d'un air inquiet.

— Venez-vous le chercher de la part du prévôt? Jésus! répliqual-elle, laissez-lui finir sa besogne, et il vous suivra. Oh! il travaille avec courage; mais il est faible, parce qu'il a faim, lui aussi, comme Jehanne et comme les pauvres enfants!

Femme, dis-moi où est Daniel, et les enfants mangeront,

reprit le roi.

Jehanne sourit d'un air idiot, et, se tournant avec effort, elle fit quelques pas vers le taillis qui côtoyait la mare. Don Pedro y pénétra et ne tarda pas à trouver Daniel, occupé à creuser la terre avec un hoyau, au pied d'un gros chêne.

— Que fais-tu là, misérable? lui dit-il durement; carla\Tie de cet homme, auquel il attribuait son malheur, venait de faire monter le sang à son pâle visage.

Le serf répondit sans lever la tête :

— Je creuse le lit de mes enfants. Ils doivent y dormir si longtemps! Je ne veux pas que les loups de la forêt les réveillent pendant une nuit d'hiver.

Ahçà! es-tu devenu fou? s'écria don Pedro. Pourquoi creuser une fosse à des enfants que ta femme berce en ce moment? Tu aurais mieux fait de les emporter sur ton dos et de fuir la forêt de Laruac, avant que je sois venu te demander compte de ta cruauté envers la juive Rachel et te hvrer à la justice du prévôt! Tu me traitais à tort

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d'espion, l'autre jour; mais aujourd'hui je suis un espion en effet pour toi, car j'ai cherché ton gîte pour me venger.

Daniel leva la tête et regarda avec calme don Pedro.

— Hélas! seigneur, répondit-il tristement, vous êtes déjà vengé. Nous ne craignons plus ni sénéchal ni prévôt. La faim a fait l'office du gihet. Vous pouvez m'insulter, me dénoncer, me tuer, vous n'avancerez guère ma mort que de quelques heures.

Il parabsait si faible et si décharné, que le roi sentit sa colère s'éteindre. Pourtant il reprit :

— Mais quel mal t'avait donc fait cette jeune fille, pour l'acharner contre elle avec cette lâche fureur?

Daniel, à cette question, fut saisi d'un tremblement convulsif :

— Ce qu'elle m'avait fait? répéta-t-il avec un rire amer : elle m'avait fait l'aumône, entendez-vous! une aumône avec laquelle j'aurais nourri pendant des semaines Jehanne et mes enfants, et je la remerciais comme si la sainte Vierge Marie m'était apparue. Alors un homme est venu qui m'a dit que cette aumône était une insulte pour un chrétien, parce que cette femme était juive. Il m'a ordonné de jeter ces florins à terre, et de la lui livrer comme à un juge. Et moi, insensé, je l'ai cru, je lui ai obéi ; j'ai osé poursuivre la jeune fille jusque dans l'église de Bordeaux, d'où les coups de boullaye des sergents m'ont chassé. D'autres mains ont ramassé les florins de la juive, et moi je suis revenu dans la forêt pour entendre mes enfants crier la faim. Oh! comme Dieu m'a cruellement puni! Venez, seigneur, venez regarder ces pauvres créatures, et puis vous me direz si vous vous trouvez assez vengé.

Il jeta son hoyau dans le fossé; et sortant du taillis, il s'avança d'un pas chancelant vers le berceau de toile, qu'il montra en frissonnant à don Pedro. Ce dernier jeta un regard sur les enfants couchés dans ce triste haillon.

Les pauvres petits étaient froids, roides, morts, leurs bras amaigris et jaunes croisés avec effort sur leur poitrine creuse, et leur visage horriblement contracté par les convulsions d'une atroce agonie.

Le roi ne conserva plus ni haine ni désir de vengeance devant la douleur du père, qui les contemplait avec Uï\(i sorte de stupeur.

— Rachel t'a fait l'aumône, dit-il doucement. Je ferai comme elle.

Et il lui tendit son escarcelle, en ajoutant:

— Tâche de sauver Jehanne et tes compagnons.

— Oh! vous êtes bon et généreux comme la juive, murmura Daniel.

— Mais tu m'as parlé, reprit don Pedro, d'un homme qui a jeté l'anathème sur celle qui t'était charitable. Quel était cet homme auquel tu as servi d'instrument aveugle?

— Dom Augustin Gudiel, évêque de Ségovie! répondit le serf avec une expression farouche.

— Toujours lui! s'écria le roi, toujours ce traître que je retrouve au fond de tous mes malheurs! Qui donc m'en délivrera?

— Oh! si jamais il tombe dans mes mains, reprit sourdement Daniel, il n'en sortira pas vivant. Si je ne l'avais pas rencontré sur mon chemin, Jehanne ne serait pas folle, mes compagnons ne me maudiraient pas, mes enfants joueraient et riraient sur mes genoux au lieu de se roidir dans ce morceau de toile.

— Jeté pardonne, Daniel, dit don Pedro. Adieu! Va quérir au plus tôt du pain pour Jehanne et pour tes amis.

— J'irai, répliqua le serf, j'irai quand j'aurai bien caché les enfants dans la fosse !

' Et il se pencha vers ses enfants inanimés, et baisa leurs visages glacés avec une tendresse désespérée ; puis il les prit dans ses bras, malgré les cris, les efforts et les sanglots de Jehanne, pour les emporter vers le trou qu'il avait creusé, tandis que don Pedro s'éloignait, navré par ce douloureux spectacle.

Craignant toujours d'entendre résonner le carillon des fatales cloches, et voulant s'éloigner de plus en plus de Bordeaux, le roi, en sortant de la forêt, dirigea son cheval du côté des landes.

C'étaient de tristes et immenses plaines de sable blanc, que recouvrait çà et là un manteau de sombres bruyères et de joncs. De loin en loin, des bouquets de hèges et de chênes formaient les oasis de ce sol aride. A l'horizon, se découpaient les lignes bizarres et capricieuses des dunes de sable que chaque jour le vent et l'orage soulevaient, déplaçaient et éparpillaient en tourbillons. Des eaux pluviales avaient émaillé la lande de lacs solitaires qui se comblaient et s'ouvraient de nouveaux lits, au gré de l'ouragan. Les cigales jetaient leur cri aigu et strident dans les bruyères sèches que rayaient des sentiers entrecroisés.

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Don Pedro chevaucha pendant une heure au hasard dans ce désert, heureux de n'entendre aucun bruit, de se sentir éloigné de toute agitation humaine. Cette nature triste était en harmonie avec la tristesse de son âme. Le soleil se voilait sous des nuages de plomb. Le sable reflétait une chaleur accablante. Pas un oiseau ne traversait l'espace. Sur la lande flottait une vapeur opaque et embrasée qui obscurcissait l'horizon.

Quelques instants après, le roi se reprocha, avec cette extrême mobilité d'impression qui se remarque dans les cœurs troublés par la passion, d'avoir déserté la lutte, et de n'avoir pas assisté au mariage de Rachel. Il éprouva comme un désir avide de savoir comment elle avait accompli son sacrifice, si elle avait été calme ou courbée sous la douleur, si elle avait répondu au prêtre d'une voix distincte ou entrecoupée par l'angoisse, si elle avait cherché du regard son amant derrière quelque pilier, ou si toute son âme s'était concentrée dans le souvenir. Il ne compFenait plus pourquoi il avait évité cette dernière occasion de la revoir et d'échanger un adieu avec elle. Il résolut aussitôt dé reprendre le chemin de Bordeaux; mais lorsqu'il chercha à s'orienter dans cette direction, il s'aperçut qu'il s'était égaré. En vain •chercha-t-il la trace de quelque sentier frayé dans les immenses plaines qui se déroulaient devant lui.

Pendant longtemps il erra ainsi au hasard. Les nuages s'assombrissaient, et d'éblouissants éclairs en rayaient les profondeurs. Un murmure immense soufQait dans l'espace, la tige des bruyères tressaillait, et les dunes secouaient dans l'air un grésil de sable, quoique les vents ne fissent entendre aucun gémissement.

Enfin don Pedro aperçut au loin une petite forêt de pins dont la verdure foncée se détachait sur les dunes de sable auxquelles elle était adossée. II pressa l'allure de son cheval, qui s'enfonçait à mijambe dans le sol mobile, et parvint, non sans peine, à peu de distance de ces arbres, au moment où le vent s'élevait.

II vit alors qu'au tronc des pins étaient attachés des chevaux équipés pour un long voyage, tandis que d'autres s'abreuvaient à l'eau d'un petit lac endormi sous l'ombre de ces arbres.

Des casques, des lances, des armures brillaient dans le bois. II entendit une rumeur de voix confuses, que l'épaisseur de l'atmosphère avait amorties à ses oreilles jusqu'à ce moment.

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Le roi s'arrêta indécis, ne sachant s'il devait s'avancer pour chercher un abri auprès de la troupe de cavcdiers réfugiés sous les pins, ou s'il devait s'éloigner pour ne pas tomber dans les mains de routiers et de malandrins des frontières.

Pendant qu'il hésitait, son cheval, altéré par une longue course dans les sables ardents, se cabra soudainement, puis s'élança comme un trait vers le lac oii s'abreuvaient les montures des inconnus. Au moment où don Pedro, qui essayait vainement de le retenir, atteignait le bouquet de pins, il entrevit, comme dans un mauvais rêve, une bannière déployée plantée sur un monticule de sable.

C'était la bannière de don Enrique, roi de Castille.

Une sueur froide couvrit le front de don Pedro ; il fit un effort désespéré pour dompter son cheval et lui faire faire volte-face ; mais le palefroi, enragé de soif, l'entraîna furieusement jusqu'au bord du lac.

Il fut aussitôt entouré d'un cercle de gentilshommes et d'écuyers dont le plus grand nombre lui étaient inconnus.

Celui qui paraissait le chef de la troupe portait un habit de moine, mais d'une étoffe extrêmement fine; son manteau et son capuchon étaient du meilleur drap de Flandre, et il caressait en ce moment de la main une mule fringante qui lui servait de monture ; la bride de ce modeste palefroi était ornée de petites sonnettes d'argent, et la housse recouverte d'un drap tombant presque jusqu'à terre, sur lequel des mitres et des crosses étaient richement brodées.

Le haut dignitaire de l'Église, en entendant les exclamations de surprise qui s'élevaient dans les rangs de son escorte, s'avança précipitamment vers le nouveau venu, et s'écria avec une expression d'étonnement mêlée d'une joie indicible :

— Don Pedro!

— Dom Augustin Gudiel! dit à son tour le roi, consterné en voyant qu'il était tombé au miheu de l'escorte de l'ambassadeur de son frère.

Ils se regardèrent fixement tous deux d'un air de menace. Puis l'évêque de Ségovie, se tournant avec un sourire de triomphe vers les chevaliers qui se groupaient autour de lui : ,

— Messires, dit-il, si j'avais écouté vos conseils, nous aurions rebroussé chemin et regagné le château de sir Stephen Cosington,

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par crainte de l'orage. J'ai eu raison de rire de vos inquiétudes. Bienvenu soit l'orage qui m'amène un tel hôte !

— Ce n'est pas l'orage, mais bien le cheval de don Pedro qui nous a apporté son maître, reprit en riant don Juan de Haro.

Le roi, quoique atterré de sa situation critique, résolut de payer de hardiesse et de lutter contre sa destinée.

— Pourquoi te réjouis-tu, Augustin, dit-il, de me voir chercher un refuge dans ton campement? Comme tu viens de le reconnaître par tes paroles, je suis ton hôte. Tout audacieux et rusé que tu sois, je ne pense pas avoir à craindre pour ma liberté ou ma vie sur le sol d'une province soumise au prince de Galles, mon allié.

— Tu crois donc, orgueilleux seigneur, qu'à l'heure oii Dieu se déclare manifestement contre toi en te li\Tant à mon pouvoir par ton propre aveuglement, que je vais encore fléchir le genou devant toi, comme dans le monastère de Saint-André, et te laisser libre passage? Tu es vraiment fou si tu as pu concevoir une pareille espérance.

— Tu n'oseras pas violer ouvertement le droit des gens en me gardant prisonnier! s'écria don Pedro, car Edouard tirerait une vengeance terrible de cet acte de trahison.

— Si le prince Noir chevauchait à une demi-lieue d'ici accompagné de ses bons chevaliers, et menaçait de nous courir sus, nul doute, judicieux seigneur, reprit en riant dom Augustin, que nous ne nous empressions de vous relâcher, au heu de braver l'autorité du suzerain du duché de Guienne : nous aurions alors un motif plausible pour mériter les louanges des ménestrels par cette honorable preuve de notre courtoisie et de notre générosité chevaleresque ; mais Edouard de Galles assiste sans doute, à cette heure, au mariage de son féal capitaine Tom Burdett, et nous tenons peu à l'opinion d'un prince si éloigné de nous.

— Trêve à tes indignes railleries, Gudiel! n'insulte pas avec cette coupable légèreté le guerrier renommé dont le froncement de sourcil te ferait pâlir!

— Eh bien, pour parler sérieusement comme tu le désires, don Pedro, je te déclare que je suis décidé à te retenir prisonnier, dans l'intérêt du royaume de Castille. Ce serait duperie de ma part de no pas profiter d'une occasion qui épargnera le sang d'une foule de

vaillants hommes, car, don Pedro prisonnier^ la guerre est finie. J'étais un malheureux ambassadeur il y a quelques instants, moi qui ne rapportais à mon maître que le défi du prince de Galles et des barons d'Aquitaine. A cette heure, je suis le plus habile et le plus heureux des serviteurs de don Enrique, puisque je vais lui apporter son ennemi pieds et poings liés. Oh! seigneur, vous ne pouvez vous imaginer combien votre noble frère sera heureux de vous revoir en Castille!

— Tu pousses donc à ce point l'esprit de félonie, Gudiel, répliqua don Pedro tremblant de colère. Tu ne crains pas la punition de Dieu? Prends garde! tu n es pas encore hors des provinces du prince Aoir. Si tu es pris, tu périras d'un supplice ignominieux! »

Bah! n'es-tu pas mon esclave? dit dom Augustin; Edouard ne t'avait-il pas donné à moi l'autre soir? Nous ne te laisserons ni le moyen de crier ni celui de fuir, et nous aurons franchi la frontière d'Espagne avant que les maréchaux d'Aquitaine se soient mis à notre poursuite.

— Alors tu seras forcé de me faire tuer par tes bouchers, Gudiel, et tu ne jetteras qu'un cadavre aux pieds d'un bâtard couronné ! s'écria don Pedro. Mais vous tous qui m'entendez, chevahers castillans, serezvous complices de cette lâcheté?

Et il promena un regard désespéré sur tous les assistants, qui gardèrent un morne silence, quoique plusieurs baissassent les yeux de honte et de regret.

— N'espère pas obtenir ta liberté de ces seigneurs ni de leurs varlets, dit dom Augustin. Tous sont tes ennemis, jusqu'à ces misérables juifs, Samuel Ben-Lévi et Sédécias, tes anciens favoris de Séville,

Don Pedro frissonna en voyant les deux Israélites fixer sur lui de sombres regards, quoiqu'il essayât de sourire avec dédain.

— Oui, je te hais, seigneur, dit Samuel, car, grâce à toi, ma fille bien-aimée est devenue la honte de notre tribu.

— Je te hais, murmura Sédécias en s'avançant assez près pour que son visage frôlât la crinière du cheval du roi, parce que, grâce à loi, Rachel a abjuré notre sainte religion; mais nous serons vengés car elle mourra de la main des lévites de la synagogue, quelque effort que tu fasses pour la sauver.

— Misérable! s'écria don Pedro atteint au cœur par celte menace comme par la llèclie aiguë d'un archer, tes frères seraient-ils assez

Tu n'as pu en faire l'expérience par toi-même, puisque Ion crâne est chauve... (P. 461.)

infâmes pour frapper une femme? Oh! si j'avais la liberté seulement, ils n'oseraient toucher à Rachel, car toute ta race est trop lâche pour ne pas trembler devant l'épée d'un cavalier qui brille au soleil. Mais dans l'ombre ils peuvent, en effet, surprendre la malheureuse, seule, sans secours, et alors il seront assez courageux pour tuer une femme. Mais, dis-moi donc, Sédécias, que tu as voulu seulement m'effrayer, que c'est là une menace en l'air et sans réahté, que vous êtes des

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gens paisibles d'usure et de trafic, et non pas des hommes de violence et de sang? Avoue cela, maudit juif !

— Rachel est condamnée par notre loil reprit Sédécias.

— Ah! damné! le peuple a donc raison quand il vous accuse d'empoisonner les puits et déboire le sang- des nouveau-nés chrétiens, poursuivit le roi avec un désespoir terrible, puisque tu oses confesser devant un évèque et des chevaliers que tes frères exécuteront une sentence de mort contre une fille de votre race parce qu'elle a embrassé la foi du Christ. Dom Augustin, laisseras-tu donc commettre ce crime impunément? Resterai-je, par ta volonté, impuissant à prévenir Rachel de son danger ou à la protéger. Tu es impassible. Nul ne se soucie de la vie de celle qui a eu le malheur de m'aimer. Et quel mal a-t-elle fait à ces fanatiques meurtriers? Elle n'a pas voulu être complice du guetapens que ses frères me tendaient; et, si elle a abjuré, c'était pour me donner une armée ! Mais celle qui s'est sacrifiée pour moi m'appellera en vain à l'heure oh les assassins l'entoureront!

— L'abjuration de Rachel t'a donné une armée, il est vrai, interrompit Gudiel, mais Dieu t'a jeté au milieu de tes ennemis.

— Ne mêle pas le nom de Dieu à tes haines, Augustin, reprit don Pedro. Dieu est bon et miséricordieux; je bénis sa main qui me frappe; il me châtie de mes fautes, mais il protégera cette femme innocente.

— Noli, dit le fanatique Sédécias; elle n'échappera pas à la justice des lévites. Ils ont voué leur vie à l'œuvre de sang. Ce soir, celte nuit peut-être, Rachel répondra devant le Seigneur de son apostasie.

Une angoisse mortelle figea le sang dans les veines du roi. La sentence portée contre sa bien-aimée Tavait rendu faible et tremblant. Il avait enfin peur de la captivité.

— Écoute, Gudiel, dit-il alors à l'évêque d'une voix résignée et humble, je suis peut-être un roi trop orgueilleux, j'ai jpeut-être trop écoulé ma volonté et mes passions, je n'ai pas assez respecté les privilèges et les droits de l'Église; mais enfin, si je suis un mauvais roi, tu avoueras du moins que je ne suis pas un lâche, et que j'ai toujours tenu ma parole.

Dom Augustin la regarda d'un air superbe et hautain:

— Ce sont là des mérites communs à presque tous les chevahers ! Quel profil prélends-lu en tirer?

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Don Pedro plongeait son regard jusqu'au fond des yeux de l'évêque, comme si sa\ie eût dépendu de la réponse que ce dernier allait faire à l'étrange proposition qu'il méditait.

— Eh bien, si tu me crois loyal et sincère, sois généreux envers moi, Gudiel, et j'oublierai tout le mal que tu m'as fait, et je te bénirai même à l'heure où don Enrique ordonnera mon supplice. Laisse-moi retourner ^ur parole à Bordeaux, un jour, une heure! Je te jure que je reviendrai à l'heure fixée par toi. Tu ne doutes pas de mon serment, n'est-ce pas?

L'évêque deSégovie éclata de rire.

— Me crois-tu assez niais pour lâcher l'oiseau quand il est pris dans laçage, seigneur don Pedro? Tu m'offres l'or de ta parole, comme disait le vaillant Cid Campeador; mais on peut bien fausser un serment pour reconquérir un trône.

— Fausser mon serment! s'écria le roi. Mais la mort ne vaut-elle pas mieux qu'une vie déshonorée par une parole violée?

— Tu voudrais peut-être revenir, dit dom Augustin en souriant; mais tes serviteurs seraient trop zélés pour ne pas l'accompagner, et trop nombreux pour ne pas te délivrer un quart d'heure après ton retour.

Don Pedro prit alors un ton suppliant; il descendit de cheval, et serrant les mains de l'évêque dans les siennes :

— Une heure de liberté, continua-t-il, une heure pour revoir Rachel, pour prier Edouard de lui donner asile au monastère de Saint- -\ndré, où les juifs ne pourront s'introduire ! Fussé-je mourant, je reparaîtrai devant toi à l'heure que tu auras fixée. Je le jurerai sur l'Évangile et sur la croix de mon épée, devant tous ces chevahers. Le prince de Galles ignorera notre rencontre. Oh ! tu doutes, tu doutes toujours! Crois-tu donc que je tienne encore à l'ambition, à la vie? Non! Tout est brisé en moi. Je ne vis plus que par le cœur de cette femme.

— Je ne puis t'octroyer ta demande, répondit froidement l'évêque.

— Ame de fer ! s'écria le malheureux roi en se tordant les mains de rage; mais qu'exiges-tu donc pour me vendrccette heure de liberté? Veux-tu que je signe sur un parchemin ma renonciation au trône de Castille, que je pardonne à don Enrique sa rébellion, et que je le reconnaisse pour mon seigneur suzerain ; que je consente à me faire

raser les cheveux et à être jeté comme un moine fainéant au fond d'un cloître!... Parle, que veux-tu?

Gudiel sembla ébranlé par ce désespoir insensé, mais il ne céda pas et répliqua encore :

— Non, je n'accepterais pas même ta renonciation, parce qu'elle serait annulée sous prétexe que tu aurais eu la main et la conscience forcées. Quand tu paraîtras devant ton frère, il acceptera peut-être ces conditions et te choisira lui-même le cloître dans lequel tu devras finir dévotement tes jours.

— Oh ! je te le répète, hypocrite Augustin, tu ne m'apporteras pas vivant au bâtard, cria le roi dans un transport de douleur et de fièvre. A l'aide! à l'aide, Castillans! si des cœurs lovaux battent encore sous vos cuirasses. Je vous promets le pardon du passé et largesses pour l'avenir. . ^

Mais l'évêque de Ségovie, voyant déjà une sorte d'indécision dangereuse se peindre dans les regards des écuyers, des varlets et de quelques chevaliers, craignit l'impression que l'appel d'un roi captif pourrait exercer sur ces esprits fiers et mobiles. Il fit signe à deux hommes d'armes, qui se jetèrent sur don Pedro et étranglèrent sa voix sous la pression d'un bâillon de fer. Le prisonnier voulut alors tirer son épée ; ses bras furent saisis par derrière et solidement garrottés. Par une courtoisie dérisoire, dom Augustin ordonna qu'on lui laissât son épée, tandis qu'il se débattait en convulsions impuissantes.

Puis il le fit attacher sur son cheval avec des cordes et envelopper d'un grand manteau de moine dont le capuchon, retoml)ant sur le fi'ont, lui couvrait la moitié du visage.

— Maintenant, reprit Gudiel, tes meilleurs amis peuvent passer à côté de toi sans t'entendre ni te reconnaître. Si les chevaliers anglais nous poursuivent dans la lande, tu ne pourras diriger ton palefroi pour les rejoindre. Mais, tu le vois, nous ne portons pas une main violente sur l'homme que la couronne a rendu sacré pour nous. Ton sang m'est plus précieux que le mien, don Pedro. Rassure-toi donc et ne pense plus à cette sorcière juive qui t'a aimé, comme tant d'autres, quand tu étais roi, mais qui oubliera comme tous les autres le prisonnier de don Enrique.

A ce dernier sarcasme, les yeux de don Pedro étincelèrent comme deux charbons ardents.

VJIl. — CE QUI SE PASSA DANS LE MOUVANT DE SABLE, ET COMMENT LE ROI SE TROUVA EN PAYS DE CONNAISSANCE

L'évêque de Ségovie haussa dédaigneusement les épaules, et, se tournant vers ses compagnons :

— Maintenant, dit-il, nous devons nous remettre en marche sans tarder.

— Prenez garde, seigneur, hasarda Sédécias, l'orage va éclater, et il sera terrible. Ici, le sol a pris de la consistance, grâce aux racines des pins qui le tassent et le fixent; mais, dans la plaine, nous courrons risque de nous engloutir dans les flaques d'eau ou mouvants, où nul plongeur n'ira nous repêcher.

— Ces 77îOuvants sont donc bien dangereux? demanda Gudiel

— Ce sont des amas d'eau et de sable que l'orage creuse au pied des dunes.

— Eh bien, il est facile de les éviter en faisant un détour.

— Non, seigneur, car ces abîmes perfides sont recouverts d'une couche de sable légère que le vent sèche rapidement, et le malheureux qui a posé le pied sur cette surface trompeuse est bientôt englouti et étouffé. Mais, voyez, les nuages s'amassent et sont troués par des éclairs qui ressemblent à d'immenses serpents de feu !

— Poltron! réphqua dom Augustin; cette tempête nous protège. 11 faut emporter notre proie au plus vite, pendant que les dogues anglais ne songent pas à aboyer derrière nos talons. Plus tard, on s'apercevra de la disparition de don Pedro, et si l'ouragan des cottes de mailles, des lances et des flèches galloises nous atteint, nous ne nous en tirerons pas aussi facilement que de l'ouragan des sables. Qui ne risque rien n'a rien !

— Vous ne connaissez pas la violence de ces tempêtes, noble évêque, insista le juif. Mes frères de Bordeaux m'en ont conté des détails terribles, à faire dresser les cheveux sur la tête.

— Tu n'as pu en faire l'expérience par toi-même, puisque (on crâne est chauve comme un genou, dit ironiquement Gudiel, qui lui arracha son bonnet à cornes. /

Et tous les assistants éclatèrent de rire en voyant le chef dénudé et luisant du juif.

Ce dernier essaya lui-même de faire bon visage à cette plaisanterie brutale du haut dignitaire, mais il reprit avec obstination :

— Quiconque n'est pas perché sur des canques, comme les habitants de la lande, ou n'a pas entre les jambes un cheval agile dressé dans les sables d'Afrique ; quiconque n'est pas du pays ou n'est pas habile cavalier comme don Pedro ou son frère de lait Blas, a tort de s'aventurer dans la plaine par un temps pareil. Ceux qui braveront l'avertissement du ciel seront à peu près sûrs de laisser leurs os blanchir dans la lande.

— Silence, fâcheux bavard! s'écria dom Augustin. Si tu veux rester couché à l'abri de ces pins, ainsi que ton ami Samuel, je te le permets. Quant à nos vaillants chevaliers, je ne crois pas qu'ils poussent la prudence jusqu'à vous tenir compagnie.

Tous les ricos-hombres et les chevaliers castillans huèrent les deux juifs, qui s'étaient déjà étendus au pied des sapins, et se hâtèrent de remonter à cheval, ainsi que leurs écuyers et leurs varlets.

Ub quart d'heure après, toute l'escorte avait repris sa marche dans les sables. Cependant la prédiction de Sédécias ne devait pas tarder à s'accomplir.

Le vent sifflait et rugissait avec une violence de plus en plus terrible, et le ciel était devenu noir comme' de l'encre.

Une trombe formidable creva bientôt sur les voyageurs et les enveloppa d'un épais tourbillon de pluie, de grêle et de sable, que les éclairs ne parvenaient pas à percer, mais qu'ils illuminaient d'une teinte rougeâtre et horrible.

A partir de ce moment, la confusion se répandit parmi les cavaliers de l'escorte. En vain l'évêque s'écria :

— Serrez les rangs, compagnons !

En vain don Juan de Haro répéta cet ordre d'une voix pins forte. On entendait les armures s'entre-choquer avec fracas au milieu de l'obscurité, des cris de douleur s'élever, des menaces s'échanger, et des imprécations maudire l'entêtement de dom Augustin.

Ce dernier n'avait pas cessé de garder en main la bride du palefroi de son prisonnier, fatigue qu'il n'eût confiée à personne, tant il craiguait la faiblessje bu la trahison de ses compagnons.

Les pieds légers du cheval barbe de don Pedro semblaient voler sur le sable sans y laisser une empreinte, et la mule du prélat suivait cet élan avec assez d'ardeur, au grand désespoir de Gudiel, qui était un fort mauvais cavalier. Sans s'en apercevoir, l'évêque devança bientôt son escorte d'une distance considérable. La plupart des chevaliers, alourdis par le poids de leurs armures, voyaient leurs palefrois s'enfoncer au miheu du sable, et une fois empêtrés dans ce sol friable et vaseux, ils appelaient eu vain ceux qui les précédaient. Leurs voix ne trouvaient pas d'écho.

Enfin Gudiel aperçut une dune de sable qui s'élevait à deux cents pas de lui, et il résolut de l'atteindre pour s'y arrêter et attendre les Castillans; mais en ce moment, où une lueur blafarde commençait à blanchir le ciel, l'ouragan redoubla avec violence. L'évêque regarda son prisonnier, dont le vent avait relevé le capuchon. Les yeux de don Pedro rayonnaient d'un rire sinistre. Gudiel tressaillit. Il avait peur.

La plaine tout entière se soulevait alors comme une mer secouée par la tempête dans la profondeur de ses abîmes. L'évêque contempla avec un regard épouvanté ces vagues de sable qui ondulaient et bondissaient comme douées de vie, et qui semblaient monter vers lui comme une marée, en agitant à leurs crêtes des panaches d'écume. Des vallons se creusaient, et des montagnes surgissaient soudainement sous la rage du vent. Toute l'escorte était dispersée. Ceux qui n'étaient pas encore engloutis se débattaient en vains efforts dans le sable, et criaient sans que leurs cris de détresse fussent entendus, car les voix étaient amorties et absorbées par cette atmosphère lourde et suITocaute.

Dom Augustin frissonna de terreur lorsqu'il se vit seul ; il se cramponna à sa mule, et suivit le galop du cheval de son prisonnier bâillonné, qui semblait le traîner après lui.

Il cria, nul ne l'entendit: il voulut retenir désespérément le cheval effarouché par l'orage ; impossible, ses forces étaient épuisées. Tout à coup le palefroi s'enfonça jusqu'à mi-jambes dans le sable, et la chute fit jaillir des gouttes d'eau jusqu'au visage de l'évêque, qui devint livide, car il se rappela l'avertissement de Sédécias : Les mouvants se formaient presque toujours au pied des dunes, » Il voulut dégager sa main de la bride du cheval, mais elle était entortillée à son poignet en nœuds iuexlricables. Le palefroi hennissait d'une façon

lugubre en se débuttant. Gudiel, les yeux dilatés parTeiTroi, se voyait attiré lentement, peu à peu, mais irrésistiblement vers l'abîme. Le vertige brûlait son front et tordait son cœur. Alors il regarda don Pedro.

Le visage du roi prisonnier était impassible.

Ainsi Gudiel tenait sous sa main ce redoutable don Pedro, bâillonné et garrotté; mais à quoi lui servait ce coup de fortune, puisque tous deux devaient bientôt être engloutis vivants par ce sable qui semblait monter, monter toujours autour d'eux, jusqu'à ce qu'il touchât leurs lèvres? L'amour de la vie étreignit le cœur de l'évêque comme une soif ardente et insatiable. Il eut peur de ce silence mortel qui signalait la halte de l'ouragan. Il ressentit un avide désir d'entendre une voix humaine.

Ses efforts, stériles pour s'éloigner du palefroi de don Pedro, l'en avaient rapproché. Il regarda encore son prisonnier et lui dit d'une voix frémissante:

— Écoute, seigneur, nous sommes en danger de mort. Dieu a peut-être voulu nous punir tous deux. J'ai été cruel envers toi, mais je puis réparer ma faute. Je puis couper tes hens et te rendre libre; tu es robuste, adroit et agile ; qui sait si, avec l'aide du ciel, tu ne viendras pas à bout de te tirer de ce mouvant? Mais, pour que je te rende l'usage de tes membres et de ta force, il faut que tu jures de me sauver et de me pardonner pour tout le mal que je t'ai fait, en cas de salut comme en cas de mort !

Un rayon de joie illumina le pâle et calme visage de don Pedro; mais l'égoïste Gudiel avait oublié que son prisonnier ne pouvait lui répondre, sa bouche étant comprimée par un bâillon de fer.

Il se hâta de détacher ce hideux outil de torture. Don Pedro aspira vivement une gorgée d'air; puis, après un instant de silence qui parut un siècle au prélat, il lui répondit d'une voix froide et sévère:

— Tu as donc bien peur de la mort, Augustin? Mais, moi, je l'attends comme un bienfait de Dieu : je suis las de souffrir. Tu dépens à celte heure de ce détrôné qui est ton esclave, ton prisonnier, et que tu as poursuivi de ta haine avec un acharnement si rare ; et tu veux que je te pardonne! Je puis t'oublier à force de mépris; mais le pardonner les angoisses que tu m'as fait subir, c'est impossible.

Et

s'enfonça celle fois jusqu'au poitrail... (P. 466.)

N'est-ce pas toi qui as cherché à détourner de moi l'amour du peuple de Séville? N'est-ce pas toi qui m'as forcé à fuir, comme un lâche, de mon alcazar à travers la léproserie, pour ne pas être livré à mon frère rebelle et aux vagabonds étrangers? Quel crime avais-je donc commis envers toi?

La mule de l'évêque fit un effort convulsif pour sortir du mouvant dont l'eau souterraine glaçait ses jambes; elle se souleva, mais

iSAV LE LÉPRKCX. — J. ROUFF, ÉD.

UV. 59.

466 ÉSAU LK LÉPREUX

pour retomber et s'enfoncer cette fois jusqu'au poitrail, tandis que le sable rendait son clapotement sourd.

Dom Augustin sentit avec une terreur croissante ses sandales mouillées par le sable humide. •

— Pardonne, seigneur roi, pardonne à ton infidèle serviteur. Je te haïssais alors, parce que tu dédaignais mes conseils: si tu m'avais accordé ta confiance, au lieu de la donner à ces juifs servîtes, je t'aurais servi avec autant de zèle que j'ai servi ton frère. Oh! comme ce sable s'affaisse!... Oui, j'ai peur de la justice de Dieu, car j'ai abusé de l'autorité que j'exerçais en son nom. Il est clément et miséricordieux, j'ai été perfide et sans pitié. Pardonne-moi, don Pedro ; tâche de nous retirer de ce gouffre.

La mule et le cheval du roi enfonçaient toujours dans ce sépulcre affreux. Les lèvres serrées, Tœil sanglant, Gudiel calculait l'instant où ce sable couvrirait la bouche des misérables bêtes.

— J'ai vu bien des guerriers renversés de cheval dans la mêlée, dit le roi, crier merci, sous les pieds des chevaux qui broyaient leurs cuirasses; j'ai vu bien des visages blêmes et terrifiés quand, le heaume relevé, des vaincus m'ont sppplié de les prendre à rançon et qu'ils me regardaient avec des yeux p^lViiiisd!^ angoisse pour savoir s'ilé reverraient leur mère et leurs enfants ; mais jamais je n'ai vu une si hideuse image de la peur que celle qui est empreinte sur tes traits, Augustin Gudiel!

— Seigneur roi, je ne suis pas habitué comme toi à jouer avec la mort sur les champs de bataille, et elle m'apparaît aujourd'hui sous une forme si horrible!

— Bien horrible, en effet, puisqu'elle te force à me supplier. Tu ne te souviens donc plus que je suis un excommunié, et que tu encours la damnation en me demandant aide et secours? Comme tu avais un visage plus inspiré et plus fier, lorsque tu me condamnais, au château de Lugo, à errer comme un maudit, sans asile, sans prière et sans pain, dans toute la chrétienté, et que tu savais avec tant d'adresse détacher de ma cause mes plus dévoués serviteurs!

— Ne m'accable pas, justicier royal, sous le poids de mes péchés! s'écria dom Augustin d'une voix haletante. L'ambition éblouissait mon esprit. Pour obtenir la faveur de don Enrique, j'ai eu la lâcheté de te porter le dernier coup. Mais Dieu te venge en me faisant Irem-

bler comme un suppliant devant mon roi offensé. Songe qu'en me pardonnant tu redeviens libre, songe qu'une fois libre tu redeviendras roi de Castille. N'achèteras-tu pas le trône au prix de ce pardon que j'implore?

A ce moment, la mule, saisie d'une convulsion suprême, pencha la tête, dont les poils étaient hérissés, vers labîme qui l'attirait, et s'enfonça lourdement dans la vase.

Gudiel n'eut que le temps de s'élancer désespérément en croupe de sou prisonnier, auquel il se cramponna avec toute l'énergie que put lui rendre le paroxysme de l'épouvante.

Le vent rugissait par rafales, et faisait vaciller la dune et les pins rabougris qui la couvraient.

— Non, répondit inflexiblement don Pedro, j'aime mieux rester garrotté et te voir mourir avec moi.

Gudiel, presque fou de terreur, résolut de tenter un dernier et suprême effort.

— N'achèteras-tu pas par ce pardon, s'écria-t-il, la joie de revoir Rachel?

Le roi frissonna dans ses liens. i

— Rachel! répéta-t-il, indigné. Tesl^res fausses ont-elles bien osé prononcé ce nom qui te condamne? Rachel! Mais qui donc l'a désignée comme une cupide courtisane à la foule ameutée sur la place de l'Alcazar, lorsqu'elle nourrissait de la vente de ses bijoux ce peuple affamé?

— C'est moi, dit Gudiel en courbant la tête.

— Qui donc, poursuivit le roi, l'a forcée à m'abandonner an château de Lugo, en lui faisant croire que son abandon serait mon salut?

— C'est encore moi, misérable pécheur que je suis.

— Qui donc l'a fait arrêter et poursuivre pour un délit insignifiant jusque dans l'église de Bordeaux? continua le prisonnier de plus en plus irrité. Que t'avait-elle fait? Pourquoi cet acharnement contre elle ? Confesse la vérité.

— Oh! pardoone-moi, s^gneur, reprit Gudiel ; laisse-moi désarmer ta colère à force d'humilité. Rachel t'aimait et je te haïssais : voilà pourquoi je lui ai fait tant de mal. En l'atteignant, je frappais sur ton cœur. Puis, j'étais jaloux de vous voir heureux d'un bonheur

que je ne pouvais éprouver. Enfin, lorsque j'ai excité les manants de Bordeaux à la poursuivre dans l'église, c'était dans l'espoir que tu perdrais l'alliance du prince Noir et de ses barons. Tu vois que je ne te cache aucune de mes mauvaises pensées, don Pedro. Je témoigne contre moi-même. Pardonne-moi!

— Étais-tu assez infâme! dit le roi avec un accent de mépris indicible. Ainsi rien n'a pu te toucher, ni la beauté, ni la grâce, ni la soumission de cette pauvre créature. Ce renégat, cet Esaii qui l'aimait comme un forcené, et que j'avais fait jeter dans la léproserie, a été ému par ses prières et ses larmes au point de nous livrer passage et de protéger notre fuite; et toi, ministre du Dieu de paix et de miséricorde, tu as fait sans vergogne contre elle le métier de bourreau.

— Maudis-moi, insulte-moi, accable-moi de honte et de mépris, répliqua Gudiel, je l'ai mérité; mais sauve-moi ! Il ne sera bientôt plus temps. L'amour de la vie te reprendra, mais trop tard. Pense à Rachel, don Pedro, à Rachel que tu ne reverras plus. Ordonnemoi de couper les cordes qui te lient!

Depuis que la mule ^vait disparu et que le cheval du roi avait senti doubler sa charge, éôn instinct l'avait poussé à rester immobile et à ne plus s'agiter en efforts dangereux. Néanmoins, le sable atteignait déjà son chanfrein, et Gudiel, promenant autour de lui des regards terrifiés, commençait à perdre tout espoir d'échapper à l'eirroyable mort qui l'attendait.

— Mais si tu me délivres, dit alors son prisonnier, je puis l'abandonner dans le mouvant, car tu n'aurais d'autre garantie que ma parole, et, il y a une heure à peine, ma parole ne t'inspirait aucune confiance.

— Non, vous ne m'abandonnerez pas, seigneur roi, dit l'évêque, car vous êtes généreux et loyal. Vous sauverez votre ennemi. Mais je ne serai pas ingrat : ma vie sera dévouée à celui qui m'aura tiré hors du mouvant. Pour lui je sacrifierai mon honneur. Je continuerai à servir don Enrique, et je le trahirai pour toi, don Pedro. Oh! pendant que nous enfonçons dans la vase, le vent nous enterre sous une pluie de sable!... Ayez pitié de nous, mon Dieu!... Tu veux revoir Rachel, n'est-ce pas? Eh bien, je la ferai tomber dans tes bras; je ferai annuler et casser son mariage. Elle l'aime trop pour vouloir rester

unie à ce routier brutal. Tout le mal que je t'ai fait, je le réparerai. Chaque heure de ma vie, je te servirai et je prierai Dieu pour toi, car je me souviendrai que je te la dois.

Don Pedro avait écouté avec un singulier dédain ces incohérentes poroles, hachées par l'agonie de la peur.

— Tais-toi, reptile; ne laisse pas voir à nu la lâcheté de ton cœur, lui dit-il, devant ce Dieu en courroux que tu offenses. Je ne te demande pas de trahison, moi qui ai tant souffert et qui ai tout perdu par la trahison; je ne veux pas d'un serviteur tel que toi. Mais remercie Dieu, dont tu es le ministre indigne; c'est là ce qui te sauvera : je te promets que si je puis sortir du mouvant, tu en sortiras avec moi. Tu as deviné juste : l'amour de la vie me reprend, car je veux revoir Rachel.

— Ainsi, tu me jures ta parole de chrétien...

— Te faut-il un serment d'excommunié? dit en ricanant don Pedro. Le temps me manque, car je sens que le sable se déplace, et que notre palefroi descend dans l'abîme.

Gudiel tira promptement son poignard et coupa avec une vivacité convulsive les cordes dont le roi était garrptté et celles qui l'attachaient sur son cheval.

Don Pedro se laissa aussitôt glisser doucement de sa monture, et s'étendit sur la couche de sable mobile.

— Suis-moi, dit-il à l'évêque; couche-toi sur ce sol détrempé avec l'agilité d'un nageur, et rampe comme un serpent. Le poids de notre corps rend nos pieds trop lourds pour que nous puissions marcher impunément sans canques et sans perches dans le mouvant. Ne me réponds pas, car la rafale remplirait ta bouche de sable et t'étoufferail. A travers l'obscurité, j'aperçois une ligne de sable plus blanche, qui recouvre sans doute un sol plus consistant.

Tous deux se mirent ainsi à traverser le mouvant avec la légèreté de deux lézards. Ils entendirent bientôt un bruit sourd derrière eux, mais ils ne retournèrent pas la tête. C'était le cheval qui s'enfonçait, après avoir henni un cri plaintif et désespéré. L'eau jaillit et tourbillonna à l'endroit oii il avait disparu.

Don Pedro évita avec soin de côtoyer une vaste spirale de sable qui s'élevait sur le bord du mouvant, semblable à une trombe arrêtée en chemin.

La spirale, au moindre choc, se serait écroulée comme une avalanche sur les fugitifs, et les aurait ensevelis sous sa masse énorme.

Par moments, le roi sentait le sable s'amollir et se creuser au poids de son corps: alors il filait comme une couleuvre, et jetait ces mots à son compagnon :

— Ne vous arrêtez pas! hâtez-vous! ne laissez pas au sable le temps de fléchir.!

Cette traversée pleine d'angoisses dura un quart d'heure. Enfin, don Pedro atteignit le pied de la dune; ses mains et ses genoux s'appuyèrent sur un sol moins spongieux.

— Dieu soit loué! s'écria lévêque en touchant ce terrain ferme sous ses pieds et en voyant les pins se balancer au souffle du vent, nous sommes sauvés!

— Et la tourmente commence à s'apaiser, ajouta le roi en jetant un triste regard autour de lui. Elle a assez bouleversé cette malheureuse contrée.

Eu effet, la lande, ainsi soulevée, offrait les aspects les plus bizarres, à la lueur d'un crépuscule lugubre. Là, le sable se dressait eu pyramides colossales; ici, en immenses amphithéâtres irréguliers ; plus loin, en trapèzes difformes ou en spirale, comme des trombes pétrifiées par la baguette d'un magicien. On ne pourrait rêver une nature plus désolée.

Don Pedro et dom Augustin, harassés de fatigue, s'étaient assis contre le tronc d'un vieux pin.

— Gudiel, dit le roi à voix basse, comme s'il eût eu peur d'eutendre sa propre voix au milieu du silence profond qui suivait le déchaînement de la tempête, nous nous séparerons ici. Dans quelques heures je reprendrai le chemin de Bordeaux, et vous, vous retournerez en Castille.

— Oh ! vous ne me laisserez pas seul au milieu de la lande ! s'écria dom Augustin avec une voix lamentable. Je ne trouverai pas dans ce désert une créature humaine qui puisse me servir de guide.

— C'est ce qui iv trompe, honnête voyageur! dit une voix goguenarde qui semblait tomber du ciel.

— Permets-moi de jte dire, craintif seigneur, ajouta une autre voix, que tu as eu grand tort de te mettre en route par un pareil temps, si tu tenais à te conserver pour ta famiUe.

— Brave homme, poursuivit une troisième voix, les guides coûteront cher cette nuit dans la lande ; mais si tu es un gaillard généreux, tu en trouveras quatre pour un .

— Et je te conseille de les choisir tous les quatre pour ne pas avoir l'embarras du choix, ajouta une quatrième voix aérienne. Ce sera une mesure prudente, si tu crains de t'enrhumer en passant la nuit sur la dune, et de te faire réchauffer trop vivement la plante des pieds par les malandrins qui rôdent sur la frontière.

L'évêque de Ségovie et don Pedro étaient restés muets de surprise. Ce dernier eut bientôt pris son parti.

— Quels que soient ces hommes, dit-il à Gudiel, ne prononce pas mon nom devant eux. Si ton escarcelle est pleine, nous nous en débarrasserons facilement.

Dom Augustin frissonnait de tout son corps ; il essaya de se lever en criant : Fuyons! d'une voix rauque; mais les branches du pin sous lequel il était assis s'entr'ouvrirent avec un bruissement singulier, et un long personnage osseux et décharné, se laissant tomber à terre du haut de l'arbre, lui posa sa large main sur Tépaule, et le fît plier comme un sarment devant lui, en s'écriant :

— Oii fuir, dans les sables et sans-^iious ? Quelle ingratitude! Mais vous y périrez! Nous ne le souffrirons pas.

Trois autres hommes tombèrent comme des chats sauvaeres du haut des deux arbres les plus rapprochés, et entourèrent dom Augustin.

— Que demandez-vous, mes amis? leur dit ce dernier stupéfait.

— Ayez pitié de nous, digne voyageur, reprit le plus grand des inconnus. Nous sommes de pauvres naufragés qui errons depuis trois semaines sur la frontière sans sou ni maille. Nous avons été dépouillés et repoussés par les habitants des côtes comme si nous étions des mécréants.

— Je prierai pour vous, dit Gudiel en essayant de reprendre son sang-froid.

— 0 charitable seigntur, poursuivit le second, qui était trapu et large d'épaules, vous nous avez prodigué vos prières, vous n'aurez pas affaire à des ingrats! Pour vous servir, nous ne reculerons devant aucun danger. Peut-être avez-vous faim et soif, car l'ouragan creuse singulièrement l'estomac? Eh bien, confiez-nous votre escarcelle, et

naus irons vous chercher au bourg \& plus voisin assez de provisions pour réchauffer le sang dans vos veines et vous faire oublier vos souffrances.

— Merci de votre courtoisie, honnêtes inconnus, répondit l'évêque d'une voix inquiète; mais j'ai une gourde encore pleine à ma ceinture.

— C'est vrai, dit le troisième, maigre personnage, aux jambes arquées, qui détacha aussitôt la gourde de la ceinture de Gudiel et la porta avidement à ses lèvres. Oh! oh! Texcellent vin! mais il est capiteux et pourrait porter à la tête, hardi voyageur, si vous en buviez plusieurs gorgées à la fois. Dans l'intérêt de votre santé, il est utile que votre gourde fasse d'abord le tour de la troupe.

Et il passa la gourde à un de ses compagnons.

— Ne vous en faites pas faute, mes amis, reprit dom Augustin avec un profond soupiV.

— Oh! de plus en plus généreux! s'écria le quatrième inconnu ; mais vous devez avoir froid, seigneur, vous qui n'êtes sans doute pas hal)itué à dormir dans la lande à la belle étoile. Quant à nous, qui ne sommes couverts que de méchantes casaques de toile en guenilles, cette pluie nous a transpercés jusqu'aux os. Oh! le beau manteau de drap de Flandre que vous portez là, mon maître, ajouta-t-il en maniant l'étoffe dans ses doigts. Oh! je me trompais, vous ne risquez pas do prendre froid avec un surtout aussi épais. Je voudrais bien l'avoir sur mes épaules.

— Je puis le partager avec vous, murmura dom Augustin.

— Pourquoi le partager? s'écria son interlocuteur ; je ne voudrais pas abuser à ce point de votre courtoisie. Prêtez-le seulement une petite heure à chacun de nous, afin de nous réchauffer tour à tour. Oiiand nous n'en aurons plus besoin, nous vous le rendrons tout entier

' et pour vous seul. Et si nous l'acceptons, c'est parce que vous paraissez vivement désirer nous rendre ce léger service.

En même temps, le plus petit de la troupe décrocha vivement l'agrafe d'or qui retenait le manteau au cou du prélat, et s'en enveloppa majestueusement.

— Ah! mes pieds sont brisés, meurtris et lassés de marcher tout nus sur ce sable, moi qui suis habitué à être toujours en selle, reprit le troisième inconnu.

La main sur son coutelas de cuisine, il se plaça résolument devant son garde-manger (P. 480).

— Hélas! bon compagnon, répliqua Gudiel, nos montures ont. péri dans le mouvant, c'est ce qui m'empêche de vous les offrir.

— Vous êtes vraiment trop prodigue, courtois voyageur, s'empressa de répondre le cavalier démonté ; mais si vous manquez de chevaux, si vous voulez remplacer avantageusement les vôtres, vous ne pouvez mieux vous adresser. Je vous ferai faire un marché d'or. Les chevaux et moi, nous nous connaissons depuis longtemps.

ÉSAU LB LÉPREUX. — J. ROLKr, ÉD. LIV. 60.

— Je VOUS remercie de tant de zèle, mais...

— Mais ne craignez rien, seigneur, vos intérêts sont en bonnes mains. Confiez-moi cette escarcelle qui pend à votre ceinture, domain matin, je vous ramènerai des montures quand nous aurons occasion de nous revoir.

Don Pedro, immobile et silencieux, écoutait avec une attention sinirulière les voix goguenardes des naufragés.

— Ce sont des bandits! murmurait l'évêque. Comment pourraije m'en débarrasser? Ils vont finir par exiger de moi quelque grosse rançon.

Tout à coup une idée infernale lui traversa l'esprit.

Il résolut de la mettre immédiatement à exécution. Il allait regagner tout le terrain qu'il avait perdu depuis quelques heures. Puisque don Pedro ne lui pardonnait pas, puisqu'il ne pouvait rien espérer de ce côté, il jugea qu'il serait insensé de perdre l'occasion précieuse qui s'ofl'rait à lui.

Il détacha son escarcelle, et prenant à part l'inconnu avec lequel il devait conclure l'achat de chevaux :

— J'ai un autre marché à vous proposer, brave homme, dit-il d'une voix sourde.

— J'écoute, répliqua le naufragé. Je ne refuse jamais un marché où il y a toujours à gagner pour moi, puisque je n'ai rien à perdre... que ma peau.

— Votre peau n'est pas en question dans cette affaire, dit Augustin avec un sourire cruel. Il s'agit de gagner une énorme rançon; voilà tout.

^ — Mais que faut-il faire pour la gagner? demanda l'inconnu surpris.

— M'obéir! dit l'évêque de Ségovie. Un de vous va me servir de guide pour retourner à Bordeaux. Les autres vont garrotter l'homme qui m'accompagne, et prendre avec leur proie la route d'Espagne en ayant soin de ne pas le laisser échapper et de veiller à ce que personne ne les soupçonne d'emmener un prisonnier.

— Par saint Jacques! ceci ressemble singulièrement aune trahison, mon maître. Enfin, si votre compagnon est bon à prendre, il doit être bon à vendre. Mais qui nous l'achètera?

— Don Eniique, roi de Castille.

— Don Enrique! répéta en tressaillant le naufragé. L'aventure se complique. Mais quel est donc cet important personnage?

— Let\Tan don Pedro, que je ramenais en Espagne, et qui, grâce à cet ouragan, allait m'échapper sans notre heureuse rencontre.

— Don Pedro! cria l'inconnu avec un transport de surprise et de joie. Heureuse rencontre en effet! Et nous ne l'avons pas reconnu! et notre voix ne lui a pas appris qu'il était tombé au milieu de ses frères de lait!

A ce cri, les autres naufragés s'étaient précipités autour du roi comme des fous, riant et pleurant à la fois.

— Don Pedro, disait l'un, tu as donc échappé aux écueils delà côte de Biscaye? Soyez béni, mon Dieu!

— Tu es vivant, tu es hbre? oh! laisse-moi baiser tes mains! s'écriait un autre.

— Nous ne te quitterons plus ! tu resteras toujours au milieu de nous ! hurlait Ruy le Faucheur en enlevant du sol son royal frère et le pressant sur sa poitrine.

— Ne m'étouffe pas, Ruy, dit en riant don Pedro, si tuveux que je puisse te répondre. Je vous avais déjà reconnus, mes enfants; mais je tenais à savoir quel marché mon noble compagnon voulait conclure.

— Le misérable traître! s'écria Blas avec un accent de rage, il vient de me proposer de vous vendre à don Enrique.

— Au moment même où je venais de le tirer de ce mouvant de sable dans lequel il allait disparaître, répondit amèrement le roi. Je m'y attendais. Pour un gentilhomme, il entend merveilleusement le commerce. Oh! de quel limon Dieu a-t-il donc pétri le cœur des hommes.

— Ils ne ressemblent pas tous à ce Judas, dit Diego Lopez.

— Désormais nous vous entourerons comme des boucliers vivants, poursuivit le Faucheur.

— Et moi qui ne suis pas assez grand pour vous servir de bouclier, ajouta Perce-Neige, je me gUsserai entre les jambes de vos ennemis, je les renverserai à vos pieds avant que leur épée ait pu heurter la vôtre.

— Il fiiut faire justice du traître ! observa Ruy en serrant dans sa longue main osseuse la main d'Augustin Gudiel.

47fi ÉSAU LE LÉPREUX

— Frères! dit dou Pedro, je ne crains plus maintenant ni traîtres ni ennemis. Je dormirai cette nuit sur la dure aussi tranquillement que dans le monastère de Saint-André, car avec vous, l'adresse, la loyauté, le courage et la force veilleront sur mon sommeil.

— Qu'ordonnez-vous de ce félon? insista Ruy. Faut-il lui laisser le choix d'être précipité dans le mouvant, ou d'être proprement pendu au plus haut pin de la dune?

— Je crois qu'il mettrait trop de temps à faire son choix, répondit don Pedro, ettout autre à sa place hésiterait comme lui. Mieux vaut user de miséricorde.

— De miséricorde! s'écria Ruy désappointé. Mais quel est donc ce misérable?

— Dom Augustin Gudiel, évêque de Ségovie, répliqua doucement le roi. C'est à la justice de Dieu qu'il appartient de le frapper.

Ruy lâcha la main du prélat, et recula ainsi que ses frères, car le caractère sacré de Gudiel leur inspirait une crainte religieuse. Blas lui rendit silencieusement son escarcelle.

— Que mon honnête compagnon attende ici les débris de son escorte, reprit don Pedro. Quant à vous, vous allez me suivre à Bordeaux, où je puis maintenant vous donner un asile digne du roi de Castille.

Pendant ces débats, l'ouragan avait tout à fait cessé. Les nuages fuyaient devant les larges bandes d'azur étoile. Dom Augustin n'avait plus osé prononcer une parole. Il comprenait que le dédain du roi et sa haute dignité pouvaient seuls le sauver.

Le roi et ses frères de lait descendirent de la dune.

Perez le mineur marchait en avant, leur servant de guide, car depuis plusieurs jours il avait battu la lande en divers sens.

Gudiel eut peur de rester seul sur la dune déserte. Il les suivit de loin sans qu'ils s'en aperçussent, se guidant sur le son de leur voix quand il les perdait de vue dans un pli de terrain. Le bruit de ses pas était amorti, comme celui de leur marche, par le sable.

Au bout de deux heures de marche pénible, ils atteignirent la lisière des bois de Larnac. La lune venait de briller à travers les derniers nuages, et jetait une gaze d'argent sur la plaine bouleversée.

Tout à coup Gudiel vit déboucher d'un sentier de la forêt un paysan qui portait un hoyau sur Fépaule, et qui marchait en chancelant.

Il ne fît pas grande attention à ce pauvre homme, et pressa seulement le pas pour suivre de plus près la petite troupe.

Le serf se dirigeait de son côté, et ils se trouvèrent bientôt face à face. Ils se regardèrent et se reconnurent. Gudiel tressaillit.

— Dieu est toujours juste ! dit le paysan d'une voix calme et stridente.

Dom Augustin voulait passer outre; mais Daniel, car c'était le mari de Jehanne, lui tendit la main.

— Mes enfants sont morts de faim, seigneur évêque; ma femme est morte folle; moi aussi je vais bientôt mourir, meurtrier et damné, parce que tu m'as fait rejeter l'aumône de la juive.

Gudiel, effrayé, laissa tomber son escarcelle dans la main du ^

paysan. Celui-ci la jeta à terre et mit le pied dessus.

— Tu fais l'aumône trop tard, seigneur. Tu ne m'as donc pas compris ? Jehanne et les enfants sont morts ; je ne puis les ressusciter avec ton or : l'or ne rend pas la vie.

Gudiel essaya encore de passer outre. Il n'osait répondre. 11 pressentait, dans la voix et les gestes de ce serf, quelque résolution farouche et implacable.

— Fais ta prière ! dit froidement le paysan.

Et son hoyau tourna avec une rapidité terrible sur la tête de dom Augustin, qui tomba agenouillé en criant :

— A l'aide! à l'aide, don Pedro!

Le roi entendit cet appel, détourna la tête et vit cette scène effrayante. Il revint aussitôt sur ses pas. Daniel entendit le sable crier sous cette marche précipitée.

— As-tu demandé pardon à Dieu de tes péchés? demanda-t-il à dom Augustin.

— Ma prière n'est pas achevée, répondit Gudiel d'une voix presque inarticulée.

Le paysan attendit. Mais don Pedro arrivait, et saisissant le bras de Daniel :

— Laisse aller en paix cet homme lui dit-il. 11 m'a chassé de

mon royaume; il m'a arraché celle que j'aimais. Tout à l'heure il a voulu me vendre, au moment où je venais de le sauver des mouvants; cependant je lui ai pardonnné, parce que c'est un ministre de Dieu.

Daniel le regarda avec un sourire sauvaçe.

— Beau roi, répliqua-t-il, tu rentreras dans ton royaume, lu reverras ta maîtresse, tu es sauvé, tu es libre ; mais j'ai baisé les lèvres froides de mes petits enfants, et elles ne remueront plus pour prononcer mon nom; la main de Jchanne s'est glacée dans ma main. Tu n'as pas perdu les enfants, toi! Ta bien-aimée, on ne l'a pas tuée ! Laisse-moi donc faire ma justice.

Et, se retournant vers Gudiel.

— Es-tu prêt à paraître devant Dieu? lui dit-il.

— Mais cet homme est un prêtre! s'écria don Pedro. Tu seras damné.

— Je le sais, répondit Daniel en grinçant des dénis, mais j'aurai vengé Jehannc et les enfants, je suis un Jacques, moi, un serf, un proscrit; je n'ai plus rien à espérer, plus rien à aimer. Lui aussi, co Gudiel, il sera damné, et nous nous retrouverons ensemble bientôt. Je souffrirai, mais je le verrai souffrir.

Dom Auguslin, rassuré par la présence du roi, voulut profiter de la préoccupation du paysan pour se jeter sur lui et lui arracher son arme ; mais Daniel, qui surveillait ses mouvements tout en parlant à don Pedro, recula de deux pas en arrière, et lui asséna un coup terrible de son hoyau sur la tête.

L'évêque de Ségovie tomba sanglant et inanimé sur le sable.

Le serf, comme stupéfait de son crime, jeta le hoyau loin de lui ; puis, se tournant vers don Pedro et ses frères :

— Je ne cherche pas à fuir, leur dit-il. Allez chercher le prévôt. Mais hâtez-vous, ou il ne retrouvera plus qu'un cadavre.

Ses genoux tremblèrent. 11 avait épuisé dans ce meurtre horrible le reste de son énergie et de ses forces.

— Dieu m'est témoin, s'écria don Pedro, que j'aurais voulu sauver la vie de ce malbeureux Augustin.

— Morte la bête, mort le venin! murmura Daniel.

Et il tomba à son tour sur le sable rougi du sang de l'évêque, eu murmurant :

— Soyez bénis, seigneur roi, vous et la juive, pour votre générosité. Au prix de ma damnation, je vous ai tous vengés.

Puis il poussa quelques cris inarticulés, et se débattit contre les étreintes de l'agonie, qui commençait pour lui.

— La main de Dieu a pesé sur ces hommes, dit tristement don Pedro. Tâchons maintenant d'arriver à Bordeaux avant la fermeture des portes, car j'ai besoin dès ce soir de mettre votre courage et votre adresse à l'épreuve, mes vaillants frères. Rachel est à cette heure la femme du capitaine Tom Burdett, et, avec votre aide, je veux la revoir. Les bons compagnons qui ont osé s'introduire dans la juiverie craindront-ils de pénétrer dans la tanière de l'écorcheur gallois?

— Nous sommes vos bras, vos cœurs et vos épées, Pedro, répliqua Diego Lopez.

— Eh bien, remettons-nous en marche, dit le roi, et, chemin faisant, je vous donnerai mes instructions pour l'entreprise périlleuse à laquelle je vous associe.

Lorsque don Pedro et ses frères de lait rentrèrent à Bordeaux, leur plan était entièrement arrêté, et il ne s'agissait plus que de le mettre à exécution. Perce-Neige, s'étant glissé parmi les varlcts qui encombraient la cour du monastère de Saint-André, apprit que Tom Burdett avait été chargé de commander l'avant-garde de l'armée, et qu'aussitôt après la cérémonie du mariage il était parti seul pour lever, dans les environs de Bordeaux, une compagnie franche, et pour éviter du môme coup les aboiements de ses créanciers, parmi lesquels brillait maître Marc Bonnefoy, hôtelier de \Ecu-crOr.

Le redoutable capitaine ne devait revenir dans la ville que le lendemain, afin de chercher sa femme et de l'emmener au château de sir Stephen Cosington, où elle devait demeurer pendant la din^ée de la guerre.

Ces renseignements pris, don Pedro emplit de nobles d'or les poches de ses frères de lait, et les envoya demander l'hospitalité à l'hôtelier de \Écu-fTOi\ chez qui ils ne tardèrent pas de faire une entrée peu triomphale.

IX. — LES FRÈRES DE LAIT DU ROI SE RÉGALENT d'uN COQ MAIGRE, AFIN d'entrer au SERVICE DE TOM BURDETT

Les fils de la Paloma n'avaient pas eu le temps de dépouiller leurs haillons pour revêtir un costume plus convenable au rôle qu'ils allaient jouer.

En entrant dans la cuisine, ils n'aperçurent qu'un grand coq maigre qui becquetait des miettes sous la table, et un chat efflanqué dormant au coin de l'âtre, oii fumaient quelques tisons épars.

Ils allaient s'asseoir lorsque l'hôtelier accourut. A l'aspect de ces cinq compagnons en guenilles, il sauta sur la clef d'un bahut qui remplissait l'office du meuble que nous nommons aujourd'hui comptoir; et, la main sur le manche de son coutelas de cuisine, il se plaça résolument devant son garde-manger, comme s'il eût craint d'en voir entreprendre le siège.

Le pitoyable équipage des frères de lait de don Pedro n'était pas de nature, en effet, à provoquer la confiance; mais dès qu'ils eurent fait luire et sauter dans leurs mains les francs-à-cheval et les francsà-pied dont le roi avait largement garni leurs poches, le front de l'hôtelier se dérida, et, s'avançant vers eux le sourire sur les lèvres et son bonnet à la main :

— Que puis-je faire pourvoira service, mes maîtres? leur dit-il; ordonnez, Marc Bonnefoy, son hôtellerie et ses varlets, tout ici est à votre disposition.

— Vous allez d'abord nous servir des pourpoints et des hauts-dechausses, dont nous avons tous grand besoin, comme vous voyez, répondit Diego Lopez en soulevant gaiementle bord dentelé de sa casaque de toile.

— Ilolà, Polycarpe! s'écria l'hôtelier, en s'adressant à Tun de ses laveurs d'écuelles qui essuyait gravement un plat d'étain avec le revers de sa manche, allez en toute hâte quérirle fripierle plus voisin pour ces honnêtes garçons.

Polycarpe s'empressa d'obéir.

— Maintenant, alerte, maître Bonnefoy, dit Blas en relevant ses

Un riche seigneur qui vient de périr ces jours derniers dans un naufrage (P. 484;.

ESAU LE LÉPREUX. - 1. RODFF, ÉD. I.IV. Cl.

manches, et dussions-nous mettre nous-mêmes les mains à la cuisine, préparez-nous au plus tôt le repas le moins frugal que pourrez inventer.

— Hélas! mes généreux enfants, répliqua Fliôtelier en se grattant l'oreille, vous me prenez un peu au dépourvu. Les affaires vont si bien dans la bonne ville de Bordeaux depuis que le prince Noir fait ses préparatifs de guerre contre le nouveau roi de Castille, les voyageurs à Aentre aflamé affluent tellement à YEcu-d'Or, que j'ai beau entasser le matin des provisions dans mon garde-mauger et ma cave, une fois le soir venu, mon garde-manger et ma cave sont toujours complètement dépeuplés. Demain matin, par exemple...

— Par san Fernando ! s'écria Ferez, accommodez-nous n'importe quoi ce soir, plutôt qu'une cuisse de chevreuil demain matin, car, pour ma part, j'avalerais le diable avec ses cornes, si la sauce en était bonne.

L'hôtelier posa son doigt au-dessus de son nez, et eut l'air de méditer profondément sur la solution du problème qui lui était proposé.

Au même instant le grand coq maigre, dérangé dans ses recherches partout ce mouvement, se mit à chanter. Maître Bonnefoy le regarda d'un air ahuri, puis d'un air attendri, et enfin d'un air réjoui. Il avait trouvé sa solution.

— Je n'ai à vous offrir le choix, mes maîtres, dit alors, qu'entre ce coq, qui importune tous les voyageurs, et un pauvre lapin que j'engraisse pour mon propre compte, mais dont je ferai le sacrifice en votre faveur, ajouta-t-il en regardant furtivement le chat aux côtes saillantes qui semblait ronronner au coin du feu.

A cesmotSjSoit par hasard, soitparinstinct,lapau\Te bête, comme saisie d'un sinistre pressentiment, s'enfuit de la cuisine et gagna lestement les toits.

Les frères de lait éclatèrent de rire.

— Tenez, 'voici la moitié de notre souper qui va courir les gouttières! dit Ferez à l'hôtelier, visiJjlement contrarié de la prudente retraite de son chat.

— Le fait est, reprit Diego, que l'agilité de votre chat pourrait vous faire soupçonner, maître Bonnefoy, d'avoir déjà fait sur lui plusieurs tentatives de ragoût en l'honneur de voyageurs inattendus.

— Rassurez-vous, d'ailleurs, cher hôtelier, ajouta Ruy; pourvu que le vin ne nous fasse pas défaut, nous saurons nous contenter de votre coq et de quelques légumes.

Marc Bonnefoy, revenu de son désappointement, semitàrœuvrc et une heure après la table était dressée.

Le souper, quoique de mince apparence, n'en dura pas moins fort longtemps, car les frères, malgré leurs terribles mâchoires et leur appétit dévorant, ne pouvaient entamer la chair du coriace animal, qui, enveloppé dans sa barde de lard, était aussi impénétrable à la dent qu'un homme bardé de fer.

Cependant ils se gardèrent bien de se plaindre, et, pour achever de capter les bonnes grâces de leur hôte :

— Bien nommé Bonnefoy, dit Lopez en lui montrant un escabeau vide et un gobelet plein, ne nous ferez-vous pas le plaisir de vider un flacon avec nous?

— Je ne refuse jamais une offre aussi courtoise, répondit l'hôtelier en s'atlablant sans façon, et en vidant le gobelet d'un trait. D'ailleurs j'ai le pressentiment que je ne saurais boire en meilleure compagnie, et, vous rirez de moi si vous voulez, mais je crois aux pressentiments.

— Hélas! nous ne sommes pas ce que vous paraissez croire, dit humblement Diego Lopez, tout en faisant signe au petit Gil Perce- Neige de ne jamais laisser vide le gobelet de maître Bonnefoy.

— Hum ! fit celui-ci en frappant familièrement de la main la poche de son voisin et en écoutant d'un air radieux le tintement du métal, je suis bien sûr que vous n'êtes pas non plus ce que vous paraissez être.

Et clignant de l'œil malicieusement, il vida encore d'un seul trait le gobelet que Perce-Neige venait de remplir. Le digne hôtelier, il faut le dire à l'éloge de son innocence, se prêtait de bonne grâce au manège de l'avorton.

— Nous étions tous les cinq, reprit Diego Lopez, au service d'un riche seigneur qui vient |de périr ces jours derniers dans un naufrage.

— Noyé! l'horrible chose! s'écria maître Bonnefoy: j'ai failh mourir de la même façon quelque part, je ne sais plus quand. Depuis

cette époque, j'ai conservé pour l'eau une horreur invincible, et je bois mon vin pur, ajouta-l-il en vidant le verre de Lopez.

— Quant à nous, continua ce dernier, jetés heureusement sur la côte, nous n'avons pu sauver que la chaîne d'or de notre maître, et comme il nous devait nos gages de plusieurs mois, nous avons vendu cette chaîne à un juif en arrivant à Bordeaux, et nous nous sommes payés consciencieusement nous-mêmes, pour honorer la mémoire de ce digne seigneur.

— Vous êtes de braves compagnons, dit l'hôtelier, qui, malgré ses fréquentes libations, ne perdait pas de vue ses intérêts. Votre courtoisie me plaît beaucoup, et, en attendant des jours meilleurs, je neveux pas que vous ayez d'autre maison que la mienne; surtout, ajouta-t-il mentalement, tant que vous n'aurez pas vu le fond de vos poches.

— Vous n'aurez point affaire à des avares, répondit Lopez en glissant mystérieusement un noble d'or dans la main de maître Bonnefoy. /

— Si vous entendez parler de quelque seigneur, comte, baron, ou chevalier qui eût besoin de serviteurs dévoués et courageux, songez à moi, dit Ruy en usant du même procédé que son frère pour séduire l'hôtelier.

— Du reste, nous tenons moins au profit qu'à l'honneur, observa Blas. Ainsi, moi, je ne voudrais pas servir un maître qui aurait une mule pour palefroi.

Et un nouveau noble d'or chatouilla la paume de la main droite de Marc Bonnefoy.

— Moi, dit Ferez, je servirais pour rien un chevalier qui aurait une belle réputation de pillard.

Un quatrième noble d'or alla rejoindre les autres.

— Et moi, ajouta le petit Perce-Neige, je voudrais surtout ne pas quitter mes frères.

— Par saint Marc, mon patron, s'écria l'hôtelier en se baissant pour ramasser le cinquième noble d'or que l'avorton venait de laisser rouler à terre, vous me lancez sur la voie, et je crois avoir trouvé votre affaire.

Les fils de la Paloma échangèrent un sourire. \

— Serait-il possible? s'écrièrent-ils tous les cinq à la fois.

— Oui, cornebœuf! le capitaine Tom Burdett n'a pas encore

486 KSAU LK LEFMU-UX

recruté de nouveaux serviteurs, et si vous voulez un maîlre qui soil courageux, pillard, chevalier et bon écuyer en même temps, c'est là votre homme... Je suis sûr que ce maître-là vous conviendra... Or, le capitaine n'a rien à me refuser... si ce n'est le payement d'un pelil compte que je n'ai pu encore le décider à vérifier, ajouta Marc en soupirant profondément.

— Si vous menez à bien cette affaire, dit Lopez, vous n'aurez pas à vous en repentir, car, contrairement à l'usage, nous sommes plus reconnaissants après qu'avant le service rendu.

— 3Iais, à ce compte-là, vous vous ruineriez, mes jeunes maîtres, car ma protection vous coûterait dix nobles d'or.

— On ne saurait trop récompenser et encourager les dévouements désintéressés, mon cher hôte.

— Oh! dût le redouté capitaine des écorclieurs m'écorchertout vivant! s'écria Bonnnefoy, transporté par ces promesses dorées et agréablement saupoudrées d'éloges, j'irai chez lui dès demain matin, j'attendrai son retour ; je veux être le premier à lui parler, et, s'il a déjà engagé des serviteurs, eh bien, je lui apprendrai tant de petits détails sur leur compte, qu'il les congédiera pour que vous puissiez les remplacer!

— Maître Bonnefoy, lui dit alors Lopez avec un sérieux admirable, voulez-vous connaître mon opinion à votre endroit? Oui, n'est-ce pas? Vous me trouverez peut-être un peu trop franc; mais, que voulez-vous,? je n'ai jamais pu cacher ma façon de penser ; eh bien, je vous regarde comme le modèle des amis... car vous me permettrez de vous donner le nom d'ami...

L'hôtelier de VEcu-d'Or crut sentir sa paupière s'humecter de qu('l(pies pleurs d'attendrissement, qu'il parvint à dévorer; et il allait embrasser avec effusion Diego Lopez, lorsque Polycarpe rentra au logis, accompagné d'un fripier. Tous deux étaient chargés d'une collection d(; costumes qui eût suffi à la consommation de tous les varlets du prince de Galles. Un quart d'heure après, les cinq frères étaient fort galamment équipés, et ils firent cadeau à Polycarpe des gueuilles qu'ils venaient de (juitler.

Ils allèrent ensuite se jeter sur les grabats que maîlre Bonnefoy, toujours porté à l'exagération, décorail du nom pompeux de lits et.

ils dormirent d'un profond sommeil, bien gagné par leur vie errante des jours précédents.

Le lendemain matin, ils dormaient encore lorsqu'ils furent réveillés par de bruyants éclats de voix. C'était l'hôtelier qui venait d'entrer dans leur chambre en sautant comme une chè^Te en gaieté, en jetant son bonnet au plafond, et en criant à tue-t^te :

— Bonne nouvelle! bonne nouvelle!

Puis, au moment oii les cinq frères le regardaient avec cette expression ahurie particulière aux dormeurs éveillés en sursaut, et ]ui demandaient d'une voix unanime :

— Que vous est- il arrivé?

Il tomba, hors d'haleine, sur le premier escabeau qu'il rencontra, et se sentit incapable de prononcer une parole de plus. Il restait d'autant plus silencieux qu'il était cramoisi; mais, en revanche, il soufflait comme un phoque.

— Vous avez vu le capitaine? demanda enfin Lopez.

Maître Bonnefoy hocha la tête avec un sourire d'intelligence qui a toujours eu ce privilège de traduire une affirmation.

— Était-il encore temps de lui proposer des serviteurs? reprit vivement Pérez.

L'hôtelier usa de la même pantomime avec un redoublement d'enthousiasme.

— N'avait-il encore engagé personne? demanda Blas. Maître Bonnefoy secoua la tête négativement.

— Ainsi, l'affaire est arrangée? ajouta Ruy.

— Merci! s'écria Bonnefoy, qui retrouva subitement l'usage de la parole. Cornebœuf ! je suis arrivé à temps, car le capitaine, à peine arrivé à Bordeaux, allait repartir pour le château de sir Stephen Cosington.

— Et comment vous y êtes-vou& pris pour réussir si promptement?

— C'est bien simple. A mon aspect, le capitaine Tom Burdctt a d'abord froncé ses gros sourcils : il croyait que je venais lui réclamer le petit compte que nous n'avons pas encore réglé. Si vous aviez déjà été à son service, il vous aurait ordonné de me jeter à la porte; mais heureusement il était seul, et ne voulut pas compromettre sa dignité en me rossant de ses propres mains pour me fermer la bouche. Mais

dès que je lui eus annoncé le but de ma visite, il se dérida complètement, et nous causâmes comme de vieux amis, lui assis dans un beau fauteuil de cliènc sculpté, et moi debout et le bonnet à la main devant lui. Oh! le capitaine est un seigneur très familier avec ses inférieurs; ainsi, il m'a donné, à moi qui vous parle, des coups de houssine dont j'ai encore les marques : c'est sa manière de rire et de plaisanter, il tient seulement à ce qu'on soit respectueux envers lui. Guidez-vous là-dessus, mes gaillards. Du reste, il a le cœur sur la main, mais il met rarement la main à la poche. Vous voyez que je vous donne des renseignements pour votre argent. Quant à son caractère, c'est un seigneur très défiant et malin comme un singe. Il m'a fait répondre corps sur corps, tête sur tête, et je lui ai juré que vous étiez mes cousins. Pendant que je jurais, il me regardait entre les deux yeux d'un air à me faire renier le cousinage, si je ne m'étais pas tant avancé. Entîn, après m'avoir adressé questions sur questions sur votre sobriété, sur votre courage, sur votre fidélité, il m'a enfin accordé la place de majordome pour l'un de vous.

— Pour un de nous ! s'écrièrent les fils de la Paloma désappointés. Ah çà! et les autres?

— Les autres! reprit l'hôtelier d'un air capable; comment, vous ne devinez pas?

— Non, dit Diego Lopez.

— En qualité de majordome, c'est vous qui choisirez les gens qui doivent faire partie de la maison du capitaine. J'aime à croire que vous vous montrerez bon parent.

— Et combien lui faut-il de serviteurs? demanda Lopez.

— Cinq en tout pour ce soir.

— Voilà un nombre prédestiné, nous sommes précisément cinq.

— Par san Yago ! dit Blas, le chevalier Tom Burdett pourra se vanter d'avoir mis la main sur une troupe de braves qui dépasseront son attente par les services qu'ils lui rendront.

— J'y compte bien, reprit maître Bonnefoy. Sans cela, connaissant les arguments irrésistibles qu'emploie le capitaine pour témoigner son mécontentement, je me serais bien gardé, dans l'intérêt de mes propres épaules, de me mêler de cette affaire.

— Aliiis à quel endroit devons-nous aller trouver notre nouveau maître? demanda Lopez.

...Je vous aime à ma façon, et je vous courtiserai comme le lion courtise

sa lionne. (P. 495.)

— Il est déjà reparti à cette heure, répondit l'hôtelier. 11 emmène la belle Rachel, sa femme, au château de Larnac, qu'il a loué pour quelques mois à sir Stephen Cosington.

— Comment! n'est-il accompagné d'aucune escorte?

— Sa longue épée ne le quitte jamais, et c'est une escorte suffisante pour le capitaine des écorchcurs, dit maître Bonnefoy. Les routiers ne se frottent pas à lui. Ah! l'écuyer de sir Stephen a dû le

tSAU IJÏ LÉPREUX. — J. nOUFF, ÉD.

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