QUAND IL VEUT
Le château de Larnac, oti le capitaine Tom Burdett avait conduit sa femme, était un manoir peu considérable, consistant en un donjon, luiir haute et carrée, et en bûtimenls moins élevés qu'entourait une cour circulaire, si nous pouvons donner le nom de cour à un vaste
terrain planté d'arbres, obstrué de broussailles et verdoyant comme un . coin de forêt.
Ce terrain était enfermé dans de hautes murailles, et, à certains endroits où le mur était écroulé, il avait été remplacé par une forle palissade de pieux pointus.
De chaque côté de la cour s'alignaient deux corps de logis attenant à l'habitation. Dans celui de droite demeuraient les serviteurs du châtelain, celui de gauche était destiné aux chenils et aux écuries.
L'entrée principale, qui, suivant l'usage du temps, était placée sous les voûtes d'une barbacane ou fortification extérieure, donnait sur la route. Le pont-levis restait baissé, car le fossé qui côtoyait le mur extérieur était presque toujours à sec et encombré par les sables. Une petite porte, à demi masquée par des broussailles, s'ouvrait dans ce mur, du côté de la lande.
Non loin de cette porte s'élevait' un gigantesque colombier construit en briques, percé d'une grande quantité de fenêtres cintrées, et dans l'intérieur duquel on grimpait, grâce aux cinquante marches d'un petit escalier en forme de vrille, construit également en briques.
Un puits largo et profond, dont la margelle était festonnée de brindilles de vigne sauvage et d'autres plantes grimpantes, ouvrait sa bouche de pierre entre le colombier et la petite porte.
Rachel avait senti son cœur se serrer en entrant dans ce château. L'aspect du vieux manoir offrait quelque chose de triste et de sauvage ; l'herbe croissait jusque sur les marches disjointes des escaliers, et le lierre avait envahi les murs sillonnés de lézardes ; mais ce qui contribuait surtout à inspirer de sinistres pressentiments à la jeune femme, c'était l'idée de se trouver seule dans cette demeure, et abandonnée sans défense au pouvoir brutal de Tom Burdett; elle avait en effet entendu ce dernier donner l'ordre à l'écuyer de sir Stephen de réunir immédiatement les serviteurs de son maître et de repartir avec eux pour Bordeaux. Morne, silencieuse, les yeux fixes, Rachel, qui sentait la vie se retirer de son cœur, couvait au plus profond de sa pensée une résolution désespérée ; depuis la scène de l'église, elle assistait aux péripéties de son existence comme une spectatrice muette, indifférente et désintéressée. Sa douleur ne se manifestait ni par des plaintes, ni par des larmes, ni par des sanglots. Son cœur saignait sourdement sans qu'aucun regard piit surprendre son secret. On eût dit une de ces
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esclaves sarrazines résignées à la falalilé; mais sa fatalité, à elle, c'était une volonté ferme et inébranlable, dans laquelle elle trouvait la force de lutter et qui lui garantissait l'avenir, fût-ce favenir immortel, qu'une âme fière peut toujours acheter au prix de la vie.
Pourtant, quand elle se vit seule avec le capitaine dans le manoir inhabité, la faiblesse naturelle à son sexe la reprit. Elle éprouva une impression de défaillance et de découragement. Elle eut peur de manquer, sinon de courage, du moins de force pour accompHr son dessein terrible, et se sentit glacée par le silence qui l'entourait. Une sueur froide baigna son front lorsqu'elle pensa que la violence de Tom Burdett pouvait paralyser tous ses moyens de résistance.
Elle jeta un regard éperdu autour d'elle et ressentit cette soif de la fuite qui, chez les prisonniers, tourne si facilement à l'idée fixe et qui double l'intelligence en lui donnant une lucidité magnétique et en tournant vers un seul but toute l'ardeur, toute l'opiniâtreté, toute la clairvoyance observatrice et rusée de l'esprit. Mais le manoir, qui semblait à la jeune femme une grande prison oii son cœur étoufferait faute d'air et d'espace, était trop bien clos de murs et de palissades pour songer à fuir. Le regard avide de Rachel se brisait contre ces murs derrière lesquels elle rêvait la liberté et le bonheur, c'est-à-dire don Pedro; tandis que, dans leur enceinte, Tom Burdett personnifiait pour elle l'esclavage et une vie pire que l'agonie.
Alors elle éleva son âme vers Dieu et le pria de lui venir en aide ; et ^'asseyant sur un banc de mousse, au pied de quelques chétifs arbustes, à peu de distance de la petite porte, elle attendit le retour de Burdett, qui congédiait les gens de sir Stephen, n'espérant plus, la pauvre femme ! que dans un miracle inattendu pour se soustraire au sort que lui avait fait son dévouement aux intérêts du roi.
Cependant les pensées qui dominaient le tard-venu étaient d'une tout autre nature, et il attendait avec une véhémente impatience l'instant où il se trouverait seul avec la belle Rachel. Aussi, dès qu'il eut soigneusement fermé la porte de la barbacane derrière les serviteurs du château, s'empressa-t-il d'aller rejoindre sa jeune femme, qu'il Irouva assise sur le banc de mousse, la tête appuyée dans ses mains, et absorbée par une méditation si profonde que, malgré la lourdeur de son pas, elle ne l'avait pas entenrlu venir.
11 resta debout devant elle pendant (juclques instants, la couvant
de son regard, où le désir éiincelait à défaut delà passion, sans qu'elle parûl s'apercevoir de sa présence.
Malgré tant d'angoisses, la beauté de la nouvelle convertie n'avait rien perdu de son éclat. Elle semblait même emprunter un charme nouveau et un attrait plus vif au changement de costume auquel il lui avait fallu se soumettre.
Elle avait quitté la coiffure de perles et de marabolins. le gilet d'or, les babouches de velours brodé, les pantalons de soie rouge, ou bleue, ou verte, que portaient les juives d'Andalousie, le bourga, voile qui l'enveloppait en ne laissant qu'une étroite ouverture pour les yeux, les bracelets de pièces d'or ou de fleurs d'oranger qui s'enroulaient gracieusement au-dessus de ses chevilles mignonnes ; ses ongles roses n'étaient plus bistrés par le henneh ; ses paupières n'étaient plus teintes à l'aide de cet orpiment que les Arabes appellent kohj, qui semble agrandir les yeux et qui donne à la fois au regard une langueur pénétrante et un éclat incomparable.
Les cheveux de Rachel étaient maintenant partagés en bandeaux lisses sur son front blanc et mat; elle était coiffée d'un chaperon de velours brodé d'or et émaillé de perles. Elle portait une robe de samis jaune dont les manches, fendues jusqu'au coude et fourrées d'hermine blanche comme la neige, laissaient à découvert ses bras charmants, encore ornés de ces bracelets arabes nommés kourrals. Cette robe longue et flottante bouffait en plis gracieux sous la ceinture de soie bleue qui dessinait sa taille svelte et élancée. Sur le fond de l'étoffe, les armoiries du seigneur de Tring et de Wing étaient brodées en diverses couleurs.
Un long chapelet de corail était suspendu au cou de la nouvelle chrétienne.
Quoique Rachel fût sa femme, Tom Burdett éprouvait auprès d'elle un embarras indéfinissable; ne sachant enlin comment rompre le silence, il s'assit lourdement à côté d'elle, et lui prit la main d'un air gauche et hardi à la fois.
A ce contact, la rêveuse tressaillit de tous ses membres, et elle se leva, saisie d'une terreur instinctive, comme si, du fond de l'herbe, un aspic se fût élancé pour la piquer.
— Çà, ma belle! à qui pensions-nous donc avec un détachement
si profond de toutes choses? demanda le capitaine, qui cherchait k cacher son dépit sous un ton de raillerie.
— A vous, messire Tom Burdett, répondit Rachel sans hésiter.
— A moi! est-ce bien sûr? Ne me trompez-vous pas? reprit le tard-venu en cherchant à donner à sa voix rauque un accent quelque peu langoureux.
— Pourquoi douter de ma parole ? dit froidement la jeune femme.
— Au fait! vous avez raison, tit-il en riant; je n'ai pas h vous reprocher jusqu'à présent le plus petit mensonge, attendu que, depuis notre mariage, c'est la première fois que vous daignez me parler.
Rachel lit un geste d'impatience et ne répondit pas.
— Enfin, puisque je n'ai aucun motif de ne pas vous croire, que pensiez-vous de moi, perle d'Orient?
— .le pensais, répliqua-t-elle lentement, que vous deviez être un homme bien vil ou bien insensé, vous qui avez consenti à m'accepter pour femme.
— Hein! qu'est-ce à dire? s'écria Burdett en bondissant sur son banc. Ventre-Dieu! mort-Mahon ! cornes du diable! répétez un peu ce que vous venez de me siffler aux oreilles, la belle, car j'ai certainement mal entendu?
— Oui, répéta Rachel en attachant avec une amère ironie ses grands yeux noirs sur ceux du tard-venu, oui, bien vil d'avoir fait de ce mariage un trafic honteux et de m'avoir marchandée sans vergogne; ou bien insensé d'avoir pu penser qu'après avoir aimé don Pefh-o, si iK)I)le, si vaillant et si beau, j'appartiendrais jamais à un autre !
Rurdeltla regardait avec la surprise et l'effarement d'un homme (]iii verrait la foudre tomber à ses pieds au milieu d'une belle et calme journée au ciel pur. Mais il n'était pas homme à rester long- M
temps sous le coup d'une impression semblable, et, se levant h son 1
tour :
— Sang-lJieu! madame, répliqua-l-il, ne mavez-vous pas publiquenieiil ri volontairement accepté poui* époux?
— 11 rst vrai, messire.
— Kh bien, si je n'ai pas fail nn songe hier, si vous me reconnaissez pour voire seigneur et maiire. comment osez-vous me jeter au visage de si ridicules aveux?
— C'est qu'il faut avoir le courage d'aller dès aujourd'hui au fond de la vérité et de comprendre notre position à tous deux, répondit Rachel. L'inexorable prince de Galles m'a ordonné d'épouser l'un de ses capitaines, et j'ai obéi, car cette soumission était nécessaire pour sauver don Pedro, pour lui remettre au front sa couronne perdue. Et je suis devenue votre femme comme je serais devenue celle du dernier des varlets d'Edouard.
— Merci de la préférence ! dit Burdetten s'inclinant avec un rire goguenard.
— Mais si j'ai contracté cette odieuse union pour sauver celui que j'aimais, vous, messire, vous n'avez épousé en moi que les fiefs de Wing et de Tring. Pourquoi donc ne pas m'oublier dans ma douleur et dans mon silence? pourquoi me forcer à vous dire ces cruelles vérités? Nous ne pouvons nous aimer ni l'un ni l'autre, et je ne veux pas être un seul jour, une heure, un instant, le jouet de vos caprices.
Le tard-venu éclata de rire.
— Si j'ai été vil et insensé, répliqua-t-il, vous avez été bien folle à votre tour, madame, en croyant que je me prêterais à vos fantaisies de haine et de pudeur. Je vous pardonne volontiers vos insultes, car une femme ne peut outrager un homme ; mais ne comptez pas sur ma faiblesse. Tom Burdctt ne se soucie de l'opinion de personne. Son oreille est aussi habituée aux criailleries des femmes qu'aux gémissements des blessés et aux supplications des prisonniers. Ce qu'il veut, il l'obtient ou il le prend. Je vous permets de me détester et de me le dire, Rachel; peu m'importe que votre cœur soit à un autre, pourvu que je possède la réalité. Je ne relèverai plus qu'une petite erreur dans les paroles que vous venez de prononcer avec un courage qui m'a charmé. Vous avez affirmé que nous ne nous aimions ni l'un ni l'autre. Je vous aime, moi, depuis notre rencontre dans la forêt de Cardonne. Seulement, je vous aime à ma façon, et je vous courtiserai comme le lion courtise sa lionne: nul n'aie droit, nul n'aura la force ou l'adresse de vous arracher de mes mains. Vous serez à moi, Rachel; puis ensuite vous me maudirez tant que vous voudrez, sans que je m'irrite de votre colère, et vous pleurerez sur votre malheur sans que vos larmes excitent le moindre remords dans mon cœur.
— Quoi qu'il advienne, je vous le dis du fond de mon cœur, messire Burdett, vous ne m'inspirerez jamais que haine et mépris.
— Oui-dà, capricieuse dame! Mais ces mots lourds comme des massues ne m'effrayent guère. J'en ai dompté déplus fîères et déplus nobles que vous. Une princesse ne se jouerait pas impunément de Tom Burdett, eùt-elle dix baronnies sous son hommage. Ce n'est pas une juive convertie d'hier qui m'imposera grand respect. Pauvre femme! vous connaissez mal nos mœurs, à nous gens du Nord. Si je n'ai pas craint le déshonneur en vous épousant, c'est qu'il n'est pas en Guiyenne un chevalier assez hardi pour me reprocher en face la tache que j'ai imprimée à mon blason d'aventure et pour oublier de me rendre courtoisement mon salut; d'ailleurs, j'ai bravé cette honte d'un jour parce que j'avais besoin de redevenir riche et puissant, mais surtout parce que je vous aime.
— Vous m'aimez, vous! s'écria la malheureuse femme avec un accent inexprimable d'indignation et d'effroi.
— Cela vous surprend? reprit Tom Burdett. Un tard-venu aimer une femme, c'est une monstruosité, n'est-ce pas? Le soudard qui campe toute sa vie sous la tente ne doit aimer d'une femme que ses colliers d'or et ses bracelets. S'il lui presse tendrement la main, c'est pour lui arracher ses bagues. S'il dénoue galamment les tresses de ses cheveux, c'est pour voler les joyaux de sa coiffure. Un tard-venu n'est pas un homme. Pour lui, la première servante d'hôtellerie doit être l'égale d'une châtelaine. Eh bien, il paraît que Dieu a fait un miracle en ma faveur, il a ouvert mes yeux sur votre beauté. Je vous aime depuis notre rencontre dans la forêt de Cardonne, à ma façon il est vrai, et non pas en trouvère langoureux. Gomme je vousle disais toutàl'heure, ne craignez pas de m'entendre roucouler des lais amoureux à vos pieds: mon temps est compté. Si vous me demandez pourquoi je vous aime, je vous répondrai franchement: parce que vous êtes belle; moi qui n'aimais que le butin, je trouve que les diamants n'ont pas l'éclat de vos yeux, qui brûlent et tournent le sang dans mes veines; je trouve que la blancheur de vos dents fait honte à celle des perles de l'Asie. Mais je n'ai ni le loisir ni l'envie de gagner votre cœur. Je ne ferai pas rire à mes dépens, comme ce dieu païen qui filait la quenouille aux pieds de sa maîtresse. Je préfère serrer votre taille souple dans mes bras et poser mes lèvres ardentes sur les vôtres, fussent-elles mortes et glacées. Je m'en suis fait le serment à moi-même.
— Jamais ! jamais vous n'accomplirez ce serment ! dit
— Çà! dit-il, maître Bonnefoy, dépêchons-nous : où est ton protégé? (P. 502.)
Rachel avec une expression d'ironie hautaine et dédaigneuse*
— Je tiendrai ma parole, dussé-je, pour parvenir à vous, brûler le palais ou la prison d'où vous braveriez mes menaces, reprit froidement le capitaine desécorcheurs. Or, vous êtes aujourd'hui ma femme, vous habitez mon logis.
Et il s'avança vers elle d'un air résolu et calme.
— Oubliez-vous, messire, dit la jeune femme en reculant devant
ÉSAU LE LÉPREUX. — J. ROITF, ÉD. UV. 63.
lui. qu'on traite de lâche et d'infAme tout homme qui abuse de sn force pour contraindre la volonté dune femme? Mais, prenez garde, je ne suis plus un entant facile à épouvanter. Même dans cette solitude, je ne vous crains pas; je saurai vous résister.
Et, tout en parlant ainsi, son cœur battait avec violence, et elle reculait toujours.
— Est-ce un défi? demanda le féroce capitaine, dont les yeux s'allumaient d'une tlamme étrange. Je suis habitué à les accepter tous, et à gagner presque toujours le prix de la lice.
— Indigne chevalier, oses-tu bien te servir du jargon des héraults et des ménestrels pour commettre une action de brigand? s'écria la jeune femme éperdue; mais tu n'étoufferas pas mes cris aisément, et j'ap|>ellerai de l'aide jusqu'à ce que tu ne presses plus qu'un cadavre dans tes bras.
— Il faudrait que ta voix fût bien forte pour se faire entendre au delà des murs de ce manoir, belle rose de Sion, repartit le tard-venu en ricanant; et d'ailleurs, celui qui t'entendrait ne se hasarderait pas à entrer de vive force dans la demeure de Tom Burdett.
— Espères-tu donc, impitoyable routier, que lapeurm'agenouillera devant toi? dit Rachel avec un reste de fierté; non, je ne te supplierai pas, homme miséral^le et sans cœur, je ne m'avilirai pas à te demander grâce . . .
— Excellente résolution! qui prouve que tu ne me connais pas bien, fleur de beauté, car je n'accorde jamais de grâce à mes ennemis.
— Mais je me défendrai contre toi comme on se défend contre un bandit; je trouverai de la force dans ma douleur, je te repousserai et te frapperai au visage! murmura la pauvre enfant dans le paroxysme du désespoir, car elle sentait son esprit s'égarer, et tout son corps se glacer d'un frisson mortel.
— Tant mieux, répliqua le tard-venu implacable, qui semblait dévorer du regard la beauté de Rachel se déliai tant vainement dans son angoisse. Repoussez-moi, frappez-moi, vous m'en paraîtrez plus belle. Je me lasse bien vite de ces femmes qui sont si douces, languissantes et soumises comme des esclaves. Le général Ilolopherne a eu à se repentir, en enfer, d'avoir cru aux œillades amoureuses de la belle compatriote Jwflilli. J'aime à voir, moi, une femme palpiter dans mes bras comme un oiseau arraché du nid, pâle, les cheveux
dénoués et flottant sur ses épaules nues, les larmes pendant à ses cils et ruisselant sur ses joues, les lèvres tremblantes de menaces et de malédictions! L'amour devient alors un combat oii la hardiesse et ia force remportent la victoire; et je ressens cette joie orgueilleuse de l'aigle qui plane dans l'air en emportant sa proie. Il y a honte pour un chevalier à dépouiller de sa chèvre et de sa vache un pauvre paysan demi-nu et sans armes, mais il y a gloire à forcer un château bien défendu.
— Vous vous vantez, dit Rachel. Vous ne poussez pas la férocité à ce point.
— Ah ! les femmes sont adroites, reprit Tom Burdett. Vous mo faites deviser comme un ménestrel pour gagner du temps ; mais je ne serai pas plus longtemps dupe de votre ruse, et je vais vous prouver que chez moi l'action suit de près la parole.
Et, s'approchant vivement de Rachel, il entoura sa taille d'un bras robuste et voulut imprimer sur son cou un baiser. Mais la jeune femme, pourpre comme une cerise, se dégagea vivement avec une force que ne lui eût pas soupçonnée le galant capitaine.
— Misérable! s'écria-t-elle, vous me méprisez donc bien, vous me regardez donc comme un jouet bien vil, pour toucher ainsi à une femme dont le cœur appartient à un autre, et qui vous a dit en face son aversion et sa haine ?
• — Pourquoi êtes-vous si belle? répondit le tard-venu d'une voix sourde; et en même temps il lui arracha, d'un geste audacieux, sa gorgerette, et attacha des regards étincelants de hardiesse sur ses épaules nues.
Palpitante de honte et de confusion, le visage en feu, Rachel recula jusqu'à ce que ses mains touchassent la froide margelle du puits, auquel elle s'appuya.
Tom Burdett l'avait regardée fuir avec cette insouciance cruelle et presque joyeuse du chat qui laisse échapper de ses griffes une pauvre souris, sûr qu'il est de la rattraper d'un bond à l'instant où il voudra.
Cependant la pauvre femme, toute tremblante et les yeux hagards, n'avait pas encore senti fléchir son courage, et dès que sa respiration oppressée, haletante, lui permit de parler :
— Bandit! s'écria-t-elle, qui donc t'a fait chevalier? Ohl comme
tu mériterais d'être publiquement dégradé, de voir tes éperons d'or arrachés par la main du bourreau! Bandit! Oui, tu es un bandit, un bandit et un lâche! L'homme qui est insulteur et féroce avec les femmes doit être lâche contre les hommos. Oh! si don Pedro était ici, tu n'oserais pas devant lui m'outrager, car tu. aurais peur de te voir châtier à coups d'épée, malgré ta taille gigantesque et ta force d'hercule.
— Téméraire créature! répliqua Burdett, au cœur duquel la colère montait visiblemeni, toi qui parles si bien d'honneur et de vergogne, oses-tu prononcer devant moi le nom de don Pedro, et te vanter de son amour? S'il osait entrer dans ce château, c'est pour lui que tu devrais trembler, et non pour toi. Hardi serait le roi qui courtiserait la femme du seigneur de Tring et de Wing ! Sa couronne préserverait mal son crâne d'un bon coup de masse d'armes. Tu as dit là une parole qui me déciderait à user de force pour te soumettre à ma volonté, quand j'aurais hésité avec la timidité d'un bachelier de vingt ans. Oui, l'idole de don Pedro sera souillée et profanée par moi. Ce sera là ma joie et mon triomphe. Pour que je te fisse grâce désormais, il faudrait que tu devinsses laide...
— Ou que je meure, n'est-ce pas? ajouta Rachel avec un rire amer et déchirant, en regardant d'un air égaré la bouche profonde du puits contre lequel elle s'appuyait.
— Oh ! je ne te laisserai m'échapper ni par la fuite ni par la mort, dit rudement le tard-venu. Je ne suis pas un niais comme cet Esaii que ta voix faisait frissonner, que ton regard intimidait, qu'une de tes larmes faisait tomber à genoux. J'oublie le passé, mais je me garde l'avenir. Ton corps a palpité, ton visage a rougi sous les baisers de don Pedro. Je veux aussi, moi, t'étreindre de mes bras, toucher tes épaules de mes lèvres, et prendre ton pied mignon dans ma main. Plus d'une châtelaine que j'avais faite veuve a racheté sa propre vie en subissant mon amour. Je vous soumettrai à ma volonté, Rachel, et j'agirai comme j'ai parlé, en maître!
— Osez-le donc! s'écria la jeune femme toute frémissante.
Il s'avança avec une froide et implacable résolution vers elle, tandis que ses yeux luisaient comme ceux du tigre qui tombe sur sa proie.
Uachel se pencha sur la bouche du puits et tressaillit en voyant la sombre profondeur de l'abîme.
ÉSAU LE LÉPREUX 50f
— La force l'emporte, dit-elle: car Dieu a créé la femme faible. afin que l'homme comprit qu'il devait la protéger; mais il lui a donné do moins le courage «t le pouvoir de mourir, quand son protecteur se change en bourreau.
En ce même temps, eUe monta d'un élan subit sur la margelle do puits, avant que Tom Burdett eût pu arriver jusqu'à elle et la retenir.
— Arrête. Rachel! s'écria le tard-venu, troublé, malgré sa férocité, par cette action héroïque et inattendue.
— Je ne te crains plus, dit-elle avec l'exaltation du désespoir. Si tu avances encore d'un seul pas. je me laisse tomber dans ce gonffire,. où mon corps sera brisé avant que ta main brutale touche la margelle dn puits.
Burdett resta immobile et comme pétrifié par ces paroles.
— Tes larmes, tes prières ou tes menaces n'auraient pu me fléchir, répondit-0 enfin; car j'ai vu trop de femmes se tordre douloureusement à mes pieds et me demander grâce sans être touché de leurs supphcations ; mais je ne puis m'empècher d'admirer le courage avec lequel tu me braves. Descends donc, Racbel. et je te jure de respecter ta volonté.
— Je ne descendrai pas que tu ne te sois éloigné, Tom Burdett, répliqua la pauvre enfant; car je ne me fie pas à ta parole.
Le tard-venu, à la fois indécis et furieux, n'osait pas avancer et hésitait à s'éloigner, lorsque des coups violents retentirent tout à coup à la petite porte non loin de laquelle cette scène avait eu lieu.
A ce bruit inattendu, il s'écria avec colère:
— Quel est le damné truand qui carillonne ainsi à ma porte?
Rachel, à qui ce tapage promettait un secours inespéré et rendait une énergie nouveUe, sauta légèrement à terre, et s'élança vers la petite porte. Mais Burdett se jeta aussitôt sur elle, et l'enlaça dans ses bras d'acier, tandis qu'elle poussait un cri désespéré :
— Qui que vous soyez, venez à mon aide î
— C est moi, messire Burdett, répondit une voix que le capitaine reconnut pour appartenir à l'hôtelier de YEcu-dOr.
— Que veux-tu? demanda brusquement le tard-venu en cherchant à étouffer sous sa large main les cris de la jeune femme.
— Je vous amène le majordome que vous avez accepté de ma
Î>ft5 ÉsAU LK l.KlMil-rx
part, répondit maître Bonnefoy. C'est l'éciiyer de sir Stephen, que nous avons rencontré chemin faisant, qui nous a dit de frapper t cette porte, dans le cas où personne ne nous ouvrirait l'autre .
— Retournez à la barbacane, et je vais aller vous ouvrir, dit Burdett. car je n'ai pas la clef de la petite porte.
Puis il prêta roreille, et, lorsqu'il eut distinctement entendu le bruit des pas s'éloigner, il retira sa main qu'il avait brutalement appliquée sur la bouclie de Racliel. Les lèvres de la jeune femme étaient meurtries et sanglantes.
— Ma belle châtelaine, dit le tard-venu avec une ironie cruelle, je regrette sincèrement de vous quitter. Sans cela, j'aurais entrepris de vous ramener à des sentiments plus doux envers moi; mais le prince de Galles m'attend pour régler les apprêts de mon départ à la tête de Tavant-garde de l'armée, car le départ doit avoir lieu demain.
— Vous partez demain pour l'Espagne? s'écria Racliel sans pouvoir comprimer la joie que lui causait cette nouvelle.
— Oui, madame, demain au point du jour, avec sir Robert Knolles et sir William Felton. Nous allons en Gastille rétablir sur sou trône votre roi bien-aimé. Mais ne trouvez-vous pas, noble dame, ajouta Burdett avec un sourire féroce, qu'il serait par trop niais pour la meilleure lance des grandes compagnies d'aller se faire tuer ou estropier au service de votre royal amant et de n'avoir été votre mari que de nom?
— Messire, ouhliez-vous déjà votre promesse? dit la jeune femme, consternée de cette interrogation railleuse.
— Vous m'avez dit ([ue vous n'aviez pas confiance en ma parole, madame! l'épliqua en s'éloignant avec un geste de menace le chevalier gallois.
Rachel ne baissa pas les yeux, et ne fléchit point tant qu'elle fut en présence de Burdett; mais dès qu'il eut disparu, elle cacha sa têl(' Ijrùlanto dans ses mains, et se mit à pleurer amèrement.
Cependant le tard-venu réfléchit qu'il n'avait plus un instant à perdre pour se rendre au conseil, où le prince Noir devait réunir dans la soirée les principaux capitaines qui faisaient partie de l'expédition formée contre don Enrique. Il se hâta donc d'aller ouvrir la porte.de la barbacane.
— Càl dit-il à maître Bonnefoy, qui se prosternait sur le seuil
avec tous les signes du plus profond respect, dépêchons-nous : où est ton protégé?
— Le voici, messire, répliqua l'hôtelier en désignant Ferez le Mineur, qui, la baguette blanche d'une main, la toque de l'autre, s'inchnait gravement devant son nouveau maître.
— Cet homme a les épaules et l'embonpoint de son emploi, dit Burdett en l'examinant avec attention; son visage est suffisamment sérieux et rébarbatif, et je crois même l'avoir déjà vu quelque part. Mais me répondez-vous de sa fidélité, honnête Marc?
— C'est un dogue pour la fidélité, messire, dit l'hôtelier avec emphase. Donnez-lui vos ennemis à'garder, et vous n'aurez plus jamais à vous plaindre d'eux!
— Es-tu aussi garant de sa probité?
— Comme de la mienne, messire.
— J'aimerais mieux une autre caution, dit Burdett en riant. Enfin, n'importe! je le prends à mon service. 3Iais quelle est cette escorte qui vous suit?
— Ce sont des serviteurs qu'en ma qualité de majordome j'ai cru devoir proposer à mon tour à monseigneur le baron de Tring et de Wing, répondit modestement Ferez.
— Ventre-Mahon! tant de monde! fit Burdett avec une grimace qui témoignait de son peu de penchant pour un te] surcroît de dépense, quoiqu'il fût flatté du titre que venait de lui décerner adroitement son majordome.
— Ce sont d'honnêtes gens qui sont très sobres, très durs à la peine et très désintéressés, observa Ferez; ainsi que moi, ils tiennent beaucoup moins aux gages qu'à l'honneur de servir un chevalier renommé.
— Mais encore?... demanda Burdett.
— Vous leur donnerez vos vieux pourpoints et la part que vous jugerez convenable dans votre butin, dit le majordome, car ils n'exigent rien...
— Rien! s'écria, le tard-venu, voilà où l'on reconnaît les bons serviteurs! Rien!... Allons, je vous prends tous à mon service...
Ce fut alors, de la part des cinq frères, un concert de remerciements et de bénédictions. Maître Bonnefoy en avait les larmes aux yeux.
— Voici en somme ce que j'exige de vous, braves gens, interrompit le baron de Tring et de Wing. Cette femme que vous voyez monter l'escalier du donjon est votre maîtresse. Vous aurez pour elle
' les plus grands égards, et vous lui obéirez comme à moi-même; mais vous veillerez attentivement à ce qu'elle ne puisse sortir de l'enceinte du manoir, et à ce que personne n'y pénètre en mon absence... Vous comprenez?
— Oui, monseigneur, répondirent les cinq valets.
— Lequel de vous est mon écuyer?
— Moi, messire, dit Blas en s'avançant.
— Selle-moi un cheval sur-le-champ, car je vais retourner à Bordeaux.
— Quel palefroi comptez-vous monter aujourd'hui, messire?
— Mon compaing sir Robert Knolles a eu l'attention d'envoyer ce matin quelques-uns de ses meilleurs chevaux dans mes écuries, mais je ne les connais pas. Tu choisiras donc celui qui te paraîtra le plus agile coureur.
Blas s'empressa de courir aux écuries.
Le nouveau baron confia ensuite les clefs du château à son majordome Ferez, qui avait simplement changé son nom en celui de Pierre, et fît faire à ses serviteurs le tour des bâtiments, afin de leur • indiquer les endroits qui exigeaient une surveillance particulière.
A son retour du côté de l'entrée principale, il trouva un cheval tout harnaché qui l'attendait en piaffant avec impatience. Blas, qui s'était transformé en Biaise, après avoir tenu l'étrier à son maître, enfourcha lestement un cheval qu'il avait sellé pour lui-même et alla se placer dix pas en arrière.
— Ah çà! lui dit Tom Burdett, est-ce que tu aurais, par hasard, l'intention de m'accompagner?
— Ne suis-je pas votre écuyer, messire? répondit-il.
— Acceptez, noble baron, acceptez, dit l'hôtelier; car dans ce maudit pays, une fois le crépuscule venu, les chemins sont dangereux.
— Pas pour moi, poltron! répliqua le tard- venu en frappant sur son épée.
— Ne vous y fiez pas, insista Bonnefoy. Les routiers de la lande ou les Jacques que la faim pousse hors des bois ne respecteraient pas
— iNe craignez rien, c'est moi. cria-t-il par le trou de la serrure... l'P. ;i07.)
le seigneur de deux baronnies au pays de Galles comme le pauvre capitaine Tom Burdett!
— Et puis, si vous laviez permis, messire, ajouta Biaise l'écuyer, j'aurais profité de l'occasion pour prendre en croupe ce poltron de Bonnefoy, qui, sans cela, va être obligé de retourner à pied à son hùtellerie.
— Au risque d'être dévalisé, dit piteusement le pauvre homme.
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Vous me devez pourtant ce petit service, puisque je vous ai gratifié de cinq serviteurs qui vous feront plus d'honneur et de profit que toute une compagnie d'armes.
— Allons! dit jovialement Burdett, puisque noire vaillant tournebroche veut absolument voyager en compagnie, prends-le en croupe et partons: aie soin seulement, maître Biaise, de ne pas laisser ton ballot tomber en route.
Marc Bonnefov ne se le fit pas dire deux fois. Il se hissa, en suant à grosses gouttes, derrière son ami Fécuyer, et, après l'avoir vigoureusement enlacé de ses deux bras afin de conserver son centre de gravité et de ne pas rendre inutile la bienveillante recommandation du capitaine, il donna lui-même le signal du départ.
Au moment où Blas, qui par déférence restait à une certaine distance de sou maître, se disposait à franchir le seuil de la porte du château, le majordome s'approcha de lui :
— Tu verras Pedro, n'est-ce pas? lui dit-il à voix basse.
— Serais-je parti si je n'avais pas ce dessein? répondit l'écuyer du même ton.
— Et s'il vient ici?
— Tu lui ouvriras la petite porte de la cour.
— Le signal?
— Trois coups de ce sifflet d'argent.
— C'est bien.
Et, enfonçant l'étoile de ses éperons dans le ventre de son cheval, Blas disparut en emportant riiùtelier, tandis que le majordome refermait la grande porte derrière eux.
— Enfin, nous voilà maîtres de la place! s'écria ce dernier eii agitant d'un air de triomphe le trousseau de clefs dont il s'était emparé en vertu de sa nouvelle charge.
— Noire frère Pedro nous a dit : « Veillez sur Rachel! » ajouta Diego.
— A l'œuvre donc! reprirent les trois autres frères.
Et chacun partit de son côté pour accomplir la part qu'il s'était réservée dans cette aventureuse entreprise.
Perez se dirigea vers le colombier.
Diego courut à l'écurie, où se trouvaient encore cinq chevaux de diverses couleurs.
Ruy se mit à côtoyer le mur, cherchant un endroit propice à une escalade.
Pendant ce temps le petit Perce-Neige, affublé d'une sorte de costume de page, s'était élancé vers le manoir, oîi il ne tarda pas à frapper doucement à la porte de la chambre de Rachel.
Puis, ayant entendu les verrous se fermer précipitamment à l'intérieur :
— Ne craignez rien, c'est moi, cria-t-il par le trou de la serrure; je suis votre petit ami Perce-Neige !
La jeune châtelaine poussa un cri de joie en reconnaissant la voix de Gil, et elle s'empressa de lui ouvrir.
— Imprudent enfant, qui t'envoie vers moi? demanda-t-elle avec épouvante.
— i\Ion grand frère Pedro, répondit mystérieusement Perco- Neige en posant un doigt sur sa bouche.
— Lui ! s'écria Rachel dont le visage rayonna aussitôt d'une joie céleste. Mais si les hommes à qui Burdett a confié la garde de ce château venaient à te découvrir, ils te tueraient sans miséricorde, pauvre Gil, ajouta-t-elle eu l'attirant au milieu de la chambre, comme si elle eût voulu le cacher à tous les regards et pour le préserver du danger auquel elle le croyait exposé.
— Me tuer! dit en riant Perce-Neige. Est-ce que vous ne les avez pas reconnus, belle dame?
— Reconnus! Que veux-tudire, Gil?
— Ces terribles gardiens, ce sont mes frères, Diego, Blas, Ruy et Perez... Nous sommes tous les cinq au service du noble baron de Tring et de Wing.
— Les fils de la Poloma réunis dans ce château ! Par quel miracle ?
— Mon frère Pedro nous a dit : « Voiliez sur Rachel ! » et nous sommes venus veiller sur elle.
— Oh! merci, merci! s'écria la jeune femme. Ne pouvant me sauver lui-même, il m'a envoyé des sauveurs.
— Notre mission, reprit Perce-Neige, est d'empêcher le capitaine des écorcheurs de parvenir jusqu'à vous avant l'heure fixée pour le départ de l'avant-garde de l'armée... Comptez sur noire dévouement.
Racliel suspendit au cou de l'enfdul un de ses colliers de perles, et lui dit :
— Prie Dieu, Gil. que cette nuit se passe pour nous tous sans malheur.
L'enfant tout joyeux baisa la main de la jeune femme et alla rejoindre ses frères.