‹ Ésaü le lépreuxChapitre 38 sur 69 · DE TRING ET DE WING · texte numérisé non relu

DE TRING ET DE WING

A peine Burdett eut-il mis pied à terre que, jetant aux mains de son écuyer Biaise les guides de son cheval, il entra, précédé de son majordome, dans une vaste salle oii se tenaient ses nouveaux serviteurs, et, grâce à la lam[)e de cuivre à double bec qui pendait à lune des poutres du plafond, il put s'assurer que chacun était à son poste.

ÉSAU LK LÉPREUX ■'!'

Le petit Gil, roulé dans une peau d'ours, était couché en travers de la porte qui conduisait à la chambre de Rachel, tandis que Ruy. devenu pour son maître défiant Roux le coustelier, et Lopez, dont le nom s'était métamorphosé en celui de Loup Farcher, se promenaient de chaque côté de la salle comme deux vigilantes sentinelles.

Le tard-venu laissa donc tomber sur eux un regard de satisfaction, et, se tournant vers le majordome Pierre qui l'accompagnait comme son ombre :

— Cornebœuf! lui dit-il, voilà des drôles qui font une bonne

garde :

— Oh! ce sont de rudes compagnons, reprit Ferez, et notre noble dame peut être tranquille, ajouta le zélé majordome en élevant la voix; tant qu'ils seront là, je réponds bien que personne n'entrera chez elle.

— Allons, c'est bien, je suis content, dit Burdett, qui était loin de se douter que cette active surveillance était organisée, non pour lui, mais contre lui, et je veux récompenser votre zèle... un jour ou l'autre. En attendant, comme je n'ai plus besoin de vos services ici, je veux vous montrer que je ne suis pas un maître exigeant, et je vous permets d'aller faire le guet dans la cour au heu de le faire dans cette sahe.

Les frères échangèrent entre eux un coup d'œil rapide, et ne bougèrent pas.

— Sang-Dieu! êtes-vous sourds, mes agneaux? reprit le baron; j'ai l'habitude d'être obéi sur un geste. Faut-il que je vous jette de mes propres mains hors d'ici, pour que vous commenciez à comprendre que je vous permets de me quitter? Je désire deviser quelques instants avec ma jeune femme, sans témoins.

Et, tout en riant d'un air brutal, il darda sur la porte qui conduisait à la chambre de Rachel un regard étincelant.

— Si monseigneur le baron veut le permettre, je le débarrasserai de son épée, dit Ruy.

— Tiens, c'est vrai, je suis armé comme s'il s'agissait d'aller forcer un cbâteau, observa le tard-venu. C'est une habitude que j'ai contractée autrefois, quand je courtisais les femmes du prochaiu ; mais chez ma femme légitime, c'est un outil aussi inutile qu'incommode, surtout quand elle est si bien gardée.

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Et il remit son épée à Ruy. Puis il se dirigea vers la chambre de Racliel ; mais au moment où il posait la main sur la clef, ce qui inquiétait médiocrement les frères, attendu que si elle ouvrait une serrure, ce n'était certainement pas celle-là, le malicieux Perce-Neige, qui depuis l'arrivée de son maître imitait parfaitement le ronilemenl sonore d'un dormeur endurci, sauta tout à coup aux jambes du baron, en s'écriant:

— Oui va là? Au voleur! au routier! au brigand!

Tom Burdett était si loin de s'attendre à cette brusque agression, que, malgré tout son courage, il reculade trois pas.

— Cornebœuf ! bédieu ! ventre de Bclzebulli ! ne va pas mordre ton maître, chien de page ! s'écria-t-il en reconnaisant le petit drôle et secouant sa lourde jambe, autour de laquelle Perce-Neige s'était enlacé comme une couleuvre. Le truand rêve en dormant, à ce qu'il paraît. Pour qui diable me prenais-tu?

— Pour un malandrin, un tard-venu, un larron, un écorclieur, messire, répondit avec une feinte naïveté l'enfant en se frottant les yeux et en regardant autour de lui d'un air étonné. Ce que c'est que de rêver, pourtant !

Tom Burdett se mordit les lèvres ; mais il ne [crut pas devoir se fâcher, et, tirant seulement l'oreille à l'avorton, il lai dit:

— Je veux bien te pardonner, dormeur, en raison de ta bonne intention, mais je t'engage à aller continuer ton rêve ailleurs que dans mes jambes. Quant à vous autres, tâchez de dormir d'un œil tout en veillant de l'autre, car il faut que demain matin, avant cinq heures, tout le monde ici soit sur pied ou à cheval.

— Monseigneur le baron part donc toujours demain pour l'Espagne? demanda le majordome.

— Hélas! oui, répondit Tom Burdett avec un soupir. Demain, à six heures, nos bataillons se mettent en marche, et j'ai, comme tu le vois, fort peu de temps à ma disposition pour instruire de mes volontés voire noble maîtresse. Holà! toi qui es long comme une perche et maigre comme un clou qui a beaucoup servi, comment te nommestu, et quel est ton office?

— Je me nomme Roux, répondit le Faucheur, je suis votre coustelier en temps de guerre, et votre écuyer tranchant en temps de paix.

— Pour cette nuit, j'augmente le nombre de tes emplois, conti-

nua Burdett. Comme le château de Larnac est privé de ces bons crieurs de nuit qui vaguent par les rues en aboyant :

Réveillez-vous, gens qui dormez!

Priez Dieu pour les trépassés...,

je te confie le soin de les remplacer et de m'empècher de dormir dès cinq heures du matin.

— Vous pouvez compter sur mon exactitude, messire, et, à moins que vous ne refusiez de m'entendre, à moins que vous ne vous bouchiez les oreilles...

— Je t'octroie la permission, si je ne te réponds pas, de venir m'arracher de force de la chambre nuptiale.

— Je vous obéirai, monseigneur, répondit Roux le Cousteîier; je compterai les heures pour vous, et je ferai sentinelle comme le Temps avec sa faulx. *

— Tu parles en vrai clerc, maître Roux, mais assez devisé! Je ressens de plus en plus le besoin de vous voir tous dehors. Bonne nuit, drôles!

— Non, monseigneur, s'écria alors le majordome Pierre avec un accent de résolution qui stupéfia le baron de Tring et de Wing; non, nous ne sortirons pas! Nous vous sommes bien trop attachés.

— Comment, ribauds, vous ne sortirez pas ! répétale tard-venu au comble de la surprise et de la colère. Mais je n'entends pas que vous soyez attachés à mes chausses à ce point-là! Que veut dire cette révolte?

— Non, messire, nous n'obéirons pas, poursuivit le majordome en agitant sa baguette blanche avec un geste de désespoir. Rouez-nous de coups de gourdin, faites-nous des boutonnières à la peau avec votre terrible épée, massacrez-nous sur place si vous y tenez essentiellement, mais laissez-nous dans cette salle.

— Quelle est cette gageure? s'écria Tom Burdett d'une voix tonnante. Étes-vous devenus fous, mes drôles? Avez-vous oui)lié que je suis venu passer au château de Larnac ma nuit de noces, et que je n'ai pas besoin d'une escorte de varlets pour aller rendre visite h ma belle châtelaine?

— Hélas! ce serait pourtant plus prudent, soupira Ferez. Mais

après ce qui s'est passé ici en votre absence, il y aurait lâcheté de notre part à vous abandonner, monseigneur. Ce serait voler les gages que vous nous avez promis, et nous ne sommes pas des fripons. Tom Burdelt le regardait d'un air à la fois irrité et ahuri.

— Après ce qui s'est passé en mon absence? répéta-t-il. Expliquetoi, manant, explique-toi vite surtout, ou, boyaux du diable ! je t'ouvre la bouche avec mon poignard.

— Voici l'accident, dit Ferez en affectant un certain embarras; tandis que chacun de nous veillait de son côté, nous avons distinctement entendu à diverses reprises un cheval hennir du côté de la petite porte delà cour.

— Eh bien, reprit le baron, qu'y a-t-il d'étonnant et d'effrayant à entendre un cheval hennir ? C'est l'occupation la plus naturelle à laquelle un cheval puisse se livrer.

— Hélas! nous avons malheureusement des détails plus extraordinaires à vous raconter, continua le majordome. Nous nous sommes glissés à pas de loup du côté d'oii partaient ces hennissements qui vous semblent si peu suspects, et, arrivés devant le mur, nous n'avons pas tardé à reconnaître qu'une escalade avait eu lieu en cet endroit.

— Une escalade ! s'écria Tom Burdett, qui dressa les oreilles comme s'il eût entendu le pas d'un ennemi. Et avez-vous mis la main sur l'audacieux?...

— Non, interrompit Ferez. L'homme dont les hennissements du cheval avaient trahi et déi. ncé la présence venait sans doute de s'introduire dans l'intérieur du manoir.

Le tard-venu sentait enfin l'inqiiiétude et la rage le gagner; ses épais sourcils se froncèrent, et il regarda fixement son majordome, en disant d'une voix gutturale :

— Es-tu bien sûr, au moins, maître Fierre, de ce que tu avances?

— Si j'en suis sûr! répondit Ferez sans se déconcerter, comme on peut l'être par le témoignage de ses yeux : les dégradations du mur et les rameaux de lierre qui sont brisés ou arrachés ne me laissent pas le moindre doute à cet égard.

— Comment ! misérables ribauds, s'écria alors Tom Burdett exaspéré, vous savez qu'un homme s'est introduit comme un voleur dans mon manoir, et en arrivant je vous trouve occupés h vous pro-

...Il eu atteignit la crête avec l'agilité d'un lézard gigantesque. (P. 527.)

KSAU LE LÉPnELX. - J. noUFF, KD,

uv. r»G.

mener tranquillement, les bras croisés! J'ai bien envie de vous dégourdir les membres à coups de fouet.

— Que voulez-vous? messire, répliqua l'impassible majordome ; nous avons fouillé les écuries, le colombier, les chenils, le bois, et toutes nos recherches ont été vaines.

— Êtes- vous entrés dans la chambre de ma femme? demanda vivement le tard-venu, qui commençait à concevoir d'étranges soupçons.

— C'était inutile, monseigneur; votre serviteur Loup l'archer, blotti dans l'embrasure de la porte qui conduit chez notre maîtresse, n"a pas cessé de veiller.

— Comme mon gracieux page Gil, peut-être? dit Burdett en se tournant vers Lopez.

— Je ne dors jamais quand je veille, messire, répondit ce dernier avec une apparence de brutale naïveté.

• — Alors tu peux jurer qu'aucun ribaud n'a pu pénétrer jusqu'à ta maîtresse?

— Aucun ribaud, noble baron.

— Et sur quoi jurerais-tu? demanda Burdett en fixant sur lui un regard soupçonneux.

— Sur ma tête, messire.

— Que veux-tu que je fasse de ta vilaine tête? s'écria le baron avec impatience. J'aimerais mieux tenir sous mon poing celle du téméraire qui a osé escalader ma muraille pendant la nuit.

— Et dire qu'on ne peut pas plus le saisir qu'un farfadet, observa Lopez. C'est triste pour un archer de ne voir que la piste du larron; car à quoi sert de tendre la corde de l'arc et d'ajuster la flèche si on n'a pas de but à viser.

— Je ne sais, poursuivit le baron, si le but de cet ingénieux troubadour, en s'introduisant ici pendant mon absence, était de s'y procurer quelques doux loisirs ; mais, par la peau de messire Saianas, s'il se hasardait à portée de ma main, je lui ferais passer un quart d'heure peu agréable.

— Quand vous en serez là, vous nous trouverez à vos côtés, monseigneur, dit le majordome Pierre.

— J'y compte bien, répliqua Burdett, qui se méprenait singulièrement :-ur le sens des paroles de Ferez. Ah çà! et le palefroi,

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conlinua-l-il comme frappé d'une idée soudaine, qu'est-il devenu au milieu de cette bagarre?

— Le palefroi! répliqua Ferez; mais il est probablement toujours à la même place.

— En ce cas, suivez-moi ! dit le baron ; car si le cheval est encore là, le cavalier ne saurait être loin.

Et laissant la garde de la porte de Rachel à son écuyer Biaise, il reprit son épée et se lit conduire à l'endroit où était attaché le cheval.

Pendant qu'il traversait la cour, dont les arbres frémissaient au souffle de la brise, il entendit sonner minuit à la grande horloge du château.

— Déjà minuit! et je dois partir à cinq heures ! soupira le capitaine des écorcheurs chemin faisant. Pour la première nuit de mes noces, c'est décidément jouer de malheur.

Il arriva bientôt, suivi de ses serviteurs, vers l'encoignure de la muraille qui avait été le théâtre des dégradations de Ruy. Le sol était jonché de débris de pierre, de plâtras et de feuilles.

Le baron de Tring et de Wing s'arrêta stupéfait devant celle preuve matérielle et irrécusable du délit.

— Oh! oh! vous n'avez pas rêvé, mes enfants! s'écria-t-il. Ce larron d'honneur doit être caché dans quelque coin du manoir. Il est entré, c'est incontestable; mais il ne faut pas qu'il sorte sans être marqué de ma griffe.

— Voici le palefroi du brigand! cria à son tour le majordome, qui venait d'ouvrir la petite porte de la cour pour aller à la découverte.

Tom Burdelt et ses varlets s'élancèrent dans la direction de la voix de Perez afin d'examiner cette seconde preuve du délit.

— Que vois-je? dit le tard-venu avec l'expression d'une vive surprise, ce cheval barbe porte le même harnais que les palefrois du prince Noir.

— Ce sont, en effet, les armoiries de monseigneur de Galles qui sont brodées aux coins de cette housse de velours, observa Perez.

— Plus de doute, conlinua le baron, c'est là un des quatre chevaux récemment ofi'erts au prince par le captai de Buch.

— Comment! s'écria Ruy, c'est donc le prince Noir quia escaladé votre muraiilo?

— Tais-toi, facétieux coustelier! tu mériterais d'être écartelé pour avoir fait une si injurieuse supposition. Edouard de Galles est le miroir de la chevalerie, la fleur de la loyauté, le redresseur des torts, le bouclier des opprimés. Ce n'est pas lui qui chevaucherait de nuit sur les murs de ses féaux serviteurs; d'autant plus que, des quatre chevaux en question, c'est tout au plus s'il en a gardé un pour lui.

— Et qu'a-t-d fait des autres?

— Ce qu'il en a fait? rustre que tu es ! Ne sais-tu pas que le prince Noir est le plus généreux des suzerains comme le plus vaillant des capitaines? Il a donné un de ces magnifiques palefrois à sir Stephen Cosington, qui sera toujours le bienvenu dans ce domaine, et qui d'ailleurs n'est pas d'âge à escalader les murailles ; il a donné le second à mon ami sir John Chandos, que j'ai laissé ce soir au monastère de Saint-André.

— Et le troisième? demanda indiscrètement le coustelier.

— Tu es bien curieux, maître Roux, reprit Tom Burdett. Le troisième? Eh bien, il l'a donné à cet enragé de don Pedro, que je soupçonne singulièrement d'avoir voulu m'honorer d'une visite à mon insu.

— Quoi! s'écria Ruy, le roi de Castille aurait daigné entrer chez vous en sautant par-dessus le mur?

— Oui, reprit le baron, c'est un seigneur discret et courtois, qui aura craint de vous déranger et de troubler votre sommeil; mais soyez sûrs que s'il daigne se laisser prendre, je daignerai lui laisser un souvenir touchant de la façon dont un capitaine d'écorcheurs accueille les galants et les coureurs d'aventures.

— Oui, mais comment le trouver? dit gravement le majordome.

— C'est la question que je m'adressais à moi-même, ajouta Burdett; mais j'ai trouvé un moyen infaillible, car il m'a toujours réussi quand je voulais faire déterrer ou dénicher par mes écorchcurs les femmes et les coffres-forts cachés dans les châteaux et les bourgs que nous avions forcés. Le voici! répliqua le tard-venu avec un sourire féroce : je vous donne un quart d'heure, mes agneaux, pour faire jaillir de vos cerveaux quelque subtile et ingénieuse combinaison par laquelle nous puissions arriver à la découverte du coupable. V^ous pouvez vous cotiser tous ensemble pour trouver une idée. Si rien ne jaillit de vos crânes épais, je prendrai la peine de vous attacher

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solidement à ces beaux arbres et de vous rafraîchir le sang et l'esprit avec la première branche qui me tombera sous la main.

— Mais, monseigneur... voulut observer le majordome.

— Pas de mais; c'est un mot de révolte, mes drôles, interrompit Burdetl. Qui cherche trouve. Fouillez votre cervelle, il en sortira dix idées pour une.

Les quatre frères se mirent alors à réfléchir profondément, dans l'espoir de s'épargner réciproquement l'application de la théorie irrésistible du baron gallois.

Perez interrompit le premier ce laborieux silence.

— Je tiens une idée! s'écria-t-il en se frappant le front.

— j\e la laisse pas échapper, dit Burdett, et voyons si elle est bonne.

— Eh bien, à mon avis, il faut laisser ce cheval à l'endroit oil son maître l'a attaché ; mais lui faire une marque à l'aide de laquelle nous puissions reconnaître demain l'affronteur nocturne.

— Voilà une idée qui vaut son pesant d'or, maître Pierre! s'écria le baron ; ventre-Mahon ! je vais couper les oreilles du palefroi, ou lui rayer une croix sur la croupe.

Puis, tirant son poignard, il tourna autour de la bête sans trop savoir lequel des deux expédients il choisirait.

— Il ne faut pas mutiler ce pauvre animal, qui est innocent de l'aventure, dit le coustelier Roux; contentons-nous, si vous m'en croyez, monseigneur, de lui raser la queue,

— L'idée est bouffonne, observa Burdett, mais elle est judicieuse. Allons, je t'abandonne la queue de ce maudit palefroi.

Ruy, saisissant alors les longs crins flottants du cheval barbe, les trancha en deux coups de son couteau bien affilé, au moment où une beure sonnait à l'auberge du manoir.

— Enfin, je vais donc pouvoir dormir tranquille! continua le tard-venu avec un soupir formidable ; car, grâce à ce stratagème de guerre, je saurai inévitablement demain quel est le maître de ce cheval.

— Que faut-il faire a présent? continua le majordome.

— Nous allons relever de sa garde mon écuyer Biaise, et nous l'enverrons rejoindre ses compagnons. Toi, maître coustelier, va l'asseoira califourchon sur la crête de ce mur, et, au moyen, d'un

signal dont vous conviendrez entre vous, tu tiendras ces braves au courant de tous les symptômes suspects que tu pourrais remarquer au dehors. Allons, grimpe, maître Roux.

— Je grimpe pour vous obéir, seigneur, répondit le coustelier. Et, à la grande satisfaction du capitaine, s'accrocbant de ses

longues mains osseuses aux saillies du mur, il en atteignit la crête avec l'agilité d'un lézard gigantesque.

— Quant à toi, maître Loup, joyeux archer, poursuivit Tom Burdett en conduisant Diego Lopez dans la direction du manoir, va chercher ton arc et ta trousse dans la salle basse, et reviens te mettre en embuscade dans la cour. Si tu vois rôder une forme humaine sous les arbres ou aux alentours du château, envoie-lui une flèche dans la poitrine comme premier avertissement et donne aussitôt l'éveil. Je me chargerai du reste.

— Comptez sur la justesse de mon coup d'œil et sur la bonté de mes flèches, seigneur baron, répondit Lopez en courant vers la salle basse.

— Et toi, joli nain, ajouta le tard-venu qui se tenait dans son élément en donnant ainsi ses ordres, et qui poussa vivement le petit Perce-Neige vers l'endroit oii pendait la chaîne de la grosse cloche du château, quand tu entendras tes compagnons échanger entre eux le signal d'alarme, sonne cette cloche à tour de bras, et je ne tarderai pas à venir à leur aide. Nous traquons le renard, mais je ne veux pas passer la nuit entière à fouiller tous les recoins du bois, de la cour et des bâtiments pour le prendre au gîte.

— Dormez tranquille, seigneur baron, répondit le jeune page avec un sourire ironique, je ne manquerai pas de vous réveiller. Comptez sur moi.

Le fier baron de Tring et de Wing n'ayant plus de sentinelles à poser, et plein de confiance d'ailleurs dans les dispositions stratégiques qu'il venait de prendre, gagna son logis en compagnie de son robuste majordome.

— Eh bien, demanda-t-il à l'écuyer Biaise, qui, à cheval sur la consigne, se promenait de long en large dans la salle basse, la dague au poing, n'as-tu rien vu, rien entendu, rien soupçonné?

— Rien, seigneur baron, répondit Biaise. Tout est parfaitement tranquille dans celte partie du château.

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— Va donc alors retrouver tes amis que j'ai embusqués dans les cours, et, le cas échéant, tu leur prêteras l'aide de tes poignets.

Biaise s'inclina respectueusement et s'empressa d'exécuter l'ordre de Tom Durdett; mais, en sortant, il coudoya Ferez d'une façon signilicalive.

En ce moment on entendit sonner deux heures.

— Déjà deux heures ! s'écria le tard-venu, maudit soit l'endiablé rôdeur qui m'a fait perdre la moitié d'une si belle nuit! On dirait qu'il paye le temps pour s'envoler avec une rapidité désespérante.

— Je ne sais si mes yeux me trompent, ajouta le majordome en ouvrant perfidement la grande fenêtre à ogives qui donnait sur la cour, mais il me semble que le jour commence à poindre !

— Que le jour ait ce caprice ou non, dit Tom Burdett en se frottant les mains et en riant sous sa moustache, je n'en ai pas moins trois heures à moi, et en trois heures on aie temps de faire un sermon en plusieurs points à sa femme pour l'instruire des devoirs qu'elle a à remplir en l'absence de son mari.

— Surtout quand on n'est pas dérangé, observa le majordome.

— Et je ne le serai pas, répondit le capitaine des écorcheurs, puisque cinq hardis gaillards veillent sur mon repos.

Puis, après avoir décroché la lampe de cuivre qui éclairait la salle basse, il alla poser la main sur la clef qui avait la mission de ne pas ouvrir la porte de la jeune châtelaine.

— Parla sangdieu! s'écria Burdett, impatienté de tourner et de retourner sans succès la clef dans la serrure, la fée Guignon est-elle de la partie? Ai-je la main paralysée ou ai-je forcé cette clef par un effort trop violent? On a raison de dire que les malheurs se suivent et ne se ressemblent pas. Voyons, maître Pierre, en qualité de majordome, tu dois être un bon guichetier. Ouvre-moi cette porte ou je l'enfonce! C'est étrange que tout ce tapage n'ait pas réveillé madame Rachel.

Perez s'avança majestueusement vers la porte, tenant en main ses clefs pesantes, mais se promettant mentalement, dans le cas oh nul obstacle extérieur n'arriverait assez à temps pour empêcher le tardvenu d'enfoncer la porte, se promettant, disons-nous, d'ouvrir avec son lourd trousseau de fer la tête de son honorable maître, avant d'ouvrir la porte derrière laquelle se trouvaient don Pedro et Rachel.

La lampe tomba par terre avec fracas, ei s'éteignit. (P. 532.)

Ne voulant, il est vrai, user de ce moyen qu'à la dernière extrémité, et cherchant à gagner du temps, il se mit à fourgonner dans la serrure.

Cependant Blas, Lopez et Perce-Neige s'étaient rapprochés du château; et, grâce à la fenêtre ouverte par le majordome, ils observaient avec inquiétude ce qui se passait dans la salle basse.

— Il faut en finir, murmurarécuyeràroreille de Loup l'archer,

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qui tourmentait son arc dans ses mains brûlantes. Ferez est acculé dans une position qui ne peut durer longtemps sans péril. Tu as un bon are en bois d'if, Diego?

— Et si l'écorcheur se fâche, s'il soupçonne notre pauvre frère, il le tuera, poursuivit Perce-Neige. Tes flèches sont-elle bien acérées, Diego?

— Ou il enfoncera la porte, et c'est peut-être Pedro qu'il tuera, ajouta Lopcz d'une voix sombre. Mais, Dieu merci, j'ai le coup d'œil juste.

— Mieux vaut tuerie sanglier que d'être éventré par ses défenses, reprit vivement Blas. Vois comme Burdett frappe du pied avec rage. ADons I essaye un peu si ta main ne tremble pas, maître Loup, archer du baron de Tring et de Win g.

Lopez tendit son arc.

— J'ai peur que la corde ne soit mouillée et détendue par l'humidité de la nuit, murmura-t-il. Cependant, qui ne vise rien n'atteint rien.

Et il ajusta soigneusement une flèche qu'il venait de tirer de sa trousse.

— Attends! dit Perce-Neige avec vivacité. N'oublions pas que notre grand frère a ordonné qu'il ne soil fait aucun mal à Tom Burdett, car Rachel ne pardonnerait pas à don Pedro le meurtre de son noble époux.

— Maudite soit cette renégate, que de ^ieux chrétiens comme nous sont obligés de servir par amour pour leur frère et seigneur roi ! répliqua sourdement Diego Lopez.

Le majordome tracassait toujours la serrure avec un semblant de zèle et d'empressement extraordinaire.

— Essaye d'autres clefs! lui dit d'un ton bourru le baron, qui s'impatientari de plus en plus ; tu vois bien que celle-là n'est bonne qu'à empêcher d'ouvrir.

Et Burdett, repoussant brusquement Ferez, retira la clef forcée de la serrure, et, la tordant comme un roseau dans ses doigts d'acier, finit par la casser et en jeter brusquement les morceaux sur la dalle.

Pendant que Ferez détachait une nouvelle clef de son trousseau, le tard-venu donna dans la porte un coup de pied retentissant. Pas un cri, pas une parole ne répondit de l'intérieur de la chambre à cette secousse brutale. C'était toujours un silence de mort.

— Oh! comme notre frère don Pedro doit comprimer sa colère pour ne pas ouvrir soudainemeut la porte qui le sépare de ce brigand et le terrasser sous ses pieds ! dit Diego en frémissant.

— C'est qu'il compte sur nous, murmura Blas.

— Et, comme des lâches, nous restons ici, immobiles, impuissants, poursuivit Lopez, et nous le laissons souffrir ces angoisses.

Le majordome essayait vainement de nouvelles clefs. Ses efforts étaient inuliles ainsi que ceux de Burdett, qui hurlait et blasphémait, tenant toujours la lampe de cuivre à la main pour éclairer maître Pierre pendant qu'il se livrait à cette pénible et infructueuse opération.

Le tard-venu, furieux, frappa alors la porte de son poing fermé avec une telle violence qu'elle craqua lamentablement, comme si ses gonds allaient se desceller sous ce coup terrible.

— Oh! ne me retenez pas, frères, s'écria Diego. Je veux essayer si ma flèche n'accomplira pas mieux son office que les clefs de Perez n'accomplissent le leur.

11 se mit à viser son but avec soin, mais Gil lui posa la main sur le bras et le retint.

— Laisse-moi, Perce-Neige, lui dit-il avec impatience; veux-tu faire trembler ma main? veux-tu que je manque le but?

— Ce but, murmura l'avorton, c'est un des plus vaillants capitaines parmi ceux qui doivent rendre à. don Pedro son trône. S'il n'était pas l'époux de la belle Rachel, le roi l'estimerait à l'égal de sir Robert lùiolles et de sir William Felton.

— C'est possible, mais le temps nous presse de prendre un parti, répliqua l'archer.

En ce moment la voix de Tom Burdett parvint jusqu'à eux :

— Cherche une hache, maître Pierre, criait-il au malheureux majordome, et brise cette infernale serrure.

Les frères de lait du roi se regardèrent avec terreur.

— J'ai mon idée, laissez-moi! s'écria l'archer. Et il se remit à viser avec une attention profonde.

Perez venait d'apporter une hache; tremblant, la sueur au Iront, regardant son maître d'un œil hagard, il fit tournoyer l'arme pesante au-dessus de sa tête. Blas et Perce-Neige se demandèrent si l'arme allait s'abattre sur la serrure ou sur le crâne du capitaine des écorcheurs, qui, la lampe à la main, attendait que son ordre fût exécuté.

Tout à coup, un corps vibrant et plus rapide que l'aile d'un oiseau IVùla le visage de Buidett et atteignit la main qui portait la lampe.

C'était une flèche qu'à travers la fenêtre entr'ouverte l'archer Diego Lopez venait de lui décocher avec une merveilleuse adresse.

La lampe tomba à terre avec fracas et s'éteignit,

— Par la mordieu! hurla le tard-venu, gare au traître qui m'a joué ce méchant tour! son corps servira de fourreau à mon épée.

Et, secouant sa main sanglante dont la flèche avait légèrement percé les chairs, il se mit à la recherche de la susdite épée, mais il lui fut impossible de la retrouver au milieu de Tobscurité. Pour comble d'embarras, la cloche confiée à la garde du petit page commença tout à coup à carillonner, s'agitant en mouvements convulsifs et extravagants.

— Cornes du diable! s'écria Burdett en se dirigeant vers la fenêtre comme un forcené, tenez-vous le bandit, mes drôles? Ne le. lâchez pas surtout! Laissez-moi remettre la main sur mon épée et j'accours à votre aide ; ne l'épargnez pas! Quant à toi, maître Pierre, va me quérir au plus vite la torche de résine qui brûle dans l'écurie.

— Je suis parti, monseigneur, répondit Perez dans son excès de zèle, et, après avoir viré et reviré longtemps sans trouver la porte, il parvint à sortir.

Le baron, qui de son côté parcourait la salle basse à tâtons, sentit un objet inconnu s'enlacer autour de sa jambe ; il trébucha et tomba lourdement sur les dalles en criant comme un désespéré et se débattant en efforts inutiles p(mr se tirer d'affaire. Lorsque le majordome revint avec la torche, il trouva son infortuné maître qui s'agitait en véritable possédé, par terre, ayant le pied pris dans son baudrier et les côtes meurtries par les becs de la lampe, sur les débris de laquelle il s'était laissé choir. 11 s'attendait à voir son capitaine faire retomber sur lui le poids de sa rage; mais ce dernier, sans même songer à se plaindre, dégagea lestement son pied du baudrier à la faveur de la clarté de la torche, ceignit son épée, et, clopin-clopant, courut dans la cour, où ses serviteurs se démenaient comme des diables oubliés dans un bénitier, en poussant d'effroyables cris que le biiiit de la cloche qui sonnait toujours avec fureur ne pouvait couvrir.

XIII. — COMMENT TOM BURDETT APPRIT QU IL ETAIT PLUS FACILE DE GRIMPER AU HAUT d'uN COLOMBIER QUE d'eN DESCENDRE

Dès que le baron de Tring et de Wing eut fait entendre sa redoutable voix, tout tumulte cessa, et ses serviteurs s'empressèrent de courir à sa rencontre.

— Eh bien, oii est ce jouvenceau, ce damoisel d'amour, ce larron d'honneur? demanda-t-il impérieusement.

— Par saint Jacques, vous arrivez trois minutes trop tard, seigneur! dit Blas.

— Gomment, trop tard! s'écria Burdett déplus en plus courroucé.

— Après une lutte des plus acharnées, l'homme ou plutôt le démon que nous étions parvenus à surprendre vient de s'échapper de nos mains et a disparu comme par enchantement.

— Comment, ribauds infâmes, lâches varlels, vous le teniez et vous l'avez laissé échapper! dit le tard-venu en brandissant son épée. A quoi sert d'être quatre contre un, alors? Mais je vous jure que, si je ne le retrouve pas, c'est vous qui payerez pour lui. ^

— Oh! il ne peut être loin, observa humblement Ferez; si monseigneur consent à faire une battue à notre tête...

— Si j'y consens!... Je fais vœu au grand diable d'enfer de ne pas me coucher avant de vous l'avoir donné à clouer entre les deux hibous qui décorent la grande porte de ce château.

— Mort donc à cet impudent coureur de nuit ! s'écria Lopez en se plaçant à côté du capitaine.

— Silence! murmura le majordome en prêtant l'oreille, il me semble avoir entendu marcher dans la direction du manoir.

— En es-tu bien sûr? demanda sèchement Burdett. Je n'ai pas envie de m'exténuer à courir sur une fausse piste et à épier une ombre.

— Je crois même avoir distingué une forme humaine qui se glissait sur les marches de l'escalier.

— Et personne ne veille à la porte de ma femme! s'écria le baron.

53i ÉSAU LE LÉPREUX

— Dame ! monseigneur, au momenl du danger notre place est à vos côtés, et nous occupons tous ce poste honorable, à l'exception de Roux le conslelier, qui est toujours planté sur la muraille, et de votre page Gil, qui sonne la cloche.

— Que deux d'entre vous se hâtent de courir à la salle basse; je n'ai pas besoin de tant de serviteurs avec moi. D'ailleurs, je vais rappeler maître Roux.

— Prenez-y garde, messire, le gaillard que nous poursuivons est un rude champion; il s'est d'abord laissé saisir avec la plus grande facilité.

— Mais il s'est évadé avec la môme facilité, à ce qu'il paraît, reprit Burdett. Ah! le proverbe a raison : Il n'y a rien de tel que le poignet du maître.

— Voyez-vous, insista Lopez, si nous n'étions pas tous là pour vous appuyer au besoin, ce larron de nuit profiterait peut-être de ce que vous ne pouvez vous servir que d'une de vos mains pour sauter sur vous à l'improviste et vous assommer, sans merci ni miséricorde, d'un coup de masse d'armes.

— M'assommer! s'écria le fier baron avec un accent d'indignation;^ parce que vous vous mettez à quatre pour laisser échapper un seul prisonnier, vous croyez que Tom Burdett a besoin de plusieurs bras pour terrasser un ennemi?. Ah! vile ribaudaille! faut-il donc,

^our vous rassurer tout à fait sûr mon compte, que je vous fasse sentir en détail le poids de cette main qui me reste libre?

— C'est inutile, seigneur, répliqua Ferez, nous préférons vous croire sur parole.

— Ah! vous avez peur qu'on ne m'assomme, ricana le tard-venu blessé dans son amour-propre d'hercule; eh bien, je vous ordonne, sous peine d'être assommés vous-mêmes, de vous en aller' tous à la salle basse et de me laisser seul ici.

— Ah! messire, dit d'une voix suppliante le majordome, ne risquez pas si imprudemment une vie qui nous est chère.

— Obéissez! reprit impérieusement Tom Burdett, ou je vous rosse tous les quatre, pour vous prouver qu'un homme seul ne me fait pas peur, malgré ma main blessée.

— Si monseigneur le baron s'exprime en arguments aussi positifs, il peut compter sur notre aveugle soumission, dit humblement Lopez.

ÉSAU LE LÉPREUX o3i

— J'ordonne, continua le tard-venu, que vous alliez vous embusquer dans la salle basse, sans lumière; que vous vous armiez de fouets, de cordes et de bâtons, et moi je me charge de vous rabattre le gibier qui rôde sans doute sous les arbres de la cour ou du bois.

— Et s'il vient chercher un refuge de notre côté, demanda Blas, que faudra-t-il faire?

— Ce qu'indique le simple bon sens. Puisque nous sommes les plus forts, il faut nous montrer généreux. Vous commencerez par lui jeter vos bâtons entre les jambes, par l'enlacer et le garrotter avec vos cordes, et parle rouer de coups de fouet. Cette réception lui fera comprendre qu'il était attendu avec la plus vive impatience.

— Voilà pour le commencement, mais ensuite? demanda le majordome.

— Ensuite, reprit Burdett, vous le prierez courtoisement de vous apprendre pourquoi il a pénétré nuitamment dans le château de Larnac.

— Mais s'il a été trop consciencieusement assommé pour pouvoir répondre? dit Lopez.

— S'il refuse de répondre, le misérable, vous m'appellerez à votre aide, et je me souviens encore assez de mon métier de capitaine^ des écorcheurs pour trouver quelque bon moyen de lui inspirer une entière confiance et de lui faire avouer son secret.

Le sourire féroce qui crispa les lèvres du tard-venu fit frissonner les enfants de la Paloma.

— Comptez sur nous, seigneur baron, répondirent-ils tous à la fois.

Et tandis que la petite troupe prenait au pas de course le chemin du logis, Tom Burdett, l'épée à la main, s'enfonçait à pas de loup sous les sombres allées d'arbres de la cour.

Tantôt acculé à la muraille, l'oreille au guet et ramassé sur luimême, il cherchait à saisir yn bruit de pas à travers le frôlement de feuilles sèches que le vent soufflait devant lui ; tantôt il se ruait sur ^une ombre à laquelle son imagination troublée prêtait une forme et des proportions humaines.

S'avançait-il, toutes ces créations fantastiques s'évanouissaient; frappait-il, son épée ne rencontrait que le vide; il comprit que la

o3G ÉSAU LE LÉPRUX

colère et la jalousie l'aveuglaient, et qu'il était sous rinfluence d'un «^'trange vertige.

Renonçant donc à poursuivre et à vouloir saisir des corps insaisissables qui semblaient tournoyer ou se multiplier autour de lui, il remit son épée au fourreau, et reprit le chemin du manoir.

Il marchait à grands pas, et l'air frais de la nuit, en lui soufllant au visage, ramena quelque calme dans ses esprits. Puis ses yeux rencontrèrent les fenêtres de la chambre, et une foule d'idées d'une nature plus riante vinrent alors l'assaillir. Il entrevoyait comme à travers un nuage sa jeune femme endormie, surprise au milieu d'un doux rêve, et n'ayant plus ni la force ni la volonté de résister aux témoignages de la passion de son mari. Enfin l'imagination demessire Burdett allait grand train et il savourait par anticipation les délices de cette entrevue, lorsqu'il entra le plus légèrement possible dans la salle basse qu'aucune lumière de torche ni de lampe n'éclairait.

Mais ses idées changèrent brusquement de cours, lorsqu'au milieu de l'obscurité qui l'environnait, il sentit tout à coup ses pieds trébucher dans des cordes lancées perfidement autour de ses jambes, et ses épaules plier douloureusement sous une effroyable grêle de coups de gourdin appliqués par plusieurs mains de maître. ^ — Ah, traître! ah, pillard! ah, beau galant de nuit ! tu ne t'attendais pas à cette surprise, n'est-ce pas? s'écriaient à la fois les bons serviteurs du baron de Tring et de Wing, qui, semblables à des batteurs en grange, frappaient à tour de bras sur lui.

— Imbéciles! hurla Tom Burdett renversé sur la dalle, moulu de coups, et se faisant de ses deux bras un rempart insuffisant pour sa tête; arrêtez donc, truands que vous êtes! Si je puis me relever. . .

— Ah, gueux! s'écria Lopez, nous t'empêcherons bien de te relever. Ah! tu nous menaces, tu nous injuries, tu nous traites de truands, parce que nous faisons l'office de bons serviteurs, parce que nous n'abandonnons pas notre cher maître Tom Burdett!... mais tu as beau faire, nous ne t'abandonnons pas.

Et les frères recommencèrent de plus belle à le rouer de coups de fouet.

— Assez! assez! beugla le tard-venu d'une voix de taureau. Je ne le sens que trop que vous ne m'abandonnez pas, ribauds du diable !

rS.VU LK LÉ P?.KUX

La corde brûlaii avec des pétillemenls significatifs... (P. 543.)

Mais reconnaissez-moi donc! Je suis votre seigneur Toin Burdett. Vous me prenez pour un autre!

— Pour un autre ! s'écria lo majordome sans s'arrêter dans l'exercice de sa justice distributive. Allons donc, mignon de dames, as-tu bien l'audace de voler le nom du haut et puissant baron de Tring et de Wing, ce généreux seigneur, la plus vaillante lance des grandes compagnies? Est-ce que le terrible capitaine des écorclieurs se

ÉSAU LE LÉPREUX. — J. ROUFF, ÉD. UV. 68.

538 ÉSAU l.K LKPREIIX

laisserait gourmer et rouer de coups de fouet par de pauvres varlels comme nous, fussent-ils cent contre un? Tiens, ribaud, reçois encore cette giboulée de lanières sifflantes pour ton mensonge! Cornebœuf! cette fois, tu ne te tireras toujours pas de nos mains sain et sauf comme tout à Tlieure.

— El quand je t'aurai bien proprement emmailloté de cordes, ajouta Ruy en allachant les poignets de Burdett derrière son dos, notre bon maître ne sera plus tenté de nous assommer, mais bien de vider son escarcelle dans nos poches.

Cependant le baron, devenu furieux, les yeux sanglants, l'écume aux lèvres, ne pouvant plus proférer que des cris inarticulés, se déballait dans de si violentes convulsions que les frères pouvaient à peine le contenir. Aussi Ferez s'écria-t-il consciencieusement :

— N'oublions pas les ordres de notre seigneur, mes enfants. Celle j)etile correction n'est que le commencement de sa justice. Il est temps de l'appeler à l'aide pour lui faire connaître le succès de son j)lan. Il décidera ensuite du sort de ce larron d'honneur.

— A l'aide! messire Burdett, à l'aide! hurlèrent aussitôt les bous compagnons.

— Comment! endiablés braillards, dit enfin le Gallois d'une voix ^«Hranglée, vous assommez votre maître avec un acharnement de sourds

et ensuite vous osez l'appeler à votre aide? Ah! la naïveté est forte.

— Grand Dieu! fit le majordome; mais je crois reconnaître en rffetla voix de notre seigneur. Quoi! ce bandit, ce gueux, ce damoiseau que nous avons rossé...

— C'est votre maître, interrompit Burdett; oui, varlets impucents, c'est moi.

— Juste ciel! s'écria Ferez ; mais que ne le disiez-vous plus tôt ?

— .le vous l'ai crié aussitôt que j'ai pu, dès les premiers coups d'î fouet dont vous m'avez caressé les épaules... Mais que ne m'avezvous entendu plus tôt, gibier de potence!

— Scrail-il possible! dirent les frères en laissant tomber leurs f)uets et en jouant le désespoir. Biaise, va chercher la torche de résine, ajouta Ferez, pour nous assurer de noire malheureuse erreur.

— lit pour me dégarrolter, dit Tom Burdett, je tiens essentiellement à recouvrer lusage de mon bras pour vous rendre, avec toute la

générosité que vous me connaissez, les preuves de dévouement que vous m^avez prodiguées.

— Grâce! grâce! noble baron, s'écrièrent-ils tous ensemble en tombant à genoux autour du capitaine, ce n'est pas notre faute!

— Vraiment! et de qui donc est-ce la faute? demanda Burdett avec un sourire ironique et cruel.

— C'est la vôtre, monseigneur, répondirent-ils.

Tandis que le capitaine écoutait avec stupeur cette étrange accusation, le majordome reparut avec la torche de résine, qui jeta une lueur soudaine sur tous les visages.

— C'est bien notre maître, messire Tom Burdett! s'écria Ferez. Ohl maladroits que nous sommes! je voudrais avoir reçu tous les coups de fouet que je vous ai cinglés, monseigneur.

— Moi aussi je voudrais pouvoir te les restituer, par saint Georges! Allons, Roux le couslelier, tranche avec ton couleau. les cordes qui me serrent les poignets, dit le tard-venu contenant à peine sa fureur. Ah! c'est ma faute si j'ai été abominablement roué?

— Certainement. Songez donc, seigneur, observa Ferez, que notre mission était d'assommer quiconque pénétrerait dans celte salle. Nierez-vous nous avoir donné cet ordre.

— Et vous y entrez sans nous prévenir, ajouta Ruy en coupant lentement les cordes. A entendre ce pas furtif, nous crûmes tomber sur le larron; de sorte que si nous regrettions une chose, c'était de ne pas vous voir assister à la surprise que nous vous préparions.

— Eh bien, vous ne devez plus avoir aucun remords , mes agneaux, car j'y ai complètement assisté, à la surprise... J'en ai parfaitement joui... reprit Burdett en se frictionnant tour à tour les épaules et les reins avec sa meilleure main. Mais je ne vous avais pas dit de frapper si fort un chrétien avant de savoir à qui vous aviez affaire.

— Ma foi! sire baron, dit Lopez, plus nous frappions fort, plus nous croyions vous faire plaisir.

— C'est un genre de plaisir que je vous dispense de me procurer à l'avenir, répliqua le tard-venu d'une voix rude. Grâce à votre maladresse, me voici singulièrement détérioré pour la première nuit de mes noces. Si vous n'aviez meurtri que mes jambes, je pourrais

encore vous pardonner, mais vous avez déchiré mon pourpoint et mes chausses, de façon à ne point oser paraître dans la chambre nuptiale.

— Hélas! hélas! messire, nous sommes de grands coupables! cria Ferez, ; mais ne nous pardonnerez-vous pas les coups de fouet que nous avons eu la sottise...?

— Assez ! interrompit Burdett d'un ton menaçant.

— D'autant plus que nous n'avons péché que par excès d'obéissance et de dévouement, continua Blas, en vous comblant de tant de coups de gourdin...

— 11 ne faut d'excès dans rien, pas même dans les coups de fouet et de bâton, dit sévèrement le baron. Mais enfin vous avez agi d'après mes ordres, et je ne saurais sans injustice vous punir de votre obéissance. D'ailleurs, je viens d'apprendre par expérience que vous ne marchandez pas votre peine pour exécuter les volontés du maître, et que vous ne frapperiez pas ses ennemis de main morte. Je suis sûr que je puis désormais compter sur vous.

— A la vie, à la mort, messire! reprirent les frères d'une voix bruyante, sans quitter leur humble posture. Nous serons toujours prêts à vous servir avec autant de zèle que cette nuit.

Puis ils se mirent à serrer avec effusion dans leurs bras les jambes du capitaine des écorcheurs, qui, délivré de ses liens, venait de se relever péniblement.

— Allons, debout, mauvais drilles! et puisque nos recherches à tous ont si mal réussi jusqu à présent, leur dit Burdett, ne les prolongeons pas plus avant dans la nuit; car, pour un nouveau marié, je crois avoir suffisamment pris d'exercice. Laissez ici la torche, et allez vous coucher, en ayant soin de ne dormir que d'un œil. Quant à mon page, il restera à son poste.

Les serviteurs se relevèrent; puis Ferez, accrochant la torche au bras de fer fiché dans le mur de la salle, souhaita une bonne nuit à son maître, et, suivi de ses compagnons, fit quelques pas en arrière comme pour se retirer, tandis que le baron, ramassant la hache oubliée h terre, s'apprêtait à enfoncer la porte de la chambre de Ilachel et criait d'une voix impérieuse :

— Ouvrez, madame, ouvrez !

Mais la porte restait inexorablement fermée, et il levait déjà sa terrible hache lorsque la grosse cloche se mit de nouveau en branle.

— Encore! s'écria le tard-venu avec une expression de rage indéfinissable ; ah! pour le coup, c'est trop fort!

— Que faut-il faire, seigneur? demanda Ferez en saisissant son gourdin.

— Prendre cette torche et me suivre! répliqua Burdett, qui s'élança vers la porte, la hache à la main.

Les frères, armés de leurs fouets et de leurs bâtons, se précipitèrent comme une meute ardente sur ses traces.

Le baron, exaspéré, avait à peine fait vingt pas à la tête de son escorte, qu'ilaperçut une ombre se glisser furtivement sous le feuillage des arbres de la cour, et qu'il entendit distinctement les pas du fuyard.

— Quand tu serais le diable en cornes et en pieds de bouc, s'écria Tom Burdett, cette fois tu ne m'échapperas pas, à moins de t'en gloutir sous terre.

Et, suivant à la piste l'ombre qui fuyait devant lui, il arriva en maugréant, après bien des détours, devant l'entrée du colombier.

Le mystérieux personnage que le terrible baron poursuivait s'arrêta un instant indécis sur le seuil, comme s'il eût craint de s'engager dans cet asile sans issue. Mais se voyant cerné de toutes parts, il s'élança sur les marches de l'étroit escalier de ce réduit.

— Enfin! je te tiens donc! s'écria Tom Burdett en s'arrêtant pour reprendre haleine et respirer à son aise. Sang-Dieu! c'est bien à la sueur et à la peine de mon corps ; niais je lui ferai suer du sang en échange, ajouta-t-ilavec un éclat de rire farouche. Ah! le damoiseau espérait nous dépister en se réfugiant dans ce terrier de nouvelle invention, mais je ne l'y laisserai pas roucouler tendrement avec les colombes et les tourtereaux.

Et, comme ses serviteurs feignaient de se ruer dans le colombier il leur barra le passage :

— Non pas, mes enfants, après moi, s'il vous plaît! A tout seigneur, tout honneur! Il faut que le troubadour passe par mes mains avant de passer par les vôtres. Il faut qu'il fasse connaissance avec le tranchant de ma hache avant que vous l'assommiez à coups de fouet. Quand j'aurai fait ma besogne, je vous jetterai le patient par la fenêtre, et vous ferez la vôtre, qui ne sera pas longue.

— Monseigneur veut-il au moins que je le suive avec la torche? demanda le majordome.

542 ÉSAU LE LÉPRKUX

— Non, dit Burdett en riant cruellement; éteins-la, au contraire. Je tiens beaucoup à ne pas voir à qui j'aurai affaire.

Ferez obéit, et le lard-venu, portant sa hacbe en avant ponr s'en servir comme d'un bouclier, se mit à gravir à son tour l'escalier tournant.

H n'avait pas fait le tiers du chemin, lorsque le petit Gil Perce- Neige apparut à une des fenêtres cintrées du colombier.

11 déroulait vivement de ses deux mains une longue corde dérobée aux écuries et soigneusement graissée. Cette corde, dont il avait minutieusement calculé la longueur, était composée de plusieurs cordelelles tressées ensemble pour en décupler la force. L'une de ses extrémités était attachée à un lourd bâton que Perce-Neige plaça en travers de la fenêtre, et lorsqu'il entendit le bruit des pas de Tom Burdett se rapprocher de lui, il se glissa doucement par cette ouverture, les jambes en avant, et se suspendit à la corde qui pendait au dehors le long de la muraille.

Pendant ce temps, maître Pierre le majordome, qui s'était aussi réservé sa part dans les travaux de cette nuit étrange, se souvenait de son ancien métier, et, redevenu pour un instant Perez le mineur, il ramassa un pic de fer soigneusement caché dans un amas de briques et de débris au pied du colombier; puis il logea cet outil familier à ses mains enire deux des pierres de l'escalier tournant qu'il avait miné pondant le petit voyage du capitaine à Bordeaux, et le fit jouer avec tant de vigueur et d'adresse, que, au moment oti le baron de Tring et de Wing quittait du pied la dernière marche, la moitié de l'escaher s'écroula avec un liorrible fracas.

A ce bruit, l'heureux époux de Rachel tourna la tête en arrière, et il ne vit pas sans une stupeur profonde, à travers le nuage épais qui s'élança jusqu'à lui, le gouffre qui lui coupait toute retraite et qui le séparait de ses zélés serviteurs.

A la lueur de la lune qui, perçant les nuages, colorait alors d'une teinte blafarde les objets que pouvait embrasser la vue, Burdett aperçut ses infortunés varlels étendus parmi les décombres. Ces pauvres diables gémissaient d'une voix presque éteinte, car ils étaient pour ainsi dire ensevelis sous les débris de l'escalier. Disons plutôt, pour rendre hommage h la vérité, que chacun d'eux s'était entassé, avec les plus grands ménagements, un monceau de briques stir la

ESAII LE LEPREUX 543

poitrine, ce qui les autorisait à pousser impunément des cris aussi aigus que des hommes réellement écrasés.

Le baron gallois, que la colère aveuglait de plus en plus, avant de s'occuper du moyen qu'il emploierait lui-même pour sortir de ce désastreux colombier ou de songer à secourir ses varlets, voulut d'abord assouvir sa vengeance sur l'inconnu qui le bravait avec un si insolent succès. Il franchit donc rapidement les derniers degrés de l'escaHer, et, parvenu au petit grenier qui formait le dernier étage du colombier, il parcourut en deux ou trois bonds furieux cet étroit espace dans lequel il croyait tenir son ennemi captif; mais il découvrit bientôt que le grenier était vide. Courant alors à la fenêtre, il aperçut une forme humaine se glisser le long d'une corde : c'était l'avorton Perce-Neige, qui avait jugé prudent de mettre entre son seigneur et lui une raisonnable distance.

Tom Burdett, sans calculer le danger auquel il s'exposait en suivant ce chemin un peu trop aérien pour ua homme d'une stature si colossale, se posa vaillammeat sur la fenâtre et tenta de poursuivre cet habile fuyard en se laissant glisser à son tour le long de la corde, qui ne tarda pas à ployer sous son poids, menaçant de se rompre.

Perce-Neige, beaucoup plus alerte que son maître, avait déjà mis pied à terre et venait de disparaître.

— Attends-moi! lâche, attends-moi! s'écria Burdett d'une voix haletante.

Mais au même instant, il sentit la corde s'effilocher sous ses mains, et il ne put s'empêcher de jeter un regard vers la fenêtre, comme s'il eût aspiré à remonter. Pendant ce temps, le petit page venait de ramasser la torche que Perez avait simplement jetée à terre sans l'éteindre sous ses pieds et qui brûlait toujours. Puis il la posa tranquillement sur le bout de la corde de sauvetage qui traînait sur le sol et qui, étant graissée, s'enflamma avec une rapidité singulière. Contrefaisant alors sa voix, il cria à Tom Burdett :

— Prenez garde à vos jambes, capitaine! Si vous continuez à descendre, vous n'arriverez à terre que par morceaux, ce qui pourrait vous gêner pour courir après moi. Remontez plutôt au colombier, si la corde peut encore vous soutenir. C'est un conseil d'ami (juc je vous donne, sans vous demander de salaire.

Le lard-venu écumait de rage, mais la corde brûlait avec des

pétillements significatifs. Il n'avait pas peur, mais une acre odeur de roussi remontait à ses narines, et une certaine chaleur invitait ses pieds à rebrousser chemin. Le feu qui consumait la corde menaçait de l'atteindre, et il ne pouvait se laisser tomber à terre sans y tomber brisé; il se détermina donc à remonter vers la fenêtre. Mais il lui fallut une vigueur surnaturelle et un sang-froid inouï pour échapper à cette flamme qui grimpait derrière lui comme un serpent de feu, tandis qu'il entendait craquer en haut la traverse de bois qui la soutenait.

— Bien grimpé! ricanait en bas l'avorton, enveloppé dans un manteau qui le rendait méconnaissable. Tom Burdett, vous êtes un vrai chat pour l'agilité ! mais chat échaudé craint la corde chaude ; une autre fois soyez plus prudent et n'exposez pas vos amis à pleurer votre mort.

Mais à peine le Gallois se fut-il rejeté dans l'intérieur du colombier, que, se penchant au-dessus de la cage de l'escalier :

— Courez sus à l'effronté larron qui vient encore de me glisser entre les mains ! cria-t-il à ses serviteurs toujours étendus à la même place; emparez-vous de lui comme vous vous êtes emparés de moi tout à l'heure!

— Hélas! seigneur baron, nous sommes si cruellement meurtris par les briques que vous avez fait choir Sur nous, qu'il nous est impossible de remuer ni bras ni jambes, répondit le majordome d'une voix mourante.

— Faites un effort de courage, mes agneaux, répliqua Burdett ; la volonté double les forces et opère des miracles. On fait toujours bien ce qu'on veut bien.

— Pourtant, grommela le majordome, vous voudriez descendre du haut de ce colombier; pourquoi ne le faites-vous pas, messire?

— Si vous parvenez à atteindre le bandit, je jure de doubler les gages que je vous ai promis.

— Oh ! la tête ! se mit à crier Blas.

— Oh! les reins ! cria le coustelier.

— Oh! les paupières! je n'y vois plus clair, tant j'ai de sable et de gravier dans les yeux! murmura Lopez.

— 11 n'y a rien de tel que le mouvement pour dissiper les douleurs, mes agneaux, reprit Burdett d'un Ion pressant. Croyez-en ma vieille expérience. Courez à perdre haleine après ce drôle, abîmez-le

...II vil les deux chevaliers, armés de toutes pièces, apparaître comme par enchantement et se livrer à une lutte des plus acharnées... (P. 351.)

de coups de fouet et de gourdin, et je vous jure que ces salutaires exercices rétabliront la chaleur du sang dans vos veines et l'élasticité de vos membres.

— Hélas! monseigneur, êtes-vous bien sûr de l'efficacité de ce remède? demanda le long et décharné Ruy en se soulevant à demi sur :son coude.

— 11 n'y a pas de baume plus souverain qu'une bonne course

ÉSAU LE LÉPREUX. — J. ROUFF, ÉDITEUR. LIV. 69.

pour des gens contusionnés et éreinlés. Essayez-en, mes enfants, essayez, continua Tom Burdctt, qui courait simultanément de la fenêtre à la cage de l'escalier; mais hâtez-vous, car voilà ce misérable qui escalade en ce moment le mur de la cour.

Les fidèles serviteurs du baron de Tring et de Wing ne purent résister plus longtemps aux supplications de leur maître, et, s'aidant mutuellement, ils parvinrent à se remettre sur pied, non sans pousser force gémissements et cris de douleur; puis, ramassant leurs bâtons, moins pour frapper que pour se soutenir dans leur marche, ils gagnèrent la petite porte, que le majordome s'empressa d'ouvrir.

Celui qu'ils avaient mission de poursuivre ne devait guère avoir, d'après l'opinion de Burdett, plus d'une cinquantaine de pas d'avance sur eux, mais il n'était pas détérioré, lui, par l'écroulement d'une trentaine de briques.

— Kh bien! cria le tard-venu qui avait passé sa tête et la moitié de son énorme corps par la fenêtre du colombier, l'apercevez- vous ?

— Oui, nous le voyons... de loin, répondit Ferez.

— Espérez-vous l'atteindre?

— Si j'avais un bon cheval entre les jambes, j'en serais sûr, dit Blas.

Puis les frères se dirigèrent rapidement vers le bouquet de pins où ils avaient laissé attaché le cheval du roi ; ils le retrouvèrent au même endroit, et Blas lui jeta sur le dos la housse de velours qui avait orné quelque temps le palefroi dont la queue avait été si adroitement dégarnie de ses crins magnifiques. L'écuyer détacha ensuite la noble bête pour la ramener près de la petite porte où elle devait remplacer son sosie; puis tous, y compris le petit Perce-Neige, qui avait joué le rôle du personnage mystérieux poursuivi avec tant d'acharnement par Burdett, firent un détour et rentrèrent au manoir par la grande porte de la barbacane, dont Perez avait la clef. Pendant que Blas conduisait à l'écurie le cheval du baron, le page courut frapper à la porte de Rachel.

— Grand frère, partez! dit-il; maintenant il est temps.

La porte s'ouvrit. Rachel était restée agenouillée à son prie-Dieu, froide et immobile comme une statue de marbre, pendant ces heures d'angoisse. Alors seulement elle retourna la tête, et voyant l'hésitation de don Pedro à l'abandonner :

— Partez, mon ami, lui dit-elle. Les tortures de l'enfer ne sauraient égaler ce que j'ai souffert depuis que Toin Burdelt est rentré dans ce château. Quand j'étais seule avec lui, ses violences et ses , menaces ne m'effrayaient pas. Je n'avais honte que pour lui. Je pouvais me réfugier dans la mort comme dans un asile, avec joie, avec calme, avec honneur. Je bravais ses menaces et sa force brutale, puisque je ne tenais pas à ma vie. Mais je tiens à ta vie, Pedro, je liens à ton honneur, je tiens à ta puissance, et je ne veux pas que tu meures obscurément, honteusement, dans un coin de ce manoir.

— Ainsi, je dois fuir ce soudard! s'écria le prince humilié; IMouard de Galles m'a réduit à cette misère d'entendre, moi chevalier, moi roi de Castille, les insultes et les bravades d'un capitaine d'écorclieurs et d'y rester insensible comme si mes oreilles étaient sourdes, comme si mon cœur était glacé! et pour protéger ma bien-aimôe, je ne puis lutter que par ruse avec ce noble rival! ... Soit! mais je ne veux partir qu'à l'heure oîi Burdett lui-même aura quitté le château.

— Non, non, frère Pedro, reprit Perce-Neige avec instance, il ne faut pas que le baron vous voie ici. Quant à madame Rachel, ne craignez rien, il ne parviendra pas jusqu'à elle... Avant une heure, il sera parti pour Bordeaux.

— Impossible, Gil. Trois heures vont bientôt sonner, et nous ne pouvons forcer le temps à courir au gré de notre volonté.

— Pourquoi pas? repartit le page. L'horloger du m;moir a le droit d'avoir des caprices. Je te jure, graud frère, que j'ai trouvé le moyen de faire déguerpir notre seigneur Burdett avant Iheure lixée ])Our sou départ. 11 ne sortira du colombier, dans lequel il est présentement engagé, que pour monter à cheval.

— Ah! je vous en supphe, Pedro, partez! s'écria Rachel. Ne teniez pas davantage le hasard. Ayez confiance dans vos vaillants frères de lait, et pensez qu'en restant ici vous faites trop beau jeu à (Ion Enrique.

— Oh ! comme vous avez hâte de me chasser, Rachel! Vraiment, nous portons notre amour comme un malheur. Parce que nous nous aimons, il faut sans cesse nous séparer et nous sacrifier aux volontés des autres. Je n'ai plus même le droit de vous défendre, Rachel. Ah! je suis un lâche!

— Eh bien! sachez être lâche pour moi, Pedro, dit la jeune

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châtelaine en s approchant de lui et saisissant sa main avec force. N'oiibhez pas que moi j'ai eu le courage de vous abandonner au château de Lugo et de vous laisser croire à ma trahison.

— Oui, de telles lâchetés sont de l'amour, répliqua d'une voix, attendrie don Pedro. Ah ! si Edouard a cru te détacher à jamais de moi en te jetant dans les bras d'un tard-venu, combien il s'est trompé! Là où deux cœurs veulent se joindre, les murailles se brisent et les montagnes s'aplanissent. Je t'aime davantage pour ton sacrifice, pour teslarmes contenues, pour ta soumission à ton devoir. Tant que mon cœur battra, tu ne seras pas oubliée! Oh ! quand la haine de mes ennemis parviendrait à te défigurer, à te rendre laide, nulle autre femme ne m'inspirerait cette tendresse sainte que tu as méritée par ton dévouement. Aveugle et insensé celui qui a cru nous séparer, car la mort même ne sépare pas les âmes ; mais malheur à ceux qui t'ont poursuivie de leur vengeance, carie roi don Pedro en gardera bonne mémoire!... Adieu donc, Rachel, et prie Dieu qu'il nous permette de nous revoir!

— Nous nous reverrons, Pedro, lorsque tu seras triomphant, ditelle avec une douce fermeté; car Rachel viendra alors te supplier d'être clément et miséricordieux envers ses ennemis et les tiens. Elle te sauvera encore d'un avenir funeste en te suppliant de leur accorder un pardon sincère et loyal.

— Oue les traîtres prient donc pour toi jour et nuit, et qu'ils veillent sur ta vie! car pour te revoir j'aurai sans doute la force d'arracher la colère de mon cœur. Rachel, je t'aime tant que, lorsque je te regarde, le monde entier se rapetisse ou s'anéantit h mes yeux; et je puis pardonner alors comme je puis faire justice sur un mot sorti de tes lèvres, en esclave qui obéit à son maître; mais je jure que toi, toi morte, nulle créature vivante, pas même mon noble allié, le prince Noir, n'aura le pouvoir de me faire oublier mes longues souffrances, mes humiliations sans nombre, et de me contraindre au pardon !

Et, en disant ces paroles, les yeux du roi étincelaienl, et, se détachant de Rachel, ils semblaient chercher dans l'ombre de la chambre les fantômes de ses ennemis; puis, se caimant peu à peu, sa physionomie iirilée se transfigura dans un sourire de tendresse, et il ajouta :

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— C'est que, vois-tu, Rachel, le prince Noir lui-même ne peut que satisfaire mon ambition ; toi tu remplis mon cœur ; il ne peut me donner que la puissance, et toi, Rachel, tu peux seule me donner ce bonheur suprême, absolu, enivrant, qui me semble icibas l'image de la félicité que les prêtres nous promettent dans le ciel.

— Pedro, murmura la châtelaine d'une voix troublée, la femme de messire Burdett ne peut répondre à de telles paroles ; mais puisque le salut de nos ennemis dépend de moi, je te jure que tu me reverras en Espagne, roi de Gastille et de Léon. Et maintenant, adieu, jusqu'au lendemain de la victoire.

Le roi baisa alors avec un transport presque convulsif la main blanche et mignonne de Rachel, et, s'arrachant à sa dangereuse comtemplation, il s'élança hors de la chambre sans pouvoir prononcer une parole d'adieu.

Perce-Neige et Blas le conduisirent le plus silencieusement possible au bouquet de pins où l'attendait son palefroi. Il embrassa ses frères de lait, et, montant lestement à cheval, il partit pour Bordeaux.

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