MANOIR LA FANTAISIE DE SONNER LES HEURES AU GALOP
Les frères de Perce-Neige gardaient la porte de la jeune châte laine pour empêcher, fût-ce par la force, Tom Burdett d'arriver jusqu'à elle, dans le cas où il parviendrait, contre toute prévision, à s'échapper du colombier.
Pendant ce temps, le petit page s'arma d'une torche et se mit à fouiller le manoir pour trouver le chemin qui conduisait aux combles. Après avoir traversé bien des corridors, monté des escaliers tantôt larges, tantôt étroits, il pénétra enfin dans une grande chambre dont l'enfoncement était traversé verticalement, du plafond au plancher, par une innombrable quantité de fils d'archal. il examinait avec une curiosité mêlée d'élonnement celle singulière complication de tringles
de fer et de chaînes de diverses grosseurs, à l'extrémité desquelles pendaient plusieurs poids moteurs, lorsqu'il entendit un grincement semblal)le à celui d'un immense tourne-broche, et il vit en même temps tout cet appareil métalhque s'agiter convulsivement avec un fracas à assourdir les oreilles.
C'était trois heures qui sonnaient à l'horloge du château.
Or, comme c'était précisément le chemin de l'horloge que cherchait l'avorton, d'après ce qui avait été convenu entre ses frères et lui, il comprit qu'il approchait du but. En effet, après avoir exploré à l'aide de sa torche la chambre où il venait d'entrer, il découvrit une échelle qui conduisait à une ouverture pratiquée dans le plafond et large de trois pieds environ. Il en monta rapidement les trente échelons et arriva enfin dans le grand comble.
Ce grand comble était construit en bois de châtaignier, bois si commun à cette époque qu'on l'employait pour la construction des plus simples habitations; entre l'échafaudage des poutres qui se dres sait au milieu pendaient les clochettes du carillon.
En avant, et faisant face à la cour, se trouvait l'horloge, qui, suivant la chronique populaire, avait été construite de toute.s pièces par un simple pâtre. Et, chose incroyable! dit un auteur comtemj)orain, le cadran marquait tout à la fois les jours de la semaine, la succession des mois, le zodiaque, et, par une combinaison singulière, au moment où le carillon annonçait l'heure, on voyait deux hérauts ouvrir une porte de fer, s'avancer gravement et emboucher leurs trompettes.
A ce signal apparaissaient tout à coup, par deux côtés opposés, deux chevaliers bardés de fer. L'un était debout et menaçant. L'autre à demi renversé. Le premier brandissait dans sa main une hache d'armes avec laquelle il frappait sur un timbre de métal arrondi en forme de bouclier, et sous lequel s'abritait son ennemi vaincu.
La plate-forme sur laquelle se jouait d'heure en heure cette sorte de mystère s'avançait entre deux arceaux finement sculptés, soutenus par de petites colonnes qui se dressaient fines et sveltes comme des fièches, et autour desquelles serpentaient des ceps de vigne artisteraent taillés dans la pierre,
Perce-Neige, debout devant le cadran historié de cette magnifique horloge, se demandait comment il pourrait exécuter l'ingénieux projet
qu'il avait conçu, lorsqu'il vit s'ouvrir à sa droite une petite porte quî donna passage aux deux hérauts.
Cette brusque apparition lui causa une vive surprise, et son étonnement redoubla lorsque, après avoir entendu résonner les trompettes, il vit les deux chevaliers armés de toutes pièces apparaître comme par enchantement et se hvrer à une lutte des plus acharnées ; mais s'apercevant bientôt que ce combat était le résultat d'un habile mécanisme qui avait pour but de sonner les heures, car trois heures venaient de sonner, il se prit à rire de son effroi puéril et résolut de tirer parti de sa découverte.
En conséquence, il coupa toute retraite aux champions, et étant parvenu à s'emparer, non sans peine, de la hache d'armes de l'un d'eux, il attendit avec impatience que l'instant d'en faire usage fût venu.
Puis, pour occuper agréablement ses loisirs, il se mit à contempler par la lucarne du comble le colombier dans lequel Tom Burdett se démenait et tournait comme un tigre en cage. De son observatoire il voyait le baron passer de temps en temps le haut du corps par la fenêtre, et il l'entendait appeler à tue-tête ses serviteurs, qui se gardaient bien de lui répondre.
Dix minutes s'étaient à peine écoulées que Perce-Neige, ne voulant pas laisser un instant de répit à son digne maître, fit sonner la demie en frappant de sa hache d'armes sur le timbre.
— Par la mordieu! s'écria le tard-venu, c'est singulier! Le temps devrait me paraître long dans cette maudite cage, et jamais les heures ne m'ont semblé marcher d'un pareil train. Pour peu que cela continue, le jour va me surprendre ici. A quoi diable me servent mes cinq varlets, puisque pas un n'a eu l'idée de me quérir une échelle avant de se remettre à la poursuite de ce larron! Qui sait, ajouta-t-il, si en ce moment même le ribaud n'est pas enfermé et caché dans la chambre de Rachel?
A cette pensée, un cri de rage lui échappa, et il reprit
— Oh! par les tripes du diable! j'en aurai le cœur net, et, dussé-je me rompre les os, je veux tenter de sortir de ce donjon ridicule.
Il se hissa à moitié parla fenêtre et mesura froidement de l'œil la distance qui le séparait du sol, mais elle lui parut si considérable
552 ÉSAU LE M'PREUX
qu'il sentit faiblir son courage, non pas devant le danger, mais devant l'impossibilité de l'aventure, il croisa tristement ses bras sur sa poitrine, et jeta vers le ciel un regard désespéré. Tout à coup il aperçut la tête chimérique d'une gorgone de plomb qui faisait saillie au-dessous de la toiture : c'était la bouche d'une gouttière qui, destinée à l'écoulement des eaux pluviales et collée au mur du colombier, s'allongeait comme un ruban jusqu'à terre. Au même instant la lune venait de se voiler d'épais nuages, et Burdett entendit sonner quatre heures. Cette fois il poussa un cri de joie, car une idée audacieuse avait traversé son esprit, et il s'y cramponna comme à une planche de salut.
Il comptait s'accrocher de ses ongles, de ses mains, de ses genoux, de ses pieds, à la gouttière, et redescendre par cette voie, périlleuse, il est vrai, mais non pas tout à fait impossible pourunescaladeur de remparts. Sa force et son adresse étaient d'ailleurs surexcitées par l'agitation de son cerveau : il venait de penser que le silence de Rachel pendant cette nuit de tumulte n'était pas naturel, et que si elle n'avait pas caché son amant dans sa chambre elle avait pu fuir avec lui. Dans ce cas, il devait s'apprêter à jouer le rôle d'un mari berné et ridicule.
Sa poitrine se soulevait de colère en supposant qu'on rirait peutêtre ce jour même aux dépens de sa crédulité et de sa bonhomie. Son visage se contractait dans un affreux sourire de doute et de haine. Il ne voulut pas perdre un instant pour s'assurer de son malheur; il saisit de ses mains souples et fortes comme l'acier la tête grimaçante de la gorgone de plomb, qui ploya sous l'étreinte, se laissa ghsser sur la poitrine contre le mur, et, serrant la gouttière de ses genoux comme de deux tenailles, cherchant du pied les crampons de fer ou les moindres saillies pour s'y appuyer, il commença à descendre silencieusement.
De temps à autre il s'arrêtait pour se reposer et respirer, et regardait, sans tressaillir ni pâlir, la distance mortelle qui le séparait encore du sol. En vain ses ongles saignants s'écorchaient-ils, en vain ses doigts se détendaient-ils sous le poids de son corps qui l'entraînait fatalement; il n'avait qu'à fermer les yeux et à voir en esj)rit son rival riant de lui dans la chambre de Rachel, ou le montrant du doigt dans la cour du monastère de Saint-André, et aussitôt le courage opiniâtre
La douleur fut si affreuse, que le visage de Rachel pâlit ; mais elle ne jeta
pas un cri... (P, 5oo.)
renaissait dans son cœur, une bouffée de rage faisait circuler comme une flamme une élasticité nouvelle dans tous ses membres, et il ricanait sourdement :
— Ah, vous vous moquez de Tom Burdett, mes tourtereaux! ah, vous l'envoyez tenir compagnie aux pigeons! mais rira mieux qui rira le dernier.
Quatre heures et demie sonnèrent, grâce aux calculs expédilifs
ÉSAU LE LÉPREUX. — 4. ROLFF, ÉDITEUR.