LIV
— Emporte ma fille, le précieux fruit de ma race, s'écria-t-il, et laisse la branche morte et stérile se briser, se perdre, s'anéantir dans le gouffre.
— Tu l'entends. Rachel, dit le page. Encore quelques instants de grâce que Dieu nous accorde, et la barque s' entr' ouvrira sous les dents de granit de l'écueil.
— Mon père! mon père! dit Rachel en s'échappant et s'enlaçant au bras du vieillard, je ne rachèterai pas ma vie au prix de la vôtre.
— Je ne puis t'écouter, répliqua Samuel en la repoussant.
Puis, détournant ses yeux trempés de larmes et s'arrachant de ses bras:
— Emporte-là, Pero, je te l'ordonne, de gré ou de force. Que me fait à moi de mourir, si je vois mon unique enfant sauvée? Et crois-tu, Rachel, que je vivrais en sachant le lis de ma maison flétri, ma fille bien-aimée ballottée par les flots et déchirée aux pointes des rochers.
— J'obéis à votre père, Rachel, dit le varlet.
Et, la saisissant dans ses bras, il ajouta pour faire cesser sa résistance :
— - Le temps que nous perdons est également précieux pour Beii- Lévy; car, lorsque je t'aurai portée au rivage, je reviendrai lej chercher.
Il arracha alors les riches vêtements longs et soyeux que portait Rachel, les voiles dont elle s'entourait de la tête aux pieds, les grappes de marabotins qui s'éparpillèrent au fond de la barque oii Samuel s'empressa de les ramasser pour les serrer dans ses poches profondes. L'épaule ronde et brune de la jeune fille jaillit comme un éclair de la déchirure des tissus, ses bras d'ivoire étreignirent machinalement la taille du varlet, ses pieds mignons et satinés aux ongles roses palpitèrent en laissant échapper des babouches de cuir gaufré d'or et incrust 3 de perles.
Pero frissonna de tous ses membres lorsqu'il sentit le cœur de cette charmante créature battre contre sa poitrine; mais au moment où Samuel poussait un cri de désespoir en voyant se dénouer la chevelure de sa fille, dont le bandeau s'était détaché, contre les prescriptions de la loi juive, le vaillant serviteur s'élança dans les flots avec son doux fardeau, et, les fendant d'une façon vigoureuse, en nageur exercé, il se dirigea vers la berge, oii des touffes d'herbes et de ro-
U ÉSAU LE LÉPREUX
seaux, surgissant duu sol \aseux, rendaient l'opération de l'abordage fort difficile, si ce n'est tout à fait impossible.
Cependant Samuel, qui, oublieux de son péril, les regardait avec angoisse s'éloigner, sentit la lourde main du chevalier français s'abattre sur son épaule :
— Pour un juif, dit-il, tu t'es bien conduit et tu as fait preuve de courage. Je veux faire quelque chose pour toi. Et vous, païens, ne m'étourdissez pas les oreilles de vos cris.
Les flots écumaient et tourbillonnaient. Un miracle de Dieu pouvait seul sauver les malheureux passagers, et l'assurance du bon chevalier leur paraissait un acte de folie sacrilège. Ils entendirent résonner au môme instant un éclat de rire strident, et tournèrent leurs regards vers la rive. Au haut des chênes énormes qui la bordaient se balançait aux branches, comme un singe ou comme un écureuil, un enfant difforme et chétif, au regard vague et ardent, aux jambes nues, qui se mit à chanter avec cette voix discordante qu'ils avaient déjà entendue psalmodier la romance de la reine Blanche :
Par Notre-Dame aux Sept Douleurs, Vous allez faire un vilain rêve !
Venez, venez sur cette grève ; Mais vous êtes de bons plongeurs?
— Attends! lui cria le chevalier, je te ferai bientôt descendre à coups de corde de ton perchoir, méchant gars !
Puis il déboucla sa ceinture, qui était tout simplement une corde très longue et très mince, merveilleusement tressée, nouée de boucles de plomb et terminée par un crochet de fer effdé ; il la déroula, et, après avoir visé la branche la plus rugueuse et la plus forte d'un des chênes qui se penchaient du haut de la berge dans le fleuve, il lança vers ce but. avec l'adresse d'un frondeur, cette espèce d'échelle, dont le crochet s'incrusta dans le tronc de la branche comme au créneau d'un rempart. Le bon chevalier noua ensuite les bouts de sa corde à ses poignets, et dit à Samuel de se cramponner à lui. Déjà la barque s'évenlrait contre l'écueil, et les misérables juifs s'engloutissaient dans l'abîme, lorsque le Français s'enleva à la force des poignets et commença sa prodigieuse ascension, grâce à son échelle de corde aérienne.
Le chanteur difforme avait d'abord regardé avec stupéfaction ce procédé de sauvetage insolite; mais bientôt, poussant un cri sauvage, il brandit un couteau et s'apprêta à descendre de son perchoir, comme disait le chevaher, pour aller couper la corde à nœuds de plomb ejfaire retomber dans le fleuve le hardi Français que le poids de sa cotte de mailles et de sa hache d'armes devait empêcher de nager. Il venait en effet de sauter sur la berge, lorsqu'il vit la tête du varlet Pero s'élever toute ruisselante hors des roseaux ; ses bras soulevaient avec effort le visage de la belle juive. Ses yeux rencontrèrent ceux de l'enfant et s'illuminèrent d'un éclair de joie. Il lui cria aussitôt :
— Perce-Neige, à l'aide!
Ce dernier ne songeait plus à couper la corde; mais, laissant le chevalier se hisser péniblement jusqu'au chêne avec Samuel, il plongea dans l'eau, et, ramassant l'extrémité de cette échelle de salut, il en tendit le bout au varlet, au moment oh les mains crispées du pauvre diable essayaient en vain de s'accrocher aux herbes visqueuses, aux roseaux fléchissants, et oti ses pieds s'enfonçaient dans la vase.
Lorsque le page eut enfin déposé Rachel sur la berge, l'enfant se mit à tourner autour d'eux en frappant dans ses mains avec des rires de joie; puis il trembla tout à coup comme la feuille, en disant :
— Malheur à Perce-Neige, malheur à lui! C'est par sa faute que son frère a failli être noyé I
Cependant, le varlet, penché auprès de la jeune fille froide et inanimée, cherchait à réchauffer ses mains dans les siennes; il soufflait son haleine ardente sur les lèvres glacées de la pauvre enfant, et ses yeux hagards exprimaient une farouche inquiétude.
— Vas-tu donc mourir dans mes bras, toi la perle d'Israël? murmurait-il sourdement; cette bouche vermeille comme une grenade, cette bouche qui a si éloquemment défendu don Pedro, va-t-elle devenir violette et froide? Ces yeux qui m'ont souri comme deux escarboucles vivantes ne se rouvriront-ils plus? Eh! quoi, pas un mire, pas un de ces habiles médecins, juifs ou sarrasins, ne viendra te secourir! On te laissera mourir, Rachel! Oh! mauilit soit celui qui a arraché le pennon du comte de Cardonne qui signalait l'écueil! Oh! s'il tombait sous ma main! Réponds! sais-tu qui? dis-le moi, fit-il ei\'
se relournaut comme un lion blessé et secouant l'enfant difforme par le bras.
Perce-Neige tomba agenouillé d'épouvante devant ce geste de colère.
— Je le sais, répondit-il.
— Ah! dit le varlet avec un soupir de joie, tu vas me le nommer.
— Oui, dit l'enfant : c'est moi.
Le varlet resta stupéfait. Le chevalier, qui arrivait auprès d'eux, s'écria :
— Comment! c'est toi, fils de sorcière, qui nous as joué ce tour? L'enfant ne daigna pas seulement tourner la tête de son côté ; il
re gardait le varlet Pero en frissonnant.
— Et pourquoi as-tu fait ce beau coup, Perce-Neige? dit froidement ce dernier.
— Parce qu'une bande de malandrins anglais brûle à cette heure la bergerie du roi, grand frère!
Et, tendant la main vers l'horizon sanglant :
— Regarde, dit-il, voilà les flammes; écoute, ce sont les cris des
Anglais.
— Et ta mère, la vieille Paloma? demanda précipitamment le varlet, sans quitter des yeux la juive.
— Ma mère est seule pour garder la bergerie. Mes frères ne sont pas revenus de la bataille. La pauvre Paloma les attendait, lorsque les Anglais aux croix blanches sont venus sur leurs grands chevaux habillés de fer. Ils ont pillé les étables, les cours et les greniers; puis ils ont tout brûlé, et comme ma mère n'a pas voulu répondre à leurs questions, comme elle n'a pu payer sa rançon avec des piles de raarabolins, ils l'ont attachée avec des cordes à un piquet, et ils m'ont chassé à coups de fouet, parce que je criais et pleurais autour de ma mère.
— Oh! je l'ai sentie respirer, interrompit le varlet. Ta fille vit, Samuel; elle vit! Dieu n'a pas voulu que ton sacrifice fût inutile. 0 chère maîtresse ! jamais malheur ne fit battre mon cœur d'une plus violente angoisse que le doute oh j'étais si mies bras soutenaient une vivante ou une morte.
Et il baisa avec plus de passion que de respect les mains de la ressuscilée; elle soupira, et ses beaux yeux, s'entrouvrant, se fixèrent
avec une enivrante expression de tendresse sur le page dévoué. Sans doute elle ne voyait que lui en rêve et en pensée ; car, oubliant le danger passé et le désordre profane de ses vêtements, son premier mot fut :
— Sauvé ! il est sauvé !
— Comme toi, Rachel, comme toi! répondit à voix basse le varlet ému jusqu'aux larmes, tandis que Samuel remerciait le Seigneur en se prosternant à terre et en répandant du sable sur sa tête et sur sa barbe vénérable.
— Mais pourquoi es-tu venu ici? demanda le chevalier français à Perce-Neige.
Pour attendre mes frères et les avertir, répliqua fièrement l'avorton. J'ai arraché le pennon du comte de Cardonne pour que les chevaux et les barques des croix-blanches s'engloutissent à l'écueil, Oh! il n'y a pas que l'épée et le feu qui tuent. Les croix-blanches m'ont méprisé, parce que je ne puis porter ni casque ni hache d'armes; mais si je ne suis pas un bon soldat, je suis un bon échanson. L'incendie altère, messires les Anglais; tendez vos verres, je les remplirai, et ne perdez pas une goutte du vin de la citerne!
— Que veux-tu dire? demanda le chevalier français en le retenant par le bras. Crois-tu pouvoir égorger à toi seul la compagnie de Tom Burdett, le frère d'armes de Calwerley, quand elle sera ivre-morte?
— Ne voyez-vous pas que ce pauvre diable a la tête faible? dit Samuel Ben-Lévi. Qu'il nous serve de guide, c'est tout ce que nous pourrons tirer de lui, car le crépuscule approche.
— Oh! ne craignez rien, dit Perce-Neige : les croix-blanches ont eu soin de nous faire un autre soleil.
En effet, l'incendie éclairait une partie de la forêt.
— Marchons donc! s'écria le chevalier français.
Samuel jeta sa longue robe sur les épaules nues et frissonnantes de sa fille, qui voulut marcher soutenue par lui et le varlet, quoique son cœur palpitât encore d'émotion et de saisissement, et la petite caravane s'éloigna du fleuve, guidée par Perce-Neige.
ES AU l.V: LÉPRKUX