XV. — LES LEVITES
Le soir du départ du corps d'armée commandé par Tom Burdett, don Pedro, qui sentait un irrésistible besoin d'échapper par le mouvement et l'agitation au vide, au trouble vague, à la tristesse morne de son cœur, résolut de courir les rues de la cité, ainsi qu'il avait coutume de faire autrefois à Séville, et de se diriger surtout vers les quartiers habités par le bas peuple. 11 voulait savoir si l'expédition résolue par le prince de Galles excitait le mécontentement à cause des nouveaux impôts que ce dernier avait dû lever, et si les calomnies répandues sur le meurtrier de Blanche de Bourbon avaient soulevé la haine populaire contre lui, ainsi que le baron de Tring et de Wing l'avait avancé dans le dernier conseil des seigneurs.
Il revêtit en conséquence le simple costume d'un pêcheur, et, une fois assuré d'être méconnaissable, même aux yeux de ses amis, sous ce déguisement, il sortit du monastère de Saint- André, après l'heure du couvre-feu, accompagné seulement de Blas et de Ferez qui lavaient rejoint, tandis que ses autres frères de lait étaient restés au château de Larnac.
Il parcourut d'abord plusieurs quartiers sans qu'aucun incident éveillât son attention. La nuit était sombre et brumeuse. Les bourgeois de Bordeaux dormaient tranquillement derrière leurs portes et leurs fenêtres barricadées. Nos coureurs de nuit ne rencontraient pas même l'ombre d'un amant ou d'un voleur suspendu au rebord d'un balcon sculpté. Ils songeaient donc à revenir sur leurs pas pour rentrer au monastère; mais, ne connaissant pas les rues de la ville, qui étaient plongées d'ailleurs dans une profonde obscurité, ils firent de vairts efforts pour retrouver leur chemin, et finirent par s'égarer dans une niclli' dont le sol. détrempé et couvert de paille pourrie, ne semblait aux pieds qu'un affreux cloaque.
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Une sorte darcade en ruines formait lentrée de ce long boyau, qui aboutissait à un dédale d'autres petites ruelles fangeuses et de carrefours étroits. Les maisons vieilles et branlantes de ce quartier solitaire avaient un aspect oriental, car elles étaient blanchies à la chaux et n'offraient d'autre ouverture sur la rue qu'une porte basse et voûtée. Pas une fenêtre ne trouait la muraille blanche. Çà et là seulement de petites niches y étaient creusées avec un rebord à hauteur d'appui; ces niches devaient être, le jour, des échoppes et des bazars 011 les trafiquants se tenaient accroupis au milieu de leurs marchandises. Plusieurs de ces maisons étaient à moitié écroulées, comme si elles avaient été mises à sac et à feu. Enfin, en débouchant sur un carrefour, ou plutôt sur une place assez large, don Pedro aperçut un vaste bâtiment percé de fenêtres à treillis et à vitraux, tout noirci par le feu, tout ébréché de coups de pioche et de hache qui avaient écaillé les murs, et il s'écria aussitôt :
— Décidément, nous avons pénétré dans la juiverie de Bordeaux, car voici une vieille synagogue qui a l'air d'avoir subi un siège aussi désastreux que le temple de Jérusalem.
— Par saint Jacques! répliqua Blas, les juifs de cette ville observent bien religieusement l'ordonnance du couvre-feu. Leur quartier ressemble à une cité morte.
— Mais ce qui me semble étrange, dit Perez en jetant autour de lui un regard de crainte superstitieuse, c'est que nous ayons pu entrer sans obstacle dans cette juiverie, qu'aucune porte ne sépare du reste de la ville.
— Oh! rassure-toi, fidèle majordome, reprit le roi en souriant; je vais t'expliquer ce mystère. Les juifs de Bordeaux sont depuis plusieurs années sous le coup d'un arrêt de bannissement. Leur quartier a été mis au pillage; il n'est plus habité que par un certain nombre de familles fanatiques et opiniâtres qui n'ont pu se résoudre à quitter les sépulcres de leur aïeux. Le prince de Galles, qui avait besoin d'argent, leur a accordé, au prix d'une rançon énorme, la chétive grâce de fermer les yeux sur l'audace dont elles font preuve en persistant à vivre enfermées silencieusement, obscurément, craintivement dans leur vieil asile, comme des chauves-souris dans une cave ou des lapins enfouis dans leur terrier. Mon noble allié ne les protège pas, mais il les tolère.
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— L'arcade en pierre sous laquelle nous avons passé formait sans doute le couronnement de la porte de la juiverie, dit Ferez, mais les battants de bois auront servi à allumer des feux de joie le jour du pillage.
— Ne restons pas ici plus longtemps, ajouta Blas. Le silence de ce quartier maudit a quelque chose de glacial et de sinistre. Pas un guetteur de nuit n'y glapit son cri monotone.
— Crains-tu de rencontrer quelques malandrins de la race de Samson? répliqua don Pedro en essayant de secouer le frisson involontaire qui s'emparait de ses membres. Le pic de fer de Perez n'estil pas à l'épreuve d'une mâchoire d'âne? Allons, prends courage! Si les juifs sont aussi hardis pillards que messire Tom Burdett, s'ils ont les ongles aussi crochus, ils n'ont pas l'épée si prompte et si bien affilée que le terrible baron.
Mais au moment oti le roi, tout en plaisantant ainsi, se disposait à rebrousser chemin avec ses deux compagnons, ils s'arrêtèrent soudainement, car ils virent défiler silencieusement dans l'ombre dix hommes revêtus de longues robes de lin blanches, qui se dirigeaient vers la synagogue, et dont les pieds devaient être nus, tant le bruit de leurs pas s'amortissait sur le sol.
Retenus par la curiosité qu'excitait en eux cet étrange incident, et par le danger de révéler leur présence à ces inconnus dans un quartier aussi suspect, ils s'adossèrent tranquillement au mur de la synagogue, observant avec une attention inquiète et profonde les actions de ces hommes.
Le premier de la bande s'arrêta devant la porte du vieil édifice et ^ou^Til mystérieusement, sans que les battants criassent sur leurs gonds; puis il fil entrer tour à tour ses compagnons en les comptant et en leur adressant à chacun à voix basse, de façon à n'être entendu que de celui dont il tenait la main, ce seul mot : Sophetim.
Les inities répondaient invariablement un autre mot, composé d'un nombre égal de syllabes, et qui parut aussi barbare au malheureux Perez, collé contre le mur à deux pas de la porte et ayant grand'peine à retenir sa respiration pour ne pas trahir sa présence. Quand, après avoir prononcé cette formule essentielle : Sophetim, ils furent tous entrés, le chef de la bande pénétra h son tour dans l'intérieur de la synagogue et en referma soigneusement la porte.
lSau^le Lépreux 575
Nos coureurs de nuit étaient restés pétrifiés d'étonnement.
— Je clierchais des aventures, en voici une des plus singulières! dit don Pedro à ses frères de lait. Il va se passer dans cette synagogue quelque chose d'horrible, il me semble.
— Ne cherchons pas à découvrir ce mystère, répliqua sourdement Ferez, glacé d' effroi. Ces hommes parlent et marchent comme des fantômes. ^
— Oui, dit Blas, ce sont des esprits de l'autre monde, qui viennent tenir leur sabbat dans ce temple d'infidèles.
— Avez-vous donc déjà vu marcher et entendu parler des esprits? reprit le roi en essayant de rire ; mais son rire était faux et contraint.
— Quittons ce lieu maudit, seigneur! dit Ferez d'une voix suppliante.
Mais don Fedro, quoique atteintvlui-même d'une vague frayeur, se sentait retenu près de la synagogue par un charme ou une curiosité irrésistible, par un pressentiment douloureux et inexplicable : il répliqua donc avec douceur a ses compagnons :
— Frères, vous pouvez vous retirer. Moi, je reste.
— Nous, vous abandonner! murrùiira Ferez d'un ton de reproche. Comment avons-nous mérité un pareil soupçon?
— Nous resterons, quand même vous nous ordonneriez de partir, dit simplement Blas.
— Vous faites bien, frères, reprit le roi, car nous pouvons empêcher quelque affreux malheur. D'ailleurs, le bruit de notre fuite donnerait sans doute l'éveil à ces hommes, et nous engagerions une lutte aussi inutUe que périlleuse.
En ce moment, les vitraux de la synagogue parurent illuminés dune faible lueur.
— Il faut épier leur sabbat, dit en souriant don Fedro, puisque ces sorciers ont l'air de redouter si fort les curieux. Allons, frères, prêtez-moi vos épaules, afin que je puisse grimper jusqu'à l'embrasure de cette haute fenêtre; les pierres ou le feu en ont cassé plusieurs vitraux, et, grâce à celle brèche, je pourrai voir et entendre très commodément.
Il monta lestement sur les épaules de ses compagnons, qui lui faisaient la courte échelle, et parvint sans grand'peine au rebord de
kl fenêtre, d'où il plongea avidement son regard dans l'intérieur de la synagogue.
Lne partie des murs était encore revêtue de cèdre orné de délicates sculptures; mais les lames d'or qui s'y croisaient en losange avaient été arrachées à coups de pique et de faulx. Des bassins d'airain gisaient brisés devant l'autel, plate-forme carrée à laquelle le chef de la bande venait de monter par une rampe sans degrés pour y placer le chandelier aux sept branches d'or, qu'il acheva d'allumer, et qui jeta dans cette vaste enceinte une lueur sépulcrale.
Cet homme se tourna ensuite vers ses compagnons et leur dit d'une voix lente et triste :
— Nous avons donc pu trouver une nuit propice pour nous réunir, ministres du Dieu vengeur, nous avons pu échapper à la violence de ces lions dévorants dont les griffes s'aiguisent sur les reins du peuple de Sion. Hélas! c'est furtivement, c'est dans l'ombre, c'est d'un pied incertain et d'un cœur tremblant que nous sommes réduits à venir implorer le Seigneur dans son temple et appeler sa malédiction ^ur nos ennemis. Mais n'est-ce pas déjà un signe de sa protection que de m'avoir permis de rassembler les plus hardis et les plus fidèles lévites de notre nation dispersée et i)anuie, sans être épié ou soupçonné par ces chiens A^ yonymnl
Puis, promenant autour de lui des regards brillants d'un feu sombre, le fanatique poui'suivit avec un accent d'exaltation farouche :
— Voilà donc ce que les chrétiens ont fait de notre synagogue 'resplendissante! une ruine! Voilà ce qu'ils nous ont laissé comme
marque de leur passage : des empreintes de flammes, de fer et de sang! Ils ont épuisé leur fureur sur ce saint lieu, d'où nos prières s'élevaient vers le Très Haut, et l'ont rendu triste et sombre comme un sépulcre profané. Mais la rage des gentils doit-elle nous surprendre, quand du sein même de nos tribus se dressent comme des serpents le tiaître et rim|)ie qui renient la foi de leurs pères pour tendre une niiiin sacrilège dyw fjunyms'i
Un murmure sourd sortit des lèvres des lévites en entendant ces dernières paroles, et don Pedro, frappé d'une idée subite, écouta avec une attention pleine d'anxiété le juif, dont le préambule ne l'avait que médiocrement intéressé.
— liàtons-nous, disait un des lévites vêtus de lin; ne laissons pas
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Le lévite arracha vivement le voile de limage... (P. 08 i.)
aux espions des gomjms le temps de nous surprendre. L'aclion vaut mieux que la parole.
— Tu as raison, Éphraïm, rei)rit le chef sans paraître blessé de cette observation. Assure-toi donc qu'aucun chrétien ne rôde autour de la synagogue. Malheur à celui qui voudrail assisler au jugement : il aurait vécu !
Le lévite obéit : ri visifa les recoins les plus obscurs de la
ÉSAD LE U PREUX. — J. I:OLFF, 1.1)1 1 i IIU LiV. "J,
synagogue, puis il en rouvrit doucement la porte et jeta un coup (l'œil perçant dans les ténèbres qui enveloppaient le carrefour, et, n'entendant que le chant lointain et monotone des crieurs de nuit qui veillaient dans les autres quartiers, il rentra en disant :
— Frères, tout est calme. On ne voit pas même rôder un chien errant autour du temple.
Le chandeher aux sept branches d'or répandait alors une vive limière sur l'autel, et les lévites ayant rejeté leur capuchon en arrière, don Pedro put remarquer qu'ils portaient attachés sur le front ou au bras gauche des versets de l'Écriture, tracés sur de petites bandes de parchemin et nommées en hébreu tataphoh ou téphilim, en vertu du précepte qui leur ordonnait d'avoir toujours la loi de Dieu devant les yeux ou entre les mains. Leurs tuniques de lin étaient d'une éclatante blancheur, car il était interdit de rien vêtir qui vînt des bêtes mortes et qui tendît à la corruption; mais au coin de leurs tuniques pendaient des houppes violettes nommées zizith, qui avaient aussi pour but de les rendre continuellement attentifs aux commandements de Dieu. Une longue barbe ornait leur menton, et leurs cheveux étaient couverts d'une sorte de tiare ou de mitre, car la tête nue et rasée était un signe de deuil chez les juifs.
Cependant le roi, s'étant mis alors à observer leurs visages, faillit tout à coup jeter un cri de surprise et d'épouvante en reconnaissant, dans la figure sombre et sillonnée de rides du chef des lé\ites, les traits caractérisés du fanatique Sédécias, qu'il croyait englouti, ainsi que Samuel, dans la tempête des landes. 11 détourna les yeux avec une impression d'horreur superstitieuse, et, son regard tombant sur on autre juif qui s'appuyait de la main à la rampe de Tautel, il reconnut son ancien trésorier Samuel Ben-Lévi. Ces deux vieillards lui apparaissaient tout à coup con.me des fantômes : il crut assistera une scène surnaturelle oti les esprits de l'autre monde jouaient, en effet, leur rôle; il eut besoin, pour reprendre son sang-froid, de regarder au debors de la synagogue, et de forcer son attention à se fixer quelques instants sur Blas et Ferez, personnages bien vivants, quoique muets, pour ne pluscroire qu'il se trouvait tout à coup transporté dansles vapeurs d'un mauvais rêve. Quand son vertige se lut un peu dissipé et qu'il se sentit la force de redevenir spectateur de la scène singulière qui se passait dans le temple, il vit Sédéc.as étendre son bras gauche vers les lé>ites.
— Enfants da sanctuaire^ prêchait le fanatique d'une voix sourde, mais impérieuse, que dit le Deutéronome? « Une fiile de Bélial est sortie du milieu de nous et a enmené les habitants de sa ville en leur disant : « Allons servir d'autres dieux que vous n'avez pas connus. ■» Aussi, la nuit dernière, un souffle froid comme le veut de la peur a passé sur ma face, et une vision céleste m'est apparue qui m'a dit : « Sédécias, ceins tes reins et lève-toi! prends ton van et sépare le froment de l'ivraie, de peur qu'ils ne soient pulvérisés ensemble par le feu de mon indignation et la foudre de ma colère! » J'ai obéi aussitôt, et je vous le dis, lévites, le Seigneur vous a choisis pour juges et exécuteurs, 8ophetim et soterin ; il m'a ordonné de vous convoquer dans le lieu saint et de vous crier : Jugez cette filière Bélial, et si elle est coupable, marchez contre elle, fût-elle cachée au milieu d'une armée, sans, craindre ni les hennissements des chevaux ni le choc des cuirasses. Ses défenseurs ne prévaudront pas contre vous, quand ils seraient nombreux comme une nuée de sauterelles et féroces comme le dragon. Songez que, tant qu'elle vivra, la malédiction de Dieu ne se détournera pas du peuple de Sion! Êtes-vous prêts pour le jugement, lévites?
— Nous sommes prêts ! répondirent-ils froidement.
Quoique aucun nom n'eût été prononcé par ce vague appel de proscription, un frisson d'horreur secoua les membres de don Pedro. Sa pensée s'était aussitôt reportée vers Rachel, et il tremblait que la justice sanglante de ces fanatiques ne poursuivît et n'atteignît sa bieuaimée.
— Vous serez donc les vengeurs de notre Dieu outragé, reprit Sédécias avec enthousiasme, puisque vous allez condamner cette tille de notre race, que nous avions prise pour une pièce d'or» pur, et qui n'était qu'une vile pièce de cuivre. Elle n'a pas volé les trésors de ses frères, elle n"a pas vendu leurs vêtements aux Babyloniens, mais elle a trahi la vérité, qui est plus précieuse que l'argent et les pierreries. Dieu est avec nous, puisqu'il a protégé notre réunion nocturne dans la synagogue.
En ce moment, don Pedro ne douta plus qu'il s'agît de Rachel, car il vit le vieux Ben-Lévi s'avancer en chancelant vers Sédécias, et lui crier, comme si tout à coup ses yeux se dessillaient à une horrible clarté : •
— Pourquoi m'as-tu conduit ici, frère? m'as-tu trompé pour me faire rouler dans ton piège?
Mais Sédécias, sans daigner lui répondre :
— Oui, Dieu est avec nous, poursuivit-il d'une voix d'inspiré, car c'est un miracle visible de sa volonté que de nous avoir sauvés, Samuel Ben-Lévi et moi, de cet ouragan terrible des sables où ont péri tant de fameux chevaliers chrétiens! A quoi leur ont servi leurs ondoyants panaches, leurs pesantes haches d'armes, leurs écus armoriés, leurs casques dorés, leurs superbes et rapides palefrois, contre la fureur des éléments déchaînés? Le Seigneur paralyse et dessèche à son gré les bras les plus forts et les plus puissants; nous autres, chétifs, nous sommes restés six heures couchés la face contre terre, fermant la bouche et les yeux pour que les grains de sable, plus ardents que du fer rougi, ne pussent ni nous aveugler ni nous étouffer, et dans cette angoisse nous n'avons cessé de louer le Dieu vivant. Aussi ai-je juré, s'il me sauvait, de dévouer ma vie à l'accomplissement de l'œuvre sainte pour laquelle nous sommes réunis. Or, quiconque dévoue sa vie est maître de celle des autres. Cette femme impie a vécu.
— Ouel est son nom? demanda alors Samuel en faisant un effort suprême sur lui-même pour paraître calme, quoique son corps décharné frissonnât sous sa robe de lin comme une feuille agitée par le vent d'automne, et que ses lèvres tremblassent convulsivement.
— Son nom souillerait noire bouche, répondit Sédécias, son nom doit être rayé et effacé de notre mémoire ; mais Jacob va placer sur les débris des bassins d'airain limage en cire qui la représente, afin que nos frères de Bordeaux qui n'ont pas vu la sacrilège puissent la reconnaître. C'est cette image que nous allons tous frapper aujourd'hui, non avec le fer, mais avec les pierres écroulées de la synagogue, en attendant le jour où nous frapperons la coupable elle-même.
Le lévite Jacob, qui était un homme vigoureux et de haute taille, entassa les débris des bassins d'airain, et plaça sur cet autel improvisé une image en cire, haute de deux pieds tout au plus, représentant une femme costumée comme les juives d'Andalousie, avec la coiffure de perles et de marabolins, le gilet d'or, les bracelets et les longs voiles quf nous avons précédemment décrits. Cette image grossière, se détachant toute ])laijche dans la pénombre, offrit un attrait si étrange a don Pedro, (juil se pencha curieusement à travers les vitraux brisés,
au risque d'être aperçu, et chercha à en reconnaître les traits, tandis qu'une sueur froide couvrait son front.
Quant à Samuel, il s'était élancé pour renverser l'image, mais Jacob l'avait arrêté en chemin, sur un signe de l'homme auquel il obéissait comme à un prophète, et l'avait repoussé violemment loin des bassins. Le vieillard voulut crier, mais la voix mourut dans son gosier.
— Cette femme, continua Sédécias, est indigne de porterie costume de nos filles chastes et pures. Elle s'est déshonorée en aimant un chrétien, elle a livré le secret de ses frères ; enfin elle nous a rendus la risée des ffomyms en abjurant la foi du Dieu vivant. Jacob, dépouille donc la sacrilège de ces vêtements qu'elle a profanés !
Le lévite arracha vivement les voiles de l'image, qui parut alors vêtue en noble châtelaine chrétienne. Puis il alluma, dans le creux du dernier bassin, une essence qui répandit une lueur pâle et bleuâtre comme celle de l' esprit-de-vin mêlé avec le sel. Cette lueur tremblota quelques instants et s'éteignit, mais elle avait duré assez longtemps pour que don Pedro reconnût, ainsi que Ben-Lévi, la ressemblance grossière de Rachel. Il lui fallut un effort suprême de volonté pour retenir le cri d'indignation et de douleur qui allait échapper à ses lèvres.
— Vous avez vu le visage de la fille de Bélial, n'est-ce pas, juges, demanda Sédécias d'une voix froide et dure comme le fer, et vous saurez la reconnaître entre mille?
— Oui, répondirent huit lévites.
— Quel est le châtiment exigé par la loi de Dieu contre les apostats? continua-t-il.
— Cette femme sera lapidée, répondit Jacob avec une expression farouche.
— Est-elle coupable à vos yeux? continua Sédécias.
— Oui, réphquèrent encore les lévites d'un air impassible. Samuel Ben-Lévi, terrifié, paralysé, incapai)le de prononcer une
parole, soutenant son front l)rrilant de ses mains, regardait tour à tour son ancien ami et les autres juges avec des yeux atones. 11 entendait, mais il ne comprenait plus. 11 lui semi)lait qu'un vain bruit froissait ses oreilles, qu'il. rêvait ou qu'il devenait fou.
— Un de nos confrères a gardé le silence, reprit sévèrement
S'^dérias. Dois-je lui répéter ma question? Peut-être y a-t-il doute dans son esprit et n'a-t-il pas encore été éclairé par l'inspiration d'en haut.
Puis, jetant vers Samuel un regard menaçant et dur, il lui posa de nouveau la formule terrible :
— Cette femme est-elle coupable?
Le vieillard ne répondit d'abord que par des sanglots étouffés, mais ses yeux ayant rencontré ceux du juge qui flamboyaient comme deux éclairs, il baissa humblement la tête.
— Elle est coupable, murmura le misérable avec un frémissement d'horreur, comme si la nature soulevait son cœur contre l'arrêt sorti de ses lèvres; mais c'est ma fille, Sédécias, c'est ma fille Rachell ajouta-t-il d'une voix navrée et déchirante qui résonna lamentablement dans la synagogue.
— Qu'importe! répliqua le fanatique avec emphase. Abraham a-t-il hésité à sacrifier son fils innocent à la volonté du Seigneur? Le cœur d'un père doit s'humilier, s'abaisser, s'anéantir comme celui des autres hommes, et non se révolter, au commandement du Dieu vengeur.
Le plus profond silence rég-nait dans l'enceinte; mais bientôt la voix de Samuel s'éleva, stridente et douloureuse, et il dit avec l'opiniâtreté idiote du désespoir :
— Je ne puis condamner mon enfant!
Sédécias, se redressant alors de toute sa hauteur, lui cria avec indigiiîilion : — Oses-tu donc défendre, l'impure Amalécite qui a amené la malédiction parmi nous?
— Je ne la défends pas, Sédécias, repartit le malheureux père : ne t-frrite pas contre moi. Je ne veux pas t'offenser, je ne veux pas braver le Seigneur, mais je demande grâce pour celte pauvre enfant ins(Misée qui a la vraie lumière. Ne la condamnez pas avant davoir bien pesé le poids de sa faute. C'est une jeune fille sans raison et sans conseils, qui n'avait pas conscience de ce qu'elle faisait. Laissez-moi seulement aller vers elle, lui parler, la persuader. Elle peut revenir encore à la foi de ses pères et renoncer à son égarement. Je la prierai tant (ju'elle m'écoutera, qu'elle aura pitié de mes angoisses, qu'elle se repentira. Son cœur est innocent, vous dis-je. Je lui ferai comprendre son crime; elle ne résistera pas à la voix du vieux Samuel; elle
m'obéira. Soyez donc miséricordieux, cas je ne puis avoir le sang de ma fille sur mes mains. Si elle refusait de m'enlendre, de m'obéir, oh! alors elle serait coupable, balbutia-t-il faiblement; mais même alors ce serait un crime devant Dieu de forcer un père à assister au jugement de sa fille et de prononcer froidement, aveuglément sa condaamalion.
— Tu blasphèmes, Samuel, tu blasphèmes! interrompit le prophète fanatique. Tu te laisses égarer et attendrir par la faiblesse de la chair. L'apostasie de cette femme ne devrait t'inspirer que des mouvements de honte, de douleur et de mépris. Pourquoi ne larraches-tu pas de ton cœur et de ton souvenir, comme le bûcheron arrache du sol les racines pourries de l'arbre! Si tu veux rester fidèle au Seigneur,
il faut la maudire. ^
— La maudire ! — répéta le pauvre vieillard d'une bouche tremblante et en laissant retomber avec accablement ses bras qu'il avait étendus vers Sédécias par un geste convulsif et soudain de supplication. Puis il ajouta, d'une voix creuse qui sortit du plus profond de ses entrailles : — Je l'ai déjà maudite, mais je ne puis l'oublier !
Cet aveu désolé et suprême fut jeté avec un tel accent de désespoir, que le cœur de don Pedro battit violemment et que des larmes gonflèrent ses paupières. Les lévites eux-mêmes parurent ébranlés et touchés de ce martyre paternel; mais Sédécias, irrité de cette compassion qui lui paraissait une lâcheté, s'écria avec dédain :
— Tu veux donc sacrifier ton Dieu à l'aveuglement de ta tendresse pour la sacrilège?
— Non, juge inexorable, répliqua Ben-Lévi, mais je ne condamnerai pas mon enfant. Ah! vous voulez me prendre et me tuer ma fille, vous autres; mais vous ne savez donc pas que je n'ai plus qulelle au monde pour m'aimer? Toute petite, vous ne m'avez pas vu veiller sur son sommeil et retenir mon haleine et craindre de baiser ses joues roses? Ses yeux s'ouvraient pour moi seul, son premier sourire me cherchait; son premier cri argentin m'appelait. 0 délices du ciel! comme je mangeais de baisers ses petites mains qui s'accrochaient à ma barbe! et maintenant vous voulez me tuer mon enfant? Mais c'est une folie, n'est-ce pas, c'est un rêve? Ah! vous n'avez pas peur du vieux Samuel, enfants du sanctuaire! Eh bien, vous avez tort : il faut toujours avoir peur d'un père à qui on prend son enfant!
— Cet liommc osl fou, je crois,, dit Sédécias, il ose nous menacer. "*' — Je ne suis pas fou, poursuivit Ben-Lévi, mais je défends la pauvre Rachcl. Vous ne comprenez pas, vous, le bonheur d'avoir vu cette enfant devenir une grande et belle jeune fille et de l'avoir aimée pour -toutes les peines qu'elle m'a coûtées! Que serai s-je sans ma fille? Un avide trafiquant vieilli et courbé sous les avanies et les humiliations des gonj/msl Mais ces avanies, je les supportais patiemment, dans l'attente de celte voix douce qui m'accueillait k mon retour au logis, car, pour ma fille, je n'étais pas le vieux juif, laid, flétri, outragé, hué dans les rues. Rachel voyait en moi un père respecté, et j'étais fier quand elle m'embrassait avec un doux sourire, fier de pouvoir appeler cette belle créature ma fille! C'est qu'elle ne savait rien de ma vie honteuse et résignée. Je lui cachais mes misères. Quand je voyais -une ombre d'ennui rayer son front, une larme courir dans ses yeux, j'aurais donné tout mon sang pour chasser cette omi)re et sécher cette -larme. Moi, si humilie devant les chrétiens, j'étais orgueilleux de ma •fille, et je pjensais que tous les pères devaient me porter envie. Elle était toute ma famille, tout mon cœur, tout mon bien. Le jour où elle -a:quitté ma maison, le monde est devenu vide et le ciel noir pour m&i ; ;mais elle vit, du moins. Et maintenant vous voulez me la tuer! Mais , non, je rachèterai sa vie. Vous m'accorderez son pardon pour tous lés services que j'ar rendus à notre peuple. Est-ce donc en vain que j'aurais usé tant d'années à élever si haut la prospérité de notre racje -en:Espagne et à détourner ;la haine des f/oni/ms'tN' esi-ce pas-grâce à moi que nos frères sont devenus collecteurs de don Pedro, et qu'ils • ont pu braver impunément l'orgueil et la colère des ricos-hombres? rt: '. -^ C'est parce que tu as servi ainsi le peuple de Dieu que nous avûjis bien voulu écouter tontes tes fohes, reprit brusquement Sédé- •cias; mais nous ne pardonnerons pas à la fille criminelle, par cette raison que le père a fait son devoir. Souviens-tei qu'ici tu es entré comme juge.
— Ah! s'écria Ben-Lévi avec une explosion de douleur, les clu'éliens ont-ils donc rarson de dire que les juifs n'ont pas de cœur?
— Ils disent que nous n'avons pas de cœur, Samuel, parce qu'ils sont habitués à nous voir courber humbleinent le dos et pr-oslernêr nos fronts devant la force et l'insulte, comme des créatures sans orgueil et sans courage, ils se trompent pourtant; car si, le plus
Les chemins étaient encombrés de paysans qui s'en allaient en chassant devant eux leurs bestiaux, après avoir briilé ce qu'ils ne pouvaient emporter... (P. 392.)
souvent, nous recourons à la ruse pour nous venger, quand nous dévouons notre vie à une œuvre sainte, nous ne reculons pas devant le péril. Souviens-toi donc qu'ici tu es entré comme juge!
— Juge de ma fdie, bourreau de ma ulie, n'est-ce pas? s'écria le vieillard, qui, dans son transport, se croyait, comme dans le délire de la fièvre, entouré de démons plutôt que de vivants. Ah! il me semMe que le sang rougit ces murailles. .Mais je ne laisserai pas (uerRachcl,
ÉSAU LE LÉPIŒLX. — J. l;uLll F.T C'<', tOIT. LIV. 71.
enlondez-\ous? S'il vous faut une victime, choisissez-moi; je suis vieux, inutile, à moitié glacé et éteint. Si vous avez soif de sang, versez donc le mien. Je ne suis pas un de ces vaillants habitues à fouer leur vie dans les querelles, les combats et les duels. La mort m'épouvante; mais, pour sauver Rachel, ah! je bénirai les mains qui me frapperont.
— Tu es innocent, toi. Nous ne pouvons accepter cet échange, Ben-Lévi. Dieu ne choisit pas ses victimes au hasard.
— 0 cœurs de granit! poursuivit Samuel désespéré, accordezmoi la grâce de ma fille, et je serai votre esclave, votre chien, votre espion. Je répai'erai le mal qu'elle a fait. Je sei^ui, si vous l'exigez, un poi^inard dans votre main et je tuerai don Pedi^o, moi que son regard faisait pâlir!
Sédécias haussa les épaules avec dédain, et reprit d'un ton glacial :
— Pom' la dernière fois, Ben-Lévi, souviens-toi que tu es entré ici coaajHie juge.
L'aacien trésorier du roi de Castille eût fait pitié à des routiers, Htais le cœm* des lévites était revêtu d'un triple airain. Le malheureux chtîucelait sur ses jambes cojaame un homme ivre. 11 regarda avec inquiétude autour de lui; puis, faisant comme un dernier et souverain effort, ce vieillard, qui avait offert sa vie sans hésiter, quoitju'il fût loin d'être courageux, balbutia péaiblement ces mots ù voix basse :
— Eh bieu, mes frères, peut-être ne rejetterez-vouspas une autre prujiK'sition que je vais vous faire. Jfe vous offre une rançon pour rachetier la vie de ma fille. Je puis vous l'avouer à vous, ministres du Seigneur, je suis encore riche. Les tortures ne m'arracheraient pas e«<t aveu devant les chrétiens. Je suis riche, vous entendez? J'olï're tous mes biens à la communau-té pour qu'ils soient partagés entre nos péiuvres, tous mes biens, si vous conseutez à me laisser revoir ma lillc (tl ;i essayer de changer son cœur. Vous ne pouvez rejeter cett(i manne que je répands sur nos frères misérables, ce serait outrager Dieu. Séd'''cias, tu as été mon ami, aie donc pitié de moi! Je fuirai dans quelque coin de la terre ignoré avec mon enfant, je vivrai d'aumônes, je vivrai de quelques deniers dans une retraite si humble et si obscure que vous n'entendrez plus parler de nous. Que vous importe qu'une pauvre fille vive avec son père ea u% pays lointain?
Ah ! n'ôtez pas au Seigneur une servante qui peut revenir à lui ! Mais l'inflexible Sédécias répliqua avec une impatience visible :
— C'est assez de supplications, Samuel; Dieu ne fait pas commerce de sa justice. Quant à nos pauvres, ils aimeront mieux souffrir que de devoir le pain, la tunique et l'asile au pardon d'un sacrilège.
En voyant s'évanouir sa dernière et plus sérieuse espérance, Ben- Lévi se sentit d'abord accablé par une prostration profonde : mais la violence mrme de son désespoir lui rendit tout à coup cet orgueil et cette dignité qui distinguaient autrefois le fier trésorier de don Pedro. Il s'avança donc vers sQn ancien ami devenu son persécuteur, avec une sorte de calme et de majesté.
— Puisqu'il en est ainsi, dit-il d'une voix imposante, tandis que ses yeux brillaient d'un feu sombre, je cesse de prier et d'implorer des hommes qui ne sont pas mes juges. C'est moi qui ai le droit d'exiger et d'ordonner. Je suis le gaon, le prince des juifs de Castille; l'as-tu oublié, Sédécias? Si quelqu'un peut ici interpréter la volonté de Dieu, c'est moi seul. Inclinez-vous donc, lévites, au Heu de me lancer des regards irrités et menaçants. Je vous dis que vous n'avez pas le droit de condamner cette femme sans lui avoir donné le temps de se repentir.
Et il étendit sa main vers eux avec un geste impérieux, en ajoutant :
— Me désobéirez-vous?
Les lévites reculèrent d'étonnement, et une expression d'incertitude et d'hésitation se peignit sur leurs visages sévères.
Mais Sédécias poussa un éclat de rire farouche, et répondit ironiquement :
— Le (jaon des juifs de Castille n'est pas le maître de ces lévites fidèles! Va donner tes ordres aux juifs de Castille, Samuel; dans la synagogue de Bordeaux, tu n'es qu'un de nos frères. Entants du sanctuaire, humiliez l'orgueil de ce révolté ; ramassez chacun une des pierres écroulées du temple et frappez-en 1' image de la condamnée !
Le malheureux père s'affaissa sur les dalles brisées, rugissant d'une voix rauque :
— 0 ma Rachel! ô mon enfant! en déchirant avec une rage convulsive sa robe de lin.
Cependant les lévites avaient obéi à l'ordre de leur prophète, et
ES AI' I,i: LKPRKUX
ils frappaient tour h tour, d'une pierre qu'ils tenaient à la main, rimage en cire, en disant :
— Ainsi sera lapidc^e la fille de Bélial qui a renié son Dieu !
— Fille de Bélial ! répéta Samuel , tandis que des larmes amères sillonnaient ses joues ridées, voilà le nom qu'ils te donnent, à toi la plus douce et la plus belle des roses de Saaron! 0 les lâches bourreaux! Mais ne crains rien, mon enfant; ils me tueront plutôt que de m'arracher une sentence contre toi. Je sais bien que tu n'es pas coupable, qu'en voyant ma douleur, tu serais revenue à ton Dieu, et il t'aurait fait grâce. Lévites, vous n'avez pas de fdles, vous, c'est ce qui vous rend inexorables ; mais le Seigneur soit loué, Sédécias, tu dis vrai, je ne suis pas des vôtres !
— Ben-Lévi, as-tu oublié que moi aussi j'avais un enfant? dit le prophète avec un sourire sinistre.
— Oui, et parce que ce fds a été condamné par don Pedro, tu te venges de ce prince sur tous ceux qu'il aime. C'est une lâche vengeance; car, en envoyant ton fds au gibet, le roi de Gastille n'avait fait que justice.
— Soit! reprit Sédécias irrité par ces dernières paroles, tu veux sauver ton enfant et moi venger le mien. Que le Dieu vivant prononce !
— Ah! vous l'entendez, lévites, s'écria Samuel Ben-Lévi en se relevant soudainement avec un éclat de rire insensé, ce n'est pas pour le service du Seigneur, mais dans l'intérêt humain de sa vengeance que ce misérable a condamné la pauvre Rachel! Mais tu ne tiens pas encore ta proie dans les mains. Sédécias. Je lui servirai de bouclier; je retrouverai des forces pour la défendre. Ah! prenez garde, aveugles juges qui avez dit à un père que vous lapideriez son enfant, et qui c.Vcy. voulu faire de lui ■fu^re complice : Rachel ne peut mourir au gré de vos caprices sauvages. Dieu l'a faite belle, jeune et aimée pour vivre de longues années. Je l'avertirai du piège, je dénoncerai votre iniquité, je vous résisterai, et je l'empêcherai bien d'être votre victime.
— iNous saurons te forcer au silence, vieux braillard, dit alors le lévite Jacob en lui posant sa lourde main sur l'épaule.
Le pauvre père sentit ses genoux chanceler ; mais regardant aussitôt son robuste interlocuteur d'un air de défi :
— Vous ne me ferez taire qu'en me tuant, assassins! s'écria-t-il
avec exaspération. Tout vieux que je suis, vous aurez affaire à un homme, et je sais que vous n'êtes vaillants que pour le meurtre d'une femme.
Jacob sourit avec une expression ^éroce et appuya plus fortement sa main sur l'épaule du malheureux Ben-Lévi, qui tomua à terre, épuisé par son dernier effort, brisé de faiblesse et de douleur.
— En prononçant de telles menaces, reprit Sédécias d'un ton solennel, tu t'es rendu aussi coupable que ta fille Rachel; mais nous pardonnons à l'égarement d'un père, et nous respectons en toi la dignité du fjaon de Castille. Nous allons seulement te réduire à l'impossibdité de t'opposer et de nuire à notre sainte entreprise. Tu resteras enfermé dans cette synagogue déserte, oii tes forces s'épuiseront, où tes cris s'éteindront jusqu'à ce que l'œuvre de sang soit accomplie. Alors la liberté le sera rendue.
— Malheur! malheur! malheur! cria le vieux père d'une voix qui n'avait plus rien d'humain, tandis que son visage bouleversé offrait l'image terrible du désespoir touchant à la folie et à l'idiotisme. Tuez-moi, tuez-moi plutôt! Tuez-moi, mes frères! Rachel! Rachel! entends-moi! Je ne pourrai pas la défendre, l'avertir, mourir à côté d'elle! Malheur! malheur! Ah! la liberté me sera rendue! Pourquoi donc faire! Ah! oui.
Et il se mit à rire avec des éclats sauvages, comme si une idée radieuse jaiUissait à son esprit.
— Oui, je serai libre, ajoula-t-il, et je pourrai tuer le meurtrier de ma fihe !
Sédécias s'avança le dernier pour frapper l'image, et il ajouta à la formule consacrée ces mots :
— Seigneur, bénis nos mains vengeresses! que tous les lévites répétèrent.
— Seigneur, dit à soi! tour Samuel, paralyse et dessèche leurs mains avant qu'elles se tournent contre mon enfant.
Puis il voulut courir vers la porte de la synagogne d'un élan désespéré; mais Jacob, qui l'observait, l'atteignit facilement et le renversa, malgré la force nerveuse que lui prêtait sa violente douleur.
Don Pedro hésita s'il se jetterait, avec ses deux frères de lait, siu' ces fanatiques, pour délivrer son vieux serviteur; mais il réflécliit que, dans ce quartier désert et ennemi, il pourrait être accablé parle nombre ;
;iOO ÉSAU LE LÉPREUX
que. fût-il vainqiiour, l'éclat el le scandale d'une telle aventure, où le nom de Rachel se trouverait nécessairement mêlé, pourrait paralyser les bonnes dispositions du prince de Galles en sa faveur. Il résolut donc, malgré l'açitation de son cœur, de laisser toute sécurité
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aux léviles, et de veiller secrètement au salut de sa bien-aimée par linternlédiaire des fils de la Paloma.
Les juifs, après avoir attaché Samuel Ben-Lévi à l'angle de l'autel, éteint la cire odorante des sept branches d'or du chancelier, et scellé soigneusement la porte de la synagogue avec de lourdes barres de fer, purent donc se retirer sans obstacle, croyant leur secret à l'abri de toute indiscrétion.
Un quart d'heure seulement après leur départ, don Pedro, certain de n'être entendu que de celui auquel il s'adressait, appela doucement le vieux trésorier, qui, dominé par la force d'une idée fixe, familière aux fous et aux prisonniers, faisait machinalement de violents efforts pour se détacher de ses liens.
— Oui m'appelle? dit le juif d'une voix oppressée.
— Un ami qui a pitié de toi et qui veut sauver Rachel, répondit don Pedro. Ecoute-moi : si tu aimes ta tille, ne donnes pas l'éveil à tes ennemis: laisse-les s'endormir dans une fausse confiance, ne cherche pas à t'échapper.
— Mais ma fille mourra! dit Samuel, obstiné dans son idée.
— Est-ce toi, pauvre vieillard, qui pourrais la défendre avec des larmes et des prières?
— Avec des sacs de marabolins, je lui trouverai des défenseurs adroits et vaillants.
— Elle en rencontrera de plus adroits et de plus vaillants parmi les gens qui l'aiment. Rassure-toi donc, Samuel. Les frères de lait de ton ancien maître ne quitteront pas Rachel. Ils veilleront sur sa vie jusqu'à ce quelle soit de retour en Espagne.
— Mais qui donc êtes-vous, ami, pour que je vous accorde confiance lorsqu'il s'aL(it du salut de mon enfant? demanda le vieillard avec un accent plainlil.
— 11 serait imprudent et dangereux de prononcer ici mon nom, bon Samuel, répliqua le roi. Mais je ne croyais pas que tu eusses déjà eu le temps d'oublier la voix d'un homme que tu entendais si souvent te menacer de la corde et du gibet.
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Ben-Lévi avait écoulé avec une anxieuse attention le son de la voix de Finconnu.
— Don Pedro! murmura-t-il d'une voix tremblante. Ah! merci, mon Dieu ! vous avez eu pitié de moi !
— Silence! reprit le roi de Gastille; ma parole vaut un serment, n'est-ce pas? Attends donc avec patience la volonté de Dieu, Samuel.
Et descendant alors de l'embrasure de la fenêtre, avec l'aide de Blas et de Ferez, il s'éloigna avec précaution, et chercha à retrouver son chemin dans le dédale des ruelles fangeuses qui formaient la juiverie de Bordeaux.
Lorsqu'il eut enfin dépassé l'arcade de pierre qui semblait être l'entrée de ce quartier, il se tourna vers ses compagnons, et leur dit avec une sorte de tristesse :
— Frères, vous ne m'accompagnerez pas en Espagne.
— Comment! s'écria Ferez, tandis que des étrangers, des Anglais, des Gallois et de^ Gascons combattront pour vous, nous resterions à Bordeaux les bras croisés, priant Dieu, comme des moines oisifs, de vous assurer la victoire?
— C'est impossible! ajouta Blas.
— Dieu me protégera, frères, reprit don Fedro; mais je laisse mou cœur au château de Laruac avec cette pauvre femme, que nul ne protège, et dont tant de fanatiques ont la lâcheté de conjurer la mort. L'abandonnerez-vous, lorsque je vous la confie? Si vous ne la gardez pas, je me jetterai dans la première mêlée, au plus épais des batailles ennemies, comme un coin de fer, et je n'en sortirai pas. Rachel vivante, je ne chercherai qu'à vaincre; Rachel morte, je ne chercherai qu'à mourir.
— Nous resterons, frère, dit sourdement Ferez. Si vous mouriez, la Faloma nous maudirait.
— Nous resterons, répéta Blas; mais vous ne pouviez mettre le dévouement de vos frères de lait à une plus cruelle épreuve. La Faloma sera contente de nous.
Don Fedro les embrassa avec transport, et les trois compagnons n'échangèrent plus une seule parole pendant le reste du chemin.
Six jours après, larmée du prince Noir se mettait, en marche ])our l'Espagne, ayant à sa tête le roi de Caslille; et les frères de lait, tristes et résignés, n'avaient pas quitté le château de Larnac.
XVI. — COMMENT l'hOTEUER DE SÉVILLE ET LE PORTIER DE BORDEAUX EURENT l'occasion DE LIEU CONNAISSANCE
Au moment où se rouvre ce récit, don Enriquc, qui n'était plus riiumble comte de Traslamara, mais le puissant roi de Castille, venait de quitter Burgos, de traverser l'Èbre, et d'établir son camp dans le voisinage de Navarette. 11 avait sous ses ordres, sans compter les Français elles Bretons, douze mille archers génois, dix mille arbalétriers, quinze mille hommes de pied, trois mille chevaux barbes, et vingt-sept mille hommes d'armes. Mais ce qui lui inspirait une profonde confiance dans l'issue de la guerre, ce n'était pas cette multitude, c'était le bras et le génie de Bertrand Dugnesclin, le seul chevalier dont la réputation pût balancer celle du prince Noir.
De plus, don Enrique, guerrier d'une prudence et d'une sagacité merveilleuses, comptait sur un terrible auxiliaire qui s'était introduit dans les rangs ennemis, plus dangereux qu'un espion ou qu'un traître, plus meurtrier que la lance et Tépée. Cet auxihaire, c'était la faim.
Depuis Koncevaux jusqu'à Salvatierra, les Anglais n'avaient rencontré sur leui- roule que des villes abandonnées. Les habitants des campagnes n'avaient pas tardé à suivre l'exemple de ceux des villes. Epiant attentivement la marche de cette armée d'affamés, ils s'enfuyaient de village en village, en jetant partout l'alarme, et entraînant avec eux les populations voisines.
Tous les chemins étaient encombrés de paysans qui s'en allaient par bandes en chassant devant eux leurs bestiaux, après avoir brûlé ce qu'ils ne pouvaient emporter de leur récolle.
Aussi les .\nglais, malgré leur avant-garde de maraudeurs guidés par Tom liiirdclt, ne trouvaient-ils sur leur ])assage que des habilnlions désertes et des granges incendiées.
Dès la chute du jour, on voyait les tentes des Espagnols s'illuminer, l'on eulendait retentir leurs cbaiils joyeux, et la. nuit se passait pour <'iix avec la rapidité d'une fêle, au milieu des rasades et des forfaiileries, car l'abondance régnait au camp de don Enrique.
L'action était engagée (P. 598.)
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La famine décimait l'armée anrri.,;^n r venue, des bandes de maraude" s ÙT,^Z, '" '""' """
ÉSAD LE LÉPREUX. j. bOI'FF, ÉDITEUR.
a(i»4 ÉSAU LE LÉPREUX
Ils allaient s'abattre, commç des nuées de vautours, sur les châteaux et les fermes, qu'ils mettaient à sac, en emmenant sans miséricorde tout ce qu'ils y trouvaient de vivres, de fourrages et de bestiaux; mais là s'arrêtait le pillage. Que leur importaient, en effet, les pierreries -et les bijoux qui leur tombaient sous la main, à eux qui auraient volontiers donné vingt marcs d'argent pesant pour un morceau de pain ! Us étaient plus pressés de garnir leur estomac vide que leur escarcelle, encore pleine, faute d'occasions de dépense.
Vers les bords de la petite rivière qui coule près de Navarette s'élevait un cortijo ou ferme, que les malandrins anglais et gascons avaient pillé avec une audace inouïe, quoiqu'il ne fût situé qu'à quelques portées de trait du camp de don Enrique.
Le fermier qui habitait ce cortijo^ se croyant à l'abri de toute attaque nocturne, eu égard au voisinage de Tarmée castillane, n'avait pas voulu quitter sa demeure. Cependant, deux jours avant les événements que nous allons raconter, des cris déchirants partis de cet endroit a\-aient jeté l'alarme dans le camp des Espagnols. Ils crurent d'abord que leurs sentinelles avancées avaient été surprises et égorgées, et, avant qu'on se fût avisé d'envoyer une escouade au cortijo, le fermier et ses fils avaient été tués, et les Anglais s'étaient empressés de battre en retraite, poussant devant eux le bétail de ces malheureux.
Tous ces hardis coups de main, toutes ces scènes de pillage et de meurtre, qui se dénouaient presque sous les yeux des sentinelles, n'étaient que le prologue du drame sanglant qui se préparait.
Cependant, le cortijo n'était pas longtemps resté inhabité.
Le joyeux et bavard hôtelier que nous avons naguère laissé près de Séville, non loin de la porte de Carmona, maître Bouchard, ce grand admirateur de Duguesclin, si royalement récompensé de son admiration, n'avait pu résister au désir de voir celle fois de près les bauls faits d'armes de son héros de prédilection.
Il avait fermé son hôlelloric et réalisé son petit avoir, pour se mettre bravement à la suite de la compagnie du capitaine breton en qualité de vivaudici". I*(iis, le camp une fois établi, et lorsqu'il sut enfin que la bataiil»; devait avoir lieu dans les environs de Navaretle, son premier soin fut d<' ciiercher un endroit propice qui lui p<Minîl
d'assister au combat sans risques pour sa santé, et comme un simple curieux.
Le cortijo qu'on avait pillé Favant-veille était situé sur une éminence qui dominait la campagne, et cette heureuse position séduisit maître Bouchard. Gomme il se piquait de logique, il suffît que cette ferme eût été dévastée tout récemment pour qu'il supposât que les Anglais n'y reviendraient pas.
11 demanda donc l'autorisation d'y établir ce qu'en langue moderne nous appellerions sa cantine.
Après bien des difficultés, cette faveur lui fut accordée, grâce à la protection de Dugueschn, mais à condition qu'il assisterait au besoin, dans sa besogne, un mire qui venait de s'y étabhr, et qui vendait aux soudards des élixirs et des baumes pour leurs blessures.
Le curieux vivandier consentit à tout, et, pendant que les goujats d'armée qui l'escortaient s'efforçaient de donner à une des vastes chambres du bas l'aspect réjouissant d'une salle d'hôtellerie, il courait, lui, de fenêtre en fenêtre, et cherchait son point de vue avec un empressement qui prouvait son espoir de ne pas attendre longtemps l'engagement du combat.
Les espions mis en campagne venaient, en effet, de rentrer au camp et d'annoncer que le prince Noir se disposait à marcher sur Navarette au sortir de Vittoria.
Un grand mouvement se fît alors dans l'armée de don Enrique. Maître Bouchard entendit les trompettes et les clairons retentir de toute part.
Edouard de Galles n'avait pu retenir plus longtemps l'ardeur de ses chevaliers et de ses hommes d'armes. Épuisés par les fatigues dune longue marche, et surtout par les privations qu'ils enduraient depuis Salvatierra, ils appelaient de tous leurs vœux le jour de la bataille, tant ils étaient convaincus qu'il n'y avait de salut pour eux que dans la victoire. ''-
Le prince Noir leur avait donc promis d'attaquer l'ennemi le lendemain; il avait ordonné que l'armée fût prête à marcher au premier son de la trompette, et à suivre, au troisième appel, la bannière de Saint-Georges. Et, tandis que les troupes prenaient le repos nécessaire pour supporter les fatigues du combat, il avait inspecté toutes lés parties du camp.
Ayant trouvé les seiilinelles veillant à leur poste, et les armes ainsi que les chevaux en bon état, il s'était retiré sous sa tente, moins pour dormir que pour se livrer aux profondes et solennelles pensées qui agitent notre àme à la veille d'un grand événement.
Quant à don Pedro, qui l'avait accompagné dans sa tournée, il ne dormit pas non plus cette nuit-là. Il resta debout, seul, les bras croisés et le regard lixé sur le camp ennemi, semblant peser dans son esprit toutes les chances de succès ou de défaite. Au sourire qui errait parfois sur ses lèvres, ou à l'éclair qui jaillissait de son œil bleu en entendant le tumulte des Espagnols, on eût pu facilement deviner l'ardente espérance qui couvait dans son cœur.
Il n'avait point encore quitté le seuil de sa tente au point du jour, lorsque les trompettes lancèrent leurs fanfares, et que les Anglais se rangèrent en bataille.
Ils allaient s'ébranler et se mettre en marche, lorsque sir John Chandos s'avança en toute hâte vers le prince Noir et don Pedro. Il s'inclina respectueusement devant eux, et présentant ensuite à son suzerain une bannière roulée :
— Monseigneur, dit-il à Edouard, il y a longtemps que j'ai été armé chevalier par vous. Depuis, grâce à vos largesses, je suis devenu assez puissant et assez riche en terres pour être fait chevalier banneret. Je compte, dans l'étendue de mes fiefs, assez de vaillants chevaliers et fidèles écuyers pour accompagner et servir ma bannière, si vous daignez m'honorer de ce titre.
Le prince de Galles avait saisi vivement la bannière que lui donnait Chandos.
— Seigneur roi, dit-il en la remettant aux mains de don Pedro, c'est k vous phis qu'à moi que cette requête s'adresse.
Don P<;dro déploya la bannière chargée de l'écusson de ses armes, qui étaient d'argent au pal fiché de gueules ; il se mit à sourire, et rendant à (Miaiidos sa bannière déployée :
— Bra\-c connétable, s'écria-t-il, vous êtes chevalier bannerel! Sir John baisa la main du roi et courut porter sa bannière aux
gentilshommes ses vassaux.
— Messires, leur dit-il, cette bannière est à vous; il y va de votre honneur comme du mien qu'on la voie flotter au plus fort de la mêlée et qu'elle soit courageusement défendue.
Tous, étendant la main, jurèrent de remplir leur devoir en braves gens.
Edouard fit alors sonner ses trompettes d'argent; à ce bruit retentissant, les bataillons s'ébranlèrent, etTarmée se mit en marche, craignant seulement que les Espagnols ne se retirassent devant elle, refusant le combat.
Les armes et les casques d'acier poli, qui étincelaient de mille feux aux premiers rayons du soleil, signalèrent bientôt aux sentinelles avancées de don Enrique l'approche des Anglais. Elles se replièrent sur-le-champ en criant :
— Alarmas î Inglesesl Liglesesï
Les Espagnols, qui ne croyaient pas, dans leur orgueil, que les Anglais osassent attaquer leur formidable armée, malgré les rapports des espions, se hâtèrent de former leurs bataillons, non sans désordre et sans confusion, ce dont maître Bouchard s'aperçut avec amertume du haut de son observatoire.
Jetant ensuite ses regards du côté des ennemis, le vivandier reconnut à sa noire armure le vainqueur de Poitiers, qui, la visière levée et les mains jointes, adressait au ciel une courte mais fervente prière pour appeler sur ses compagnons les bénédictions de Dieu.
A sa droite, don Pedro, tenant d'une main son épée, modérait de l'autre, avec une impatience mal dissimulée l'ardeur de son cheval.
Enfm le pfince de Galles se releva, et, sautant sur son destrier de combat, il étendit sa main vers la nombreuse armée de don Enrique, qui inondait la plaine de ses bataillons de fer :
— Compagnons, s'écria-t-il avec une énergie qui passa dans le cœur de tous ceux qui l'entouraient, au nom de Dieu et de saint Georges, en avant!
A ce cri, par un mouvement instinctif, chacun étreignit son arme; le commandement du prince fut répété par tous les capitaines, les compagnies s'ébranlèrent et firent entendre de bruyantes acclamations, auxquelles les Espagnols répondirent avec un égal enthousiasme.
Don Enrique, à la tète d'un corps de ses plus habiles frondeurs, vint saluer les Anglais d'une grêle de pierres. Les archers gallois
s'avancèrent à leur tour avec leurs arcs immenses, et décochèrent contre les Espagnols leurs llèches barbelées.
L'action était engagée.
Des clameurs assourdissantes retentirent alors de toute part; car chaque chevalier poussait son cri de guerre pour animer ses hommes d'armes.
— Castille! pour don Enrique.
— Saint Georges! pour la Guyenne.
Le ciel en un instant fut obscurci par la grêle de pierres et de flèches qui se croisaient en tous sens, et il y eut un moment de confusion, pendant lequel il fut impossible aux combattants de savoir lequel des deux partis avait le plus souffert dans le premier choc.
Un seul homme était en état de se rendre un compte à peu près exact de la situation, c'était le curjeux vivandier. Perché sur un escabeau boiteux, et sa tête passée par l'une des petites lucarnes s'ouvrant au-dessous du toit, maître Bouchard suivait avec des tressaillements intérieurs et des trépignements convulsifs toutes les phases èe la bataille. Il escortait de toute l'ardeur de ses petits yeux gris la bannière de Duguesclin, et plongeait ses regards avides dans les rangs de sa compagnie, formée de Français, de Bretons et de Normands. Après une demi-heure de recherches désespérées, il aperçut enfin le terrible Bertrand qui chassait devant lui à coups d'estramaçon tout un troupeau d'archers gallois.
— Sus! vaillant capitaine! se mit alors à crieç l'enthousiaste vivandier en gesticulant comme un possédé; cassez-moi bras et jambes à ces coquins d'Anglais, et que Notre-Dame d'Angers vous bénisse! Mort aux Anglais! pas de merci pour les Anglais! Tue, tue, hardi Bertrand! Ah! comme ils se sauvent devant lui, les lâches! N'importe, pas de quartier pour eux!
Il aurait sans doute continué encore quelque temps sur le même ton, si, tout à coup, l'escabeau sur lequel il était grimpé ne se fût dérobé sous ses pieds.
Cet incident arrêta court l'éloquence de maître Bouchard et il serait tombé d'une façon peut-être fort dangereuse, s'il n'était resté pendu par le menton, la tête emprisonnée dans l'étroite lucarne.
L'infortuné vivandier n'eut pas le temps de maudire sa curie-
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site et d'attribuer son accident au hasard, car il se sentit aussitôt saisir par de robustes mains, qui le décrochèrent violemment de la lucarne qui lui servait de gibet fortuit, et le plantèrent sur ses pieds.
Bouchard s'apprêtait à remercier avec effusion ses généreux sauveurs ; mais il se sentit frémir de tous ses membres en se voyant entouré par une douzaine d'Anglais, qui avaient dû nécessairement entendre les vœux téméraires et disgracieux qu'il venait de formuler à leur endroit.
Sa terreur était parfaitement fondée ; car ces Anglais, qui étaient des Gascons tous plus ou moins désarmés, contusionnés ou blessés, se ruèrent sur lui en proférant les plus terribles menaces. Bouchard, éperdu et ne pouvant fuir, cherchait en vain, parmi ces visages rudes et rébarbatifs, une physionomie qui indiquât un cœur facile à apitoyer.
Il remarqua pourtant, parmi ces ennemis, un homme qui semblait leur chef, et qui se montrait moins acharné contre lui.
C'était un personnage de forte stature, mais dont le visage offrait des détails assez singuliers. Ses joues, autrefois pleines et rebondies, selon toute apparence, s'allongeaient en deux peaux qui pendaient flasques et ridées, comme des besaces vides.
La maigreur de son corps était en rapport avec celle de sa figure, et il paraissait ballotter dans l'énorme cuirasse qui pesait à ses épaules. Et pourtant, en quittant Bordeaux, il avait été obligé, pour pouvoir endosser cette même armure, d'en allonger légèrement les courroies.
Cet homme n'était autre que notre ancienne connaissance Patrick Barillard. Le pauvre diable, pour se débarrasser d'un embonpoint qui lui paraissait disgracieux, avait eu la fatale idée d'abandonner son poste. honorable et lucratif de portier de là ville de Bordeaux, et d'entreprendre pédestrement, à la suite de l'armée du prince Noir, le voyage de Casiille. Il n'avait compté que sur la fatigue, mais il n'avait pas prévu qu'il en serait réduit un jour à vivre sur son propre embonpoint. Le but qu'il s'était proposé avait, comme on le voit, dépassé ses espérances.
Pendant qu(j ses compagnons, furieux, tiraillaient le vivandier Bouchard, au risque de l'écarteler, Patrick fouillait dans les bahuts et
dans les coffres à moitié défoncés, et cherchait d'un œil avide s'il ne trouverait pas quoique morceau à se mettre sous la dent.
— Ah! tu es un partisan du dogue de Bretagne! disait un des Anglais à Bouchard.
— Ah! tu cries mort aux Anglais ! ajoutait un autre.
— Ah! tu ne veux pas que Bertrand nous octroie merci ! reprenait un troisième.
— Ah! nous sommes des lâches! et tu trembles devant ces lâches! A genoux donc, poltron ! et demande-nous grâce !
Et chaque apostrophe était accompagnée ou suivie d'un vigoureux coup de poing capable de renverser un homme, si un autre coup, non moins vigoureusement appliqué, et survenant en sens inverse, n'avait immédiatement rétabli l'équilibre de maître Bouchard.
Épuisé par cet exercice immodéré, le vivandier, dont le bouillant courage s'était refroidi en contemplant le danger de plus près, se laissa choir sur ses geioux, et implora merci d'une voix lamentable.
Les Anglais paraissaient peu disposés à se montrer miséricordieux, lorsque, heureusement, Patrick Barillard, qui venait de terminer sa recherche infructueuse dans les coffres et les bahuts, s'interposa entre lui et ses compagnons avec une magnanimité que surexcitait son appétit ou plutôt sa famine.
— Ecoute, dit-il au vivandier, je vais te proposer un moyen de te tirer honorablement d'affaire.
— Un moyen! s'écria Bouchard.
Et il se cramponna à Patrick comme s'il eût voulu grimper le long de ses jambes amaigries et se glisser sous sa large cuirasse.
— Ce moyen, c'est de nous avouer franchement quel est ton état. Es-tu un des routiers de Bertrand? demanda-t-il en roulant des yeux féroces.
— Non, messire, reprit maître Bouchard, je ne suis qu'un simple et inoffensif vivandier.
— Vivandier! répéta Patrick dont le visage se dérida, et qui, à celle heureuse réponse, sentit son appétit grandir; ton affaire devient uieilleure. Vivandier! Vous avez entendu, compagnons! Eli bien, puisque lu es vivandier, dis-nous bien vite où tu as caché tes N ivres.
— Mes vivres! dit Bouchard en jouant l'élonnement et en
— Meure le premier qui me louche! (1*. 000.)
ÉSAi: LE LKPRZUX. — J. HOUKF, ÉIMT.