‹ Ésaü le lépreuxChapitre 42 sur 69 · LIV. "G · texte numérisé non relu

LIV. "G

avisant du coin de l'œil la porte entr'ouverte ; que diable voulez-vous en faire?

Patrick éclata de rire.

— Par la mordieu ! nous ne voulons pas en faire trafic, mais les consommer le plus tôt possible. Ne vois-tu pas à ma piteuse mine que je crève de faim? ;^

— Que ne le disiez-vous plus tôt? soupira maître Bouchard; vous auriez évité à ces braves ^ens d'armes la peine de m'assommer, et à moi celle de recevoir leurs horions. Attendez-moi.

Puis, ôtant avec une courtoisi-e afTectée son bonnet, que les gourmades des Anglais lui avaient enfoncé sur les yeux, il se dirigea du côté de la porte.

Une fois là, croyant pouvoir facilement gagner au large en fermant cette porte au nez de ses ennemis, il s'écria d'une voix sonore :

— Vive Guesclin ! 3Iort à messire saint Georges !

Mais le dernier mot de cette imprécation trop sincère lui resta dans la gorge, car Patrick Barillard, par un reste d'habitude, et avec l'instinct malicieux que nous lui connaissons, s'était élancé d'un bond agile que lui permettait sa récente maigi^eur, et avait comprimé entre la porte et l'huis l'imprudent vivandier.

Les Anglais ne l'arrachèrent de cet étau que pour le traîner, à moitié étouffé, dans la salle basse. Là, Patrick, dans la chaleur de son indignation, le coucha tout de son long sur une table, ei proposa de l'y clouer, pour lui apprendre à ne plus essayer de fuir une autre fois.

Le malheureux Bouchard eut beau crier et hurler, en se débattant sous les doigts d'acier qui le maintenaient sur la table, nul ne répondit à son appel; car, à la vue des Anglais, le mire et les goujats ne s'étaient occupés que de se sauver au plus vite.

— Demande pardon à Dieu et à monseigneur saint Georges de ton horrible blasphème! dit Patrick en faisant luire aux yeux du vivandier épouv^té la pointe d'un poignard.

Chose étrange! maître Bouchard, qui aimait beaucoup à voir les épées et les lances étinceler de loin, et à entendre à distance le choc des armures; lui, que le hennissement des destriers, les coups de musse d'armes et les pluies de tlèches ou de pierres enthousiasmaient extraordinairement, eh bien! ce même Bouchard ne pouvait supporter la vue d'un simple poigliard égratignant son pourpoint sans éprouver une

sen^alion tout à fait désagréable. 11 Imitait d'autant moins le courage de l'audacieux Bertrand qu'il l'admirait davantage.

Le poignard de Patrick, on tournoyant devant ses yeux effarés, changea momentanément ses convictions.

11 commença à rélléchir qu'un digne chrétien avait toujours tort de maudire un saint, à quelque nation qu'il appartînt.

11 allait donc se rétracter, en voyant le poignard se rapprocher de sa poitrine, lorsqu'il entendit crier au dehors :

— Notre-Dame Guesclin!

Ce cri ramena l'énergie qui commençait à l'abandonner, et il y répondit eu criant à son tour à tue-tête :

— Vive le capitaine Duguesclin!

— Te tairas-tu, misérable! dit Patrick d'une voix étouffée, en prêtant l'oreille avec anxiété aux clameurs du dehors, ainsi que ses compagnons.

— Non, répliqua l'entêté Bouchard, battez-moi, torturez-moi, égorgez-moi si vous voulez, mais vous ne m'empêcherez pas de crier : Vive Duguesclin !

— Ce ribaud va attirer sur nous une nuée de Français, murmuia un des soudards. Plante-lui ton couteau dans la gorge, Patrick, et j'espère qu'il deviendra muet comme un poisson.

— Oui, mais il ne pourrait plus nous révéler où il a enterré ses provisions, observa Barillard en posant sa longue main sur la bouche du vivandier pour étouffer ses cris. Soyons généreux ce matin. Contentons-nous de le garrotter, de le bàilloimer, et de lui serrer les pieds dans des ceps. Cette clémence de notre part le rendra peut-être plus comnuniicatif.

— Non I qu'il meure! insista le soudard.

Mais au même instant les Anglais entendirent un nouveau cri de Notre-Dame Guesclin retentir dans la direction de la ferme, et ils se précipitèrent tous vers la porte, à l'exception de Patrick.

Ce dernier s'occupa alors à garrotter maître Bouchard sur la table avec la gravité consciencieuse qu'il apportait dans toutes ses fonctions, liindis (jue le patient frétillait en bonds et en soubi'esauts aussi clas- Ijqucsque ceux d'une carpe; puis, tirant son poignard d'un air mélancolique et se penchant à l'oreille du vivandier :

— Allojjs, mou pau\re ami, tu les as entendus. Ueconjuiande

ESAU LE LEPKEUX OO.i

donc ton âme à Dieu. Je t'octroie de dire un Pater ei doux Acn.

— Je n'ai pas l'habitude de prier si matin, répliqua le malheureux en essayant de sourire.

— Ecoute, bonhomme, reprit Patrick, tu as été témoin des efforts que j'ai tentés pour te sauver. Ne sois pas ingrat. Au jnonieul de passer de vie à trépas, tu ne dois plus tenir aux biens de ce monde. Aie donc confiance en ton défenseur, et indique-moi oii tu as caché tes provisions, car je me sens défaillir.

— Grâce, digne Patrick! coupez ces cordes qui mentrenl dans les chairs, et je vous avouerai...

Barillard se pencha vers lui pour recueillir les précieux renseignements qu'il attendait, lorsque ses compagnons lui crièrent :

— Alerte, Patrick! à la proie ! à la proie! voici une riche aubaine ! Et un des soudards, rentrant dans la salle basse, vint le chercher

et l'entraîna, malgré sa résistance, vers la porte du cortifo.

Les Anglais venaient en effet d'assister, de l'entrée de la ferme, à une scène remphe pour eux d'un puissant intérêt.

Des chevaux espagnols et maures, comme saisis d'une terreur panique, fuyaient au galop, emportant ou désarçonnant leurs cavaliers, et se précipitaient dans la rivière au risque de se noyer. Une litière, traînée par quatre mules fringantes et splendidement harnachées à la . mauresque, était arrêtée sur ses bords vaseux et entourée par quatre archers gallois, qui cherchaient à faire rebrousser chemin aux mules rétives, sans s'occuper des deux Maures conducteurs fuyant à la nage.

Tout à coup, un des archers ouvrit brusquement la portière et se retourna vers ses compagnons en criant :

— Une femme! une femme! La prise est bonne! notre journée est gagnée!

XVn. — LNE BATAILLE VUE PAR UNE LUCARNE

Les Gallois se heurtaient déjà les uns les autres pour saisir leur proie, lorsqu'une jeune femme mauresque, enveloppée de la tête aux pieds dans son haïk de mousseline blanche rayée d'or, s'élança hors de la litière, un poignard à la main, en criant :

— Meure le premier qui me touche!

Les archers reculèrent devant le regard étincelant de fierté et d'orgueil que lançaient ses grands yeux noirs, mais leur stupeur ne fut pas longue.

— Ah! la dame est couverte de bijoux comme une châsse de sainte î dit l'un. A moi les jjracelets !

— A moi les bagues et les anneaux ! dit le second en se rapprochant.

— A moi le collier! fit le troisième.

— Et à moi la femme! s'écria le dernier. Ses yeux brillent comme des soleils !

El il s'avança vers la Mauresque sans qu'elle daignât jeter encore un cri de détresse et d'appel. Mais les clameurs des Anglais avaient attiré l'attention d'un chevalier de l'armée espagnole, guerrier de haute taille, qui faisait péniblement franchir le courant de la rivière à son destrier. Des traces de sang rougissaient son armure, faussée en plusieurs endroits; il n'avait plus qu'un tronçon d'épée, et sa hache d'anne était ébréchée.

^ Il retourna vivement la tête et s'écria dune voix rauque :

— Notre-Dame Guesclin! Arrêtez, truands! Pillez la litière, mais ne maltraite/ pas une femme !

— Ah! ah! le beau damoiseau fuyard! riposta un des archers.

— Depuis quand les vaincus se mêlent-ils de donner des ordres aux vainqueurs? dit un autre^

— Viens doue nous la disputer, cette femme, puisque tu te dis son rliampion!

— Ah! tu es bien heureux qu'elle nous empêche de te poursuivre et de t'acliever à coup de flèches !

Le chevalier espagnol s'arrêta comme indécis, haussant les épaules ;i cctle grêle d'injures.

La belle Mauresque jeta un rapide regard sur lui, et voyant qu'il était alfaibli et épuisé par ses blessures, elle cria en castillan :

— Fuyez, messire; vous n'avez que le temps d'échapper à ces mécréants. Vous êtes hors d'état de me défendre, et ces brigands n'auraient pas la générosité de vous éparguer.

Mais le chevalier, frappé par le son de cette voix un peu gutturale, répliqua vivement :

ÉSAU LE LEPREUX GOI

— Tant que ma main pourra manier un tronçon d'épée, je n'abandonnerai pas une femme aux mains de pareils ribauds. J'aurai encore bien la force de disperser ces larrons et de vous prendre en croupe.

Puis, faisant faire volte-face à son cheval, il s'avança rapidement vers le rivage en poussant le cri formidable de Notre-Dame Guesclin.

C'est à ce moment que les maraudeurs de la bande de Patrick parurent à la porte de la ferme, et que la Mauresque, apercevant ces nouveaux venus, éleva la voix pour avertir le Castillan :

— Prenez garde, généreux chevalier! dit-elle; voici un surcroit d'ennemis. Vous vous perdrez sans me sauver.

L'inconnu, au lieu de suivre ce conseil, redoubla d'efforts, et parvint à atteindre le rivage, tandis que les maraudeurs accouraient à l'aide des archers.

— Patrick, dit un des Gallois, occupe ce pourfendeur, tandis que nous enlèverons la belle.

Mais la Mauresque avait reculé peu à peu dans la direction de la rive, et le chevalier, sautant alors à terre et abandonnant son destrier, qui serait devenu le but des ilèches des archers, se plaça résolument devant la jeune femme, et attendit impassibh le choc des Anglais, qui se ruèrent sur lui comme un ouragan. Il fît tournoyer sa hache d'armes avec une vigueur et une agilité extraordinaires, et deux des maraudeurs roulèrent à ses pieds, mortellement frappés, tandis que les autres rompaient devant l'éclair éblouissant de cette hache sanglante.

Malheureusement, cet effort suprême avait achevé d'énerver les forces c^|i Castillan ; son sang coulait toujours à travers le défaut de son armure, et il tomba sur ses genoux, sentant sa hache peser lourdement à sa main défaillante et élevant encore son bras gauche pour couvrir la Mauresque de son écu.

— Madame! murmura-t-il d'une voix sourde et saccadée, taudis que les Anglais, en le voyant tomber, poussaient un hurlement de joie ; madame, sautez sur mon destrier et traversez la rivière. Ne pensez pas à moi. Je saurai bien les empêcher de vous poursuivre.

La Mauresque sourit dédaigneusement et ne bougea pas.

Les Anglais s'avançaient de nouveau contre lui. Un vertige éblouit €t aveugla ses yeux. La hache échappa à ses mains, qui se tendirent

|ioiirl«i rcleiiir, et qui loiubèreiit le long^ de ses cuissards. Palrick se jeta sur lui en criant :

— lieiidtv-vous à merci, chevalier!

Par un dernier instinct de courage, le Castillan élreignil el souleva son tronçon d'épée ; Patrick crut qu'il se relevait, et recula encore en lui disant :

. • — Messire, abandonnez cette femme, et vous resterez libre. Vous êtes à bout de forces et vous n'avez plus d'armes; songez-y.

— Notre-Dame Guesclin! cria pour toute réponse le chevalier d'une voix éteinte.

— Plus de merci |)0ur lui ! dit un des archers. Achève-le, Palrick!

— iNou. répliqua Btirillard; un si vaillant chevalier doit être un capilaini' de noble race et de riche seigneurie. Faisons-le prisonnier. 11 lions payera une grosse rançon.

— M'dheiir à qui de vous me touchera, damnés ribauds! dit If Castillan.

— Oh 1 nous savons manier délicatement les blessés, messiro, répondit Patrick... Tenez-le bien, compaings, pendant que je vais fc.oulever ie heaume de son casque. Je verrai facilement si son visage nous promet une meilleure récolte de florins que. son armure sans devise. Il a sans doule fail vœu de cacher ses armoiries, ce nouveau Koland!

Puis il se mil en devoir de lever brutalement la visière du casque (in blessé, qui se tordait sous cette violence en murmurant :

— Oii<' Dieu te punisse, misérable !

— Oli ! je suis perdue! dit la Mauresque en serrant son poiguel dans sa main.

— Pa- encore! madame, répliqua le chevalier qui l'avail enlendue.

Cependant l'alrick Barillard était glorieusement venu à bout de son <Mitn!prise. 11 avait levé le heaume de son adversaire et v" son visage : mai^, au lieu de pousser un cri de joie, il jeta une exclamaliiui d'borreur et d'épouvante.

Il ivvait aper(;u un visage livide et laloué de boutons verdâties.

— Un lépreux! s'écria- t-il, et je l'ai touché des mains? Maudit sii(-il;

— Oh! tu perds ton sang, Ésaii! dit Aixa... (P. 6 H)

— Lu iéprciix! répétèrent les Anglais en s'enfuyant à toutes jambes. (Juc le diable le garde prisonnier!

— Un lépreux, murmura la jeune fennne maure en se rapproflianl (le lui. Tant mieux! Voilà mon meilleur bouclier Ces mauvais larrons ne viendront pas me chercher près de lui. Et j'aime mieux être la servante d'ini lépreux que le jouet de ces Anglais brutaux.

Elle jela un regard méprisant sur les fuyards qui ne paraissaient

ÉSAU I.E LÉPREUX. — J. MOI FF, KUlTEl R. LIV. 77.

pas disposés à disputer de nouveau au blessé cette précieuse proie. Elle se crut donc délivrée, et reporta son attention sur son vaillant défenseur, en s'étonnant de voir un chevalier atteint de cette hideuse infirmité.

Quant à lui. il la contemplait d'un regard morne; et, voyant qu'elle détournait involontairement les yeux avec une expression de pitié et de dégoût :

— Décidément, dit-il avec une sorte d'ironie, ce Patrick m'a rendu un bien mauvais service ! il aurait dû me laisser mourir dans mon linceul de fer.

— Vous ne me connaissez pas, messire, répondit-elle fièrement. Pour vous servir de toute ma volonté et de tout mon pouvoir, je n'ai pas besoin de regai'der votre visage, mais de me souvenir que vous avez un cœur vaillant et un bras ngoureux, auxquels je dois mon honneur et ma vie.

— Je ne vous connais pas, madame! reprit le chevalier. Hélas! si nous nous rencontrons sur ce champ de bataille, n'est-ce pas une haine commune qui nous y a conduits tous deux, Aïxa?

La Mauresque tressaillit et se redressa comme mordue au talon par un aspic.

— Vous sav«z,mon nom ? s'écria-t-elle.

Et, le regardant avec une attention profonde :

— Ésaii! ajoula-t-elle, vous sous celte armure de chevalier? C'est vous qui m'avez sauvée ?

— Oui, je vous -ai sauvée, quoique blessé et mourant, parce que je vous avais recomiue, répliqua-t-il d',ujQe voix creuse, parce que je voulais laisser à don Pedro une ennemie vivante.

— El vous avez bien fait, dans l' intérêt de v^tre vengeance., ^saii .Vïanassès. Oui, j'étais ventie avec confiance assister à cette grande bataille ; j'espérais voir la dernière espérance de don Pedro s'anéantir, sa dernière défaite s'accomplir, son dernier partisan tomber sous les pieds du cheval de don Enrique. J'ai entraîné mon père Mohamed au secours de ce dernier, et maintenant j'ai peur que le nouveau roi de Caslille ne soit vaincu. Entendez-vous, là-bas, au loin, ces cris de 'i Saint-Georges et Guyenne! » qui montent dans l'air comme une tempête?

— Ohî si tous ces princes et ces ricos-hombres avaient fait leur

ÉSAlU LE LÉPREUX 611

devoir comme le vil lépreux, reprit Ésaii, à cette heure les cris de « Castille pour don Enrique ! « étoufferaient les clameurs des Anglais! Si vous saviez, Aïxa, au prix de quels dangers je me suis procuré cette armure de chevalier! Mais je voulais ardemment me retrouver en face de don Pedro. C'était mon rêve, mon idée fixe, ma part de paradis. N'avais-je pas tenu, moi, la vie et la liberté de ce glorieux roi, de cet heureux amant, dans ma main de juif, de renégat, de lépreux? n'avaisje pas eu pitié de lui? 3fais je n'avais pas abdiqué ma vengeance, et j'aspirais à le combattre vaillamment, à armes égales, en chevaher, au milieu de ses armées. Eh bien! j'ai réussi. Deux fois je suis parvenu à le joindre dans la mêlée. Il me semblait que mes forces étaient doublées, que je pourrais Tenlever tout armé de son cheval dans mes bras, et le jeter à terre comme un jouet d'enfant. Chose étraîige! ma hache d'armes, que je croyais avoir lancée sur sa cuisse d'un effort suprême, s'y est ébréchée comme sur une armure enchantée. « Messire, m'a crié Pedro en ricanant et en me fi^appant à son tour de sa masse, la fièvre rend ton bras débile! » Et alors, en effet, j'ai senti que l'exaltation et la rage du combat avaient, comme un brasier intérieur, incendié mon sang, que mon cœur se gonflait en palpitations aiguës et violentes, que le sang injectait et voilait mes yeux. L'accès de fièvre du lépreux faisait trembler le bras du chevalier. C'était encore à don Pedro que je devais cette honte. Quanta lui, son bras ne tremblait pas et son regard visait bien. Ce sang que vous voyez couler, et avec lequel ma vie s'épuise et s'en va, c'est lui qui, deux fois, lui a ouvert un libre passage. Enfin, deux fois don Pedro a eu pitié de moi comme d'un trop faible ennemi; comprenez-vous, Aïxa? Dieu protège décidément cet homme.

— Oh! tu perds ton sang, Ésail! dit Aïxa, en arfachant l'écharpe qui ceignait sa taille sous le haïk et en se penchant vers le blessé

— Prenez garde, madame, poursuivit amèrement ce dernier : le sang du lépreux est une contagion qui flétrit, qui dévore et qui fait mourir.

— Quand vous êtes venu à mon aide, avez-vous consulté votre état d'épuisement et de faiblesse? répliqua la Mauresque en étanchant avec son écharpe le sang du malheureux. Avez-vous calculé vos chances de salut et de mort? Ah! si les brillants chevaliers de la cour de don Enrique, moins présomptueux et plus hardis de cœur, avaient fait

comme loi, Esaii, s'ils s'tMaient monlrés aussi bonnes lances, la vicloire de leur suzerain ne serait pas douteuse; mais aucun d'eux n'eût été capable d'une si noble prouesse!

Ah! vous prenez mon secours pour une action de courage et

de dévouement! interrompit le lépreux. Mais vous oubliez donc à qui vous parlez, Aïxa? Que m'importent le renom et l'honneur de chevalerie ! Est-ce que tout cela existe pour moi? Je suis vil, infâme, proscrit de la vie et du contact des autres hommes. Ce serait un crime à moi de leur tendre la main, de leur sourire, de veiller un moribond abandonné de tous, de guider un voyageur égaré dans les solitudes où nous sommes parqués, de partager mon morceau de pain avec un mendiant affamé. Cette armure de chevalier n'est pour moi qu'un déguisement criminel. Si, hors de la bataille, j'osais la porter en montrant mon visage, le visage de l'intrépide combattant, mes frères d'armes m'en dépouilleraient avec des huées, car je ne leur inspirerais qu'horreur et mépris. Ma vie est un fardeau que je donnerais volontiers au premier qui voudrait la prendre, si je n'étais possédé par l'esprit du mal qui a allumé dans mon cœur une soif ardente de meurtre et de destruction. Voilà à quoi tient mon courage, madame, laissez-moi mourir!

La bataille continuait touiours avec acharnement, sans qu'au milieu des cris et du tumulte de cette mêlée confuse la Mauresque pût rien distinguer. A voir le calme de sou visage, on eût dit qu'elle n'attachait aucun intérêt à ce formidable engagement. Elle en attendait, en effet, le résultat avec cette résignation stoïque dont les crovants du Prophète ont toujours donné de? preuves extraordinaires, grâce à leur foi aveugle dans la fatalité.

— Ésau, reprit-elle, après avoir jeté un regard morne et indifférent sur ce champ de bataille où s'entre-choquaient les armures et se brisaient les épées des plus illustres chevaliers de la chrétienté, don Pedro peut être vainqueur dans cette journée.

IJon Pedro vainqueur! répéta le blessé en tressaillant, comme

si elle eût appuyé un pommeau d'épée rougi au feu sur sa blessure

béante.

— Eh bien, si Dieu a pitié de toi, si lu ne meurs pas de ce combat et que tu veuilles me seconder, nous pouvons embarrasser encore et ensanglanter sous de nouvelles ronces les pieds de ce roi

triomphant! Veux-tu vivre pour cette tâche? Veux-tu inspirer encore, sinon l'admiration, du moins la terreur?

— Oui, je m'associerai à ton œuvre de ténèbres, Aïxa, si Dieu le permet, répondit Ésaii, dont cette voix mordante faisait vibrer les plus secrets sentiments. Autrefois, quand j'étais jeune, naïf, ardent, quand j'avais un visage humain, j'étais ambitieux. L'avenir tout entier m'appartenait. Si j'avais brandi, comme aujourd'hui, dans ma main une hache d'armes, une épée, une lance, j'aurais, comme d'autres, remporté le prix des tournois. Les éperons d'or m'auraient été chaussés par de nobles dames. Le vaste champ était ouvert devant moi, et j'avais droit à ma part de la moisson. Mais j'ai été arrêté dans ma route par un homme qui, d'un seul mot, d'un seul geste, a brisé toutes mes ambitions, qui a desséché mon cœur et m'a fait hideux de corps et d'âme. Depuis ce jour, j'ai pris les hommes en haine et en horreur. Je suis devenu envieux et jaloux, même des fleurs éclatantes et parfumées que j'aime à écraser sous mes pieds. Je ne ressens plus de joie qu'à briser tout ce qui est beau, tout ce qu'on admire. Tout à l'heure, dans la mêlée, j'éprouvais comme un étrange enivrement à voir tomber sous ma lourde hache de jeunes et beaux seigneurs qui avaient à espérer une longue vie d'amour, de richesses et de plaisirs, et qui allaient mourir avant moi. Oh! que je souffre, Aïxa!

Et un gémissement lui échappa, arraché par une douleur atroce.

— Je vois que nous nous comprendrons, Ésaii, dit la Mauresque.

— Oui, car nous sommes unis par une fraternité de haine, n'estce pas?

— Ce que nous voulons tous deux, c'est la perte de don Pedro.

— Sa perte! et dès le commencement de la bataille, je suis blessé et obligé de fuir! .Mais partez, Aïxa. Laissez mourir un malheureux qui ne peut plus vous servir. Profitez du temps que Dieu vous donne pour vous sauver.

Mais au moment où la fille de Mohamed allait répondre, elle frissonna en entendant éclater à peu de distance les cris de : a Tue! tue! Mort au lépreux! »

Aïxa et Ésaii levèrent les yeux et virent que les archers et les maraudeurs, revenus de leur première épouvante et poussés par la cupidité, s'étaient rap[)rochés et les entouraient.

Les Gallois bandaient leurs arcs et visaient le chevalier blessé.

— Fais ta prière, lépreux, lui cria Patrick d'un air goguenard.

— Vous voyez bien, madame, dit froidement Ésaii, que vous avez eu tort de ne pas m'écouter. Il fallait fuir au lieu de venir en aide au blessé. ?l'importe! c'est une belle mort que celle-ci, une mort glorieuse, une mort de chevalier, et j'aurais mauvaise grâce de m'en plaindre.

— Mais je ne veux pas que tu meures, Manassès! s'écria la Mauresque, désespérée. Je ne veux pas de ce triomphe pour doo Pedro!

— Retirez-vous, madame, cria Patrick avec une courtoisie intéressée. Nos archers vont tirer.

Aïxa étendit la main vers eux :

— Ne craignez-vous pas que Dieu ne paralyse vos membres, hardis compagnons, si vous tuez ce malheureux déjà condamné par lui et qui n'a plus que quelques instants à vivre? Vous lui voler sa justice.

Les soudards anglais éclatèrent de rire et haussèrent les épaules.

— Écoutez, poursuivit la Mauresque éperdue, ce n'est pas pour tuer ce chevalier ni pour dérober ses dépouilles que vous êtes revenus. Ce qui vous attire, c'est cette riche litière, c'est moi, n'est-ce pas? Et vous avez raison, car je me nomme Aïxa et je suis la fille de Mohamed, roi de Grenade.

— La fille de Mohamed ! répétèrent joyeusement les maraudeurs.

— Mon père prodiguerait des trésors pour racheter ma liberté, continua vivement la Mauresque, en voyant qu'elle produisait l'impression qu'elle espérait. Eh bien, vous voyez ce poignard que je serre dans ma main, je l'enfonce dans mon sein à la première flèche que vous lancerez contre ce chevalier, et vous perdez par votre faute une énorme rançon. Mon cadavre ne vous vaudra pas un denier. Si, au contraire, vous m'accordez la vie de mon défenseur, je consens à vous suivre comme votre prisonnière.

— Compaings! s'écria Barillard, à quelque chose la générosité est bonne. Montrons-nous dignes de marcher et de marauder sous la bannière du prince Noir. Madame, j'accepte vos conditions; nous laisserons ce damné lépreux crever comme un vieux chien. Quant à vous, hâtez-vous de profiter de notre escorte, car les clairons sonnent pour nous rappeler dans nos compagnies, et la bataille devient' dé plus en plus chaude.

— Baissez ma visière, Aïxa, dit doucement Ésaii.

La Mauresque obéit lentement; puis, lui faisant un signe d'adieu, elle s'avança vers la litière pour y remonter, lorsque son visage s'éclaira soudainement d'un rayon de joie.

Elle venait d'apercevoir une troupe de routiers bretons, armés de sabres et de haches, qui, d'abord accourue en désordre, venait de se rallier, et de se masser à la vue des Anglais, et se glissait silencieusement derrière eux pour les surprendre

— A l'aide! Gastille pour don Enrique! cria la Mauresque.

— Notre-Dame Guesclin! répliquèrent avec force les routiers bretons, en se jetant aussitôt sur les Gallois et les maraudeurs, et en les désarmant.

— Grâce et merci! hurla Patrick en se jetant à terre et embrassant les genoux d'un des Bretons.

Et les autres Anglais s'empressèrent de suivre son exemple.

— Que faire maintenant, Georges? dit ce dernier à un de ses compagnons. Nous sommes poursuivis par les Gascons du captai de Buch.

— Richard, répondit l'autre, nous n'avons plus guère à choisir qu'entre la prison et la mort. Ne tuons pas ces gens-là, et rendonsnous plutôt à eux, afin d'obtenir de meilleures conditions.

— Non! s'écria Aïxa qui avait entendu ce court dialogue. Vous avez encore un moyen de salut. Otez à ces hommes leurs casaques de toile aux armes de Guyenne, endossez-les et enfermez vos captifs dans les caves de cette ferme, de façon qu'ils ne puissent s'échapper. Vous passerez ainsi facilement à travers les batailles anglaises.

— Excellente idée ! dit vivement Georges.

— A l'œuvre donc sans tarder! reprit Richard.

En un instant le Anglais furent dépouillés de leurs casaques; les Bretons les vêtirent, et, une fois ainsi déguisés, les uns entraînèrent nos maraudeurs maugréant contre Aïxa, et les autres, sur la prière de celle-ci, firent un brancard de leurs lances entre-croisées au chevalier blessé et le transportèrent dans le cortijo.

— A leur entrée dans la salle basse, ils aperçurent étendu sur la table le bon vivandier Bouchard, qui les avait autrefois si généreusement traités dans son hôtellerie deSéville, en l'honneur de leur

capitaine Dugucsclin, et avec lequel il avaient renoué connaissance au camp.

Le pauvre homme n'avait pas conscience de tout ce qui venait de se passer, et, croyant toujours sa dernière heure arrivée, il s'obstinait à fermer les yeux et à marmotter sa prière d'agonisant.

Ayant cependant cru reconnaître des accents tout à fait bretonnants, il risqua furtivement un œil, et le referma aussitôt en distinguant les casaques anglaises. Mais il ne put tarder à reconnaître qu'il était l'objet des soins les plus empressés, car Richard coupait ses liens et Georges lui vidait une cruche d'eau sur son visage écarlate, tandis que les autres lui faisaient craquer les doigts ou le bourraient de coups de poing pour le ranimer.

— Sainte Vierge ! s'écria le pauvre Bouchard en reconnaissant enfin Georges, Richard et leurs camarades, est-ce bien vous autres que je revois ainsi blasonnés à l'anglaise? Avez-vous donc tourné le dos au capitaine Bertrand pour passer à l'ennemi?

— Non, digne hôteher, répliqua Georges en riant; nous essayons de nous tirer des griffes de l'Anglais, et vous profiterez de l'occasion, grâce à Dieu.

— Grâce à Dieu ! répéta Bouchard en regardant de travers le ciel, avantageusement remplacé pour l'instant par un plafond de poutres et de vieilles solives enfumées; dites grâce à vous seulement, car l'intention de Dieu à mon égard était assez claire.

— Bah! ne lui gardez pas rancune, bonhomme, dit Georges. Hélas ! vous regretterez comme nous le malheureux hasard qui vous sauve lorsque vous saurez que ce hasard est tout simplement notre déroute.

— Certainement, c'est là un malheureux hasard, murmura le vivandier. Cependant, à vous parler franchement, j'aime mieux vous voir un peu battus que moi cloué mort sur cette table, ajouta-t-il avec un accent de franchise qui ne permettait pas de douter de sa parole. Et si vous m'en croyez, nous allons vider en l'honneur de ma résurrection certaine jarre de vin de iMurcie que j'ai eu la précaution de cacher sous le fumier de la cour.

— Celle rasade nous rendra des forces, dit Richard; mais d'abord, maître hùrdicr, aidez-nous à transporter ce chevalier blessé dans une de vos chambres du haut.

...Et lui déchargea sur le casque un grand coup de sabre dont il l'étourdi'... (P. 621.)

— Uii blessé! lit le \ivan(lier, qui seiileiiieiil alors regaida Esaii. Quel malheur que ce poltron de mire se soit enfui, me laissant tout seul pour faire face à tant d'ennemis! Mais il a oublié là-liaut toutes ses drogues et tout son attirail.

— Ne vous inquiétez pas des soins qu'exige l'éla! de ce chevalier, brave homme, dit la Mauresque, je me charj^e de veiller sur lui.

ÉSAU LE LÉPRtOX. — 1. IIOUFF ET C'*, ÉUIT. UT. 78

— Allons! hâlons-nous, dit Georges, afin de retourner à la bataille, s'il y a moyeu de rejoindre la compagnie bretonne.

Miiitre Bouchard conduisit alors les routiers qui portaient le blessé à la chambre où il avait été si désagréablement interrrompu dans son rôle d'observateur, et ils couchèrent sur un grabat le malheureux Ésaii, qui retenait ses plaintes provoquées par de lancinantes douleurs. Puis, laissant avec lui la Mauresque, qui avait apporté une cruche remplie d'eau, ils descendirent à la salle basse pour mettre à profit l'offre du vivandier.

— Oh! j'étouffe! l'air me manque!... De l'air! de l'air! s'écria Ésaii dès que les Bretons eurent disparu.

Aïxa courut ouvrir la petite lucarne, afin de laisser pénétrer dans la chambre l'air qui manquait au lépreux; puis elle leva la visière du casque qui emprisonnait douloureusement son visage, et répandit un peu d'eau fraîche sur sou front enflammé.

Ésaii sentit alors la fièvre ardente qui le dévorait diminuer peu à peu, et la vie se réveiller en lui.

— Oh! toutes mes souffrances, je vous les offre, mou Dieu! et je vous bénirai, murmura-t-il, si don Pedro est vaincu. Horrible incertitude! Ne rien savoir et rester immobile, inerte, impuissant, et entendre le fracas lointain de la bataille!... Mais écoutez, Aïxa... Ne vous semble-t-il pas ouïr crier « Saint-Georges et Guyenne » ?

La Mauresque regarda vivement autom* elle, et aperçut l'escabeau renversé par la chute forcée de maître Bouchard. Elle poussa un cri de joie.

— Ne vous tortui'ez pas l'esprit plus longtemps, Lsaii. Eu montant sur cet escabeau, je puLs, par la lucarne, embrasser du regard tout le champ de bataiUe.

— Je vous en supphe, madame, regardez, regardez, dit le lépreux dune voix étouffée.

La Mauresque s'empressa d'exécuter cette idée, dont la première invention appartenait au curieux vivandier, et ses yeux s'attachèrent avidement sur le tableau magique et terrible qui animait la plaine.

— Vous ne vous trompiez pas, Ésaii, s'écria-t-elle aussitôt. Le piiuce de Galles vient d'enfoncer la cavalerie espagnole, qui est trois fois plus nombreuse que la sienne. Je le reconnais à son armure noire,

symbole de mort, et à ses enseignes déployées, où sont arborés les lis de France et les léopards d'Angleterre.

— Mais que fait don Tello, cet orgueilleux frère du roi; don Tello, qui, hier au conseil, a méprisé comme une lâcheté et fait rejeter les prudents avis de Duguesclin ; don Tello, qui a poussé le roi à accepter la bataille offerte par ces affamés et ces désespérés^

— Don Tello, poursuivi par Edouard là lance dans les reins, s'enfuit dô toute la vitesse de son destrier, et il entraîne avec lui toute sa chevalerie.

— Oh ! les braves ric(Ts-hombres qui ne veulent pas abandonner leur maître! s'écria Ésaii avec un amer dédain.

— Voilà don Sancho qui tente de les arrêter dans leur fuite, l'épée à la main.

— Celui-ci était hier moins téméraire que son frère Tello ; il est plus vaillant aujourd'hui. Eh bien, ces infâmes l'écoutent-ils? Ont-ils le cœur de se retourner pour voir en face l'ennemi?

— Non. Quatre de ses chevaliers l'entourent et l'entraînent de force pour le sauver.

— Pour qu'on ne puisse les accuser de l'avoir abandonné et d'être moins vaillants que leur seigneur.

— Les hommes de pied de don Sancho sont refoulés, écrasés, dispersés par la fuite de cette cavalerie. La peur leur donne des ailes. Ils se jettent à la nage et cherchent à gagner l'autre rive.

— Ce sont gens de tempérament délicat, interrompit en ricanant le blessé. Ils aiment mieux se laisser noyer que de souffrir la douleur que la pointe des lances et des épées pourrait leur causer.

— On dirait que les eaux sont teintes de leur sang, poursuivit Aïxa avec douleur. Voici un chevalier anglais de haute taille qui, à lui seul, vient d'assommer plus de trente Espagnols dans l'eau, h coups de hache, et qui les fait plonger dans le fond de la rivière afin qu'ils n'en puissent réchapper. Il semble enfin s'arrêter de lassitude, et lève son heaume pour respirer librement. Par la tombe du Prophète je reconnais son visage; c'est notre complice de Séville, Tom Burdett, le redouté capitaine des écorcheurs.

— Ces lâches qui ne savent pas se défendre méritent leur sort, dit Ésaii. Et Bertrand qui croyait qu'en les acculant à cette rivière, il

r.20 ÉSAU LE LÉPRKUX

leur couporail loulo relrailc! Qu'il conuaissait malles Caslillans el les Géuois! Mais que fail don Enrique? que fait Duguesclin?

— Une masse confuse s'agite sur le champ de bataille, répondit la Mauresque : il est jonché de débris d'armes et de cadavres qui barrent le passage à chaque combattant. On lutte corps à corps, pied k pied. Ah! j'aperçois encore un chevalier à la tête d'une troupe nombreuse d hommes d'armes anglais, qui chasse devant lui comme des moutons les arbalétriers génois, après avoir ouvert leurs rangs à force de dards e* de flèches lancés par ses archers.

— Serait-ce don Pedro? demanda vivement Ésali.

— Sa bannière porte un écusson au pal fiché de gueules.

— C'est la ])annière de sir John Chandos, le Duguesclin des Anglais, soupira le blessé.

— L'aile dioite de don Enrique a plié sous son attaque, poursuivit Aïxa, mais le géant de Castille, don Martin Fernand, court à sa rencontre. Leurs lances se brisent en éclats sur leurs cuirasses ; mais Chandos est renversé, et don Martin reste scellé sur son destrier. Les Anglais veulent relever leur capitaine. Le géant saute en bas de son cheval et attaque sir John avec l'épée ; elle se brise ; il enlace alors son adversaire dans ses bras d'hercule et cherche à l'étouffer.

— Pauvre fou! dit Ésaii, comme s'il était possible d'étouffer un homme bardé de fer.

— Mais don Martin chancelle, reprit la Mauresque avec anxiété; il a été frappé par derrière, au défaut de sa cuirasse, d'un coup de dague. Quelques Bretons accourent à son aide; il est trop tard... il toml)c sous les pieds de son cheval.

— Puissent-ils au moins le venger!

— Non, car voici le transfuge Tom Burdctt, à la tête de ses nudandrins. Ils relèvent sir John Chandos et repoussent les Bretons.

— Mais don Enrique et Duguesclin, ne les voyez-vous donc pas, Aïxa?

— Seuls ils tienn(;nt encore avec quelques centaines de brave»^ gens, répii(pia la Mauresque. On dirait un coin de ter enfoncé au ])lus épais de la mêlée. L'armée anglaise les enveloppe comme une muraille (le |)lus en jjbis élfoile, mais l'épée de Bertrand troue des brèches sanglantes dîins cette muraille. Hélas! le j)orteur de la bannière de «Ion Enrique tombe de cheval, morlellerneiil blessé. Le l'oi crie à ses

chevaliers d aller en avant pour relever sa bannière, mais ils n'écoutent pas sa voix: ils fuient. C'en est fait pour lui de la couronne : don Enrique n'est plus roi de Gastille.

— Malheur! malheur! s'écria Esaii. Les Anglais Tont-ils fait prisonnier?

— Non; il se jette comme un désespéré sur l'escadron de Tom Burdott, frappant d'estoc et de taille, à droite et à gauche; tuant, renversant tout ce qu'il rencontre, et il gagne, lui quatrième, la hsière de la forêt que traverse la rivière de Navarette.

— Merci, mon Dieu! dit Esati. Mais il n'est pas encore sauvé : don Pedro fera cerner la forêt par la cavalerie ; il la fera fouiller par ses routiers: il la fera incendier plutôt que de laisser un si large terrier à sou frère. Oh! tout espoir est perdu!

— Attends encore, reprit la Mauresque. J'aperçois enfin don Pedro; il abandonne la poursuite de ses sujets fugitifs pour venir se joindre à la multitude qui enveloppe la petite troupe du terrible Bertrand; il s'arrête devant ce faiseur de rois et le défie. Le Breton lance son cheval à la rencontre de Pedro, et lui décharge sur le casque un grand coup de sabre doni il l'étourdit. Courage, Duguesclin! Esaii, toi qui t'es fait chrétien, prie le Dieu du Breton de lui octroyer la victoire.

Le blessé, ranimé par ce récit, trouva la force de s'agenouiller sur son grabat, et se mit à prier avec ferveur.

— Le ciel exaucera ta prière, Ésali, car don Pedro recule.

— Aide-moi donc, Aïxa. à m'accrocber aux barreaux de celle lucarne, s'écria le lépreux, car je veux voir mourir l'homme que Rachel a aimé.

Mais au moment où la Mauresque jetait un dernier regard sur les combattants, l'écuyer de sir John Chandos sauta en croupe derrière Duguesclin, et, le saisissant avec force par le cou, lui ciia de se rendre à son maître, puisqu'il avait assez payé de sa personne pour l'honneur de son nom. Bertrand, voyant que tous ses compagnons sont pris ou tués,»remel son épée, non à don Pedro, mnis à Chandos, en déclarant à haute voix qu'il se rend au prince de Galles.

La bataille étail gagnée par les Anglais, et la Castille avait de nouveau changé de maître.

Ésaii, qui avait essayé de se lever et de se traîner jusqu'à la lucarne, retomba douloureusoment sur son misérable grabaL

Xvill. — LE liARON DE TRING ET DE WmG PARVIE>'T A PAYER UNE VIEILLE DETTE, MAIS IL M: CROIT PAS s'eNRICHIR PAR CETTE RELLE ACTION

Pendant que les Anglais, malgré les fatigues de cette journée, s'acharnaient à la poursuite des fuyards, le capitaine Tom Burdett cherchait, en bon frère d'armes, s'il ne trouverait pas sur le champ de bataille quelques compagnons expirants, dans la pieuse pensée de leur prodiguer, sinon de stériles larmes, du moins de dernières et affectueuses consolations.

Sa charité descendait jusqu'aux moindres détails; et si l'un d'eux portait une écharpe lamée d'or, une chaîne ou tout autre bijou, même une escarcelle arrondie, Burdett recueillait religieusement ces gages d'amour; ces reliques précieuses, qu'il jurait de remettre aux parents ou à la maîtresse des mourants, si le hasard les lui faisait rencontrer dans ses voyages.

Mais il riait mentalement, car il savait que la maîtresse ou la famille du malheureux lui apparaîtrait à coup sûr sous la forme et les traits d'un vieux juif au nez pointu, au poil roux et aux doigts crochus, avec lequel il était en relations suivies d'affaires.

Ce digne seigneur, ployant à la fin sous le poids de ces massifs souvenirs, avisa le cortijo voisin; il espérait s'y reposer d'abord et y trouver ensuite une cachette sûre où il pût déposer son bagage funéraire.

— Holà! cette masure est-elle habitée? s'écria-t-il dès qu'il fui à quelques pas de la ferme.

Une voix sourde, qui semblait sortir des entrailles de la terre, répondit à l'appel du seigneur de Tring et de Wing.

— Oui, capitaine, disait cette voix, que Tom Burdett crut reconnaître pour colle d'un de ses anciens routiers, Patrick Barillard.

— Comebœuf! où diable nichez-vous donc? répondit Burdett en cherchant autour de lui.

— iJans la cave, capitaine, dans la cave, d'où nous avons hâte de sortir, mes compagnons et moi.

— Gomment, drôles! au plus chaud de la bataille vous allez vous blottir au frais daus une cave?

— Hélas! messire, nous avons été logés par violence dans cet affreux réduit, d'oii nous vous conjurons de nous tirer, dit Patrick d'une voix suppliante.

— Maître Barillard, je ne vous croyais pas si prudent, répliqua le seigneur de Tring et de Wing d'un air goguenard.

— Si prudent! répéta Patrick avec une noble indignation. Enfoncez donc la porte de notre cachot, ne fût-ce que pour regarder les estafilades dont nous sommes parsemés. Jamais peau humaine n'a été plus tailladée que la mienne.

— Maître Patrick, jouis-tu d'une bonne mémoire? demanda Burdett.

— Pourquoi cela, messire? répondit Barillard, fort étonné de la question.

— Te souviens-tu d'un soir mémorable oii je voulus entrer dans Bordeaux après le couvre-feu?

— Oui, capitaine... C'était une assez belle soirée, balbutia Patrick, qui devenait inquiet.

— Mais je trouvai devant moi un assez hargneux portier, qu'il me fallut rosser pour pénétrer dans la ville.

— Oh! messire, croyez que je ne vous garde pas rancune de ces horions.

— Mais moi j'ai à me venger de ton peu de courtoisie envers ton ancien capitaine.

— Hélas! murmura Patrick, ma fonction de portier de la ville, vous le savez, me faisait alors un devoir d'oublier que j'avais servi sous votre bannière.

— Et moi, consciencieux portier, répliqua Tom Burdett en imitant l'intonation larmoyante du prisonnier, ma charge de capitaine me fait un devoir de ne pas m'abaisser jusqu'aux tristes fonctions que tu remplissais si bien, en l'ouvrant la porte de cette cave. Bonne nuit, digne Patrick,

— Au nom du ciel, rendez la liberté à de pauvres diables qui vont mourir ici de faim et d'humidité ! crièrent en même temps Barillard et ses compagnons de captivité.

— Tout ce que je puis honnêtement faire en votre faveur, mes

024 KSAU Li: I.r.PRKUX

agneaux, c'est d'aller boire à voire santé sans tarder, dit Burdelt. Et, sans s'inquiéter davantage de leurs plaintes et de leurs vociférations, il poursuivit son chemin et pénétra bientôt dans la salle basse, où buvait le vivandier en compagnie de Richard et des autres routiers bretons, ses vieux amis.

— Cà, mon disne hôte, dit-il en s'assevant à maître Bouchard, confiez-moi la clef d'un de vos bahuts vides et apportez-moi une jarre pleine, car je ressens une singulière envie de remplir Tun et de vider l'autre.

Quoique Toni Burdelt ressemblât beaucoup plus, en ce momeni, à un larron qui n'a pas perdu sa journée d'études sur le grand chemin qu'à un des principaux héros de la balaille de Navarette, le vivandier devina, avec une perspicacité qui faisait honneur à son inti Iligence, qu'il avait affaire à un seigneur de renom, et se mit en devoir de lui obéir aveuglément.

Richard, Georges et leurs compagnons connaissaient le résultat désastreux de la bataille, et n'attendaient que l'occasion de déguerpir à la faveur de leurs casaques anglaises, lorsque Tom Burdett les surprit dans la salle où ils se trouvaient réunis.

Ayant reconnu en la personne du nouveau venu le harili capitaine d'écorcheurs qui leur avait enlevé, à l'entrée de Séville, le prix de leur rançon, les routiers bretons échangèrent enùe eux un coup d'œil significatif et sei, levèrent respectueusement pour faire honneur au puissant baron.

Trompé par ces marques de déférence et surtout par leurs costumes, Burdett se crut au milieu des siens; car des avenhjriers de toute nation servaient sans scrupuh' sous les bannières des chefs de compagnies. Il fronça pourtant ses épais sourcils..

— Ventre-Mahom ! s'écria-t-il, est-ce que le maître de cette bicoque vous retiendrait aussi prisonniers à lui tout seul, compagnons? Vous vous amusez à boire, retranchés derrière une table, tandis que nos vaillants hommes d'armes poursuivent à outrance les fugitifs!

— Nous venons de transporlci' ici qucdques camarades blessés grièvement, dit Richard avec vivacité, et nous pouvons nous vanter (l'avoir fait noire devoir d'honnêtes gens aussi bien que les meilleures lances de l'armée.

— Calmez-vous, mes enfants, lépfiqua Burdelt, mais j'ai l>ien le

— Nous avons bu des élixirs!... (P. 631.)

droit de m'enquérir de votre besogne, car je ne suis pas resté les bras croisés.

Et il jeta sur la table les lourdes dépouilles dont il était accablé.

— Oli! nous voyons bien que vous avez joué des mains, messire, reprit Georges en jetant un coup d'œil ironique sur ce butin précieux.

— A quel signe voyez-vous cela, coni[)aiug? demanda brutalement Burdett, qui n'avait pas coutume d'entendre facilement raillerie.

iSW LB LtPKEU.V. — l. ROLFF ET c'», ÉDIT. IIV. 79.

G-26 ÉS.VU LE LÉl'Rl'LX

— Au sang dont voire masse d'armes est souillée, se hâla de dire Richard.

— C'est celui de ces lâches Espagnols que j'ai fait plonger pour l'éternité dans la rivière, répliqua Burdelt, dont le visage sombre se dérida; puis, par excès de condescendance et de joviale familiarité, il se mit à boire sans façon, en attendant le retour du vivandier, le vin versé par les routiers.

— Ah ! nous savons que vous êtes un rude besogneur, messire, continua Richard; et je vous avoue, au risque de vous blesser, que tous nous aimerions mieux vous avoir à notre tête qu'après nos chausses. Excusez ma franchise.

— Je t'excuse, mon gars, je t'excuse, rassure-toi! dit 1? baron de Tring et de Wing considéraJjlement flatté de la réflexion du routier.

. — Jésus! que de brèches à votre épée! s'écria Georges en se baissant pour examiner la lame du capitaine.

— C'est que les casques et les cuirasses de ces damnés Français sont d'un métal aussi dur que leur crâne, reprit en souriant Burdett.

— Voyez donc, compaings! poursuivit Georges en avançant la main jusqu'à toucher légèrement l'épée du chevalier Tom. C'est une véritable scie!

Les routiers bretons se pressaient autour du baron avec les démonstrations de l'étonnement le plus admiratif et le plus naïvement flatteur du monde.

Le tard-venu leur abandonna son épée, afin qu'ils pussent s'assurer tour à tour des travaux auxquels il l'avait soumise.

— 3Iais l'épée n'est rien, c'est le casque qu'il faut voir, s'écria Georges. Mordieu! compaings, regardez donc quelles entailles!

Ce fut alors, de la part des routiers, un cri général de surprise.

— Bienheureux saint Georges î dit Richard, il faut un rude crâne pour résister h un pareil choc.

— ^ Oh! j'ai la tête forte, reprit en riant Burdett. Puis, détachant son casque, il se mit à examiner avec complaisance son cimier, qui, en effet, était à moitié brisé.

— Je sais d'où vient ce coup de maître, continua le baron : c'est mon ancien seigneur don Enrique qui, pour m'épargner le chagrin de lui lancer ma masse d'armes en pleine poitrine, m'a gratifié de cette estocade.

— Par le Christ qui peina en croix ! ce vaillant prince avait sans doute à la main un marteau en guise d'épée et prenait votre tète pour une enclume, observa Richard en passant de main en main le casque du glorieux Burdett, qui alla rejoindre la masse d'armes etl'épée.

— Ah! s'écria Georges, le poignard du capitaine est intact, au moins.

— Et c'est heureux, ajouta Richard, car le manche est d'une grande valeur.

— Ce manche? dit Burdett en l'examinant avec surprise.

— C'est un manche qui a été ciselé à Florence par Yalerio et qui, sans contredit, vaut son pesant d'or, répliqua le routier breton d'un air capable.

— Vous pouvez le croire sur parole, dit Georges, car, dans sa jeunesse, il a été joaillier ciseleur; mais, depuis, il a pensé qu'il y avait plus de profit à piller les joyaux ciselés.

— A propos, reprit le baron en laissant son poignard aller tenir compagnie à son casque, à sa masse d'armes et à son épée, puisque tu as été joaillier, dis-moi donc à peu près ce que valent les objets que je viens de jeter sur la table.

— Volontiers, messire, répondit Richard eu attachant un regard de connaisseur sur les écharpes, les chaînes et les anneaux, qu'il passait ensuite à ses amis. Ce sont des objets de prix.

— 31ordieuI je le sais bien, dit Burdett.

— Et qui n'ont pas dû vous coûter fort cher, continua le routier.

— Il ne s'agit pas de savoir ce qu'ils m'ont coûté, mais bien ce que je puis les vendre.

Richard se leva, et regardant en face avec hardiesse le terrible écorcheur :

— Je vous dis cela, messire, répondit-il froidement, parce que mou intention est de les reprendre au prix coûtant.

— Tu veux rire, n'est-ce pas, ivrogne? s'écria le tard-venu avec dédain.

— Je n'en ai pas plus envie, je vous le jure, réphqua le routier l'une voix menaçante, que le jour où nous nous sommes rencontrés lux portes de Séville.

— Quel conte me fais-tu là, ribaud?

— Ce n'est pas un conte, mais un souvenir que je te rappelle.

628 ÉSAU LE LÉPHKLX

poursuivit Richard en écartant sa casaque anglaise. Tom Buidelt, tu es en présence des dix routiers bretons à qui tu as volé l'argent qu'ils avaient ramassé pour payer leur rançon.

— Ah! vous êtes des routiers bretons, s'écria Burdelt, dont la surprise et le désappointement se tournèrent aussitôt en fureur. Eh bien, mes agneaux, en qualité de Bretons vous êtes aujourd'hui mes prisonniers, et si l'un de vous fait mine de vouloir s'enfuir, je le tue sur place.

— Avec quelle arme, redouté capitaine? lui demanda Georges d'un ton de cruelle ironie.

Tous les routiers éclatèrent de rire au nez du tard-venu stupéfait. Tom Burdett s'aperçut seulement alors qu'il s'était, en effet, laissé peu à peu désarmer comme un enfant.

Ecumant de rage, il voulut s'élancer sur le Breton.

— Pas avec ce poignard, que je te plante dans la gorge si tu fais un pas en avant, poursuivit Georges en se mettant en défense.

— Ni avec cette épée, dont je te fendrai facilement la tête, puis- (jue tu n'as plus de casque, si tu fais un pas en arrière, dit Richard en coupant toute retraite au baron furieux.

— Compaings, s'écria Georges, le hasard jette ce capitaine de pillards entre nos mains, prenons notre revanche !

Les routiers se ruèrent aussitôt sur le terrible Burdett, que la colère et la stupéfaction paralysaient ; ils le renversèrent sur la table et l'y garrollèrent solidement, au moyen des écharpes de soie qu'il avait lui-même apportées.

Puis ils enfouirent à la hâte, dans un coffre vermoulu, toutes les précieuses dépouilles recueillies par le baron de Tringet de Wing, afin de n'éveiller ni l'attention ni la cupidité des soudards qu'ils pourraient rencontrer.

Cependant Tom Burdett, se voyant mettre ainsi au pillage, poussait des gémissements ou plutôt des hurlements affreux, lorsque se souvenant tout à coup qu'il avait des frères d'armes dans la ferme, il se mit à appeler Patrick Barillard d'une voix désespérée.

— Pounpioi criez-vous à faire envie aux manants que nous érorrhions ensemble autrefois? demanda ce dernier du fond de sa cave.

— Viens à mou aide, mon hardi et généreux Patrick, répliqua le laid-venu. Les Bretons égorgent ton meilleur ami!

— Hélas ! nous nous ferions volontiers rompre les os pour votre service, dit Barillard d'un ton lamentable et caverneux; mais, vous le savez, la porte de notre cachot est solide et bien verrouillée.

— Enfoncez-la!

— Impossible! venez plutôt nous l'ouvrir, si vous pouvez vous abaisser aux tristes fonctions de portier.

— Ah! coquin, murmura Burdett, qui comprit l'insolente raillerie cachée sous cette cordiale réponse, le premier emploi que je ferai de ma liberté sera de te casser les reins.

Et tandis qu'il se tordait sur la table, où il remplaçait avantageusement maître Bouchard, en proférant d'horribles blasphèmes, Richard s'approcha de lui :

— Toi qui as volé sans vergogne la rançon du pauvre routier, lui dit-il; toi qui, plus vil et plus odieux qu'un fossoyeur, ne crains pas de piller les moribonds et de les tromper par des promesses mensonsongères, je te déclare indigne de porter les éperons de chevaher, et j'emporte d'autant plus volontiers les tiens qu'ils sont en or véritable.

Tom Burdett devenait tour à tour cramoisi, livide, violet, et la table criait sous ses puissants efforts.

— Maintenant, compaings, avant de quitter cette ferme qui nous a servi d'asile, buvons à la liberté de messire Bertrand, dit Georges.

Et il présenta aux routiers le casque du baron de Tring et de Wing, dans lequel il avait versé tout ce que la jarre contenait encore de vin.

— Buvons! acclama Richard, buvons joyeusement, afin d'avoir le droit de dire demain que les routiers de la compagnie de Duguescliu vaincu ont bu à sa liberté dans le casque du baron Tom Burdett vainqueur, et qu'ils ont coupé leur pain avec latine lame de son poignard de Florence.

Georges fit passer le casque à la ronde, au milieu des éclats de rire, et quand ils eurent bu, les Bretons sortirent du corfijo, en emportant le vieux coffre qui renfermait les dépouilles du célèbre pillard.

Il aurait fallu que le vivandier Bouchard fût i)lus sounl qu'un débiteur pourchassé par ses créanciers pour ne pas entendre Ni tapage auquel les marauds relégués dans la c^ve occupaient leurs loisirs, et les vociférations de rage que poussait le tard-venu ; mais avant do

délivrer ses hôtes, il voulait laisser à ses amis le temps de s'éloigner; il n'entra donc dans la salle où hurlait le capitaine que lorsqu'il les jugea hors de toute atteinte.

— Par la mordieu ! s'écria Burdett, si tu tiens à conserver les os de lenfaut de ton père, maudit vivandier, dénoue au plus vite ces écharpes de soie en ayant soin de ne pas les déchirer, afin que je puisse rejoindre les larrons qui viennent de me dérober mon butin.

— Ahl doux Jésus! dit Bouchard, est-il possible de traiter un si noble seigneur comme un simple vivandier!

Et, s'approchant de la table, il travailla avec un grand semblant de zèle à délivrer le chevalier Burdett des entraves qui le retenaient; mais il n'y réussit qu'au bout d'un quart d'heure d'efforts extraordinaires.

A peine le baron eùt-il recrouvé sa liberté, qu'il s'élança dehors; mais la confusion et reucombrement étaient tels aux environs du cortijo, qu'il dut renoncer à l'espoir d'atteindre les hardis rôdeurs qui avaient si adroitement pris leur revanche de ses méchants tours.

Pendant ce temps maître Bouchard, fatigué d'entendre Patrick et ses compagnons de captivité geindre d'une voix pitoyable, se décida enfin à ouvrir leur cachot.

Les Anglais firent aussitôt irruption dans la salle; mais, chose singulière ! les malheureux, livides, chancelants, le regard éteint, étaient devenus méconnaissables.

La faim, qui, de temps immémorial, fut mauvaise conseillère, avait conseillé au malheureux Barillard de faire râtle de tout ce qui lui tomberait sous la dent, pour calmer la faim enragée qui le consumait. En furetant dans l'obscurité, il avait mis la main sur quelques légumes avancés en âge et oubliés dans un coin. Cette trouvaille, qui avait été fraternellement partagée entre les prisonniers, leur avait donné l'idée de pousser plus avant leurs recherches. Us avaient alors découvert des flacons qui, d'après la forme e t les sailhes bizarres qu'ils offraient au toucher, devaient contenir des liqueurs et des vins précieux propres à contre-balaucer la crudité des légumes dont ils s'étaient régalés. Mais, hélas! ù peine eurent-ils absorbé une ou deux gorgées de ces boissons qu'ils leur trouvèrent un goût étrange et invraisemblable, au point de ne pouvoir en absorber davantage, malgré leur soif ardente. Cinq minijles après, les infortunés maraudeurs étaient

en proie à des tranchées qui leur arrachèrent ces affreux gémissements que maître Bouchard crut naïvement faire cesser en les délivrant.

— Misérable empoisonneur ! s'écria Patrick en se jetant à la gorge du vivandier en signe de remerciement, quelles infernales' drogues as-tu donc cachées dans ta cave?

— J'ignore, sur ma part de paradis, ce que vous voulez dire, répliqua Bouchard en essayant de s'arracher de ses mains.

— Nieras-tu donc que ces flacons t'appartiennent? demanda rudement un des Gallois en lui montrant deux des fioles maudites dont il avait inconsidérément goûté le contenu.

— Ces flacons ! répliqua Bouchard en pâlissant. Auriez-vous bu, par hasard, les élixirs qu'ils renfermaient?

— Les élixirs? répéta Patrick terrifié.

— Hélas! oui, les élixirs que le savant mire, logé dans cette ferme, avait composés pour guérir les blessures de nos gens d'armes. •

— Nous avons bu des élixirs! murmurèrent en chœur les Anglais avec une profonde consternation.

— Hélas! soupira le vivandier, que vont devenir tous ces pauvres blessés?

— II est bien temps de songer aux blessés, dit Patrick furieux en secouant Bouchard par les épaules ; c'est de nous autres qu'il s'agit! Qu'allons-nous devenir, ventre-Mahom?

— Oh ! le mal ne sera pas grand, répliqua le vivandier avec bonhomie; au lieu devons appliqueras élixirs extérieurement, vous les avez pris intérieurement, voilà tout. Le résultat sera peut-être le même.

Les maraudeurs trouvèrent la réponse de maître Bouchard d'aussi mauvais goût que les drogues qu'ils avaient avalées, et ils allaient sans doute faire un mauvais parti à l'infortuné, lorsque Tom Burdett reparut et le saisit par ce qui lui restait de son pourpoint écartelé par quatre Anglais.

— Cet homme m'appartient! dit-il d'une voix tonnante, et j'assomme le premier qui osera toucher à un cheveu de sa tête.

Comme maître Bouchard était plus chauve qu'un 'genou, cette défense fit rire aux éclats les maraudeurs ; mais ils jugèrent néanmoins prudent de déguerpir, sur un signe impérieux du baron.

632 ÉSAU LK LÉPREUX

Le vivandior rrnt devoir alors lui témoigner toute sa reconnaissance, et se jelantàses genoux :

— .Mon sauveur, s'écria-t-il dans l'effusion de son âme, recevez les remerciements d'un pauvre diable qui n'oubliera jamais votre généreuse intervention, et qui met à sa discrétion son escarcelle et sa vie.

— J'accepte l'escarcelle d'abord, dit Burdett, et, quant à ta vie, j'en disposerai peut-être tout à l'heure, si tu ne trouves promptement le moyen de réparer le préjudice que m'ont causé les damnés routiers bretons avec lesquels tu buvais si cordialement.

Maître Bouchard se gratta l'oreille et parut réfléchir un instant ; puis, se penchant tout à coup à l'oreille du baron :

— Les routiers dont vous parlez, lui dit-il mystérieusement, ont transporté dans cette ferme un chevalier castillan blessé, que je ne connais pas, mais dont vous tirerez toujours pied ou aile.

— C'est peut-être quelque gentillâtre de campagne, seigneur d'un demi-arpent 'de terre, interrompit Burdett avec humeur.

— Je ne crois pas, continua le vivandier, car il est soigné par une jeune dame mauresque d'une beauté merveiUeuse, et dont la prise doit valoir une fortune. Maintenant, messire, m'octroierez-vous ma liberté pour prix de ce renseignement?

Et il se disposait déjà à s'évader de la ferme, lorsque Burdett lui baira le passage.

— Un instant, drôle! lui dit-il. Avant de t'éloigner; va dire à ces mystérieux personnages qu'un capitaine anglais, touché du récit que tu as fait de leur triste situation, les attend dans la salle basse pour les conduire en lieu sur, avant que la ferme soit saccagée et peut-être l)rnlée par nos pillards.

— Comment! vous exigez?

— Obéis, ou sinon tu connais ma manière d'encourager les récalcitrants à se soumettre.

— Quoi! non content de m'avoir mis dans la dure nécessité de vous vendre mes hôtes, vous voulez encore que je vous les livre?

Burdett se promenait impatiemment en attendant l'effet de ses menaces sur le craintif vivandier, et il était déjà sur le point de monter lui-même au haut du logis, lorsque la Mauresque descendit dans la salb' basse, suivie; d'Iisaii, que soutenait complaisamment maître Bouchard.

...11 la saisit violemment dans ses bras... (P. 638.)

En reconnaissant le tard-venu, Aïxa laissa échapper un léger cri (le surprise et de joie; elle s'avança vers lui avec conliance, car elle se trouvait heureuse de rencontrer, au milieu des dangers qui l'entouraient, un vaillant capitaine sur le dévouement de qui elle croyait pouvoir compter.

Un sentiment bien différent animait le cupide baron. La vue de la

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fille de Mohamed, que le hasard lui livrait, venait d'exciter au plus haul degré la sordide passion de son âme.

Tout en baisant, sans scrupule et sans remords, la blanche main que la Mauresque étendait affectueusement vers lui, il se demandait à quelle somme énorme il fixerait sa rançon; et lorsque maître Bouchard, après avoir assis le chevalier blessé sur un escabeau et l'avoir adossé à la muraille, se fut éloigné, il courut fermer la porte au verrou.

— Maintenant que nous sommes seuls, dit Aïxa, expliquez-moi comment vous avez appris que cette ferme me sentait de refuge.

— Par ce poltron qui sort à l'instant, madame, répliqua Burdett.

— Et je Tai laissé partir sans lui laisser un souvenir, un gage de ma reconnaissance ! dit vivement la Mauresque. Il m'a pourtant rendu là un bien urand service.

Le tard-venu sourit, et Aïxa ne comprit pas son sourire.

Malgré son esprit subtil, sa pénétration et ses instincts qui la trompaient rarement, elle n'entrevit pas le piège grossier que lui tendait Burdett.

— Ce manant, en effet, vous a rendu un important service, reprit ce» dernier; sans lui, vous tombiez inévitablement dans les mains du premier soudard qui eût saccagé cette ferme, de mon ami Patrick, par exemple, et je ne sais trop comment vous auriez pu vous défendre contre la brutalité de ses violences.

— Oh! vous le savez, messire, interrompit fièrement Aïxa, mon cœur ne connaît ni les craintes ni les faiblesses d'une femme... Et pourtant, en songeant seulement que je pouvais tomber au pouvoir d'un de ces capitaines si dévoués à don Pedro, ou être livrée à don Pedro lui-même, je me sens involontairement tressaillir.

— Je le comprends, madame; car vous avez poursuivi le roi de Castille d'une haine acharnée, vous lui avez créé des ennemis, vous avez soulevé le peuple contre lui par les moyens les plus terribles... et il pourrait vous demander un compte rigoureux de cette guerre déloyale.

— Croyez-vous prudent de rester plus longtemps dans celte ferme? demanda la Mauresque, qui, malgré son audace, pâlissait d'hu- j milialion, de colère et d'effroi à la pensée que Tom Burdett venait d'évoquer dans son esprit.

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— Nous partirons dès que vous l'ordonnerez, noble dame, répondit le tard-venu avec sa courtoisie étrange.

— Je suis d'ailleurs, reprit-elle, torturée par de sinistres inquiétudes; j'ai hâte de savoir si, dans cette fatale journée, il n'est pas advenu malheur à mon père.

— Je puis, mieux que tout autre, vous aider dans cette recherche, madame.

— - Cependant, observa la Mauresque en s'avançant vers la fenêtre, peut-être vaudrait-il mieux attendre la nuit, pour que je puisse sortir sans risquer d'être reconnue?

Burdett, cette fois, se mit à rire franchement.

— Qu'importe! dit-il, n'êtes-vous pas en sûreté sous ma protection?

— Ainsi vous consentez, messire, à m'accompagner jusqu'à ce que je sois parvenue en lieu de sûreté?

— Si j'y consens! s'écria Tom Burdett; mais mon intention n'a jamais été de vous quitter comme un discourtois chevalier.

— Oh! merci, généreux capitaine, dit Aïxa. D'ailleurs, s'il vous advenait quelque fâcheuse rencontre, vous pourriez dire que je suis votre prisonnière.

— Nous nous entendons à merveille, madame; car, par ma part de salut! je ne compte pas sur un autre moyen pour vous faire traverser saine et sauve le camp du prince Noir.

— C'est un moyen infaillible, en effet, ajouta Aïxa, et le plus naturel du monde.

— Pourtant, il me vient un scrupule que je crois devoir vous soumettre, madame, dit Burdett d'un ton aussi sérieux que s'il venait de se livrer à une profonde méditation. Ce moyen infaillible et naturel m'obligerait à un mensonge, et le mensonge, je dois vous l'avouer, répugne singulièrement à mon caractère et à mes habitudes.

— Je n'en doutais nullement, messire, répliqua en souriant la Mauresque, à qui cette réflexion ne causa aucune inquiétude; mais ne raillons pas à cette heure, car les instants sont précieux pour moi.

— J'y consens, madame, ne raillons plus, dit Burdett d'une voix haute et ferme. Vous ne pouvez sortir de ce cortijo sans tomber dans les mains des capitaines de don Pedro, qui occupent tous les environs du champ de bataille, vous le savez, n'est-ce pas?

— Je le sais, répliqua laconiquement la Mauresque, envahie tout à coup par une sourde angoisse.

— Or, il est beaucoup plus simple de me payer votre rançon à moi qu'à tout autre, continua le tard-venu; je vous déclare donc très sérieusement, madame, que vous êtes ma prisonnière.

Aïxa frissonna de la tête aux pieds en entendant cette menace inattendue.

— 11 est impossible, messire. que vous parliez sérieusement! s'écria-t-elle d'une voix brisée par Témotion.

— Vous savez bien, répliqua Burdett d'une voix goguenarde, qu'il est convenu que nous ne raillerons plus.

— Messire, reprit la jeune femme indignée, si vous abusez ainsi du droit de la force, je vous tiens pour le plus félon des chevaliers.

— Les injures de femme me touchent peu, dit le tard-venu; vous êtes ma prisonnière, et je ne vous rendrai la liberté que contre une bonne rançon.

— Une rançon! répéta la Mauresque. Ah! toute ton âme vit dans ce seul mot... Une rançon, pour toi cela vaut mieux que l'honneur, ({ue la justice, que la reconnaissance. Eh bien, je me vengerai de ta cupidité honteuse en te refusant cette rançon. J'empêcherai mon père de racheter ma liberté. Tu pourras me torturer, tu pourras faire de moi un cadavre, mais non m'échanger contre des sacs de marabolius. Tu auras une prisonnière inutile de plus; c'est tout ce que te vaudra ta trahison.

— Ouand j'use de mon droit, vous m'accusez de trahison, madame, dit Burdett, irrité à son tour; mais quand vous introduisiez dans l'alcazar de Séville des hommes armés dont je faisais partie, afin qu'ils s'emparassent par surprise de votre royal amant, n'était-ce pas là aussi de la trahison? Qu'en pensez-vous, noble fille de -Mohamed?

— Messire, messire, prenez garde! s'écria Aïxa en dardant sur le tard-\tjuj des regards étincelants de colère; vous savez que je suis une de ces femmes qui n'oublient jamais une insulte?

— Je vous connais, Aïxa, repartit Burdett; mais, ventre-Mahom ! la rançon que je compte tirer des coffres de votre père vaut bien la peine rpie j(î coure (pirdques risques pour la gagner.

Aïxa lui nifjntra d'une main frémissante le chevalier blessé qui

semblait ne rien entendre et ne rien voir de tout ce qui se passait autour de lui.

■ — Si cet homme que tu vois immobile et muet n'était pas mortellement blessé, dit-elle d'une voix qui sifflait à travers ses dents fines et aiguës convulsivement serrées, tu ne sortirais pas vivant de cette salle, Tom Burdett!

Le baron gallois regarda alors le Castillan avec une curieuse attention, et ayant remarqué qu'il portait de riches éperons, il se mit à sourire.

— Mordieu! madame, serait-ce un de vos nouveaux galants? Merci de m'avoir fait penser à lui! J'allais peut-être l'oublier; mais, grâce à vous, il augmentera le nombre de mes prisonniers.

Ésaii se leva lentement, et, quoique la Mauresque eût arrêté le sang qui ruisselait de ses blessures, l'épuisement de ses forces était tel, que, pour arriver jusqu'à Tom Burdett, il lui fallut longer la muraille, sur laquelle il laissait de sanglantes empreintes.

Quand il ne fut plus qu'à deux pas du tard-venu, il s'arrêta et s'appuya, pour ne pas tomber, à l'un des coins de la table.

Burdett ressentait une vague inquiétude, un sinistre pressentiment en regardant ce chevalier, qui semblait ramper jusqu'à lui, caché dans son armure.

— Je suis ton prisonnier, dis-tu? murmura Ésaii d'une voix rauque. Tant mieux : car, moi qui n'ai gagné ni fiefs ni châteaux pour payer ma rançon; moi que tous les hommes évitent et repoussent, et dontles enfants ont peur comme du démon ; moi qui suis maudit de tous et abandonné de Dieu, j'aurai donc un toit ou une tente sous laquelle je pourrai reposer ma tête. Merci de ton hospitalité, généreux seigneur.

— Qui es-tu donc? demanda Tom Burdett en reculant avec un effroi involontaire.

— Je suis un serviteur de don Enrique, à qui tu as autrefois donné l'accolade, et qui vient te proposer de te l'octroyer à son tour, répliqua le blessé.

Et, se redressant par un effort suprême de sa volonté, il s'approclia de Burdett avec une lenteur menaçante, et, relevant tout à coup la visière de son casque :

— Je suis ton ancien compagnon Esaii Manassès, s'écria-t-il: me reconnais-tu, Tom Burdett?

Le baron gallois poussa une exclamation d'horreur en apercevant ce visage difforme, où deux yeux ardents, enchâssés comme des charbons enflammés, semblaient seuls doués de la vie humaine.

— Messire, garde-moi comme prisonnier, continua le lépreux en ricanant; mais je veux que cette femme soit hbre, et je t'offre pour sa rançon ma part de la table d'or que nous avons dérobée ensemble à don Pedro de Castille.

Tom Burdett, éperdu, repoussa de sa main gantelée Ésaii qui le touchait déjà, et, s'élançant vers la Mauresque par un bond subit, il la saisit violemment dans ses bras, malgré sa résistance et ses cris, puis il s'enfuit du cortijo comme poussé par une terreur machinale; tandis que le lépreux, qui essayait de le poursuivre, chancelait ainsi qu'un homme ivre, et tombait lourdement sur le sol, qui gémit sous le poids de son armure.

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