XIX. — LES CHERCHEURS DE CADAVRES
Le prince de Galles avait fait planter son étendard devant l'entrée du cortijo, afin que les chevaliers, écuyers et hommes d'armes qui s'étaient aventurés dans la plaine à la poursuite des débris de l'armée de don Enrique pussent se raUier autour de la bannière de Saint- Georges.
Don Pedro, enivré de l'éclatante victoire qu'il venait de remporter, parcourait à cheval les groupes nombreux qui se formaient çà et là pour deviser des prouesses, du butin et des pertes de la journée. Il était prodigue en récompenses envers les uns, de promesses envers les autres ; mais il souriait à tous, et chacun se laissait gagner à ce sourire, sous lequel germaient cependant des pensers de représailles vengeresses. Puis une idée fixe, incessante, l'assiégeait au milieu de son triomphe : qu'était devenu son frère le bâtard?
Cependant le prince Noir veil/ait sur sa victoire avec une admirable prévoyance. Il s'occupait du campement des compagnies, car la nuit approchait ; il envoyait chercher à Navarelte les approvisionnements qui ravaicul décidé, lui le chef d'une armée alïamée, à
livrer bataille, et il expédiait à Burgos, à Tolède et à Séville des messagers chargés d'annoncer aux habitants la défaite et la ruine de don Enrique.
Notre ami Patrick Barillard, malgré ses fatigues et les tranchées inattendues que lui avait procurées l'élixir souverain pour les blessures, s'était jeté des premiers dans les rangs des pourvoyeurs que le prince envoyait à Navarette.
Il attendait, le cœur bondissant d'impatience et de joie, le signal du départ, lorsque Tom Burdett, qui venait de recevoir l'ordre de partir pour Burgos et s'en emparer, et de s'y installer comme gouverneur, se mit à choisir et à rassembler les compagnons éprouvés dont il voulait faire son escorte.
Il aperçut maître Barillard qui se cachait au milieu de la troupe des pourvoyeurs, afin d'échapper aux yeux perçants de son ancien capitaine, et lui fit signe de venir lui parler. Patrick sentit comme un pressentiment traverser son épaisse cervelle; il détourna la tête, fit la sourde oreille, et tenta de se glisser derrière tous les soudards ; mais Tom Burdett alla droit à lui, et, le happant par la ceinture, lui fit faire volte-face.
— Où cours-tu avec cette agiiité surnaturelle, drôle? lui demanda-t-il.
— A Navarette, messire, répondit Barillard d'un ton piteux, à Navarette oili j'espère me rétablir des suites d'un jeûne que je n'avais malheureusement pas prévu en quittant Bordeaux.
— Je ne crois pas que tu ailles à Navarette, répliqua tranquillement le baron, car je vais partir dans un instant pour Burgos, et je t'emmène avec moi.
— A Burgos! s'écria Patrick avec épouvante, mais je ne veux pas aller si loin sans avoir soupe, messire.
— Que dis-tu de cette marque d'estime et de confiance? reprit Burdett, qui feignit de ne pas l'avoir entendu.
— Je dis, noble seigneur, que je suis indigne de tant de faveur, et que je vous engage franchement à mieux placer votre estime.
— Te souviens-tu, maître Patrick, que je t'ai promis aujourd'hui même de te casser les reins? poursuivit le tard-venu d'un air souriant.
Barillard tressaillit.
— Et VOUS n'avez changé d'avis que relativement au genre de mort à m'appliquer, d'après toute apparence?
— Choisis! reprit Burdett du môme ton affable et conciHant, mais eu soulevant comme une plume le maigre Patrick par sa ceinture et le balançant amicalement en l'air.
— Je vous suivrai, messire, je vous suivrai! dit le malheureux affamé en cherchant à reprendre pied sur le sol.
— Va donc rejoindre mon escorte; et montre-toi reconnaissant de ce que je fais ton bonheur malgré toi.
— Oui, noble baron, murmura Patrick avec effort.
Au même instant, les pourvoyeurs reçurent l'ordre de partir.
Barillard tourna vers eux des regards humides de douleur et de regret: puis un soupir formidable s'échappa comme une protestation éloquente de son estomac vide.
L'escorte du capitaine Burdett se composait d'une dizaine de cavaliers, au milieu desquels Patrick reconnut la Mauresque enveloppée dans un burnous de voyage.
Elle était montée sur une mule fringante, et à ses côtés chevauchaient deux prisonniers grenadins qui avaient pu parvenir jusqu'à elle.
Ces deux hommes lui apportaient une nouvelle terrible.
A les en croire, le roi Mohamed avait péri en combattant un des derniers pour la défense de don Enrique, dans le bois longeant la rivière, où Aïxa avait regardé le roi vaincu se réfugier et disparaître. Nul n'avait vu Traslamara sortir de ce bois, où s'étaient échangés les derniers coups de lance. Aussi le bruit de sa mort s'était-il généralement répandu.
La Ahiuresque ne -versa pas une larme au récit des deux grenadins ; mais un éclair sinistre brilla dans ses yeux, et ses lèvres semblèrent proférer un serment de vengeance. Elle offrait, dans sa pensée, un holocauste humain au cadavre de son père.
Tom Burdett, après avoir pris congé du prince de Galles, se mit à la tète de sa petite troupe, et chevaucha dans la direction de Biirgos. P(»ur éviter un long détour, il vouhit traverser le champ de bataille, pensant que les voiles de la nuit étendraient un voile assez épais sur cette immense mare de sang pour en cacher l'horreur; mais à peine
Du sein de cetlo raiiipaj^no sinistre s'élevaient de fétides vapeurs. (P. C43.)
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se fut-il engagé dans cette voie, que les chevaux commencèrent à hennir lugubrement et refusèrent d'avancer, malgré les éperons qui labouraient leurs flancs.
A chaque pas, ils s'arrêtaient épouvantés, les oreilles dressées, les naseaux contractés, en sentant des chairs encore vivantes palpiter et tressaillir sous leurs pieds.
La plaine, creusée sous les pas formidables de deux armées, buvait comme une éponge aride le sang des blessés et des morts, des clievahers et des soudards ; elle suintait cette sueur d'agonie ; elle se hérissait d'armes tordues et brisées, de panoplies sans maîtres; elle s'affaissait sous des monceaux de cadavres parmi lesquels gisaient, s'agitaient, hurlaient des moribonds ou des blessés; des débris vivants se sentaient parfois engloutir et étouffer sous les entassements de corps d'hommes et de chevaux dont les entrailles fumaient, s'échappant par des bouches béantes et rougeâtres de quelque horrible blessure.
Du sein de cette campagne sinistre s'élevaient de fétides vapeurs.
La Mauresque se rappelait combien la bataille lui avait paru prestigieuse et sublime, lorsqu'au grand jour les armées se heurtaient avec des cris de guerre joyeux et entliousiastes, lorsque les bannières flottaient au veut, lorsque les chevaux caparaçonnés de fer piaffaient, les yeux ardents, sous leurs lourds cavaliers, lorsqu'un seul guerrier dispersait devant lui une compagnie entière, ou que deux champions d'égal renom voyaient leurs soldats cesser de combattre pour assister à leur lutte surhumaine ; lorsque enfin de simples écuyers se faisaient tuer pour dégager du péril leur frère d'armes. Un pareil spectacle pouvait bien exalter et enivrer l'âme d'une ardeur héroïque.
Mais, à cette heure silencieuse, Aïxa sortait de ce rêve fiévreux pour entrer dans la réalité froide et morne. La gloire des vainqueurs était achetée au prix de ce sang dont les pieds de sa mule éclaboussaient son burnous. Des cris perdus, des plaintes déchirantes que ne recueillait aucune oreille amie, de vagues murmures ou de lointaines rumeurs s'échappaient de cette plaine, au-dessus de laquelle planaient les corbeaux et les oiseaux de proie, et tous ces bruissements confondus montaient vers le ciel comme les lamentations d'àmes en peine.
C'était le râle et l'agonit' des mourants, c'était leur dernier
soupir qui s'exhalait sous la forme d'une prière ou d'une imprécation.
La lune essayait de trouer les nuages noirs amoncelés au iirmameut; comme une lampe sépulcrale, elle éclairait de sa lueur livide ces hommes enveloppés dans leurs linceuls de fer, qui, le matin du même jour, devisaient gaiement et contemplaient d'un regard insouciant cette plaine de Navarette, dernier bivouac où, tous couchés pêlemêle, ils dormaient maintenant du sommeil redoutable et glacé qui n'a pas de réveil.
A de rares intervalles, Aïxa voyait cependant surgir de ces hideux amas, où les cadavres soutenaient les cadavres, un moribond qui, par un dernier effort, se levait debout comme un spectre en entendant les pas de l'escorte sourdement amortis par le sang et les débris, et toujours le moribond criait d'une voix plaintive : « Un peu d'eau, par pitié! » On eut dit qu'il voulait échapper à la mort; mais la mort était une vigilante sentinelle qui le ressaisissait bientôt et le rejetait sur sa Couche de corps sanglants.
Tom Burdett et son escorte, ne pouvant avancer, mirent pied h terre, et continuèrent alors leur route en traînant les montures qui devaient les porler. S'ils échangeaient entre eux quelques rares paroles , ce n'était qu'à voix basse , car ils craignaient de réveiller de leur douloureuse torpeur ces malheureux, qui les suppliaient, non de les sauver, mais de les achever, et qui, ne pouvant obtenir cette dernière grâce, les poursuivaient de malédictions et de blasphèmes.
Cette marche lente et pénible les conduisit à la forêt où don i^jirique avait disparu, et alors un des Grenadins qui accompagnaient Aïxa s'approcha d'elle :
— C'est ici, madame, qu'a dû tomber le roi Mohamed votre père, dil-il en désignant de la main un large fossé où hommes et chevaux, casques et turbans, épées et cimeterres, burnous arabes et manteaux de Saiiil-.Iar(jues étaient entassés pêle-mêle.
Une lutte acharnée avait dû avoir lieu en cet endroit. La .Mauresque arrêta sa mule :
— .Messire, dit-elle ;ï Bui'delt, voici la place où mon père est tombé... il dort fioid et inanimé dans cette fosse gluante de sang... comme un soudaid obscur I... Ne vous arrêterez-vous pas un instant, afin que je puisse rechercher son corps?
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— Ce que VOUS me demandez est impossible, belle Aïxa, répondit le tard-venu.
— Impossible! s'écria-t-elle. Oh! le rude sort que celui d'esclave. Je ne suis donc maîtresse ni de mon corps ni de mon âme; je ne puis être une fille pieuse et fidèle, parce que je suis prisonnière d'un chevalier sans cœur! Mon père n'aura pas de glorieuses funérailles, les vautours s'engraisseront de son cadavre, parce que vous m'avez volé ma liberté! Queue m'ordonnez-vous aussi de sourire et d'oublier la mémoire de Mohamed? Soyez maudit, Tom Burdett, et maudite soit la mère qui vous enfanta dans un jour de malheur !
— Noble dame, reprit froidement le baron, je n'ai choisi ce chemin assez lugubre que pour ne pas perdre de temps ; car monseigneur Edouard m'a confié une mission qui ne doit souffrir aucun retard.
— Mais moi aussi, interrompit Aïxa, j'ai une mission à remplir, mission cent fois plus sacrée que la tienne, et je l'accompHrai, à moins que tu ne me fasses tuer là même où mon père a trouvé la mort.
La voix et le geste de la Mauresque annonçaient tant de résolulion et de volonté, que Tom Burdett parut hésiter un instant. Elle s'en aperçut et continua d'une voix amère :
— D'ailleurs, messire, le corps de mon père ne sera pas un emljarras pour vous; laissez-moi livrer ce précieux dépôt à ces deux fidèles serviteurs qui m'accompagnent, et ils le transporteront à Grenade.
— Mais comment espérez-vous reconnaître Mohamed, au milieu de tant de cadavres et à la clarté trompeuse de cette lune cachée sous les nuaffes? demanda Burdett.
— Oh! je le trouverai, s'écria la Mauresque avec exaltation, je le trouverai, j'en suis sûre! parce que ce n'est pas seulement avec mes yeux, c'est avec mon cœur que je veux le chercher.
— Faites vite alors, Aïxa, reprit le tard-venu; votre douleur m'a ému, et, pour preuve, je ne mets qu'une condition à la faveur que je vous accorde, c'est de m'octroyer, si vous retrouvez votre père, ses anneaux, la perle des califes incrustée à la poignée de son cimeterre et la housse traînante de son cheval, qui est ornée de pierreries. Ce seront pour moi des souvenirs qui me consoleront de la mort de ce malheureux roi.
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— J'y consens, dit la Mauresque avec un dédaigneux sourire. Et, descendant de sa mule, elle se mita la recherche du corps
de sou père, guidée par ses deux serviteurs grenadins.
Tandis qu'elle soulevait les morts d'une main ferme, et s'attachait seulement aux guerriers dont la tête était recouverte du turhan doublé d'une plaque d'acier, Tom Burdett, pour se distraire, s'occupait à vider les poches des cadavres des deux partis, après avoir ordonné aux gens de l'escorte de marcher en avant.
Quelques minutes s'étaient écoulées depuis qu'ils se livraient tous deux à des recherches dont le but était si différent, quand des formes humaines, se glissant dans l'ombre, vinrent s'arrêter h quelques pas d'eux.
— Oh 1 oh ! se dit le baron à lui-même en regardant les nouveaux venus d'un air oblique et presque jaloux, voici. Dieu me damne! des larrons qui accourent sans vergogne pour dépouiller les morts.
Et il s'éloigna à quelque distance comme pour ne pas rester témoin d'une si horrible profanation.
Aïxa, dominée par les douloureuses pensées qui agitaient sou âme, n'avait pas remarqué la présence des trois hommes qui inquiétaient la conscience de Tom Burdett. Gomme elle, ils s'étaient agenouillés; comme elle, de leurs mains souillées de sang ils soulevaient les morts; mais c'étaient les casques à cimier doré, et non les turbans, qui attiraient leur attention.
Eux aussi ils cherchaient un cadavre.
La distance qui les séparait de la Mauresque diminuait peu à peu, et une main invisible et puissante semblait les pousser vers elle.
Encore quelques pas et ils allaient se trouver face à face, lors- (ju'un de ces hommes, à moitié enfoui au milieu d'une montagne de corps meurtris et défigurés, qu'il fouillait avec une infatigable ardeur, s'écria : — C'est lui !
A cette voix, qui ressemblait plutôt au cri sauvage d'un oiseau de proie qu'au timbre d'un gosier humain, Aïxa sentit un frisson glacer tous ses membres, et peut-être allail-olle, saisie d'épouvante, s'enfuir et laisser inaclievée la rude besogne qu'elle avait entreprise, lorsque, au moment où elle se relevait, ses pieds s'embarrassèrent dans les plis d'un burnous blanc rayé d'écarlale qui se déchira, et aussitôt un cri déchirant s'écba|)|)a (h; ses lèvres :
— Mon père! s'écria-t-elle ; et elle étreignit avec un transport douloureux le corps de Mohamed, devenu aussi froid que la légère cotte de mailles qui couvrait sa poitrine.
Puis elle colla sa bouche frémissante sur celle du vieux guerrier, qui lui sembla tiède encore, réchauffée qu elle était par son baiser acre et convulsif. Elle ne songeait plus qu'à son père. A.bsorbée dans une extase horrible, elle dévorait des yeux, elle touchait de ses mains liévreuses ces membres robustes, comme pour pénétrer son esprit d'une réalité à laquelle la fille désespérée ne pouvait ajouter foi. Elle ne croyait pas à cette mort si soudaine ; elle doutait; elle se disait que, dans cette enveloppe raidie, muette des lèvres et du regard, l'âme du moins devait veiller et vivre toujours comme une émanation de Dieu que la perte d'un sang grossier ne pouvait éteindre. Elle ne comprenait plus cette terrible énigme de la mort. Elle embrassait son père et pensait qu'il sentait ses embrassements; elle lui parlait d'une voix saccadée, folle, stridente, et penscTit qu'il entendait ses paroles incohérentes; elle le regardait avec des yeux arides de larmes, mais gonflés, et pensait qu'il voyait cette douleur désespérée avec ses yeux éteints. Son cœur se soulevait dans sa poitrine, et elle mettait la main sur le cœur de son père pour s'assurer s'il ne battait pas comme le sien.
Cependant l'homme dont la voix avait si puissamment agité la Mauresque était resté agenouillé. Il soulevait dans ses mains la tête du mort, qu'il exposait aux blafards rayons de la lune, et sur laquelle il attachait un regard étincelant.
— Quoique horriblement défiguré, je reconnais dans ce cadavre mon frère le bâtard, reprit-il d'une voix brève ; voilà bien son orgueilleux cimier! voilà bien son anneau royal et son épée! C'est bien là toute l'armure du traître, cette armure qui n'a pas empêché la mort de l'atteindre et de le coucher dans une fosse commune avec ses plus humbles partisans.
Puis, rejetant le cadavre aves une sorte de cruel dédain, il se dressa tout à coup de toute sa hauteur :
— Enfin! s'écria-t-il avec un sourire effrayant, je suis roi de Castille à mon tour; don Enrique a payé sa dette.
Cette parole arriva aiguë et pénétrante jusqu'au cœur de la Mauresque; sans se relever, elle tourna lentement la tôle, et son œil
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(^lincclant rencontra le regard triomphant du roi. Don Pedro l'aperçut seulement alors; et, chose singulière, lui qui avait si vaillamment comljattu dans celle mémorable journée, il recula d'épouvante et de surprise à cette soudaine apparition.
— Aï\a 1 murmura-l-il d'une voix altérée.
— Il est bien mort, n'est-ce pas, ton frère? dit la Mauresque avec un ironique sourire. Pourtant, s'il respire encore, sois clément, don Pedro, achève-le ! Il ne faut pas laisser souffrir plus longtemps le lîls de ton glorieux père.
— Rassure-toi, Aïxa : don Enrique a vécu, répliqua le roi d'une voix dédaigneuse.
— Et comme tu ne veux pas l'oublier ici sans prières et sans sépulture, noble et généreux frère; comme lu ne te fies à personne pour renqîHr ce pieux devoir, tu es venu rechercher et découvrir ces chères et sanglantes dépouilles, car tu rêves depuis longtemps d'octroyer à don Enrique de magnifiques funérailles.
— Il est mort, bien mort, Aïxa, et avec la vie de ce bâtard rebelle s'est envolée ta dernière espérance. Quand tu es sortie de l'alcazar de | Séville, tu pouvais conspirer ma ruine, car j'avais été vaincu par le traître et j'avais dû fuir devant lui. Mais aujourd'hui que nous nous retrouvons face à face, dans ce fossé comblé par les cadavres, au milieu d'une nuit désolée, tu ne peux m'irriter par tes malédictions stériles, car je suis sorti triomphant de la lutte, et depuis que j'étreins dans mes bras ce corps inanimé, je ne me connais plus de rival et d'ennemi.
— Réjouis-toi de ta victoire, orgueilleux justicier! Enivre-loi de ta puissance au lieu de t'humilier devant Dieu, reprit amèrement Aïxa; mais Dieu saura trouver le défaut de ta cuirasse royale. Une voix incessante et terril)le le criera, jusqu'au jour où, couché dans la tombe, lu dormiras toi-même comme don Enrique : « Caïn. qu'as-lu fait de ton frère? »
— S'il en est ainsi, dit don Pedro irrité, la même voix le demandera sans doute compte de la mort de ton père.
— .Mon père ! s'écria la Mauresque en portant avec désespoir ses d<'u\ iiiiiins crispées à son front. Oui, tu as raison, Pedro, et tu sai- r(l(jurji('r liabilemeul dans mon cœur la ilèclie dont je t'ai frappé; oui. j'ai tué mon pèie Moiiamed comme tuas tué ton frère. J'ai sacrifié.
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..Don Pedro jeta un regard inquiet et avide sur les joncs qui bordaient la
rivière. (P. 6o4.)
ce vieillard noble et bon à mon ambition et à ma vengeance ; sa vie a payé la rançon de mon orgueil; mais je me repens, du moins, et je viens demander pardon à Dieu de ce sang précieux si follement versé. Ce qui m'a conduite, moi, une femme, sur le cbamp de balaille, ce (jui m'a donné la force et le courage de toucher ces morts, c'est un devoir sacré. Mon père m'aimait, et sa confiance en moi l'a perdu. 11 est mort par moi, mais je n'ai pas voulu que son corps restât confondu
ÉSAL LE LÉPREUX. — J. HOUFF, ÉDITEL'R.