LIV
GaO ÉSAU LE LÉPREUX
daus la foule de ceux que ne reconnaîtra nul regard fidèle et qui gisent destinés à la pâture des oiseaux de proie. J'ai désiré toucher froides et inertes ces mains qui m'ont caressée et bénie, et fermer ces yeux atones qui ont souri aux premiers regards vagues de mon enfance ; je ne me suis pas crue dégagée de la piété que je lui dois par sa mort. Je ne suis pas de ces filles qui peuvent passer muettes, aveugles, insouciantes, devant le cadavre de leur père. Que m'importait à moi le dégoût et l'effroi de retourner ces corps sanglants, lorsque j'avais pour but d'obtenir grâce de mon crime et pour espérance de revoir encore le visage de mon père? Il me semblait qu'à regarder seulement l'expression suprême de sa face guerrière je devinerais s'il était mort en me maudissant ou en me pardonnant. Il a d'ailleurs emporté avec lui tout l'avenir de ma vie, car moi je ne me pardonnerai jamais de l'avoir poussé moi-même dans cette horrible fosse. Oh! que ma vengeance me semble mesquine, hideuse, misérable, au prix de la mort de mon père! Non, à cette heure, je ne voudrais pas acheter ta perte même si cher, don Pedro.
— Dieu, le tout-puissant justicier, Aïxa, dit le roi, a voulu que dans ta vengeance tu trouvasses ton propre châtiment.
— Il te sied bien à toi, cœur impie, de parler de la justice de Dieu! reprit la Mauresque avec une sauvage exaltation. Mais toi, ce qui t'a poussé à ramper au miheu de ces débris • humains comme un dépouilleur de cadavres, oserais-tu dire que c'est une sainte piété de famille, un généreux sentiment de remords, un élan de chevalerie et d'honneur?
Le roi ne répondit pas. Elle continua :
— Non, c'est ton insatiable orgueil! La défaite, la ruine, l'humiliation de ton frère ne te suffisaient pas. Tu ne pouvais respirer librement tant que tu le croyais vivant. Tu avais peur de ce bâtard que tu feignais de mépriser, tu avais soif de le voir impuissant à tenir une épée ou un sceptre inerte et glacé. Tu ne te sens fort, puissant, sur de régner, qu'à condition de ne rencontrer entre le trône et toi aucun rival redoutable. Oh! c'est vil, lâche et bas, le métier que tu viens faire ici. Ne devrais-tu pas avoir honte, roi de Gastille, de te traîner furtivement sur ce champ de morts, comme le vautour qui cherche sa proie? Ne devrais-tu pas avoir honte, toi vainqueur d'une armée, de craindre un homme, un vaincu?
Don Pedro n'avait pas écouté sans colère les sarcasmes incisifs de la Mauresque, et malgré sa ferme résolution de ne lui témoigner qu'un froid dédain, ce fut d'une voix vibrante d'émotion qu'il lui répondit :
— Non, Aïxa, je ne suis pas honteux de ma haine contre don Enrique, ni de la joie que m'a causée sa mort. Le bâtard n'était pas un ennemi loyal, lui qui m'a forcé à le vaincre et à reconquérir mon royaume par l'épée et la lance de chevaliers étrangers. Il n'était pas un ennemi loyal, le traître qui a corrompu mes plus anciens serviteurs et qui a cherché à me frapper au cœur, non pas avec les armes d'un guerrier, mais en m'atteignant dans toutes mes affections..
— Ah! sans doute, son grand crime c'est d'avoir voulu te séparer de ta maîtresse juive, interrompit Aïxa avec un éclat de rire strident d'amertume et de mépris.
— Crois-tu donc, pauvre femme, que tes railleries me feront renier mon amour? reprit don Pedro avec émotion, car il ne pouvait entendre parler de sa bien-aimée sans un trouble profond. Don Enrique a été perfide et cruel en cherchant à écraser et à avilir, par l'entremise de son fidèle agent Augustin Gudiel, la fille de Ben-Lévi, innocente et faible victime, coupable seulement de m'aimer. 11 avait si habilement su attiser la haine populaire contre elle que, de son vivant, je n'aurais jamais osé faire éclater publiquement mon amour; il m'eût fallu le renfermer dans mon cœur, comme un secret honteux, par crainte de donner une arme terrible à mes ennemis. Voilà pourquoi je me réjouis de la mort de mon frère le bâtard.
— Tu te réjouis devant un cadavre, fratricide! Tu n'as qu'une image au cœur, celle de Racliel, quand la pitié seule envers ce noble prince devrait t'arracher des larmes! répliqua la Mauresque, exaspérée par ce nouvel et naïf aveu de la passion fanatique du roi pour la juive. Prends garde que Dieu, tôt ou tard, ne te punisse de cette joie impie et sacrilège.
— Dieu a choisi ses victimes en frappant don Enrique et Mohamed, dit avec calme don Pedro ; soumets-toi à son arrêt, Aïxa.
— Me soumettre! s'écria-t-elle ; baiser comme le chien immonde la main qui m'a chassée de l'alcazar de Séville et à qui je dois la mort de mon père, le seul être que j'aimais en ce monde! Oh! non.
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Ta victoire, loin de détruire la haine que je t'ai vouée, ne la rendra ([ue plus implacable. Ce n'est plus un affront personnel que je tiens à venger; c'est la sainte rançon du sang de Mohamed que je viendrai le demander.
— Va donc, pauvre femme, répondit don Pedro. Je t'aime mieux pour ennemie avouée que pour amie douteuse. Je ris de tes folles menaces.
La Mauresque considéra ces paroles comme un défi, et, se rclevaut d'un bond soudain, elle s'élança vers le roi de Caslille :
— Avant de rire de mes menaces, dit-elle d'une voix de prophétesse inspirée, tandis que ses yeux égarés semblaient plonger dans un avenir inconnu, attends, et tu verras si je sais me venger. Je te le dis en face, don Pedro, sur ce sol mouvant de cadavres, chaque fois que tu me trouveras sur ton passage, notre rencontre sera signalée par quelque événement funeste et fatal.
— Pour don Pedro ou pour la Mauresque Aïxa? demanda le roi avec un sourire contraint, car je te trouve sur mon chemin à cette heure, et je vois dormant à jamais, l'un près de l'autre, le bâtard et ton père, mes deux plus fiers ennemis.
— Patience! répartit Aïxa d'une voix sourde.
Puis, se penchant vers le corps enveloppé du burnous blanc rayé d'écarlate que don Pedro venait de lui désigner, elle le souleva dans ses bras et fit signe aux prisonniers grenadins de l'aider à l'emporter. Se tournant alors une dernière fois vers don Pedro, elle lui montra en signe de menace son lourd et terrible fardeau, en répétant d'un air grave et convaincu :
— Patience ! ô roi vainqueur !
Elle s'éloigna ensuite avec une lenteur solennelle, foulant aux pieds les morts.
Tandis qu'elle se dirigeait vers la rivière que l'escorte devait traverser, Tom Burdett la rejoignit et lui dit d'une voix basse :
— J'espère que vous n'avez pas oublié votre promesse?
Aïxa (il un signe aux deux Grenadins, qui remirent au lardvenu b;s anneaux de Mohamed, son cimeterre orné de la perle des califes, et la housse de son cheval alourdie par les pierres préci<'uses.
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Puis tous trois déposèrent douceuieut sur la berge de la rivière le corps du roi de Grenade, pendant que Burdett faisait sonder le gué, et la Mauresque s'agenouilla pour adresser à Dieu la prière que l'apparition de don Pedro avait interrompue.
En ce moment, les serviteurs de ce dernier, qui portaient le corps de don Enrique, vinrent s'arrêter à quelques pas d'elle, se sentant épuisés de fatigue, après avoir combattu tout le jour et fait pendant la nuit leur longue et pénible recbercbe.
Le roi les suivait, l'esprit absorbé dans une extase de joie.
— Puisse le Prophète me mettre un jour en face du meurtrier de mon père ! murmura Aïxa,
— Si je retrouve un jourla bonne lance qui a renversé le bâtard, murmurait don Pedro, ne fût-ce qu'un homme d'armes, qu'un écuyer, qu'un varlet, je jure Dieu de lui octroyer un des plus riches comtés de Castille.
La Mauresque, les yeux fixes et brûlants, ne pouvait se résoudre à se séparer de son père.
Don Pedro avait hât^de retourner au camp, afin de pouvoir dire à tous:
— Je suis réellement à cette heure roi de Castille et de Léon, Tout à coup Aixa poussa un cri qui n'avait rien d'humain, un cri
où se confondaient la joie, la surprise et une sorte d'effroi superstitieux. Elle venait de sentir battre doucement sous sa main le cœur de son père.
— Il vit! s'écria-t-elle dune voix gutturale, il viti Dieu m'a exaucée! Dieu m'a pardonné.
Et d'une main frémissante elle écarta les plis du burnous, détacha la cotte de mailles de Mohamed pour qu'il pût respirer plus librement. Elle baisa ses lèvres pour les réchauffer de son souffle ardent .
A ce cri, don Pedro sentit un froid mortej congeler le sang dans ses artères. Un voile épais s'étendit devant ses yeux. Par un geste soudain et involontaire il posa une main sur le cœur de son frère, tandis que de l'autre il cherchait son poignard.
Ce cœur restait muet et glacé.
Au même instant, dans le silence mystérieux delà nuit, un bruit étrange parvint aux oreilles du roi de Castille.
La berge était couverte, comme la plaine, de corps sanglants dont les pieds haigTiaionl dans l'eau, qui avait pris une teinte rougeâtre.
Ce bruit ressemblait d'abord au clapotement des pieds ferrés des cbevaux dans le sable et la vase, puis au choc de ces fers humides contre des armures.
Poussé par une curiosité irrésistible, don Pedro jeta un regard iniquet et avide sur les joncs qui bordaient la rivière.
Il crut rêver en les voyant s'écarter brusquement et l'a'îier poli d'un casque s'élever au-dessus de leurs panaches verdoyants,
Un chevalier monté sur un destrier au poitrail de fer surgit du sein de ces roseaux. Derrière lui apparurent d'autres guerriers, qui semblaient grandir au fur et à mesure qu'ils avançaient.
Don Pedro, étourdi, épouvanté, courut vers la Mauresque, qui appelait son père d'une voix plaintive, et lui posa la main sur la bouche sans détacher son regard de cet étrange escadron que la rivière avait ainsi gardé comme un asile invisible.
Et pendant ce temps toutes ces ombres, enveloppées d'armures, semblables à des fantômes évoqués par une puissance surhumaine, venaient s'aligner sur le rivage.
La lune avait percé les nuages et jetait sur cette scène une lueur blafarde. Don Pedro avait fait signe à ses deux compagnons et aux Grenadins de se couchera terre, et lui-même s'était courbé à terre à côté de la Mauresque sur le corps de Mohamed.
Le chevalier qui paraissait être le chef de l'escadron silencieux lourna alors la tête vers la lisière delà forêt.
— En avant, mes fidèles! dit-il d'une voix brève et sourde. Nous nous reverrons encore une lois, mon frère!
Don Pedro crut devenir fou de stupeur. Il avait reconnu don l^nrique, le vaincu, le détrôné, le mort; don Enrique, dont la visière levée laissait voir le pâle visage fier et menaçant; don Enrique, qui semblait plus \ivant que lui.
Il voulut crier, mais la voix, étranglée dans son gosier, paralysait l'effort de sa volonté. Il voulut se relever, mais il eut peur du silence et de la solitude où il se trouvait; il eut peur d'être enveloppé par l'escorte du bâtard, peur de voir tous ces morts qui couvraient ce cbamp de bataille se relever un à un pour se grouper autour de lui et défendre leur maître. Il voyait déjà leur légion formidable s'avancer, et
machinalement il ferma les yeux, tandis que les plaintes de ces âmes en peine bruissaient à ses oreilles comme des trompettes fantastiques.
Cependant le hardi seigneur secoua bientôt cet accès de frayeur, étrange dans un esprit si ferme et si intelhgent. Tout était resté calme et silencieux autour de lui, et il se leva avec l'intention de ne pas lâcher cette proie qui semblait le braver ; mais déjà don Enrique et son escorte, s'éloignant au galop, filant comme des flèches, se perdaient dans la profondeur du bois, avant que don Pedro eût eu la force de faire un pas en avant ou de pousser un cri d'alarme.
— Merci, mon Dieu! mon père vivra! dit alors la Mauresque, dont les yeux ne s'étaient pas détachés un instant du visage de Mohamed.
Puis, relevant la tête avec une expression indicible, elle regarda le roi, et lui dit, étonnée :
— Pourquoi es-tu ainsi pâle et tremblant, don Pedi"o?
— Parce que je viens de revoir mon frère... mon frère vivant, hbre, armé ! répondit-il d'une voix pleine d'angoisse.
— Et tu n'as pas appelé à ton aide tes nombreux chevaliers? demanda froidement la Mauresque.
— J'étais seul, Aïxa... D'un mot je pouvais le faire envelopper par toute une armée... mais dun coup d'épée il pouvait me renverser à ses pieds avant qu'un de mes chevaliers se réveillât.
— Que sont donc devenus ton courage et ton audace? reprit dédaigneusement Aixa.
— Mon courage est resté là où est Rachel, dit le roi. Je veux la revoir, et, tant que je ne l'aurai pas revue, je craindrai la mort... Mais, ajouta-t-il avec un frisson convulsif, il est impossible que don Enrique ait chevauché en chair et en os devant moi... C'est un mauvais rêve qui a fait passer son fantôme devant mes yeux!,.. C'est un rêve, puisque je regarde., puisque je touche là, sur le revers de cette berge, ce cadavre revêtu de son armure et qui porte au doigt son anneau.
La Mauresque se mit à rire.
— Pauvre don Pedro ! Kacliel t'a ôté ton courage, t'a rendu faible et craintif comme l'eufaulqui a peur de sou ombre; mais a-t-elle aussi frappé ton esprit d'aveuglement?
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— Que veux-lu dire, Aïxa? reprit le roi en arrachant l'anneau du doigt raidi du cadavre.
— Ne vois-tu pas, clairvoyant seigneur, que ce corps est celui d'un fidèle serviteur de don Enrique qui se sera dévoué pour son maître, et qui, pour assurer son salut, a changé d'armure avec lui dans le bois?
— Oue tous les saints m'assistent si tu devines juste, Aïxa!
— Ne t'avais-je pas dit tout à l'heure d'attendre et de prendre patience, dit-elle, tandis que ses yeux étincelaient d'une joie cruelle. Souviens-toi de ma prédiction, don Pedro. Nous nous sommes rencontrés cette nuit pour la première fois depuis ton retour en Espagne. Tu vois que je sais tenir mes promesses. Un événement funeste pour toi a suivi cette rencontre, puisque je t'ai fait assister au réveil de Mohamed et à la résurrection de don Enrique.
— Ohl tu es une prophétesse de malheur. Aïxa.
— Et je garde aussi une prophétie à la lille de Ben-Lévi, reprit la .Alauresque implacable.
— Tais-toi, tais-toi, bouche pétrie de fiel et de venin! s'écria don Pedro d'une voix menaçante et s'avançant vers elle. Je dédaigne tes injures, mais je te défends d'outrager Rachel.
— Oh! elle a toujours de vaillants champions, la juive, reprit Aïxa, tandis que moi je n'ai pour me défendre que ce pauvre père ({ue je viens d'arracher à la mort.
Don Pedro se repentit de son premier mouvement et chercha à comprimer sa colère.
— Est-ce que le souvenir de Rachel te rendrait assez lâche p our frapper une femme? poursuivit la 3Iauresque avec son ironie provocante. One peux-tu craindre pour ta maîtresse de la haine d'une misérable esclave, toi ([ui est redevenu un puissant roi? D'ailleurs, n'est-ce pas de ma part une action loyale de l'avertir des dangers qui menacent la bien-aimée sur cette terre d'Espagne où tu es un maître victorieux et redouté? Veille donc sur elle, don Pedro, avec amour, avec jalousie, avec défiance! garde-la des poisons subtils et des couteaux cachés dans les manches des robes jaunes; car, je te le répète, beaucoup de mains ennemies sont toui-nées contre elle. Que tes plus dévoués serviteurs lui s(îrvent de boucliers, et surtout ne laisse pas approcher d'elle les juifs ses frères, qui pourraient lui vendre de ces
ÉSAU LE LÉPRKUX
Oi
...Elle répétait avec l'obstination de Tidée fixe ; — Esclave de Rachel !... (P. 661.)
précieux parfums dont est morte ta royale épouse Blanche dq Bourbon !
A ce souvenir, à ce nom évoqué par une perfidie inouïe, don Pedro jeta un cri de rage et porta la main à sa ceinture de cuir pour y chercher son poignard.
— Enroule! cria de loin la voix rude de Tom Burdett. Hâtez-
ÉSAU LE LÉPREfX. — J. ROUFK, ÉDITEUR. LIV. 83.
(mR ésau le lépreux
vous, belle Aïxa, de remonter sur votre mule. Maître Patrick vient de trouver le gué.
La Mauresque se tourna vers ses deux serviteurs : — Allez! dit-elle; transportez Mohamed jusqu'à notre chère Grenade, comme s'il ne devait pas renaître à la vie. Nous nous reverrons encore, don Pedro.
Et après avoir salué le roi de son rire railleur, elle remonta sur sa mule et rejoignit tranquillement l'escorte, tandis que son ancien amant la suivait des yeux, le cœur saisi d'angoisse.